Chapitre 7 - Une robe couleur du temps
By Bianca Turetsky
– Louise ? Est-ce que tu m’écoutes, au moins ? s’indigna Brooke.
Devant son casier, Louise composait le code de son cadenas, perdue dans ses pensées. Elle se voyait en Marilyn Monroe, vêtue de la célèbre robe bustier blanche connue du monde entier, lors d’une soirée fabuleuse à Hollywood. Quoi de mieux pour supporter une journée de plus, copie conforme de la précédente au collège de Fairview ?
– Désolée, qu’est-ce que tu disais ? s’excusa Louise en retombant dans la réalité.
L’image de Marilyn laissa place au joli minois familier de sa meilleure amie.
– J’ai dit, répéta Brooke, que Michael vient de me demander d’être sa cavalière. Mais je ne veux pas lui dire oui. Imagine que Kip me fasse sa demande ?
Louise leva les yeux au ciel. C’était du Brooke tout craché. Elle était gâtée par la génétique : taille mannequin, cheveux blond cendré en cascade jusqu’au milieu du dos, avec des boucles parfaites (pas des frisottis), grands yeux bleu pâle, et une bouche rouge cerise à la charmante moue boudeuse. Un genre de Marilyn Monroe, si Marilyn avait porté des joggings en velours éponge superchics et avait été sérieusement anorexique.
Bref, Brooke Patterson plaisait beaucoup. Et il se trouvait aussi qu’elle était la meilleure amie de Louise. Il faut dire qu’elles étaient pratiquement inséparables depuis le berceau. Leurs pères avaient appartenu à la même fraternité étudiante et travaillaient aujourd’hui dans le même cabinet juridique. Louise espérait secrètement que Brooke et elle seraient ainsi plus tard. Toujours les meilleures amies du monde, avec leurs enfants qui seraient eux aussi les meilleurs amis.
– À mon avis, tu devrais juste lui dire que tu vas y réfléchir. Comme ça, si Kip te fait sa demande demain, tu pourras encore y aller avec lui, raisonna Louise.
D’une certaine manière, c’était simple de donner des conseils à ses amies. Mais dans sa propre vie, elle faisait des choses ridicules et embarrassantes. Comme par exemple s’enfuir à toutes jambes devant le type qui essayait de l’inviter au bal. Elle était encore trop mortifiée pour en parler à Brooke.
– Reste encore vague un moment, conclut-elle.
– Exact, bonne idée, fit Brooke en souriant. Alors, qu’est-ce que tu vas mettre ?
– Je ne sais pas encore, répondit Louise en sortant son invitation à la vente vintage de son sac à dos pour la montrer à son amie. Je trouverai peut-être quelque chose là-bas.
C’était désormais au tour de Brooke de lever les yeux au ciel.
– Louise, si on allait plutôt au centre commercial après les cours ! On pourra acheter quelque chose de normal. Je crois que Nordstrom vient de recevoir un arrivage de Marc Jacobs. On dirait vraiment que tu es restée bloquée à une autre époque. On est en 2011, tu sais !
Son code composé, Louise ouvrit son casier.
– Tu vois ? La preuve ! soupira Brooke.
Le casier de Louise était décoré comme sa chambre. Des photos noir et blanc de Faye Dunaway et Warren Beatty tout jeunes, tirées du film de gangsters Bonnie and Clyde, et de Twiggy, la Kate Moss des années soixante, lui souriaient sur l’intérieur de la porte. Elle les avait choisies pour qu’elles lui rappellent que la vie ne se limitait pas au collège. Un monde plus glamour l’attendait quelque part ! Même si pour le moment ce n’était que le fruit de son imagination.
Louise sentit le rouge lui monter aux joues. Elle était un peu pathétique, c’est vrai. Après tout, il était peut-être temps de se réveiller et de commencer à vivre au xxie siècle.
– Mais c’est pour ça que je vous adore, toi et ton charme bizarre ! s’exclama Brooke en la serrant dans ses bras. Je te vois dans le bus, lança-t-elle par-dessus son épaule. Je suis en retard pour mon contrôle de SVT.
Elle fonça dans le couloir. Louise demeura plantée devant la bulle temporelle de son casier.
Le reste de la journée traîna en longueur, comme c’était souvent le cas le vendredi. Louise montra son invitation à quelques-unes de ses amies en cours de littérature anglaise. Elle était curieuse de savoir si quelqu’un d’autre en avait reçu. Eh non, elle semblait être la seule.