Chapitre 32 - Une robe couleur du temps
By Bianca Turetsky
– Qu’allons-nous faire ? sanglota Anna, la tête dans ses mains.
Assises sur des caisses en bois, les prisonnières sombrèrent dans un silence qui leur parut durer une éternité.
La pièce, encombrée de boîtes, de balais, était éclairée d’une ampoule vacillante. Louise recommença à se tortiller furieusement une boucle de cheveux. Être enfermée dans un réduit sans savoir quand elle en sortirait était loin de lui plaire. Et ça lui plaisait encore moins d’être dans un bateau qui allait heurter un iceberg avant la fin de la journée. Elle se mit à faire les cent pas dans sa prison comme un animal en cage. Lorsqu’elle se fut assez épuisée, elle revint s’asseoir à côté d’Anna.
– Qu’allons nous faire ? Je n’ai jamais aimé les miroirs. Ils finiront par causer ma perte, tenta-t-elle de plaisanter.
Elles restèrent un moment silencieuses.
– Avez-vous une barrette ? demanda soudain Louise à Anna.
Elle venait d’avoir une idée : dans ses livres d’aventures préférés, les jeunes héroïnes n’avaient souvent besoin que d’une barrette ou d’une carte de crédit pour crocheter une serrure. Et comme Anna ne pouvait pas avoir de carte de crédit sur elle… restait la barrette.
Anna fouilla dans son chignon en désordre pendant un instant et en sortit triomphalement une pince à cheveux.
– Parlez-moi encore de Miss Baxter, demanda Louise à Anna pour tenter de la calmer tandis qu’elle détordait la pince en forme de U.
– Eh bien, vous êtes, je veux dire Miss Baxter, très belle, répondit Anna en s’essuyant le nez contre sa manche.
– J’ai vu sa photo, dit Louise en s’acharnant sur la pince, qui résistait. Elle ressemblait à une vraie star de cinéma.
– C’est ce que vous êtes. Miss Baxter est une actrice. Avec du talent. J’ai vu presque toutes ses pièces au théâtre et presque tous ses films.
– Quand je me regarde dans le miroir, c’est moi que je vois, et pas une femme glamour, expliqua Louise. Je ne peux pas voir Miss Baxter. Et même si c’était amusant pendant un moment, je ne veux pas qu’elle soit moi. Mon vrai moi me manque ! Oh là là, ça fait vraiment bizarre de dire ce genre de trucs !
– C’est si étrange, dit Anna qui l’avait écoutée attentivement. Quand je vous regarde, là, en ce moment, vous êtes Miss Baxter. Et vous êtes superbe.
– Elle doit avoir une vie merveilleuse, supposa Louise en se levant pour aller vers la poignée de la porte, afin d’essayer son outil.
– J’imagine, fit Anna avec une hésitation palpable.
– Ce n’est pas le cas ? s’étonna Louise, surprise par le ton de son amie.
– Je n’en suis pas tout à fait sûre. Je n’ai pas eu l’occasion de vraiment la connaître. Elle me semble un peu triste, un peu distante. C’est une personne très réservée.
– Hmm…, murmura Louise, concentrée sur la serrure.
Elle n’avait jamais fait ça de sa vie. C’était loin d’être évident !
– Par exemple, continua Anna, nous n’aurions jamais cette conversation, si vous étiez la vraie Miss Baxter.
– C’est vraiment dommage, fit Louise.
Elle farfouillait dans la serrure avec la pince, n’importe comment. Ça finirait bien par marcher !
– Je pense qu’elle était triste, insista Anna. Une fois, en entrant dans son dressing, je l’ai surprise. Elle était vêtue de cette superbe robe de soirée rose. En fait, celle que vous portiez quand vous vous êtes évanouie sur le pont A. Alors que nous étions un dimanche après-midi tout à fait normal, elle était pomponnée comme pour un gala. Elle avait allumé son gramophone et virevoltait dans sa robe, l’air insouciante, vraiment ravissante. Je ne voulais pas gâcher ce moment. Mais quand elle m’a vue sur le seuil, elle s’est arrêtée et s’est mise en colère. Elle m’a hurlé dessus parce que je ne m’étais pas annoncée. J’ai eu l’impression d’en avoir trop vu.
– Que voulez-vous dire ? la pressa Louise.
Elle tourna la pince vers la droite et entendit un clic. Elle actionna vite le bouton de la porte. Rien.
– Saleté de machin ! invectiva Louise tout bas.
– Je crois qu’elle aspire à quelque chose de nouveau. Bien évidemment, elle ne m’en dirait rien. Je crois qu’elle ne se confie à personne.
– C’est terrible ! Il me semble que nous avons quelques points communs, elle et moi.
Louise était étonnée d’être autant touchée par le récit d’Anna. Si jamais elle revoyait Brooke, il faudrait qu’elle lui raconte tout. Quoiqu’elle ne la croirait jamais.
– J’imagine que tout le monde veut avoir une autre vie, plus glamour, plus excitante, fit Louise. La vie qu’on s’imagine que l’on mènera dès que notre vraie vie aura commencé. Vous pensez que ça existe, Anna ?
– Je pense qu’il existe quoi ? répéta Anna, qui semblait plutôt perdue.
Louise n’eut pas le temps de s’expliquer. Elles furent interrompues par des bruits étouffés et celui d’une clé qui tournait dans la serrure. La porte s’ouvrit et laissa entrer un flot de lumière. Louise mit une main en visière sur ses yeux et referma l’autre sur la pince à cheveux. Le commandant Smith était planté devant l’entrée, avec un gros trousseau de clés. L’ombre sinistre du Dr Hastings se dessinait derrière lui.
– Comment avez-vous osé enfermer ma nièce et sa bonne dans cette cellule ? hurla M. Baxter en bousculant les deux hommes, son visage rond écarlate de rage. Ma chère, tu n’as rien ? s’écria-t-il, sans laisser à Louise le temps de répondre. Vous les avez enfermées là-dedans comme de vulgaires criminelles. Comme des animaux ! Nous sommes des passagers de première classe. J’aurais été malade d’angoisse à force de les chercher, si l’un de vos obligeants membres de l’équipage ne m’avait averti de la situation ! hurla-t-il.
Christopher, tout gêné, se tenait quelques pas derrière lui.
– Mais ce n’est pas Miss Baxter ! C’est une sorcière qui se fait passer pour elle ! Je suis prêt à en mettre ma réputation en jeu, protesta le Dr Hastings.
– Une sorcière ? Vous avez donc complètement perdu la tête ? l’interrogea le commandant Smith.
– Je sais que ça semble fou, mais je peux le prouver. Regardez dans le miroir ! cria le médecin en indiquant l’emplacement où il se trouvait.
– Quel miroir ? demanda M. Baxter en regardant l’endroit indiqué.
Il n’y avait désormais plus que le mur blanc. Aucun miroir.
– Vous devriez peut-être vous prescrire quelque chose à vous-même, pour vous débarrasser de vos hallucinations !
Louise était sciée ! Quelqu’un avait retiré le miroir ! Elle se retourna et vit Anna qui souriait, les yeux modestement baissés.
Christopher était maintenant cramoisi. Il les avait sauvées ! Il devait l’avoir fait pour Anna, réalisa Louise. Et à en juger par le sourire sur le visage de celle-ci, elle le savait aussi.
– Mais… mais… il était accroché… là…, bredouilla le Dr Hastings en montrant du doigt l’emplacement vide. Je l’ai vu !
– Oh, allez donc manger un peu de prunes ! lui lança M. Baxter, dégoûté.
– Je suis sincèrement désolé, Miss Baxter. Veuillez accepter mes plus plates excuses. Je ferais n’importe quoi pour me faire pardonner, dit le commandant Smith, dans ses petits souliers.
– Laissez-moi trouver un autre miroir. Je jure que je peux le prouver, plaida le docteur au désespoir.
– Je ne veux plus vous entendre ! rugit M. Baxter, les veines de son cou gonflées de colère. Et si vous vous approchez à moins de cent mètres de Miss Baxter ou Miss Hard, je m’assurerai que vous n’exerciez plus jamais la médecine. Suis-je assez clair ?
– Tout à fait clair, grommela le médecin entre ses dents, foudroyant Louise du regard.
Elle le regarda à son tour avec la même expression.
– Eh bien, il y a en effet une chose que vous pouvez faire pour moi, dit Louise en se tournant vers le commandant.
– Tout ce que vous voudrez. Une bouteille de notre meilleur champagne, peut-être ?
– Elle n’a que dix-sept ans ! faillit littéralement exploser M. Baxter. Elle ne boit pas !
– J’aimerais que vous changiez le cap de ce navire, dit Louise. Nous allons heurter un iceberg si nous poursuivons notre route sur le même cap.
– Ne recommencez pas ! s’exclama le commandant Smith en levant les bras en l’air d’exaspération.
– Veuillez l’excuser, je vous prie, intervint M. Baxter, elle a été enfermée dans un placard à balais Dieu seul sait combien de temps. Elle divague.
M. Baxter prit Louise par la main et l’entraîna hors du poste de commandement avec Anna. Une fois à l’extérieur, ils respirèrent l’air du large. La fin de la journée était particulièrement froide et le soleil se couchait. M. Baxter les reconduisit vers la suite de sa nièce en silence, fonçant dans le labyrinthe des coursives.
– J’arrive, protesta Louise, contrariée, en essayant de faire lâcher M. Baxter.
Elle n’avait pas non plus la moindre envie de se retrouver piégée dans sa suite. Elles avaient besoin d’aide. Il fallait retrouver Marla et Glenda, coûte que coûte !
Quand ils parvinrent devant la porte de la cabine, M. Baxter sortit une montre en or de sa veste en tweed.
– Eh bien, au moins nous n’avons pas raté le repas. On nous attend dans la salle à manger pour un dîner à la carte dans une demi-heure. Dieu du ciel, mais qu’as-tu donc sur le dos ? s’écria-t-il en examinant Louise l’air à la fois abasourdi et désapprobateur.
Celle-ci jeta un œil à sa robe toute simple et haussa les épaules.
– Oncle Baxter, j’imagine qu’Anna dînera avec nous ce soir ? Étant donné qu’elle a subi cette horrible épreuve avec moi…
– Tout ce que tu voudras, ma chère. Je n’y vois aucune objection. Ne parlons plus de ce malheureux incident, ajouta-t-il en les faisant entrer dans la suite. Je préfère tout oublier. Compris ?
– Je vais m’habiller pour le dîner, dit Louise en essayant d’avoir l’air détendue.
Elle traversa la pièce jusqu’au dressing, en réfléchissant déjà au plan suivant.
– J’arrive dans un instant pour vous aider à mettre votre corset, dit Anna.
Louise referma la porte derrière elle et fut surprise de se retrouver face à une visite inattendue.