Tome 1 : Chapitre 42 (Jaylen) - Somber Jann (Saison 1 & 2)
By Cynthia Havendean
L es pneus de la Challenger crissent lorsque je me gare de travers dans l’allée de la maison d’Engy. Je la cherchais partout, jusqu’à ce que je trouve mon coffre ouvert dans le parking et la tête de Dustin à l’intérieur d’un sac. J’avais demandé à Jonas de transférer le corps de Dustin qui était dans le fourgon depuis un moment. De le mettre à la cave pour que Joshua le démembre en vue de s’en débarrasser. Mais clairement, il s’est foutu de ma gueule ! À voir ce qui se trouve dans le sac sport, j’en déduis qu’il a volé la tête et a tendu un piège à Engy pour qu’elle la découvre.
La porte est verrouillée et comme la clé n’est plus sous le pot de fleurs, je recule d’un pas et envoie un coup de pied dans le battant dont l’encadrement s’arrache. Je me faufile à l’intérieur de la demeure, cherchant Engy dans toutes les pièces.
Mon cœur fait un bond lorsque je réalise que le traqueur l’a peut-être trouvée avant moi.
Je m’agite, ouvrant avec fracas chaque porte menant à une pièce ou un dressing. Je vais même jusqu’à inspecter sous les lits. Si elle a peur de moi, elle se cache.
En revenant vers le couloir, je sens ma botte s’enfoncer dans la moquette. Il y a de l’eau partout. Je relève les yeux vers la salle de bain. Il n’y a personne.
Je m’approche, voyant la baignoire qui déborde. Jusqu’à ce que je la voie…
Je me précipite, plongeant mes mains dans l’eau pour l’émerger. Je l’extirpe de toutes mes forces, glissant son corps trempé sur le carrelage du sol. Agité, je presse d’abord sa gorge pour sentir sa jugulaire.
Rien.
Je ne sais pas ce qui se passe à l’intérieur de moi, mais mon cœur se resserre, c’en est presque douloureux. L’adrénaline se déverse en moi. Habituellement, cette hormone déclenche mes pulsions meurtrières. Cette fois… c’est différent.
— Je t’en prie… chuchoté-je en essayant de garder mon sang-froid. Donne-moi un signe de vie… un seul.
Je saisis son poignet et détecte un pouls, très faible.
J’attrape sa mâchoire, ouvre sa bouche et pose mes lèvres contre les siennes pour commencer à pousser de l’air dans ses poumons. Je répète cette manœuvre cinq fois pour procéder ensuite à une compression thoracique.
— Ce n’est pas la fin de notre histoire, Engy. Ça ne devait pas se terminer comme ça.
Je répète les manœuvres de réanimation, mais il ne se passe toujours rien. Plus le temps où elle ne réagit pas s’écoule, plus mes mains tremblent et plus je perds mon souffle. J’ai du mal à lui donner de l’oxygène. Ma gorge est nouée, les battements de mon cœur sont si douloureux que ça m’arrache une grimace.
Je comprends que je ne maîtrise pas la situation, ce qui commence à m’emporter. La brève empathie que je ressentais en entrant dans cette pièce s’envole pour laisser place à une noirceur qui me ravage.
Je ne peux pas accepter sa mort.
— Je t’interdis de me quitter, Engy.
Je continue les manœuvres, mais mon regard s’assombrit.
— Tu penses que je vais te laisser partir en emportant avec toi tous mes espoirs ? C’est ce que tu crois, petite chose ?! Non… si tu entends ma voix, reviens. Tu es celle que j’ai attendue toute ma vie. Celle qui a fait renaître des émotions que j’avais enfouies depuis mon enfance. Avant toi, je ne ressentais rien du tout. À tes côtés, j’ai l’impression d’être autre chose qu’une machine à tuer, Engy. Tu m’apprends… à aimer. Si tu me laisses, je resterai à jamais dans les ténèbres.
Je pousse de l’air dans sa bouche, une fois de plus et… sous mes yeux ébahis, elle expulse un jet d’eau.
Un soulagement incommensurable apaise mon âme. Mon cœur devient aussitôt plus léger, mais ma colère reste. C’est pourquoi je lui décrète sèchement dès que son regard me trouve :
— Ne me refais jamais une chose pareille ! T’entends ?!
Même si elle me voit et qu’elle est de nouveau consciente, son esprit est égaré. On dirait qu’elle ne sait pas où elle est et pourquoi je suis là. Je la prends dans mes bras pour la réchauffer. Elle blottit son visage dans le creux de mon épaule et gémit. Ses poumons doivent brûler.
— Combien de fois vais-je devoir te sauver la vie ?
— Tue-moi, Jaylen.
Je me raidis.
— Je t’en supplie, tue-moi. J’ai mal… j’ai tellement mal, Jaylen. Il y a trop d’horreurs dans ma tête. Je ne veux plus ressentir ça. C’est trop.
Elle relève la tête pour affronter mon regard. Je pourrais la tuer. Je pourrais le faire, et sans douleur pour elle. Suffit d’une piqûre de sédatif pour l’endormir et ensuite je l’étouffe. Elle ne sentirait rien. Ou alors je le fais exactement comme je lui ai décrit dans la cabane, quand elle m’a demandé comment je procéderais si elle était un de mes contrats. Je me souviens encore de mes mots :
« Je t’emmènerais de force dans la salle de bain, ton corps plaqué contre le mien, pendant que tu te débattrais. Dans la pièce, je t’arracherais ta chemise de nuit avec hâte et avidité. J’abuserais de toi à même le plancher. Ce que je ne fais jamais… mais toi… Quand j’en aurais terminé avec toi et que la baignoire commencerait à déborder, je te plongerais doucement dans l’eau. Tes mains s’agripperaient désespérément à mes bras. Je prendrais plaisir à exercer ce pouvoir sur toi. »
On dirait que la vie teste mes fantasmes et ma raison… Engy est là… faible, dans la salle de bain et me demande de faire une chose qui éveille la part obscure en moi et tous mes sens… Mais je ne peux pas faire ça. Je ne veux pas la perdre. Mon cœur la protège de mes pulsions tordues.
Une sueur froide me pique le front.
Engy prend doucement ma main et la place contre sa gorge, sachant pertinemment que l’étranglement est mon point faible, que je vais finir par craquer.
Elle éclate en sanglots et bredouille, le visage rempli de larmes :
— Fais ce que tu fais de mieux, Jaylen. Je souffrirai moins qu’en ce moment. On ne peut pas être ensemble, toi et moi. C’est de la folie. Depuis que je t’ai rencontré, je suis complètement perdue. Tu me transformes. Sans m’en rendre compte, je bascule du côté sombre. Pendant que Jonas jouait avec la tête mon ami, je… je couchais avec toi… Tu m’as déjà détruite, Jaylen. Termine ton œuvre.
Mes doigts touchent toujours sa gorge pendant que les mots « Jonas jouait avec la tête de mon ami » tournent en boucle dans ma tête. Elle croit que c’est mon frère qui l’a tué ?
— Jonas a tué Dustin parce que ton ami allait alerter les flics. Rien de ce que j’aurais pu dire l’aurait convaincu. Ça aurait mis ma famille en danger, et toi, parce que sans moi, tu es une cible pour le réseau. Je reconnais que… Jonas a agi impulsivement, mais… je suis désolé de te dire… qu’il a fait ce qu’il y avait de mieux à faire.
Certes, ce n’est pas Jonas qui a tué Dustin, mais c’est mieux pour elle qu’elle le croie. Je ne supporte plus qu’elle me déteste et me voie comme un monstre, même si c’est ce que je suis.
En observant Engy, je constate qu’elle a perdu connaissance.
Au même moment, mon téléphone vibre dans la poche de mon veston.
— Ouais ?
— T’es où ?
— Chez Engy. Elle a découvert Dustin dans le coffre de ma bagnole. Enfin, sa tête. Gracieuseté de Jonas. J’étais pourtant sûr qu’après l’avoir démembré, tu devais placer les morceaux dans la pièce réfrigérée. Tu sais, cette pièce cadenassée. Donc je me demande comment Jonas a pu y avoir accès…
— Putain… il a vraiment fait ça ?! s’étrangle Joshua. Je te jure, je ne lui ai pas donné la clé ! Je ne sais pas comment il a fait. Mais je commence à me dire que je sais ce qu’il manigance.
— Ah oui ? À quel petit jeu tordu il joue ?
— Je t’appelais pour te mettre au courant justement… Je viens de voir Jonas filer à bord de la Mustang. Donc… il est en compagnie du traqueur. Tu sais exactement ce que ça signifie.
Je romps l’appel et reste de marbre un moment. La colère me consume. Jonas n’aime pas Engy. Il n’aime pas que je sois sous le charme d’une fille ; plus précisément, il préfère me voir les tuer. Mais depuis l’arrivée d’Engy, il trouve qu’elle dérange ma famille, qu’elle gangrène notre univers, que tout s’écroule. C’est une évidence maintenant que c’est lui qui a appelé le traqueur pour revenir en ville, puisque c’est le seul type avec des capacités comme les miennes pouvant m’enlever la fille. Engy serait soit tuée – ce qui ferait plaisir à Jonas –, soit offerte à Navid puisque côté business, il y a beaucoup de pognon à se faire avec elle.
Ça change la donne. Je croyais que le traqueur voulait la fille pour Navid et qu’il ne savait pas qu’elle avait une réelle importance à mes yeux. Je devais simplement la revendiquer pour qu’il trouve une autre proie pour le ranch. On avait qu’à s’entendre sur ce malentendu. Là, c’est différent ; le traqueur cherche à me la prendre précisément parce qu’elle est avec moi.
J’ai déjà tué un membre de ma famille, je pourrais très bien recommencer. Néanmoins, il est chanceux que j’aie plutôt un instinct protecteur envers lui. Je protège mes frères depuis qu’ils sont tout petits. Mais il ne s’en sortira pas toujours… Il va payer très cher ses trahisons.
Je contacte rapidement deux gars du réseau qui sont spécialisés dans le nettoyage après crime. Pour que durant la nuit, ils s’occupent de la maison d’Engy : qu’ils réparent la porte d’entrée, nettoient l’eau et assèchent la moquette dans le couloir, le tout avant que la mère d’Engy soit de retour au lever du jour.