Chapitre 35 - Une robe couleur du temps
By Bianca Turetsky
– C’est vraiment en train d’arriver, murmura Anna, toujours dans l’obscurité.
– J’imagine que je n’ai rien pu changer, répliqua Louise, attristée et effrayée.
– Qui a éteint la lumière ? appela M. Baxter depuis sa suite. Que se passe-t-il donc ici, tonnerre de Dieu ? jura-t-il en se cognant aux meubles.
Les lumières électriques vacillèrent, puis grésillèrent et quelques secondes plus tard l’électricité fut rétablie.
– Il faut aller chercher de l’aide ! s’exclamèrent les filles en se précipitant hors du dressing.
– Mettez votre gilet de sauvetage ! ordonna Louise à M. Baxter, qui sautillait dans sa chambre en serrant dans sa main son pied qu’il venait de cogner.
– Mon Dieu, cela signifie-t-il que tu avais raison depuis le début ? C’est impossible ! gémit-il.
Les filles ouvrirent la porte donnant dans la coursive : elle était déserte. Tout le monde semblait avoir ignoré le choc, comme si cela n’avait été qu’une grosse vague heurtant la coque.
Deux membres de l’équipage arrivèrent en courant devant elles.
– Qu’y a-t-il ? les héla Louise.
– Tout va bien. Ne vous inquiétez pas, mesdames. Mais retournez dans votre cabine, s’il vous plaît, répondit l’un d’eux.
Il parlait d’un ton calme, mais impossible de se méprendre sur son air terrorisé.
– Il faut avertir tout le monde, décréta Louise. Apparemment, nous ne pouvons pas faire confiance à l’équipage. Sinon tous les gens resteront piégés dans leur cabine jusqu’à ce qu’il soit trop tard.
Quand les deux hommes eurent disparu, Louise et Anna parcoururent la coursive en frappant aux portes des suites.
– Mettez tous vos gilets de sauvetage ! Allez aux canots ! Nous avons heurté un iceberg ! hurlaient-elles.
En quelques secondes, les portes commencèrent à s’ouvrir.
– Qu’est-ce donc que ce vacarme ? protestaient les passagers, troublés et furieux.
Un petit homme râblé, vêtu d’un seul peignoir en éponge, la moitié du visage encore enduite de mousse, sortit devant sa cabine et pointa son antique rasoir vers Louise.
– Ne soyez pas absurde ! Le Titanic n’est pas en train de couler. Il n’y a pas une seule goutte d’eau nulle part ! s’écria-t-il en montrant la moquette parfaitement sèche. Maintenant, j’ai l’intention de finir de me raser, grommela-t-il avant de leur claquer sa porte au nez.
Combien de temps faudrait-il à l’eau pour monter jusqu’aux premières classes ? Quand elle surgirait, il serait sans doute trop tard pour faire quoi que ce soit !
Elles se précipitèrent vers la porte suivante.
– Vous voulez plaisanter ! Il est scientifiquement impossible que ce bateau coule, déclara un homme à lunettes avant de leur claquer lui aussi sa porte au nez.
À la surprise de Louise, ce fut Lady Lucy Duff-Gordon qui ouvrit la porte suivante.
– Ma chère, quel est le problème, Dieu du ciel ?
Louise ne put s’empêcher de remarquer que Lady Lucy portait un extraordinaire kimono mauve avec un passepoil noir, l’une de ses marques de fabrique.
– Lucile…
– Je vous en prie, ma belle, appelez-moi Lucy, l’interrompit-elle en maintenant d’une main son kimono bien fermé.
– OK, Lucy. Le Titanic va couler. En tant qu’amie, je vous supplie de me croire.
Lucy leva un sourcil sceptique.
– Ne croyez-vous pas qu’il vaudrait mieux attendre que le commandant en fasse l’annonce officielle ?
– Je vous en prie, vous êtes trop talentueuse pour mourir. Le monde a besoin de vos nouvelles créations, plaida Louise.
Lucy resta silencieuse et plongea ses yeux dans ceux de Louise.
– Vous avez raison. Si l’on attendait les hommes pour donner l’alerte, on serait tous au fond de l’eau. Et je viens d’entendre un bruit des plus bizarres à l’instant même.
– Qui est là ? demanda Sir Cosmo depuis le fond de la suite.
– C’est le premier officier, cria Lady Duff-Gordon avec un clin d’œil à Louise. Mettez votre gilet de sauvetage, Cosmo, on quitte le navire un peu plus tôt que prévu ! J’aurais dû me méfier des voyages en mer, ajouta-t-elle en se tournant vers Louise, j’ai failli faire naufrage étant enfant.
– Merci de me croire et de sauver votre vie ! s’écria Louise, soulagée.
Lucy rentra dans sa suite et hurla :
– Cosmo, donnez-moi mon manteau en écureuil, on fiche le camp de ce maudit bateau !
Louise sourit, soulagée. Elle venait peut-être de sauver la vie de l’une de ses créatrices préférées de tous les temps. C’était trop cool !
Avec un enthousiasme renouvelé, elle continua à frapper aux portes. Malheureusement le reste des passagers était déjà en train de dîner, ou ignorait ses avertissements.
– Monter sur le pont supérieur ? Je vais attraper la mort, par ce froid glacial, répondit une femme en robe de chambre, le visage enduit d’un masque vert aux algues.
– Nous n’avons rien heurté, me semble-t-il. Ah, vous les femmes, vous exagérez toujours ! Prenez donc un calmant ! cria un moustachu.
– Ça ne marche pas, gémit Louise à Anna, découragée.
Personne ne voulait croire que la légère secousse avait eu en fait un sérieux impact sur le navire. Même M. Baxter semblait être resté dans sa suite. Que l’équipage cache la vérité pour ne pas affoler les gens n’aidait en rien. À moins qu’il n’ait pas réalisé lui non plus à quel point la situation était grave.
– Je vais chercher Christopher. Il avertira l’équipage, décida Anna.
– Bonne idée. Moi je vais descendre chercher la robe. C’est mon seul espoir de retrouver ma vraie vie. Je vous retrouverai sur le pont supérieur dès que je pourrai.
Dans l’escalier, alors que Louise et Anna s’étreignaient brièvement avant de se quitter, Louise songea qu’elle risquait de ne jamais revoir sa nouvelle amie. Mais il fallait saisir cette chance.