Chapitre 8 - Une robe couleur du temps
By Bianca Turetsky
Louise et Brooke étaient un peu mortifiées de devoir encore prendre le bus scolaire en cinquième, au lieu de se débrouiller toutes seules pour rentrer. Enfin, au moins elles prenaient la même ligne toutes les deux.
– As-tu déjà eu envie d’être quelqu’un d’autre ? demanda Louise, qui feuilletait un vieux magazine tout écorné.
Le bus était bruyant, bourré de sixièmes excités, plus quelques cinquièmes et quatrièmes malchanceux. Brooke et Louise s’asseyaient toujours aux mêmes places du côté gauche, trois rangs derrière le chauffeur. Tout le monde savait qu’il valait mieux ne pas les choisir. Cette petite marque de respect était leur seule compensation à la véritable torture que leur infligeait ce trajet.
– Non, pas vraiment, avoua Brooke avec honnêteté. C’est pas vrai, qu’est-ce qu’elle a sur le dos ? demanda-t-elle en regardant par-dessus l’épaule de Louise, qui venait de passer une photo de Renée Zellweger dans la queue d’un supermarché en pantalon de jogging informe glissé dans des bottes Ugg.
– Il n’y a plus de magie, déplora Louise avec un soupir. Pourquoi cette obsession de nous montrer que « les stars sont comme tout le monde » ? Je préférais quand c’était le contraire. Comme si au réveil elles étaient déjà fabuleuses.
– Et que leur haleine matinale embaumait la fraise, ajouta Brooke, sarcastique. Reviens sur terre, Louise. Tout le monde est fait pareil.
Brooke, un poudrier ouvert dans une main, essayait de se mettre du gloss de l’autre, entre deux nids-de-poule. À ce moment précis, le bus en passa un particulièrement profond.
– Oh, zut ! pesta-t-elle en regardant Louise.
Une traînée rose scintillante descendait de ses lèvres jusqu’à la pointe de son menton. Louise éclata de rire.
– Eh bien, moi j’aimerais être quelqu’un qui ne serait pas obligé de prendre le bus, dit Brooke en essuyant le gloss avec un Kleenex.
– Je ne voulais pas dire totalement une autre personne, précisa Louise, mais plutôt toi, dans une vie différente.
– Hé, Louise ! la héla Billy Robertson depuis l’autre côté du couloir, avant que Brooke ait pu répondre.
La tignasse châtain de Billy lui tombant en rideau sur les yeux, Louise se demandait s’il y voyait quelque chose. Ils étaient dans la même classe depuis la maternelle. Mais pour une raison qui lui échappait, il lui collait aux basques depuis cette année. Et faisait de son mieux pour lui prendre la tête dès qu’il en avait l’occasion.
Fiche-moi la paix, supplia Louise intérieurement. Chaque fois que Billy ouvrait la bouche, en particulier quand il s’adressait à elle, c’était pour sortir des horreurs.
– Pourquoi tu mets toujours ces vieilles fringues usées ? On sait tous que tu vis dans une immense baraque. Tu veux faire croire que t’es pauvre, ou quoi ?
Louise examina son gilet préféré. Le minuscule trou au coude avait soudain pris des airs de véritable gouffre. Pourquoi aimait-elle tant les vêtements vintage ? Sa vie serait tellement plus facile, si elle collait à son époque !
– Oh, la ferme ! le rabroua Brooke du tac au tac. Si tu y connaissais quelque chose en mode, ce qui n’est pas ton cas c’est évident, quand on voit l’immonde pull marron que tu trimballes tout le temps, tu saurais qu’elle ne porte que du vintage. Comme toutes les célébrités aujourd’hui, conclut-elle en lui brandissant une photo de Blake Lively, un gobelet géant de Starbucks à la main, vêtue d’un pull magenta trop grand tout droit sorti de La Fièvre du samedi soir, avec des leggings noirs moulants.
Billy baissa les yeux sur l’horrible pull bouloché qu’il avait déjà porté la veille, et sans doute le jour d’avant. Ses oreilles virèrent au rouge écarlate.
– Ah, bah, qu’est-ce que ça peut faire, fit-il d’un ton bourru.
Brooke serra brièvement la main de Louise, et celle-ci sourit à son amie avec reconnaissance.
– Ne fais pas attention à lui, il flirte genre Cro-Magnon, chuchota Brooke. Demain j’aimerais bien aller avec toi à cette vente vintage pour les fashionistas, dit-elle à Louise en adressant un regard appuyé à Billy.
– Génial ! s’exclama Louise en souriant. On pourra peut-être trouver toutes les deux de vieilles robes usées pour le bal !
Elle descendit du bus à l’arrêt suivant, et promit d’appeler Brooke le lendemain après le déjeuner pour s’organiser. Avec un peu de chance, la vieille nouvelle robe parfaite l’attendait à la vente.