Tome 2 : Chapitre 12 (Engy) - Somber Jann (Saison 1 & 2)
By Cynthia Havendean
Assise dans un café bistro à Charlson, à regarder par la fenêtre des chauffeurs routiers s’arrêter en bordure de la campagne, je tapote ma tasse refroidie pendant que Bev vide la sienne. Ses cheveux blond vénitien tombent en cascade sur ses épaules. J’ai toujours trouvé qu’elle ressemblait à un mélange des actrices Emma Roberts et Bella Thorne.
Jonas n’a rien dit quand j’ai quitté la maison. Il m’a laissé filer sans se soucier de savoir si j’allais tout révéler à mon amie. Il est persuadé que je suis dépendante de Jaylen au point de ne pas le livrer aux flics. Je porte encore son sweat, d’ailleurs. J’ai eu le temps d’enfiler un jean noir déniché dans le sèche-linge avant de partir, mais j’aurais dû me débarrasser de ce vêtement qui dégage l’odeur cauchemardesque de Jonas.
Pendant plus d’une heure, nous avons discuté de ma relation avec Jaylen et de nos vies en général. Elle m’a parlé longuement de Fred, qu’ils ont été brièvement en couple et qu’il l’a trompée avec deux filles. Elle papote encore et encore et je prends une gorgée de mon breuvage glacé.
— En tout cas, son frère t’aime bien.
J’avale de travers et renverse un peu de mon café sur la table.
— Quoi ?!
— Jonas te défend beaucoup.
Mais qu’est-ce qu’elle raconte ?
Elle s’explique :
— Il m’a dit de ne pas t’en vouloir si tu donnais pas de nouvelles. Que t’avais besoin de temps.
Bev pose sa main sur la mienne, comme pour me rassurer.
— Ça va, je comprends maintenant. T’as perdu Dustin, tu te sens coupable parce qu’il a fugué en te voyant avec Jaylen. Vis ta vie. Vos chemins se sont séparés, ça arrive. Et t’as raison, il finira par revenir. Bon alors, changeons de sujet. Je dois te parler d’un truc, car ça fait un moment qu’on ne se donne pas de nouvelles. Il faut que tu saches que j’ai une liaison et…, maintenant que je suis majeure, je peux l’officialiser. Avant que je te dévoile de qui il s’agit, promets-moi de ne pas me juger.
Elle n’a pas à s’en faire ; loin de moi l’envie de juger ses conquêtes. D’autant plus que je couche avec un tueur en série, je mériterais qu’on me lapide.
— Vas-y, dis-moi.
— Jure.
— Je ne jugerai pas. Promis.
Elle soupire brusquement, comme pour se débarrasser du poids de la révélation, et m’envoie à la figure :
— Ian Hooper.
Je reste figée. Je retiens même ma mâchoire pour qu’elle ne se décroche pas. À voir son expression, elle est très sérieuse. Elle parle bien du père de Dustin Hooper ? Seigneur… tout s’explique… Je fais un bond dans le passé, me remémorant chaque moment malaisant entre Ian et Bev. Comme la fois où on est allées se baigner chez Dustin, il y a quelques années, et qu’il tondait la pelouse tout en la matant alors qu’elle était en bikini. Je me souviendrai toujours de ce que j’ai vu cette nuit-là, quand on était restées pour dormir. Je m’étais levée en pleine nuit pour aller aux toilettes. Ian était assis sur le canapé en boxer, bière à la main, et Bev était étendue sur le sofa, de côté, tête appuyée sur les cuisses d’Ian. À première vue, dans l’obscurité, on aurait pu croire qu’elle s’était assoupie sur lui et qu’il lui caressait les cheveux, mais c’était plus que ça… Ian avait les yeux fermés et gémissait subtilement chaque fois qu’il poussait la tête de Bev contre lui. J’ai vite compris qu’elle lui faisait une fellation et je n’ai jamais osé lui en parler. Je sais qu’elle a toujours préféré les hommes mûrs, mais je ne pouvais pas concevoir qu’une fois majeure, elle officialiserait une liaison avec lui.
— Faut que tu saches, se justifie Bev, qu’il se sentait seul, et moi aussi. Il boit beaucoup dernièrement, depuis que Dustin ne donne plus de nouvelles, et j’essaie de l’empêcher de sombrer. J’ai toujours eu un faible pour lui et… je crois que je suis en train de tomber amoureuse d’Ian.
En prenant une deuxième gorgée, du café se renverse sur le sweat et une mèche de mes cheveux. Je me rends compte qu’il n’y a rien qui va : je cache que je sors avec le meurtrier qui a tué Dustin et le daron de ce dernier baise mon amie. Dans quel monde je suis ?
Un malaise s’empare de moi. Ma voix devient soudainement chevrotante :
— Excuse-moi, je vais aller aux toilettes une minute, je reviens.
— Je savais que t’allais réagir comme ça.
— Non, non, Bev, t’as le droit d’être heureuse. Je t’assure. Je vais juste me nettoyer un peu, j’ai du café dans les cheveux. Je reviens.
Je disparais sous son regard inquisiteur.
Une fois dans les toilettes, je pousse la porte d’une cabine, m’agenouille, m’agrippe à la lunette et vomis.
Mon Dieu ! Je ne pensais pas qu’en revoyant Bev la pression de garder autant de secrets me rendrait malade. Même toutes les images d’elle qui se fait baiser par Ian me donnent la nausée.
Je reste là quelques minutes avant de trouver la force de me relever et d’aller au lavabo. Je me contemple dans le miroir, reconnaissant très bien le masque que je dois porter pour ne pas dire tout ce que je sais. Cadavres, viol, Orlando, séquestration, la tête de Dustin, et j’en passe. J’ouvre un robinet et commence à rincer ma bouche, puis à nettoyer ma mèche de cheveux imbibée de café ainsi que le sweat.
J’essaie de respirer calmement et de reprendre un air plus assuré, malgré mon teint blême. Je replace un peu mes cheveux et une fois que je suis prête à faire face à Bev, je sors pour ne pas la faire patienter.
Au même moment, dans le couloir, je percute une personne.
— Oh merde ! Excusez-moi !
Je suis sortie tellement vite que je n’ai pas fait attention. L’homme a laissé tomber son téléphone, qu’il récupère précipitamment. Quand il se redresse devant moi, on se contemple, puis il m’offre un grand sourire qui me semble familier. J’effectue un pas vers la gauche et il imite mon geste. J’en fais un à droite et il recommence : son corps et sa main me bloquent le passage.
— Je savais que le destin allait nous réunir à nouveau…, fait-t-il d’une voix mielleuse.
Je lève la tête en le toisant durement. Jusqu’à ce que le souvenir me frappe de plein fouet. J’écarquille les yeux, me rappelant où nos chemins se sont croisés.
— Euh…, désolée, je vois pas de quoi vous parlez.
Je me faufile sous son bras et d’un pas pressé, je fonce retrouver Beverly. Mon cœur se déchaîne. Plus je marche, plus mon sang chute dans mon corps. Je ne sens plus mes membres. On dirait que mon âme tente de fuir mon enveloppe charnelle.
L’adrénaline qui fuit dans mes veines fait assurément se dilater mes pupilles. Je sens la peur qui me saisit. Ma poitrine est tellement compressée que je n’arrive plus à respirer. Je vais faire un malaise vagal.
À la seconde où je retrouve Bev, je lui attrape le bras avec insistance et lui indique de se lever TOUT DE SUITE ! Elle ne comprend pas trop et cherche des yeux la source du problème.
— Pose pas de questions, juste… viens, on s’en va ! Il faut partir ! MAINTENANT !
De manière soucieuse, elle prend son sac à main sans se presser, ne comprenant pas mon état d’urgence, et se lève. On trouve la sortie, sans dire un mot, et une fois à l’extérieur, je marche sur le côté du vieux café bistro où se trouve une cabine téléphonique.
Beverly, sur ses talons, me rejoint avec une moue.
— Euh… je peux savoir ce qui t’arrive ?
— T’as une pièce ?
Je ne veux pas que Beverly ait le numéro d’un tueur en série dans son téléphone, alors j’évite de lui demander de contacter Jaylen avec le sien. Elle fouille dans son sac et finit par m’en refiler une que je mets expressément dans la machine. Jaylen doit venir nous chercher tout de suite.
Pendant que ça sonne, j’inspecte les alentours. Je repère le pick-up rouge et un vertige s’empare de moi. Je repense à ce que Jaylen m’a dit sur ce véhicule, que si j’avais été attrapée, j’aurais été violée et torturée par plusieurs hommes sur le ranch.
Je laisse sonner plusieurs fois. Pourquoi il ne répond pas ?! Mais il est où depuis la nuit dernière ?!
Dans un élan de panique, je raccroche le combiné.
— Engy, pourquoi t’es comme ça ?
— Comme quoi ?! m’énervé-je, comme si je sentais trop de pression sur moi.
— Ne crie pas sur moi !
— Nom de Dieu, mais retourne-toi, Bev ! Regarde !
Elle pivote pour examiner et, d’un ton débonnaire, elle décrit :
— Des routiers qui s’arrêtent avec des poids lourds au milieu de nulle part pour venir manger un sandwich et prendre un café… ? Une vieille ferme là-bas... Oh, et un pick-up, juste là. Je ne vois pas le problème.
Elle finit par comprendre en fixant plus longuement le pick-up rouge et se tourne vers moi, sourire aux lèvres.
— Tu deviens parano, Engy ? T’as vraiment été marquée par cette bande de cons qui nous a couru après juste pour nous faire peur ?
Non, Bev, j’ai été marquée par bien plus que ça…, ai-je envie de répondre.
Je ne sais pas si c’est parce qu’elle a grandi avec un père flic qu’elle s’imagine qu’elle sera toujours en sécurité et qu’elle n’a pas développé de jugement ou de prudence, mais son attitude m’agace.
Le besoin de tout lui dévoiler me brûle la langue, mais je dois garder ça secret.
Soudain, derrière Bev, le type que je cherchais à éviter apparaît sur le côté du bâtiment.
Merde ! Merde !
Vêtu d’une chemise grise, d’un long manteau luxueux et d’un pantalon noir repassé, il n’hésite pas à marcher dans la terre boueuse avec ses chaussures cirées pour s’approcher. Sa voix perce le silence et glace ma peau :
— Tu ne m’échapperas pas deux fois, ma beauté, précise-t-il d’un ton racoleur qui me promet que je vais avoir des ennuis.
— Viens, Bev, on s’en va.
Je prends son bras, mais elle s’écarte pour que je la lâche. Elle choisit plutôt d’affronter l’homme.
— Hé ! Sac à merde ! Tu dégages ou je t’enfonce mon talon dans les couilles. À toi de voir.
— Bev… arrête, il est plus dangereux que tu le crois, murmuré-je derrière elle.
Le mec a les yeux rivés dans ma direction et c’est plus fort que moi, je tente quelque chose pour nous protéger :
— T’approche pas ! Selon le code, tu peux pas me toucher ! Jaylen m’a…
— Revendiquée…, me devance le gars. Ouais, je sais. TOUT le monde le sait, trésor. Or… même si Mister Jann t’as revendiquée auprès du réseau, je suis en droit de faire ce que je veux. Tu sais pourquoi ? Mille excuses, ça m’a pris du temps de tout comprendre, de trouver le coupable, mais ça y est, j’y suis : toi… Jaylen… ma tentative d’enlèvement ratée… Kyle, mon bras droit, qui disparaît… En fait, Jaylen l’a tué. C’était lui qui habitait en face de chez toi, pas vrai ? Laisse-moi t’apprendre quelque chose : selon le code, puisqu’il a fait disparaître l’un des miens, j’ai le droit d’utiliser la vengeance et de m’emparer de quelque chose qui lui appartient. N’est-ce pas merveilleux ?! Alors, ma beauté, si je décide de t’utiliser pour me venger ? Je vois que t’es en compagnie d’une jolie jeune femme. Elle vient aussi avec nous. C’est deux pour le prix d’une aujourd’hui. Parce qu’elle nous a vus et tu comprendras que je ne peux plus la laisser filer maintenant.
J’entends du bruit derrière moi, et en jetant un œil, je repère un homme plus âgé, peut-être soixante ans, avec des cheveux blancs, mais bien bâti. Il est sorti par la porte arrière du café.
— Mais qu’est-ce qu’il raconte… ? s’étonne Bev.
Elle remarque que je ne réponds pas et ajoute :
— Engy ! Bon sang ! C’est quoi ces conneries, bordel ?!
Je sens sa peur naître.
— J’ai voulu, Bev… j’ai voulu te tenir à l’écart… J’espère que tu arriveras à me pardonner un jour…
La vérité est qu’on n’a aucune chance de s’en sortir. Et ça se confirme lorsqu’on a le réflexe de nous échapper, mais que l’homme derrière moi m’attrape juste avant que j’atteigne le champ de blé gorgé de brouillard. Beverly tombe brutalement sur le sol quand l’autre gars l’arrête dans sa course à l’aide de sa chaussure.
Il la saisit littéralement par les pieds, traînant son corps dans la boue jusqu’au pick-up.
On s’est fait prendre.
Même si on se débat, personne ne s’inquiète pour nous. À l’intérieur du café, un homme est derrière la fenêtre pour voir ce qui se passe. Le type lui adresse un signe de main, comme s’ils se connaissaient. À croire que le réseau inclut ces quelques routiers qui ferment les yeux sur les crimes. Il y a des complices partout ?!
On ne nous met pas dans le pick-up, mais dans un fourgon blanc garé derrière un poids lourd. On nous tripote rapidement, à la recherche de nos téléphones sans doute, mais je n’en ai pas. Ils récupèrent celui de Beverly alors qu’elle est la première jetée à l’arrière du véhicule, suivie de près par moi. On referme brutalement derrière nous ; c’est sans issue. On n’a pas accès à la partie avant où il y a le conducteur. C’est une boîte close. C’est sombre.
Beverly perd tous ses moyens et hurle :
— Mais qu’est-ce qui se passe, Engy ?! Je suffoque ! À l’aide ! Laissez-moi partir ! Mon père va vous retrouver et vous foutre en prison, sales connards !
Elle se met à frapper la tôle et à donner des coups de pied dans les portes.
— À L’AIDE !
Terrorisée, Beverly fond en larmes.