Tome 2 : Chapitre 13 (Engy) - Somber Jann (Saison 1 & 2)
By Cynthia Havendean
Je crois qu’une dizaine de minutes s’écoulent avant que l’on passe de la route à un sentier. Je le présume, puisque le trajet est instable, comme si la camionnette avait emprunté un chemin de terre. J’anticipe la suite. J’ai une vague idée de ce qu’on va affronter. Beverly entre dans un état d’hystérie incontrôlable. Elle ne cesse de frapper la tôle et de hurler à chaudes larmes, alors que de mon côté, je suis étonnamment calme. J’ai déjà vécu cette sensation de frayeur qui te plonge dans l’agonie. Mon corps absorbe mes peurs. De cette façon, je parviens à mieux analyser, à réfléchir à une issue, à canaliser mes états d’âme pour ne pas laisser la folie s’emparer de moi. Ça ne signifie pas que je suis plus courageuse ou moins en détresse que Beverly. Je voudrais me lamenter et sangloter, mais j’en suis incapable. J’ai déjà atteint la limite des traumas, une carapace s’est forgée en moi. Je vais encaisser, subir, et rester froide, sans aucune émotion, parce que je n’arrive plus à les extérioriser.
Quand le fourgon freine brusquement, Beverly se met en position d’attaque. Projetant de s’enfuir, probablement sans se soucier de me laisser derrière, étant donné qu’elle m’ignore. Je pourrais être optimiste et souhaiter qu’elle réussisse à s’échapper – au moins une de nous deux serait en sécurité –, mais je sais qu’elle n’a aucune chance. Ses tentatives vont lui nuire. J’essaie à plusieurs reprises de lui dire de ne rien faire de stupide. Je veux qu’elle cesse de crier pour me permettre de réfléchir à une solution. Si elle fait n’importe quoi et laisse ses émotions exploser, ça va dégénérer, et je crains la situation qui en découlera.
Comme je le redoutais, quand l’une des portes s’ouvre, Beverly se jette sur l’un des quatre types qui se présentent. Ils avaient prévu le coup : un des agresseurs la maîtrise en lui enfonçant une seringue dans le bras. L’effet est immédiat, Bev perd l’usage de ses jambes, son corps s’écroule et sa tête devient lourde. Les gars ne la rattrapent pas, la laissant plutôt s’affaler par terre. Ce n’est qu’une fois qu’elle est totalement inconsciente qu’un grand gaillard ramasse mon amie et part. Le quatuor est composé des deux types que j’ai vus au café, les deux autres sont des gardes, vêtus d’un ensemble bleu, style mécanicien, et leurs visages sont recouverts d’une cagoule noire. Les hommes au visage caché tiennent des armes à glacer le sang. Je ne m’y connais pas, mais ça ressemble à des mitraillettes. Ça suffit pour que je me tienne tranquille et pour que ça efface mon envie de m’échapper. Parce que mon premier réflexe est de vouloir faire exactement comme Bev, mais pour éviter de subir le même traitement, je dois me contenir. On ne fait pas le poids contre quatre hommes et deux mitraillettes.
Le type à la chemise grise me fait signe de sortir du véhicule. Il a un cigare au coin de la bouche et des bagues en or autour des doigts. Les autres sont clairement sous ses ordres. C’est son ranch, son business et je suis cette chose qu’il vole à Jaylen pour compenser la perte de son bras droit.
J’obéis.
Sortant prudemment du fourgon, j’observe mon environnement : une ferme avec un vaste terrain et des kilomètres de forêt. Une grande maison blanche pourrie, datant des années 1800. Une grange rouge suspecte et une autre un peu plus loin. C’est un ranch qui n’abrite rien de normal. Reste que ça me fait froid dans le dos de mettre les pieds dans l’endroit même où Jaylen m’a empêchée d’atterrir. Ce lieu si sordide dans lequel est pratiquée la traite d’êtres humains. Je serais sans doute ici avec Bev depuis des mois si Jaylen n’était pas entré dans ma vie. Mais voilà, il faut croire que je ne peux échapper au destin…
Le gars que j’ai percuté au café me pousse dans le dos, m’ordonnant d’avancer. Les gardes cagoulés, eux, se tiennent derrière moi, prêts à me descendre si je détale vers l’orée des bois. Dommage, le brouillard intense dans les champs aurait été parfait pour me barrer d’ici sans qu’ils me retrouvent.
— Laissez partir mon amie, elle n’a rien à voir dans tout ça…
— Ta gueule et avance, aboie le garde près de moi.
Ma nervosité m’empêche de progresser à bon rythme, c’est pourquoi il me frappe entre les omoplates avec la crosse de son arme pour que j’accélère. Or, le coup est si brusque que mes genoux heurtent le sol. En une nanoseconde, le garde m’agrippe le bras et me remet sur pied pour me pousser à nouveau en espérant que je m’exécute.
J’ai envie de me défendre, de riposter. Je dois contenir la rage qui me consume. Une sueur froide et désagréable recouvre ma peau.
On se dirige vers la grande maison blanche toute pourrie. On dirait une baraque tout droit sortie d’un film d’horreur. Le genre d’endroit où on sent la souffrance et la moisissure dans l’air. Une fois qu’on y entre, on ne revoit plus jamais la lumière du jour.
Est-ce que Jaylen va me retrouver ? La question est plutôt : est-ce qu’il tient suffisamment à moi pour me chercher ? Si ce mec agit sous forme de représailles, Jaylen devra peut-être se plier au code et me laisser ici.
Il va… m’abandonner.
Je sens le bois humide qui se décompose sous mon poids lorsque je grimpe les marches du porche. J’ai perdu de vue l’homme qui détenait Bev. Mon instinct de survie déclenche des gestes soudains : je bute sur le seuil, et d’emblée, on me bouscule, mais je résiste, mains agrippées à l’encadrement de porte moisi qui s’effrite entre mes doigts.
— Entre, sale pute ! Sinon je t’enferme avec Saunders ! Il va te broyer les os en un tour de main, je te jure.
Saunders ? Qui est Saunders ?!
Je sens une botte percuter le creux de mon dos. Je suis projetée vers l’avant. Mes ongles se décrochent et me voilà à embrasser le parquet ! Étendue à plat ventre, le souffle coupé par la violence du coup, je mets quelques secondes à essayer de me relever. Je n’y arrive pas. Ce sont les deux gardes qui m’attrapent par les aisselles pour me décoller du sol répugnant. Ils me traînent dans le couloir. J’enregistre tout ce que je vois autour de moi. On passe devant une première pièce, où il y a un grand séjour relié à une cuisine. Tout est démoli et infesté de cafards. Il y a des termites dans les coins sombres et de la moisissure qui recouvre la majorité des tapisseries. À chacun des pas des hommes, leurs poids ne font pas que faire craquer les planches du sol, mais presque toute la charpente de la vieille demeure.
On passe devant une seconde pièce à gauche et j’aperçois ce que je redoutais de voir : une chambre, contenant un matelas poisseux, taché et sans drap, à même le plancher. Deux jeunes femmes, collées l’une contre l’autre, cherchent à se réconforter. Leurs chevilles sont enchaînées. Elles sont sales et la pièce dégage une odeur fétide. Il n’y a aucun meuble, rien. Toutes les deux ne sont vêtues que d’une culotte crade. Sur les murs, les filles ont fait des dessins. Je n’ai pas le temps de voir de quelle nature ils sont, mais je suis certaine que plusieurs proviennent de celles séquestrées avant elles.
Ma peau suinte l’angoisse due au cauchemar qui se présente sous mes yeux. Encore plus quand on passe devant une autre chambre et qu’une scène tragique apparaît devant moi. Quatre enfants, âgés de moins de dix ans, s’y trouvent.
J’ai le vertige, l’acide remonte dans mon œsophage. Ma barrière émotionnelle se fragilise. J’ai de plus en plus envie de pleurer en prenant conscience de la gravité de la situation. Jaylen sait qu’il y a des enfants ici ? Je me raidis. Je suis en train de flipper et je ne contrôle pas mon état d’esprit. Je tire férocement et me libère des mains des gardes.
Il faut que je sorte de cet endroit !
Je cours dans le couloir, à la recherche d’une issue. Il y a de nombreuses chambres, toutes remplies d’esclaves sexuels. C’est un bordel. Ce n’est pas qu’un ranch de prostitution, c’est une maison de l’horreur.
Je fonce sans m’arrêter. Je grimpe l’escalier et le drame est sans fin : il y a d’autres filles séquestrées dans des chambres. Les fenêtres sont placardées et munies de barreaux. Dans ma course, je fais chuter une lampe à pétrole et un des types qui me pourchasse la ramasse avant qu’un feu se propage et ravage la maison. Au bout du couloir à l’étage, je rencontre la crosse de l’arme d’un autre garde qui percute mon visage.
Je trébuche vers l’arrière. Maintenant, ils sont trois assaillants à essayer de me maîtriser. Je sens leurs mains m’agripper avec violence. Un me tire les cheveux pour que je reste clouée au sol, un second me chevauche pour retenir mes jambes qui s’agitent et un dernier approche une seringue de moi. Trois cagoules me surplombent, et… le visage de celui que je crois être le chef apparaît. Il se penche pour me dire quelque chose :
— Fais de beaux rêves, mon trésor…
L’aiguille se plante prestement dans mon cou et je serre les dents.
Un liquide parcourt mes veines. Cette drogue ou ce somnifère engourdit instantanément tous mes membres. Ils deviennent lourds et la seconde suivante, mes paupières aussi. J’abandonne toutes mes résistances jusqu’à tomber dans un trou noir.