Chapitre 39 - Une robe couleur du temps
By Bianca Turetsky
Chaque fois qu’elle fermait les yeux, Louise sentait les vagues qui faisaient tanguer son lit comme un canot de sauvetage dans une mer agitée. Il était presque 2 h 30 du matin, elle avait peur de s’endormir et de se retrouver sur le Titanic. Elle décida de rester éveillée et alluma sa lampe de chevet. Elle s’assit sur son lit en frissonnant et entoura ses genoux de ses bras. Comment ignorer ce qu’elle ressentait au plus profond d’elle-même ? Que tout cela avait été vrai, et non pas qu’un rêve, une hallucination causée par l’intoxication alimentaire ? L’expérience était trop nette, trop précise.
La maison était sombre et silencieuse. Louise s’enroula dans sa couette et s’installa devant son ordinateur. Il fallait qu’elle trouve la vraie histoire du Titanic. Elle tapa « désastre du Titanic » et commença sa recherche clandestine.
Le RMS Titanic était un navire transatlantique qui devint tristement célèbre après sa collision avec un iceberg le 15 avril 1912. C’était le plus grand navire à vapeur du monde destiné au transport de passagers. Le capitaine Edward John Smith, âgé de soixante-deux ans, commandait ce vaisseau impressionnant. Ce bâtiment était considéré comme le summum de la construction navale et de la technologie. D’aucuns le surnommaient même « L’insubmersible ». Durant la première traversée du Titanic (depuis Southampton, en Angleterre, via Cherbourg, Queenstown, en Irlande, à destination de New York), il heurta un iceberg et coula quelques heures plus tard, brisé en deux.
À son époque, le Titanic était un joyau de confort et de luxe. C’était le premier bateau à offrir une piscine d’eau de mer chauffée, un gymnase à la pointe du progrès, des bibliothèques pour chaque classe et une salle à manger de première classe proposant une cuisine trois étoiles. Le plus spectaculaire était indubitablement le Grand Escalier, qui se déployait depuis le pont E, décoré de boiseries en chêne et d’une balustrade dorée. il était couronné par un dôme en verre et fer forgé qui l’éclairait à la lumière naturelle.
Sur la liste des passagers du voyage inaugural se trouvaient quelques-unes des personnes les plus riches et les plus connues au monde : le millionnaire John Jacob Astor IV et sa femme Madeleine, l’industriel Benjamin Guggenheim, le propriétaire du grand magasin Macy’s Isidor Straus et son épouse Ida, la créatrice de mode Lady Lucy Duff-Gordon avec son mari et associé Sir Cosmo Duff-Gordon, l’impresario et producteur haut en couleur Henry Baxter qui chaperonnait sa nièce et protégée Alice Baxter, star anglaise du cinéma muet…
Louise n’en revenait pas.
– Oh, mon Dieu, murmura-t-elle. Tout a réellement eu lieu. Et cette Alice Baxter doit être ma grand-tante Alice.
Elle avait bel et bien existé… Louise se posa aussitôt une question (quoiqu’elle n’était pas trop sûre de vouloir en connaître la réponse, mais il fallait le faire quand même) : M. Baxter avait-il survécu ? Et Anna ? Les mains moites, Louise se crispa sur la souris et continua à faire défiler la page.
La nuit du 14 avril, le Titanic heurta un iceberg et coula trois heures plus tard le 15 avril 1912, faisant de nombreuses victimes. L’enquête conduite par le sénat américain conclut que 1 517 personnes étaient mortes dans l’accident.
Le cœur battant, Louise tapa « Titanic, liste des morts ». Elle apparut sur l’écran quelques secondes plus tard. À chaque nom qu’elle découvrait, elle sentait son cœur se serrer un peu plus : J.J. Astor, Ida et Isidor Straus, le commandant Smith… elle les revoyait avec tant de netteté ! Cette liste ne serait jamais un défilé de visages anonymes pour elle. Le Titanic n’était plus un décor de cinéma spectaculaire. Pour la première fois de sa vie, elle éprouvait la réalité de l’histoire, parce qu’elle en avait connu les protagonistes. Louise avait presque terminé de lire la liste quand elle tomba sur le nom tant redouté. Elle n’avait finalement pas réussi à le sauver.
Elle cliqua sur le nom de M. Baxter.
On raconte que M. Henry Baxter et M. Benjamin Guggenheim ont revêtu leur plus beau costume, se sont servi le meilleur whisky et sont allés au fumoir pour mourir comme des gentlemen. Selon Alice, sa nièce éplorée, M. Baxter et M. Guggenheim ont refusé de prendre place sur les canots de sauvetage car ils savaient qu’il n’y en avait pas assez pour toutes les femmes et tous les enfants. Dans l’unique interview qu’Alice a donnée à propos de la tragédie, elle a confié au Herald Tribune : « C’était mon oncle, mon impresario et mon ami le plus cher. C’était un vrai gentleman et il nous manquera à jamais. C’est trop douloureux de se remémorer cette nuit-là. J’ai dû l’occulter de ma mémoire, car je n’ai que de vagues souvenirs de ce qui s’est passé sur ce bateau. Mais je vais faire de mon mieux pour poursuivre ma vie. »
Louise ouvrit une nouvelle fenêtre et tapa « récits des survivants du Titanic », puis cliqua sur le premier lien.
Lady Duff-Gordon et Sir Cosmo Duff-Gordon ont embarqué sur le Titanic à Cherbourg, sous les faux noms de M. et Mme Morgan, afin de ne pas attirer l’attention de la presse à leur arrivée à New York. La nuit du désastre, ils ont pris le canot de sauvetage n° 1, qui fut baptisé par la suite « bateau des millionnaires » avec leur secrétaire Laura Mabel Francatelli et neuf autres personnes, la plupart des hommes d’équipage. Le bateau était pourtant conçu pour transporter quarante personnes.
On a beaucoup spéculé pour savoir si Sir Cosmo avait versé des pots-de-vin à l’équipage pour qu’il ne revienne pas en arrière et sauve d’autres passagers, dans la crainte que le canot soit pris d’assaut. En réalité, s’il a été confirmé qu’il a donné des chèques à tous les hommes d’équipage du canot, il prétend que c’était par charité, pour les aider à joindre les deux bouts jusqu’à leur prochaine affectation. Un employé degoûté qui était à bord de ce canot n° 1 se souvient de Lady Duff-Gordon qui, au milieu d’une des tragédies les plus horribles de notre histoire, aurait glissé à sa secrétaire « Oh ! votre jolie chemise de nuit est perdue pour toujours. »
Louise cliqua sur le lien suivant, pleine d’appréhension.
De nombreux passagers du Titanic ont refusé de parler de leurs expériences. Leurs histoires ont été connues des années plus tard. Certains ne les ont racontées que sur leur lit de mort. Mais le Titanic a beau être l’une des pires tragédies de l’histoire navale, celle-ci a aussi son lot de récits dramatiques illustrant un grand héroïsme, qui ont mis en avant la nature altruiste et courageuse de l’esprit humain.
Le regard de Louise fut soudain attiré par le nom de son amie.
Anna Hard, âgée de dix-sept ans, femme de chambre de la passagère de première classe Miss Alice Baxter, se révéla une vraie héroïne, risquant sa propre vie pour sauver celles des autres. Dans une interview qu’elle a donnée au Herald Tribune peu de temps après son retour en Angleterre, Miss Hard, qui deviendrait plus tard Mme Brady, car elle épousa M. Christopher Brady, de l’équipage du Titanic, raconta qu’elle avait pu garder son calme et s’occuper des autres alors que tout le monde paniquait parce qu’elle avait eu la prémonition que le désastre aurait lieu. Elle a pu aider les hommes à remplir plusieurs canots à leur capacité maximum avec des femmes et des enfants alors que partout ailleurs des canots à moitié vides étaient mis à la mer par des hommes d’équipage terrifiés. Le vaisseau qu’ils croyaient insubmersible était bien en train de couler. Et chaque siège vide sur un canot signifiait qu’une personne resterait à bord et coulerait avec le RMS Titanic. Miss Hard a fini par embarquer avec réticence sur l’un des derniers canots avec Miss Baxter, mais déplore ne pas avoir réussi à emmener plus de gens avec elle, même si, selon ses propres termes, elle « sentait que cela se produirait inévitablement ».
Les larmes aux yeux, Louise sourit fièrement au récit de la bravoure d’Anna. Elle n’était donc pas devenue vieille fille, comme elle le redoutait ! Elle tapa « mariage d’Anna Hard et Christopher Brady ». Une parution dans le London Times s’afficha aussitôt sur l’écran.
Miss Anna Hard, dix-sept ans, et M. Christopher Brady, dix-neuf ans, se sont mariés ce dimanche à l’église de Grace Court. Le couple s’était rencontré dans des circonstances extraordinaires alors qu’ils travaillaient tous deux à bord du Titanic lors de son tragique voyage inaugural. Elle était femme de chambre de l’actrice Alice Baxter, lui était quartier-maître sous les ordres du commandant Smith. On raconte qu’ils ont sauvé de nombreuses vies en aidant les passagers à embarquer sur les canots de sauvetage. M. Brady a pris en charge l’un des derniers canots et a quitté le navire, avec Miss Hard et Miss Baxter à bord. Il a ramé pour l’éloigner du tourbillon mortel qui s’est produit quand le bateau brisé a finalement coulé. « Depuis le début, elle était convaincue que le Titanic était condamné, a raconté M. Brady à notre reporter. La prochaine fois que ma femme aura une prémonition, je l’écouterai. Comptez sur moi ! »
Et si, finalement, Louise avait influé sur le passé ? Peut-être avait-elle réussi à faire une petite différence, après tout !
Elle commença à cliquer sur des images, qui lui étaient maintenant familières : des dessins et des croquis de l’extérieur du bateau, le Grand Escalier, le gymnase avec ses chevaux mécaniques, quelques photos du film avec Kate Winslet et Leonardo DiCaprio, pour tomber enfin sur une photo noir et blanc prise pour un journal. Le cliché un peu flou était celui d’un groupe de gens très chics, qui brandissaient des coupes de champagne, devant les énormes cheminées où étaient inscrites en majuscules les lettres de la White Star. Louise zooma. C’était M. et Mme Astor, Ida et Isidor Straus ! Et, était-ce possible ? Elle cliqua encore sur la loupe et poussa un cri de surprise : la troisième fille à partir de la gauche c’était elle, pas de doute !
Elle consulta la légende. 12 avril 1912, RMS Titanic, pont A. De gauche à droite : Jacob et Madeleine Astor, une passagère de première classe non identifiée, Ida et Isidor Straus… Ômondieu ! Louise grossit le cliché encore plus, jusqu’à voir les pixels. C’était elle, pas de problème : mêmes yeux, même nez, cheveux frisottés, et sourire crispé. C’était elle, la passagère non identifiée. Elle y était vraiment. Et maintenant, elle en avait la preuve.
Louise prit la robe rose et la suspendit en première place dans sa penderie de collection. C’était de loin la pièce la plus ancienne.
Elle se rappela soudain l’enveloppe qu’elle avait cachée dans sa table de chevet. Elle était toujours sous son journal, là où elle l’avait laissée. Avec des titillements d’excitation dans l’estomac, elle en brisa le sceau en cire et en sortit la feuille épaisse.
Elle la déplia avec fébrilité. La lettre était écrite à la main, avec une calligraphie tarabiscotée, à l’encre rouge.
Très chère Louise,
Darling, vous étiez absolument sublime dans votre robe rose !
Louise crut presque entendre la voix rauque de Glenda en lisant les premiers mots. Elle poursuivit sa lecture.
Nous espérons que vous continuerez à faire partie de notre petit groupe de clientes triés sur le volet. Nous désirons vous faire partager à vous, notre toute nouvelle fashionista, un peu de notre conviction de l’importance des vêtements vintage. Il faut être une personne un peu spéciale pour réaliser que lorsqu’on porte du vintage, on endosse un peu du passé qui va avec, et comprendre que ce vêtement peut avoir un impact sur votre vie. Mais ce privilège de posséder un morceau du passé engage notre responsabilité.
Quand une personne est dotée d’un esprit fort, son énergie ne disparaît jamais. Elle prend une autre forme, se répand dans l’atmosphère et va se nicher dans les choses et les endroits qui lui étaient les plus chers et les plus intimes. Et il faut une sensibilité particulière pour la recevoir. Il n’est pas étonnant que des femmes possèdent des vêtements qui recèlent un peu de leur esprit. C’est particulièrement vrai lorsqu’un événement dramatique ou heureux s’est produit au moment où elles le portaient. L’âme ne peut pas mourir ; elle se transforme, tout simplement, elle change.
Voilà pourquoi le vintage est si puissant. Vous l’avez déjà ressenti, nous le savons.
Par malheur, ma chère, nous vivons aujourd’hui dans une époque où nous voulons de la vitesse, du bon marché, du moderne. Les vraies fashionistas ne vont pas faire du shopping au centre commercial !
N’oubliez pas votre histoire, Louise. Si nous l’oublions, nous sommes voués à répéter le passé, comme si c’était la première fois, sans bénéficier de toute l’expérience accumulée par ceux qui nous ont précédés.
Selon les termes de l’inimitable Coco Chanel, « la mode passe, seul reste le style ».
Bienvenue au club, darling. Rappelez-vous : vous êtes déjà une star. Maintenant il est temps de vous habiller comme telle !
Marla et Glenda
Louise reposa la lettre. Il lui fallait digérer toutes ces révélations…
– Êtes-vous des stylistes ou des philosophes ? murmura-t-elle dans le silence de sa chambre vide.
« Quelle est la différence ? » aurait-elle juré entendre, venue de nulle part, la voix rauque de Glenda, reconnaissable entre toutes.
Louise reprit l’enveloppe et en sortit une petite carte.
Elle sourit alors jusqu’aux oreilles. Les treize ans de Brooke étaient dans trois semaines à peine. Louise savait où elle trouverait la robe d’anniversaire parfaite.