Chapitre 23 - Une robe couleur du temps
By Bianca Turetsky
Apparemment, le dîner était l’événement social le plus important de la journée durant cette croisière. Les dames avaient déployé un arc-en-ciel de robes du soir, et les messieurs étaient tous en costume sombre très chic, semblables à ceux où l’on glissait une montre gousset. La salle resplendissait grâce au somptueux lustre en cristal suspendu au centre, dont la lumière se reflétait sur les bijoux des femmes. Louise n’avait jamais vu autant de diamants de sa vie. La gigantesque salle couleur crème qui semblait occuper toute la largeur du navire lui était étrangement familière. Comme si elle y avait déjà été elle-même.
M. Baxter la conduisit à travers le dédale des tables nappées de lin blanc immaculé qui mettaient en valeur la vaisselle en fine porcelaine blanche à liseré bleu cobalt et doré. De grands vases, eux aussi en porcelaine, faisaient office de centre de table, débordant de jolies jonquilles jaunes, fraîches comme si elles venaient d’être cueillies. Un orchestre à cordes de violons et violoncelles divertissait les passagers, composé de musiciens en veste du soir blanche avec nœud papillon.
– Lucy ! Cosmo ! héla M. Baxter en se frayant un chemin dans leur direction.
– Quel plaisir de vous revoir, ma chère ! s’exclama Lucile. Et vous, Henry, vous êtes superbe !
Le couple se leva et tous échangèrent des baisers aériens avec des gestes théâtraux. Lucy portait une robe du soir de sa création, en soie blanche, rebrodée de dragons dorés et chamarrés. Trop top ! songea Louise. Ses cheveux châtain étaient tirés en arrière en une torsade compliquée retenue par un peigne bijou. Quelques boucles libres encadraient son visage.
– Des fraises en avril, et en plein océan ! Tout cela est absolument phénoménal. On se croirait au Ritz ! fit-elle remarquer.
Cela expliqua enfin l’impression de déjà-vu de Louise. Elle avait séjourné une fois avec sa mère au Ritz Carlton à Londres, et cette salle à manger était une copie conforme du restaurant de l’hôtel.
– Je suis allée au Ritz une fois avec ma mère, fit Louise sans s’adresser à quiconque en particulier.
Elle aurait bien voulu que sa mère voie cet endroit ! Si elle ne pouvait pas partager cette aventure avec elle, c’était moins amusant, et puis comment saurait-elle si tout ça lui était vraiment arrivé, sans témoin ?
– Miss Baxter, cette robe est divine sur vous ! Il faut que je vous prenne comme modèle ! s’enthousiasma Lucile.
Louise lui sourit timidement. La vraie Lucile était en train de lui demander, à elle, d’être un de ses modèles ! C’était trop surréaliste !
– J’adore cette robe. Je suis tellement fan, euh… fanatique de vos créations, bredouilla-t-elle comme une groupie tétanisée, en caressant les perles de sa robe.
– Oh, vous êtes trop aimable ! Il faudra venir à mon nouveau salon de New York. Nous vous ferons des essayages pour de nouvelles robes.
– Vraiment ? s’excita Louise. Trop cool !
– Est-ce une nouvelle expression ? s’étonna Lucy en haussant un sourcil parfaitement épilé. Je suis tellement en dehors de tout, ces temps-ci ! Je sors à peine de mon atelier.
– Je crois que c’en est une, fit Louise avant de refermer la bouche vite fait.
N’importe quoi ! Il allait falloir qu’elle soit un peu plus prudente avant d’utiliser ses expressions favorites trop… contemporaines.
– Oui, je serais ravie de créer d’autres robes splendides spécialement pour vous, assura Lucile.
– Merci, fit Louise par-dessus son épaule, car M. Baxter continuait à la conduire à travers le dédale de tables jusqu’à la leur.
Louise était la fille la plus chanceuse du monde, c’était sûr ! Elle aurait juste eu envie de partager ce moment avec quelqu’un.