Chapitre 34 - Une robe couleur du temps
By Bianca Turetsky
En respirant les dernières traces de lilas, Louise fut envahie d’une intense panique. Elle était de nouveau toute seule. Elle se saisit de la photo couleur sépia de Miss Baxter qui souriait, vêtue de sa robe rose. Étrangement, ça lui manquerait d’incarner cette belle femme. Et si le pouvoir résidait en fait dans le tissu de la robe ? Cela pouvait-il être si simple ?
Elle entendit frapper à la porte du dressing. Anna entra.
– M. Baxter a demandé que je vienne voir si vous alliez bien, expliqua-t-elle, anxieuse.
– Anna, supplia Louise en lui saisissant la main, à supposer que j’aie raison et que le Titanic coule vraiment, promettez-moi que vous embarquerez sur un canot de sauvetage, avec autant de passagers que possible. Vous devez vous sauver vous-même, puisqu’il semble que je n’aie pas été capable de le réussir pour nous tous.
– Je vous le promets, fit Anna en tremblant. Merci, ajouta-t-elle après un instant de silence.
– Merci de quoi ? J’ai vraiment fichu le bazar. J’ai l’impression de n’avoir rien changé à quoi que ce soit !
– Je ne sais pas, dit Anna, les yeux baissés. Croyez-le ou non, aujourd’hui j’ai passé l’un des meilleurs moments de ma vie. Je sais bien que vous préféreriez être dans le Connecticut, mais moi j’aimerais que vous puissiez être la vraie Miss Baxter.
Louise se mit à rougir, émue par le compliment sincère d’Anna.
– Merci, Anna, fit-elle en la serrant très fort dans ses bras. Vous avez été une amie super.
Anna s’était un peu raidie quand Louise l’avait prise dans ses bras, n’étant pas habituée aux démonstrations d’affection de la part de Miss Baxter.
– Nous venons de nous rencontrer il y a deux jours à peine, c’est vrai, ajouta Louise, mais j’ai l’impression de vous connaître depuis toujours. J’aimerais que nous puissions être amies dans mon autre vie.
Elle aurait souhaité offrir à Anna un cadeau du xxie siècle : un iPod avec ses chansons préférées ou un slim génialement coupé.
– Moi aussi, rayonna Anna. Je reviens tout de suite pour vous aider à vous habiller. M. Baxter doit attendre.
– Une seconde, Anna !
Elle venait d’avoir une idée.
– Avez-vous révélé vos sentiments à Christopher ? demanda-t-elle, réalisant soudain que ce serait bien vu de donner à Anna quelques tuyaux de son époque sur la manière d’aborder les garçons. Elle était plutôt douée pour conseiller Brooke.
– Mon Dieu, non ! Je ne pourrais pas faire ça ! s’exclama-t-elle, très gênée.
– Bien sûr que si ! Que vous êtes vieux jeu ! s’écria Louise.
Elles éclatèrent de rire à ce jeu de mots plutôt incongru.
– Oubliez donc les règles ! Il nous a aidées aujourd’hui, et il aurait pu s’attirer un paquet d’ennuis pour ça. Il vous apprécie, c’est sûr. Beaucoup, même.
– J’imagine que cela peut être vrai, supposa Anna.
– Si vous voulez le point de vue d’une femme moderne, je pense que si… je veux dire que quand nous aurons quitté ce bateau, vous devriez l’inviter à une pièce de théâtre ou à un pique-nique dans un parc.
– Moi ? L’inviter ? répéta Anna, choquée.
– Absolument, insista Louise. C’est vrai, qu’avez-vous à perdre ?
Anna resta un moment stupéfaite.
– Mais comment vais-je m’habiller ? reprit-elle.
Louise éclata de rire. C’était bien là l’éternel dilemme des femmes !
– Vous devriez porter l’une des robes de Miss Baxter, suggéra Louise en fouillant dans le placard pour trouver quelque chose qui serait superbe sur Anna. Que pensez-vous de celle-ci ? demanda-t-elle en exhibant à bout de bras une robe longue turquoise spectaculaire, dans le style grec antique, pour qu’Anna puisse bien la voir. Elle va super bien avec la couleur de vos yeux.
La soie avait la teinte exacte des yeux bleu-vert d’Anna.
– Je ne pourrais pas, hésita Anna.
– Bien sûr que si, l’encouragea Louise en lui tendant la robe de force. Nous n’avons pas beaucoup de temps. Vite, essayez-la ! Ma meilleure amie et moi, on se prête sans arrêt nos affaires. C’est un des super bons côtés d’avoir une meilleure amie !
– Si vous insistez, accepta Anna avec beaucoup moins d’hésitation.
Elle se débarrassa vivement de sa robe marron en laine informe et enfila la nouvelle robe. Elle était… resplendissante.
– C’est super chaud ! couina Louise.
– Pardon ? fit Anna, soudain affolée.
– Euh, non, pas chaud dans le sens « chaleur », expliqua Louise. Chaud, dans le sens où je veux dire que vous êtes, euh… vraiment incroyablement belle !
– Merci.
– Impossible qu’il ne tombe pas raide dingue de vous dans cette robe. Regardez-vous donc !
Anna s’approcha du miroir en pied. Un immense sourire éclaira son visage quand elle se découvrit.
– Je vous l’avais dit, triompha Louise.
– Je pourrais peut-être lui proposer une promenade, un après-midi…
– Absolument, appuya Louise en lui tendant une paire de chaussures en satin d’une teinte bleutée.
Ah, cette Miss Baxter avait un vrai don pour assortir ses accessoires !
– Aïe ! s’écria Anna en comprimant ses pieds dans les chaussures trop petites de Miss Baxter.
– Maintenant faites un tour de podium. Comme ça.
Louise fit de son mieux pour lui montrer comment un top-modèle défilait sur un podium imaginaire.
– Un podium ? fit Anna en gloussant.
Même si elle ignorait ce que c’était, elle copia le déhanché exagéré, un pied devant l’autre, et se mit à déambuler dans sa nouvelle tenue.
– Qu’est-ce qui se passe, ici ? beugla M. Baxter en cognant à la porte du dressing.
– Rien du tout, oncle Baxter, lança Louise, qui ne voulait pas qu’il interrompe le défilé de mode.
– Alors, qu’est-ce qui vous retarde autant ? Nous sommes en retard pour le dîner, et je suis mort de faim !
– Des choses de filles ! lança-t-elle en regardant Anna.
– Ah, les femmes ! soupira M. Baxter en s’éloignant.
Les deux filles échangèrent des regards affolés. Louise devait trouver un plan, et vite !
Elle considéra Anna pendant un long moment et ressentit quelque chose qu’elle n’aurait pu définir que comme le mal du pays. Elle avait envie d’envelopper son amie dans la robe rose, pour qu’elles soient toutes les deux en sécurité et retournent ensemble dans le Connecticut. Peut-être était-ce possible ?
Anna se changea vite et remit sa robe toute terne, pour aller calmer M. Baxter.
Les yeux fermés, Louise s’imaginait de retour dans son propre dressing, rêvant d’être à une autre époque. Sauf qu’elle savait qu’en ouvrant les yeux, tout cela serait irréel. Elle pensa une fois de plus aux autres femmes qui avaient porté ses vêtements vintage avant elle, à leur vie, et à la manière dont ils la reliaient à ces dernières. Celles qui dansaient, allaient à des soirées. Celles qui avaient leurs propres rêves, leurs petits amis.
Et si la robe n’était qu’une simple robe ? Impossible pour Louise de s’imaginer qu’elle serait Miss Baxter pour toujours ! Elle ne voulait pas mourir noyée. Il fallait qu’elle croie de toutes ses forces ce que Marla et Glenda lui avaient révélé sur le pouvoir des vêtements vintage. Sur la nécessité d’écouter et de respecter l’énergie du tissu.
– Louise, êtes-vous bientôt prête ? fit la voix d’Anna accompagnée de coups timides sur la porte du dressing, interrompant sa rêverie. M. Baxter s’impatiente.
– Anna, entrez, murmura Louise impétueusement. Je crois que j’ai trouvé comment nous allons nous échapper.
– Je vous en prie, dites-le-moi ! s’écria Anna en se précipitant dans le dressing, puis refermant la porte sur elle.
– Eh bien, la dernière chose dont je me souviens avant de me retrouver ici, c’était que j’essayais la robe rose de Lucile à une vente vintage.
– Qu’est-ce qu’une vente vintage ? demanda Anna, interloquée.
– Je vous l’expliquerai plus tard. Mais cette robe, la robe de Miss Baxter, c’est le lien ! Peut-être que pour rentrer, il suffit de nous tenir par la main et de mettre la robe. Avez-vous envie de voir ce que c’est que de vivre dans cent ans ? fit-elle en tendant la main vers Anna. Euh… attendez un peu, où est la robe rose de Miss Baxter ? s’affola-t-elle en passant la garde-robe en revue, à la recherche du moindre éclat rose scintillant.
– Je l’ai envoyée à la blanchisserie pour la faire nettoyer et repasser. Elle était un peu froissée après votre évanouissement, alors je…
Anna s’interrompit devant l’air horrifié de Louise.
– Vous voulez dire que la robe n’est pas ici ?
– Eh bien, pas ici dans le placard, mais elle est à la blanchisserie. Je suis sûre qu’il n’y a pas de problème. Elle est sans doute prête à être récupérée.
– Il faut retrouver cette robe ! la pressa Louise. C’est notre seul moyen de nous échapper de ce bateau !
– Vous voulez dire que cette robe est le lien entre la vie de Miss Baxter aujourd’hui et la vôtre dans le futur ?
– Oui, j’en suis presque sûre. Pouvez-vous me conduire à la blanchisserie ?
Avant qu’Anna ne puisse répondre, le bateau subit une brusque secousse. Louise entendit un très fort grincement. Puis ce fut le calme absolu. Le bourdonnement des moteurs s’était arrêté. Tout était parfaitement paisible. Soudain, les lumières s’éteignirent.