Chapitre 25 - Une robe couleur du temps
By Bianca Turetsky
Le commandant, les joues rosies par le vin, tenait toute sa tablée en haleine avec une quelconque anecdote. Quand Louise arriva devant sa table, il s’arrêta au milieu d’une phrase et la salua chaleureusement.
– Excusez-moi, commandant Smith, je suis désolée de vous interrompre, commença-t-elle, hésitante.
– Miss Baxter, pas du tout ! C’est un plaisir de vous voir rétablie. Comment vous sentez-vous ?
– Très bien, monsieur, répondit Louise lentement.
Elle ne savait plus trop comment formuler ce qu’elle voulait dire, maintenant que tous les yeux étaient braqués sur elle.
– Mais il faut que je vous parle en privé, c’est plutôt urgent, insista-t-elle.
– Laissez-moi vous faire porter un siège, dit-il en faisant un geste au personnel. Je suis certain que rien ne presse par une aussi merveilleuse soirée. Et il vous faudrait littéralement m’arracher à ce soufflé au chocolat, ajouta-t-il en lui montrant son assiette à dessert encore à moitié pleine. Avez-vous déjà rencontré Eleanor, ma charmante épouse ? s’enquit le commandant.
Mme Smith sourit à Louise d’un air blasé. D’un certain âge, elle ne manquait pas de charme avec ses cheveux gris coupés assez court et ses lèvres fines. Elle ressemblait beaucoup à la bibliothécaire du collège de Louise.
– Voici mon premier officier, continua le commandant, William Murdoch. Vous avez fait connaissance cet après-midi.
– Oui, fit Louise avec impatience, mais…
– Je vous en prie, joignez-vous à nous, coupa Mme Smith. Edward m’a dit que vous avez eu une belle frayeur cet après-midi.
– Je vais très bien, répéta Louise, cette fois sur un ton plus ferme. Mais il faut vraiment que je vous parle, sans cela personne n’ira bien.
– Mon Dieu, mais que voulez-vous dire ? Asseyez-vous je vous prie, prenez une tasse de thé. Vous devenez toute rouge, observa Mme Smith.
Comme sur commande, elle sentit la chaleur lui monter aux joues.
– Je n’ai pas le temps de m’asseoir. Venez avec moi. Il faut changer le cap du bateau, expliqua Louise en braquant ses yeux sur le commandant.
– Changer de cap ? s’exclama celui-ci, interloqué.
– Le Titanic va heurter un iceberg. Je ne sais pas quand exactement, mais il ne nous reste plus beaucoup de temps.
Louise sentait l’hystérie monter dans sa voix. Les passagers des tables environnantes tournèrent la tête pour essayer de discerner la raison de ce tapage.
– Miss Baxter, baissez d’un ton, s’il vous plaît. Qu’est-ce qui vous prend ? l’interrogea-t-il d’une voix désormais moins cordiale.
– Il faut que vous m’écoutiez. Je ne peux pas vous l’expliquer maintenant, mais faites-moi confiance. Nous allons entrer en collision. J’en suis sûre, plaida Louise.
– Croyez-moi, Miss Baxter, en tant que votre commandant je vous affirme que nous sommes en sécurité. Nous n’allons pas entrer en collision avec un iceberg. Le Titanic est insubmersible, ajouta-t-il avec conviction. À présent, si vous ne vous asseyez pas, vous allez inquiéter les autres passagers.
– Oui, je vous en prie, prenez un siège, répéta Mme Smith comme un perroquet. Ce sont vos nerfs, sans doute. Vous êtes encore sous le choc de cet après-midi.
Elle parlait sans se départir de son sourire figé, alors que son visage restait dénué de toute expression. Ils avaient déjà du Botox en 1912 ? ne put s’empêcher de penser Louise.
Puis elle revint vite à son angoisse.
– Mais je vais parfaitement bien ! explosa-t-elle, sentant ses oreilles s’échauffer de colère.
Bon sang, pourquoi ne l’écoutaient-ils pas ? Pourquoi voulaient-ils la congédier ainsi ?
– Il faut changer de cap ! Il faut stopper, sans quoi des milliers de gens vont mourir. Je sais que cela va se produire. C’est dans l’histoire.
– Nous maintenons notre cap, décréta le commandant en se levant.
– Si vous voulez rester célèbre dans les livres comme le commandant d’un insubmersible qui a coulé…, le menaça Louise, qui n’arrivait plus à se contrôler.
Ils avaient attiré l’attention de toutes les tables environnantes. Le chef d’orchestre s’efforçait de noyer le scandale en faisant jouer ses musiciens crescendo. Le premier officier, un homme rougeaud avec des yeux perçants, s’était aussi levé. Il contournait rapidement la table en direction de Louise.
– Pourquoi ne pas appeler le Dr Hastings ? Il pourra vous donner quelque chose pour vous calmer les nerfs, dit Murdoch avec fermeté. C’est normal qu’une femme soit effrayée sur un navire.
– Parfois j’ai aussi peur moi-même, ajouta Mme Smith. Nous, frêles créatures, n’y pouvons rien !
– Mais ce que je ne peux tolérer, reprit le commandant en interrompant sa femme, c’est que vous effrayiez les passagers avec ces sornettes ! Savez-vous à quel point ce genre de crainte irrationnelle peut être contagieuse ?
À cet instant, le premier officier avait presque atteint Louise, qui avait commencé à reculer, comprenant qu’elle était en mauvaise posture. Il essaya de la saisir par le bras, mais elle se sauva pieds nus à travers la salle à manger.
Elle eut le temps d’apercevoir le Dr Hastings qui se levait aussi, en même temps que ses deux compagnes.
– Alice ? Où te précipites-tu ? la héla un M. Baxter confus depuis l’autre bout de la salle.
Elle ne s’arrêta pas pour lui répondre, ni pour vérifier si le premier officier et le Dr Hastings étaient à ses trousses. Elle se contentait de courir aussi vite que possible malgré son corset dur comme du béton.
Louise quitta la salle à manger, remonta le Grand Escalier quatre à quatre en jouant des coudes parmi les passagers éberlués. Elle suivit une longue coursive à moquette bordeaux, emprunta une nouvelle volée de marches et se retrouva enfin sur le pont supérieur.
Elle avala l’air marin et frais à grandes goulées, encore tremblante. Elle se retourna, s’attendant à moitié à avoir été suivie, mais il n’y avait personne. Le vent mordant l’obligea à serrer ses bras autour d’elle pour se réchauffer.
Elle contempla l’étendue de l’océan. Pour la première fois de sa vie, la contemplation de l’eau ne l’envahit pas d’un sentiment de liberté et d’exaltation. Elle éprouvait tout le contraire : elle se sentait prise au piège. Coincée sur un bateau qui allait couler, dans une vie et un corps qui n’étaient pas les siens.
Elle leva les yeux vers la nuit étoilée. Sa mère regardait-elle le même ciel, inquiète de son absence pour le dîner ? Étaient-elles réellement séparées par un siècle ? Elle se mordit la lèvre pour ne pas pleurer. Il fallait qu’elle garde la tête froide.
Elle commença à se tortiller une boucle de cheveux en arpentant le pont. Elle avait sans doute été naïve de croire que le commandant l’écouterait. Mais comment renoncer ? Elle trouverait bien quelqu’un d’autre dans l’équipage qu’elle parviendrait à convaincre. Il fallait juste repérer le poste de commandement. Si elle réussissait à retarder le bateau un tout petit moment, ou à le faire dévier de quelques degrés à peine, peut-être le désastre pourrait-il être évité.
Louise continua à se tortiller les boucles, complètement perdue dans ses pensées, quand elle heurta de plein fouet le corps squelettique du Dr Hastings.