Chapitre 24 - Une robe couleur du temps
By Bianca Turetsky
– Madame Astor ! lança M. Baxter à la femme que Louise avait rencontrée un peu plus tôt sur le pont.
Elle portait une longue robe du soir couleur saumon avec des manches en dentelle et leur faisait des signes enthousiastes, quelques tables plus loin. M. Baxter prit Louise par la main et se hâta de leur faire rejoindre leur place.
Louise repéra le commandant Smith tout au fond de la salle. Il présidait à une table ronde, aux côtés d’une femme qui semblait être son épouse, du premier officier et d’autres hommes en uniforme qu’elle ne reconnut pas.
Elle aperçut le Dr Hastings à une table voisine en compagnie de deux femmes coiffées d’un chapeau à large bord qui leur dissimulait le visage. Il foudroya du regard Louise et M. Baxter quand ils passèrent devant lui à toute allure, visiblement contrarié de voir sa patiente ignorer ses ordres. Les cheveux de Louise se hérissèrent sur sa nuque. Ce type lui fichait la trouille !
– Vous êtes tout simplement merveilleuse, roucoula M. Baxter devant Madeleine Astor tout en l’embrassant sur les deux joues.
– Oh, Henry, vous êtes trop gentil. Je suis aussi énorme que ce navire ! répliqua Mme Astor les yeux brillants, en tapotant son ventre. Miss Baxter, nous sommes tellement ravis de vous compter parmi nous, fit-elle en se tournant vers Louise. Nous craignions que vous ne fussiez pas d’attaque.
Louise sourit en silence. Elle ne savait toujours pas quoi dire à cette femme.
– Oui, elle est un peu patraque, n’est-ce pas, ma chère ? répondit M. Baxter en lui serrant trop fort la main.
– En effet, murmura Louise.
M. Baxter tira une chaise à son intention et elle prit place entre lui et Mme Astor.
– Madame Straus ! Jacob ! Benjamin ! Isidor ! Quel plaisir de vous voir tous à pareille soirée ! s’écria M. Baxter, réjoui.
Louise devint rouge comme une tomate quand Benjamin Guggenheim lui adressa un sourire mielleux de conspirateur. Depuis l’après-midi, elle attendait avec impatience de le revoir, et maintenant elle ne savait plus quoi dire. Elle se contenta d’un calme « bonsoir », puis baissa timidement les yeux sur l’alignement des couverts de part et d’autre de son assiette. Pour la première fois de sa vie, elle se dit que sa mère avait eu raison d’insister pour leurs dîners formels dans leur salle à manger.
– Champagne, madame ? s’enquit un serveur en veste blanche.
– Non, merci, déclina Louise.
– Elle n’a que dix-sept ans ! gronda M. Baxter en chassant l’avancée de la bouteille d’un geste ferme.
– Caviar ? proposa un autre serveur en présentant un plat en argent où s’élevait un impressionnant tas d’œufs noirs luisants.
– Non, merci, répéta Louise.
– Elle a été souffrante, expliqua M. Baxter, levant les mains en signe de défaite, avant de se tourner vers Louise, l’air surpris. Mais tu adores le caviar, lui fit-il remarquer. Qu’est-ce qui t’arrive ?
– Plus maintenant, répliqua Louise.
Il la considéra un moment, incapable de mettre le doigt sur les différences qu’il devait percevoir, puis il avala son champagne d’un trait.
– Miss Baxter, ce bateau n’est-il pas fabuleux ? Bruce Ismay s’est vraiment surpassé, cette fois-ci. Avez-vous déjà vu un luxe pareil ? l’interrogea une femme massive assise en face d’elle.
M. Baxter avait mentionné son nom un peu plus tôt : c’était Ida Straus.
– Non, madame Straus, jamais, acquiesça Louise.
– Nous étions en train de parler de l’un de vos films, dit Mme Astor en se tournant vers Louise, tandis que les hommes parlaient affaires entre eux. Excellent, voilà tout. Vous êtes un véritable talent, ma chère.
– Je vous remercie.
Louise se sentait fière d’être douée. Elle en arrivait à prendre ces compliments pour elle-même !
– Avez-vous quelque projet en cours ? demanda Mme Straus sur un ton de conspiratrice, dans l’espoir de recueillir une confidence savoureuse.
– Je ne sais pas, répondit honnêtement Louise, en prenant son verre d’eau citronnée.
– Eh bien, le cinéma est certes un monde impitoyable, mais vous avez un bon impresario. C’est bien, de travailler en famille, intervint Mme Astor avec un signe de tête vers M. Baxter.
– Buvons à cela, très chère ! s’exclama Mme Straus en levant son verre vers Louise.
Celle-ci eut un hoquet de surprise en sentant un pied déchaussé se mettre à lui caresser la cheville. Bon Dieu, quelqu’un tentait de lui faire du pied ? Elle observa l’assemblée, toujours plongée dans sa conversation sur la politique américaine, comme si de rien n’était. Le pied (qui transpirait) remontait lentement le long de sa robe sur son mollet. Dégoûtée et affolée, Louise asséna un violent coup de talon sur le pied grossier. Comme dans un dessin animé, Benjamin bondit de sa chaise avec un hululement et renversa son champagne dans la soupe au velouté d’orge de Mme Astor.
– Benjamin, qu’est-ce qui vous prend ? s’écria J.J. Astor, tout en essayant d’aider sa femme à extraire la coupe à champagne de l’assiette de soupe.
M. Guggenheim se mit à rosir. Finalement, Louise n’était pas la seule à être gênée !
– Rien, veuillez m’excuser, je viens d’avoir une crampe au pied, se justifia-t-il en adressant à Louise un regard humilié avant de se rasseoir, penaud.
– Comment va notre chère Florette, Benjamin ? s’enquit M. Baxter avec une pointe d’indiscrétion. C’est dommage qu’elle n’ait pas pu faire cette traversée avec nous. Est-elle souffrante ?
– F… Fl… Florette va très bien, bégaya Benjamin.
ÔMONDIEU ! Il a une copine ? ! Ou une femme ? Une Florette ! Quel sale type ! Elle commençait à comprendre le sens du « nous ».
– Transmettez, je vous prie, toutes nos amitiés à votre ravissante épouse. Lui avez-vous déjà envoyé un câble ? La technologie sur ce navire est réellement renversante !
– Il faut absolument que vous veniez au magasin quand nous serons à New York, interrompit Ida. Isidor et moi serions enchantés de vous habiller pour votre prochaine apparition publique ! fit-elle avec entrain.
Elle avait eu l’air de sentir les mauvaises vibrations et s’efforçait de changer de sujet.
– Le magasin ? demanda Louise.
Ouf ! Ida avait trouvé le sujet parfait pour lui faire oublier l’horreur de sa mésaventure.
– Oh, vous savez bien, Macy’s, notre magasin, répondit Ida, comme si cela aurait dû être évident pour Louise.
– Macy’s est à vous ? s’exclama Louise, incrédule, tout en tartinant de beurre un petit pain chaud.
– Bien sûr, ma chère. Avez-vous pris un coup sur la tête, cet après-midi ? lança-t-elle, très amusée.
– J’imagine, dit Louise.
Brooke serait trop jalouse si elle apprenait que Louise était en train de dîner avec les propriétaires de Macy’s ! Elle mourait d’impatience de le lui raconter. Et si sa meilleure amie y était en ce moment même, à la recherche d’une robe pour le bal ?
Après cette conversation, Louise prononça à peine un mot pendant tout le dîner. Elle était encore sous le choc : l’homme super séduisant avec qui elle avait partagé une promenade rasante, mais romantique, il y avait quelques heures à peine était le plus gros hypocrite de tous les temps ! Todd n’était pas le plus charmant ou craquant des garçons, mais au moins il ne menait pas une double vie ! Elle commençait à regretter d’avoir décampé dans le couloir l’autre jour. Il méritait mieux que ça.
Quand le reste de l’assemblée se mit à parler de la loi Sherman antitrust et du monopole de la Standard Oil, Louise décrocha. Elle n’avait pas encore abordé ce chapitre dans le cours d’histoire de Mlle Morris et avait l’impression d’être coincée à un dîner avec les amis de ses parents les plus âgés.
Elle reporta toute son attention sur la profusion de nourriture qui débordait littéralement de la table. Elle n’avait presque rien mangé depuis sa salade au poulet après son entraînement de natation. D’ailleurs, avait-elle vraiment déjeuné dans sa maison du Connecticut un peu plus tôt dans la journée ? Ça lui paraissait remonter à une éternité. Et elle mourait de faim.
Les plats suivants se succédèrent rapidement. Huîtres glacées qui ressemblaient à des limaces gluantes, mais vous donnaient l’impression de goûter la mer en direct. Saumon frais avec du concombre à la sauce hollandaise. Filet mignon grillé à la perfection servi avec des cœurs d’artichauts et des champignons au goût de terre qui s’appelaient des « truffes ». Agneau à la menthe, carottes à la crème et asperges vinaigrette. Chaque plat était servi à part, apporté par une incessante parade de serveurs. C’était le repas le plus élaboré de sa vie. On se serait cru au théâtre ! Et c’était absolument délicieux, même les légumes. La viande était tendre et savoureuse. Et pas une seule goutte de vinaigre de malt à l’horizon ! Au diable les théories de sa mère sur la cuisine anglaise ! Elle mangeait goulûment, comme jamais cela ne lui était arrivé.
– Ma nièce a développé un solide appétit, plaisanta M. Baxter, cherchant à détendre l’atmosphère qui devenait de plus en plus lourde, car les autres dames touchaient à peine à leurs plats et grignotaient du bout des lèvres, comme l’exigeaient les bonnes manières de cette époque.
Il essuyait nerveusement les gouttes de sueur qui perlaient à son front avec sa pochette rose déjà trempée. Miss Baxter ne bâfrait sûrement pas comme un cochon, songea soudain Louise, mais c’était plus fort qu’elle.
– Ooh, je vais garder cela pour Kitty ! s’exclama Mme Astor.
Elle glissa dans sa pochette de soirée brodée de perles argentées une côte d’agneau enveloppée dans une serviette de table.
– Très chère, c’est totalement répugnant ! s’écria M. Astor en gloussant de rire.
– Qui est Kitty ? demanda Louise, après avoir englouti une divine bouchée de purée de pommes de terre.
– Allons, voyons, c’est notre chienne airedale. Je suis sûre que vous l’avez déjà vue. Je suis folle de cette bête, roucoula Mme Astor.
– Elle mange de meilleures choses que moi ! se moqua M. Astor.
Pour le dessert, un serveur apporta un chariot d’assortiments. Personne n’était là pour expliquer à Louise qu’elle ne devait choisir qu’une toute petite chose, qu’elle avait déjà assez mangé. Seul M. Baxter aurait pu lui en glisser un mot, mais il contemplait muet de stupéfaction cette frénésie alimentaire.
Louise avait choisi un gâteau au chocolat honteusement riche, qui était proposé en majesté sur le haut du chariot. Enfournant une grosse bouchée, elle découvrit que le centre en était chaud et visqueux, comme de la pâte à brownie. Il était accompagné à la perfection d’une boule de glace aux gousses de vanille. À chaque bouchée, le corset de Louise la comprimait un peu plus. Comment les femmes pouvaient-elles manger, affublées de ce genre de truc ?
Portant à sa bouche la dernière cuillerée succulente de chocolat gluant, elle dut se rendre à l’évidence : elle souffrait. Intensément, de partout. Elle s’adossa à sa chaise et posa les mains sur son ventre corseté. Le reste de la tablée la regardait d’un air soupçonneux, tout en prétendant être absorbé dans diverses conversations.
Louise ouvrit sa pochette de soirée pour se remettre du rouge à lèvres glamour de Miss Baxter. Il faudrait qu’elle trouve le moyen d’en subtiliser un pour le rapporter dans le Connecticut, coûte que coûte ! Il avait une teinte rouge mat parfaite, celle des stars de cinéma. La texture était épaisse et crémeuse. On n’en faisait plus de tels aujourd’hui !
Alors qu’elle farfouillait dans la pochette, elle en sortit une espèce de ticket chiffonné et le déplia.
Quoi ? Mais je suis où ?
– ÔMONDIEU ! NOMDEDIEU ! NOMDEDIEU !!! Nous sommes sur le Titanic ? hurla Louise affolée en brandissant le laissez-passer.
La table devint silencieuse. Les regards convergèrent vers elle. Puis tous éclatèrent de rire, comme si c’était la plaisanterie la plus drôle du monde.
– Bien sûr, ma chère. Quelle actrice stupéfiante, n’est-ce pas ? s’exclama M. Baxter. Je suis heureux d’avoir pu signer un contrat avec elle !
Il engloutit une généreuse goulée de champagne.
– Vous êtes vraiment un phénomène ! gronda Benjamin Guggenheim entre deux hoquets de rire.
Et toi, tu es un faux-cul hypocrite ! eut envie de lui hurler Louise à la figure. Mais elle s’abstint. Ça n’avait vraiment plus d’importance en comparaison de la révélation hyper-inquiétante qui venait de lui tomber dessus. Elle posa le laissez-passer sur la table, les mains tremblantes.
– Je vous prie de m’excuser, dit Louise qui n’oubliait pas ses manières, même dans les plus terribles circonstances. Je dois m’occuper de quelque chose.
Elle se leva de sa chaise en flageolant, encore sonnée d’avoir ignoré qu’elle était passagère du bateau le plus sinistre de tous les temps. Elle se débarrassa des hauts talons de Miss Baxter et partit comme une flèche vers la table du commandant.
Au milieu de la salle, elle entendit M. Baxter l’appeler.
– Alice ! Où vas-tu ? Nous n’avons pas terminé…
Mais elle ne se retourna pas. Elle en avait plus qu’assez de jouer le rôle de Miss Baxter. Et maintenant elle avait peur. Elle continua d’un pas décidé, déterminée à parler au commandant. Ce n’était plus un jeu. Il fallait qu’elle rentre chez elle.