Tome 2 : Chapitre 18 (Engy) - Somber Jann (Saison 1 & 2)
By Cynthia Havendean
Assise dans la voiture de Zachary, je fixe le brouillard à l’horizon. Le traqueur discute avec Navid, négociant ma liberté contre la mort de Jaylen. Une vengeance bien plus succulente pour Navid. Juste d’imaginer que je suis assise dans le véhicule du mec qui prévoit de tuer Jaylen me rebute. Il en est vraiment capable ? Qui est le plus redoutable entre Jaylen et Zachary ? Les images du massacre de Beverly repassent en boucle dans ma tête et chaque fois, j’essaie très fort de détourner mes pensées.
Merde. Je ne sais pas pourquoi, mais mon nez commence à saigner. J’essaie de l’essuyer avec ma manche en jetant un coup d’œil à mon allure dans le rétro. Je découvre aussi les éclaboussures de Bev qui décorent mon front et mes joues. Je les enlève avec frénésie et dédain.
Zachary n’a pas peur de me laisser seule dans sa voiture ; il sait que je n’oserai pas fuir. Il a été clair : si je ne suis pas à lui, il me trouve et me tue.
Je retiens une envie de vomir constante, provoquée par le démembrement de mon amie. Je suis dévorée par un instinct de survie qui me pousse à me barrer malgré ce que je risque. Surtout en voyant la liberté devant moi. Tellement accessible. Il suffirait que j’ouvre la portière.
Ma conscience me dit de ne pas tenter le coup, que je ne ferais qu’aggraver la situation. Et mon instinct me supplie de trouver Jaylen pour me mettre en sécurité. Mais le serais-je vraiment ? Et si Zachary nous trouvait et nous tuait tous les deux ?
Il faut que j’arrête de réfléchir.
J’ouvre la portière sans pouvoir retenir mon geste.
Merde.
Trop tard pour agir consciemment : j’ai déjà un pied sur le gravier à l’extérieur. J’observe l’obscurité et la maison où il n’y a personne en vue. Je me hisse hors du véhicule et referme discrètement la portière. Aucun garde aux alentours, pas même vers la grange.
C’est le moment.
Je me sauve.
Je ne me préoccupe pas du temps qui passe, tout comme des douleurs qui irradient dans mon corps chaque fois que je lui demande de fournir un effort. Je dois avoir fait deux kilomètres sur le sentier et vingt minutes de course dans la forêt. La température est glaciale et avec mes cheveux mouillés, je grelotte. En voyant enfin une route, je me précipite hors de la forêt. Je suis surprise par le crissement des pneus d’une voiture qui s’arrête juste à temps, évitant de me percuter. Perdant l’équilibre face au danger qui allait me frapper, je perds pied et tombe sur le sol.
Sur les fesses, la seule chose qui se trouve sous mon nez, ce sont les phares du véhicule qui m’aveuglent. Je cherche à me relever et à continuer à fuir, ayant l’impression que le monde entier représente une menace. Seulement, mon corps ne trouve plus la force. Mes jambes tremblent tellement que j’ai du mal à me lever, et la lumière vive des pleins phares me donne le tournis. Je ne vois plus rien. J’entends une portière s’ouvrir.
— Non… non… imploré-je, complètement désorientée et troublée, essayant encore de me relever. Allez-vous-en ! Je vais bien, laissez-moi ! Je ne fais que rentrer chez moi ! Ne m’approchez pas !
— Engy…, se fait entendre la voix étranglée, mais si rassurante, de Joshua.
J’ai les genoux au sol, les mains devant moi, essayant de voir sa silhouette à travers les jets de lumière des phares. Mais quand je vois son visage apparaître alors qu’il fléchit les genoux, glisse ses doigts sous mon menton pour m’examiner, là… un soulagement m’envahit. C’est comme recevoir une onde de choc qui réchauffe mon corps et apporte une sécurité à mon esprit.
— Engy… mais qu’est-ce qui t’est arrivé ?!
Son timbre de voix transmet son air scandalisé.
J’ai la peau blafarde. De ma chair jusqu’à mon ossature, je tremblote. Mes dents claquent. La douleur subie physiquement et moralement rend mon regard vide. Mes yeux me brûlent, comme si j’avais des vaisseaux sanguins éclatés. Mon nez recommence à saigner, probablement à cause de la pression d’eau du tuyau.
J’ai à nouveau mal à l’estomac et un coup au ventre, provenant de mes entrailles, me pousse à vomir, mais ce n’est que de la bile. Je laisse échapper un gémissement de douleur. Joshua retire son manteau et le pose sur mes épaules.
— Je t’en prie…, amène-moi loin d’ici, Josh, imploré-je en essuyant ma bouche du revers de la main.
J’ai la voix enrouée.
Joshua réagit en m’aidant à me relever et à prendre place du côté passager. Il boucle même ma ceinture. Lorsqu’il contourne la voiture, je le suis des yeux. D’après son regard, il semble avoir une petite idée de ce qui se passe.
Quand il se laisse tomber derrière le volant, il augmente le chauffage et j’aperçois l’heure sur la radio : 22 h 16. J’ai donc passé la matinée avec Bev au café et tout le reste de la journée dans la grange, jusqu’en soirée.
Joshua ne reste pas campé au milieu de la rue ; il reprend la route, mais je le sens terriblement anxieux.
— Tu t’es échappée ?
Quoi ? Comment sait-il ?
Je regarde le paysage obscur défiler devant mes yeux et hoche doucement la tête.
— Ils t’ont dit pourquoi ils ont fait ça ? me demande Joshua. C’est très important.
— Comment tu savais que j’étais dans le secteur et d’où je viens ?
— J’en étais pas sûr. En voyant que t’étais plus à la maison, Jaylen s’est dit que tu l’avais quitté. Il m’a raconté t’avoir attachée au lit et t’avoir blessée. Il t’a laissée dans cet état et il est parti. Il s’en veut. Il croyait que t’étais retournée chez toi, il s’est garé devant ta maison et a attendu que tes parents partent au boulot pour entrer et te voir. Ça ne lui a pas traversé l’esprit que Navid rôdait encore. Puisque tu es revendiquée, Jaylen s’imagine que tout le monde va te foutre la paix. Mais moi, j’avais un doute… J’ai entendu des choses au Red dernièrement qui laissaient croire que Navid avait découvert que Jaylen a tué un de ses hommes. Ce qui lui donnait le droit de se venger. Pendant que Jaylen croyait à la rupture, moi, j’ai pris la voiture et je me suis dit que j’allais faire un tour au ranch, histoire de m’assurer que tu n’avais pas été une cible. J’espérais vraiment pas te voir ici.
— Je suis désolée…
— Tu n’y es pour rien.
— Depuis que je suis dans la vie de Jaylen, j’attire les ennuis. M’être sauvée de la grange ne fera qu’aggraver les choses avec ce proxénète.
— T’as fait exactement ce qu’il fallait faire, Engy. Tu ne leur as pas donné ce qu’ils voulaient. Maintenant, tu leur as fait comprendre qu’ils n’ont aucun pouvoir sur toi. Oui, Navid va revenir à la charge, mais on s’en occupera.
— Tu sais…, commencé-je à bégayer, j’ai l’impression… de ne prendre que des mauvaises décisions. Bev… Beverly, mon amie… est morte dans la grange, par… ma faute…
Ma gorge se serre. Je n’arrive plus à parler. Je n’arrive même pas à lui raconter comment c’est arrivé, ni pourquoi ou qui l’a fait. Joshua regarde la route et, par moments, il m’observe, m’offrant un regard avenant. Pour lui, la mort est quelque chose de commun ; ça doit être pour cette raison qu’il ne démontre pas de sympathie. C’est arrivé, et puis c’est tout.
— Tu sais, Engy, ne sois pas si dure avec toi-même.
Il m’offre un faible sourire réconfortant avant d’enchaîner avec ses explications :
— Quand on vit des traumatismes sévères, le cerveau réduit certaines fonctions du cortex préfrontal qui est responsable de la pensée logique et analytique. Ce sont ces fonctions qui aident à prendre des décisions sages. Ton mode survie est en alerte et tes émotions défaillent. Tu es incapable d’analyser et de réfléchir. C’est pour cette raison que tu restes auprès de mon frère, que tu le laisses te faire l’amour alors qu’il représente un danger. Ce n’est pas parce que t’es stupide, c’est que tu es incapable d’utiliser tes fonctions rationnelles pour le moment. Alors, évite de t’excuser. Tu te fais du mal. Et pour ton amie… je suis vraiment désolé…
Je contemple Joshua pendant qu’il regarde la route. Mais je le vois prendre son téléphone dans sa poche et envoyer rapidement un texto. Sûrement à Jaylen pour le tenir au courant que je suis avec lui.
— Je dois te poser une question, Engy, tente Josh d’une voix hésitante.
— Laquelle ?
— T’as été violée par combien d’hommes, et c’était qui ? Fournis-moi le plus d’éléments possible.
Je repense au fait qu’au ranch de Navid, leur spécialité, c’est l’esclavage sexuel. Mais moi, mon traitement a été différent.
— J’ai pas… été… violée.
Après son regard étonné par ma réponse, il rétorque :
— Ne mens pas, Engy.
— C’est la vérité. Navid a préféré utiliser…
J’ai à nouveau mal à l’estomac et je m’arrête là. Je veux plus y penser. J’ouvre un peu la fenêtre parce que j’ai besoin d’air. Même si ça refroidit l’habitacle.
— Un conseil, Engy : ne cache jamais rien à Jaylen. D’une manière ou d’une autre, il finira par tout savoir ; tu feras que l’énerver davantage.
— T’as peur de sa réaction ?
Joshua pousse un léger rire qui me confirme que oui, ça le rend nerveux.
— Le simple fait de savoir que t’étais au ranch va le rendre complètement fou. Fais attention à chacun de tes mots quand tu devras lui raconter ce que tu as subi. Si le choc est trop violent à encaisser, son état mental va lui déclencher une psychose. Il pourrait être un danger pour nous. Jonas et moi, on va garder sur nous des seringues de sédatif à lui administrer si jamais il devient ingérable.
— Il faut que je te dise… j’ai vu des enfants au ranch.
Joshua ferme les yeux une nanoseconde pour prendre une puissante inspiration. Cette révélation le dégoûte, me laissant croire qu’il n’était pas au courant. Alors que son jumeau, Jonas, semble être un… habitué de l’endroit. Est-ce que Jonas sait qu’il y a des gamins et n’en a parlé à personne ?
On garde le silence tout le reste du trajet. En traversant le portail qui mène à l’entrée de la villa, on entend le grondement d’un moteur rappliquant derrière nous. Josh se gare, et je découvre la Challenger de Jaylen qui freine in extremis à proximité de notre véhicule.