Tome 2 : Chapitre 2 (Engy) - Somber Jann (Saison 1 & 2)
By Cynthia Havendean
Après avoir pris ma douche, je sèche mes cheveux pour les attacher ensuite en queue-de-cheval. J’enfile une culotte et un soutien-gorge juste avant que Jaylen surgisse dans la chambre. Il porte seulement un pantalon. Son torse nu me permet d’admirer son corps développé et puissant. La cicatrice au niveau de son flanc, marquée par le poignard que je lui ai enfoncé, est bien visible. Son aspect est rouge et boursouflé. J’ai du mal à croire que je suis passée si près de mettre fin aux jours d’un tueur en série. Je me serais condamnée, puisque Jäx, qui avait fait irruption chez lui, m’aurait tuée ou amenée avec lui dans son pays. J’aurais été vendue, ou Dieu sait ce qu’il m’aurait fait subir. J’en ai eu un bref aperçu avec Torenti…
Dans toutes ces horreurs, je me concentre sur une chose : Jaylen, qui a fait le choix de me sauver même si je l’ai poignardé. D’ailleurs, il a disloqué son poignet gauche pour se libérer des menottes. Il a eu une petite intervention chirurgicale et deux mois lui ont été suffisants pour récupérer. Je crois qu’il va mieux, même si le médecin du réseau insiste pour qu’il fasse attention à ses blessures, parce qu’il s’entraîne beaucoup dans le garage et dans le sous-sol depuis un temps. C’est comme s’il avait besoin de ça pour se défouler. Je le sens constamment en colère. Comme en ce moment, en se dirigeant vers la salle de bain, il me calcule à peine, arborant son air tyrannique habituel. De toute manière, je préfère quand il ne pose pas ses yeux sur moi, car son regard est sombre et terrifiant. Il doit forcément croire que je suis souillée et ça le dégoûte. Il doit aussi me tenir rigueur de tous les gens qu’il a dû massacrer pour que je respire encore.
Me désire-t-il toujours ou me déteste-t-il ?
Moi, je n’éprouve aucune colère ni tristesse. Je vis dans l’inconscience, comme si rien ne s’était passé. De toute manière, je ne ressens plus rien du tout. J’ai un détachement émotionnel. Je me fiche de ma famille, je n’en ai rien à faire de crever, je m’en bats les ovaires de foutre ma vie en l’air. Je suis égarée et déconnectée de la réalité, dans un état stoïque. Je me sens morte… Seul Jaylen arrive à me faire éprouver quelque chose par sa présence. J’ai besoin de lui pour me sentir vivante.
Avant d’aller sous la douche, il scrute mon corps, puis fixe ma couette et me somme sèchement :
— Défais ta queue-de-cheval. Je t’ai déjà dit de pas attacher tes cheveux comme ça. Là, je vais me laver. Quand je sors, sois prête. Tu viens avec moi au Red, je te laisse pas seule ici ce soir.
Pourquoi ? Qu’est-ce qu’il y a dans la villa pour qu’il ne veuille pas que je reste toute seule ? Et pourquoi est-ce qu’il déteste mes cheveux attachés ?! Ça fait au moins trois fois qu’il me voit ainsi et qu’il s’énerve.
Voir Jaylen tendu sous-entend que la sortie de ce soir n’a rien de bon. Je sais seulement que Thompson aimerait s’entretenir avec lui. Quoique… il est toujours à cran pour tout et rien. Depuis que j’ai été… agressée, enfin, « violée » – j’ai du mal à le croire et à dire le mot –, Jaylen est encore plus dominant avec moi. Ça doit être pour ça qu’il m’amène avec lui : il n’aime pas me laisser seule. Un soir, j’étais dans la piscine avec Joshua, on discutait, et Jaylen est rentré à la maison et a fait une crise de colère. Une bière a volé en éclats avant que Joshua aille voir ce qui se passait. J’ai entendu Josh répéter qu’il ne m’avait pas touchée. Plus personne ne peut m’approcher, pas même lui, alors qu’il est un ange avec moi. Oui, j’ai poignardé Jaylen, mais le fait de ne pas l’avoir laissé mourir tandis que j’étais libre de partir fait que Joshua m’accepte et me respecte.
Il m’a aussi expliqué que son frère semble éprouver des remords de ne pas avoir pu empêcher son ami d’enfance, Torenti, de me violer. Comme si désormais, il préfère réagir plus vite et de manière excessive pour sentir qu’il domine chaque situation.
Notre relation est complexe. Pour tout dire, je n’ai pas eu d’autres rapports sexuels avec lui depuis… cinq mois. L’univers obscur qui perturbe ma vie siphonne mon énergie. Tout le sang et les meurtres que j’ai pu voir ont changé mon état d’esprit. Sans oublier que je ressens du dégoût envers moi-même de désirer un homme tel que lui, sachant ce qu’il est.
Je ne peux pas expliquer ce que je vis, ce que j’éprouve, ni pourquoi je suis encore là. Je sais seulement une chose : je n’arrive pas à fuir, et même si je le voulais, mon esprit est buté et empoisonné par ce type. Seule la psychiatrie pourrait peut-être m’aider à me réhabiliter et à retrouver la raison. J’espère que Jaylen a arrêté avec les meurtres : il m’a juré que oui. De toute manière, c’était notre entente : il met un terme aux contrats et je reste auprès de lui. Avant, il le faisait pour le boulot, forcé par Jäx et son père. Il n’a plus besoin de le faire.
Jaylen rapproche sa Challenger de l’entrée pour me faire monter. Je me faufile à l’intérieur et une musique remplit l’habitacle ; il s’agit de Broken de Palaye Royale
. Jaylen sait à quel point j’aime le chanteur Remington Leith. Est-ce qu’il a choisi cette chanson pour me dire quelque chose ? Puisque les mots se font rares entre nous…
Je boucle ma ceinture et il roule vers le sentier jusqu’à la route qui nous mène hors de cette villa isolée de toute civilisation.
J’ai enfilé un jean noir, un débardeur blanc ainsi qu’une veste ébène, alors que lui porte entièrement du noir, de son pantalon à son sweat à capuche en passant par sa veste en cuir. Sans oublier sa tignasse, sa barbe de quelques jours et ses yeux qui sont aussi sombres que les ténèbres. Il dégage une aura glaciale à laquelle je m’habitue peu à peu. Enfin… je crois.
— Pourquoi Thompson veut te voir ?
— Depuis la disparition de Jäx Klovezki, on m’a confié la mission de le retrouver. Les dernières informations que le réseau a, c’est qu’il a pris un vol pour régler un problème sur le sol américain, il y a de ça cinq mois maintenant, et plus personne n’a eu de ses nouvelles. La Rolls-Royce Phantom noire qu’il avait louée s’est volatilisée, et impossible de localiser son téléphone. Thompson veut simplement faire le point et vérifier si j’ai du nouveau.
Je sais que Jaylen a fait disparaître les corps de Jäx et Torenti. Et si Thompson avait découvert que c’est Jaylen qui est derrière tout ça ? Ça m’angoisse, j’avoue.
Je rêve parfois que je fuis dans la forêt, sans jamais me retourner pour Jaylen. Mon esprit en profite pour me montrer ce qu’il se serait passé si j’avais fait ça quand il était blessé juste après que je l’ai poignardé. Je me vois courir dans les bois, et chaque fois, je tombe entre les mains de Jonas qui m’enchaîne à un arbre. Jaylen apparaît ensanglanté, mourant, mais il a l’intention de me tuer à l’aide du couteau que je lui ai planté. Ce cauchemar se termine toujours de la même manière : Jaylen me poignarde sauvagement jusqu’à ce que je me réveille en sueur et en hurlant dans mon lit.
Étonnamment, quand j’ouvre les yeux et que je découvre Jaylen endormi dans le lit, je ne ressens pas de peur. Non. Je sais que ce n’est qu’un cauchemar. La réalité est que le sentir près de moi m’apaise et me sécurise, puisque je l’aime. Je crois que tant et aussi longtemps que ce sera le cas, il ne sera pas dangereux pour moi. Mes cauchemars m’envoient des messages très clairs. Je sais que si je le fuis, il pourrait me tuer. J’ai des sentiments malsains pour lui, j’en suis très consciente. Cependant, je ne peux pas m’en débarrasser.
— Tu m’attendras dans une section privée, à l’abri des regards ; personne ne t’approchera. Ça ne sera pas long. Si quelqu’un t’embête, réponds seulement que tu es ma propriété ; il va dégager.
Je ris en me moquant un peu :
— Ta « propriété », tu y vas fort.
— Dans ce réseau, les femmes n’ont de valeur que si elles appartiennent à quelqu’un de haut placé. Tu as de la valeur ou pas ? Ou tu préfères que les chiens t’agressent de toutes parts ?
— Je suis pas d’accord… Parce que justement, plus j’ai de la valeur, plus je suis en danger, non ? Je veux dire, être avec toi m’a fait devenir la cible de ton père, de ton frangin, du traqueur, de Jäx et de Torenti. Si je reste personne, je me fonds mieux dans l’ombre.
— Plus j’ai d’ennemis, plus tu es une cible : vrai. Mais c’est terminé tout ça, Engy. J’ai mis une balle dans la tête de mon père. Jonas a de nouveaux passe-temps, il ne te tourmente plus, le traqueur n’a plus de contrat sur toi, Jäx et Torenti n’existent plus. Navid ne t’approchera plus, car je t’ai revendiquée, donc selon le code du réseau, dès qu’on revendique une fille, personne n’a l’autorisation de la toucher ; elle devient notre « propriété ». Une règle qui ne s’appliquait pas à Jäx qui voulait t’emmener en Russie, puisqu’il s’octroyait tous les droits sur toi, bénéficiant de son statut, mais il est hors d’état de nuire. À partir de maintenant, si quelqu’un te touche, il enfreint une règle et j’ai le droit de le tuer. Tous les membres le savent en ce moment. Un motard te caresse juste l’épaule ou une mèche de cheveux, et j’ai la liberté de lui couper la main, de le brûler, de le balancer d’un pont. Bref, le code m’autorise à lui faire tout ce que je veux.
— C’est horrible.
Il tourne brièvement la tête vers moi pour m’observer avec un regard ombrageux. Ce genre de regard qui te laisse une onde de frissons sur la peau.
— J’adore ce code d’honneur.
— Bien sûr, fais-je avec sarcasme. Ça permet de tuer en toute légitimité et sans représailles.
— Oui, et ça divertit mon instinct protecteur.
Je ris nerveusement.
— Tu te moques de moi ? fait-il tout en fixant la route.
— Jaylen… Je vais devoir t’apprendre la différence entre être « protecteur » et « possessif ».
— Je ne sais pas faire autrement. Je ne sais pas aimer ni montrer mon attachement sans « attacher » une personne…
Il esquisse un sourire en coin, fier de son jeu de mots pourri.
— Tu es romantique à ta façon, Jaylen. Tu m’as bien prouvé que tu tenais à moi…
— Romantique ? T’as déjà reçu des fleurs de ma part ? Ça n’arrivera jamais, désolé.
— Non, bien sûr, toi, tu offres des cadavres pour montrer tes sentiments. C’est plutôt ça que je voulais dire par « romantique à ta façon ».
Jaylen plonge ses yeux dans les miens, assez longtemps pour qu’un routier klaxonne quand la voiture dévie de sa trajectoire. Il regarde à nouveau la route de campagne et, d’un coup de volant, reprend la maîtrise de son bolide. On dirait que je l’ai déconcerté.
— T’étais sarcastique ? commente amèrement Jaylen. Sinon, j’espère que ce n’était pas un reproche. L’exécution d’une personne qui te menace est ma seule façon de te prouver ce que je ressens.
— J’en suis aussi reconnaissante, Jaylen. Tu m’as sauvé la vie plus d’une fois. Mais ce n’est pas la seule façon de me montrer que tu tiens à moi. La preuve : tu as arrêté de prendre des contrats où se trouvaient également des personnes innocentes. Ça me prouve que tu tiens assez à moi pour espérer mener une vie différente de celle que ton père avait prévue pour toi. Tu n’es pas… une machine à tuer, comme il le voulait. Tu es mieux que ça.
Il pose délicatement, mais fermement sa main sur mon genou, puis m’offre un regard intense qui n’entend pas à rire.
— Je le fais pour toi, mais sache, petite chose, que ça ne change pas qui je suis… Je… ne… changerai… jamais.
Il remonte un peu sa main et presse ma cuisse, et je déglutis. Ce simple geste me rend tendue. Déjà, parce que ça fait longtemps qu’il ne m’a pas touchée, et aussi, car il me laisse comprendre très clairement qu’il a envie de tuer, bien qu’il s’abstienne pour moi. Je me rends à l’évidence : même s’il n’y a plus de menace ou d’ennemi, il a ce besoin et ce goût du meurtre…
J’observe sa main et je l’imagine remonter encore pour se faufiler entre mes cuisses.
Mais il ne le fera pas. Il n’y a plus de sexualité entre nous depuis Torenti. Jaylen doit croire que je suis démolie, faible et que j’ai peur qu’on me touche. Et je ne peux rien oser, étant donné qu’il déteste les filles qui sont entreprenantes. Ça ne l’excite pas. Il m’a déjà dit que si une fille l’enfourche, il s’imaginera en train de l’étrangler pour reprendre la position du dominant. Et quand il étrangle une fille pendant le coït, il la tue. Du coup, j’évite toute tentative de rapprochement. Même si, en pleins ébats, il m’a déjà pris la gorge et que moi, par miracle, je suis toujours en vie.
Ce que Jaylen ignore, c’est que je n’ai pas peur d’être brutalisée ; plus maintenant. Au contraire, je réclame sa férocité. Parce qu’au quotidien, je ne ressens plus rien et il n’y a que dans mes cauchemars, où je suis soumise à la violence de Jaylen, que j’éprouve enfin des sensations et des émotions. C’est catastrophique, je sais, mais beaucoup de choses ont changé chez moi. Je crois que c’est l’adrénaline provoquée par la peur et la violence de Jaylen qui me fait revivre. J’y ai été tellement soumise que mon corps et mon esprit réclament leur dose, sinon je sombre dans la noirceur de mes pensées et je crains d’avoir envie à nouveau de mettre fin à mes jours. Jaylen est ma source d’alimentation psychologique maintenant. Il a un pouvoir inexplicable sur tout mon être. Néanmoins, je suis gênée de lui en parler ou de tenter une première approche, donc je reste froide et distante.
Lorsqu’on arrive au Red Holder, Jaylen gare sa Challenger devant l’établissement. Il y a une section nightclub, où je suis déjà allée, et un côté bar, réservé aux membres, qui semble assez tranquille vu de l’extérieur.
— Hé ! Voilà le king ! Mister Jann… Ça fait un moment !
Le videur approche de la caisse lorsqu’on en sort. L’homme au crâne dégarni n’est pas plus grand que Jaylen, mais plus large, même un peu potelé. Il a un teint basané et un anneau à la narine. Ce type est vêtu entièrement de cuir, avec un écusson de motard. De vieux tatouages décolorés décorent ses bras à découvert. Il ne semble pas avoir froid, alors que je suis gelée par la température.
— Salut, Boythe, marmonne Jaylen en s’allumant une clope après lui avoir serré la main.
— Thompson t’attend à l’intérieur.
Jaylen hoche la tête et en voyant que Boythe souhaite lui parler avant d’entrer, il s’arrête et enroule son bras autour de ma taille pour me réchauffer. Ou alors c’est pour montrer sa possessivité envers moi, laisser savoir que je suis sa chose. Enfin, c’est ainsi que je me sens à présent. Quoi qu’il en soit, je profite de sa chaleur.
— Je me demandais… entre toi et moi… combien coûtent tes services ? Le tarif varie selon le mode de torture ? C’est juste que… tu te souviens de mon ex, Sabrina ? Eh bien, elle a vidé mon compte en banque et est partie avec mon gosse et un autre type. J’aimerais que tu la retrouves et qu’elle souffre. Je veux qu’elle crève et récupérer mon fils. Putain, il n’a même pas deux mois, tu comprends ? Oui, j’ai trompé Sabrina, mais c’est pas une raison pour me voler et aller vers le premier venu ! C’est pas comme ça que ça marche dans le réseau, tu le sais ; t’es bien placé pour comprendre. Et je me suis dit que, puisqu’on se connaît bien, tu pourrais me faire un prix d’ami. Elle s’est barrée avec mon fric, j’ai pas beaucoup de moyens là… et…
Jaylen le coupe sèchement :
— T’as fini ?! On ne parle pas de ça devant une demoiselle. Tout ce qui est relié à mon travail est d’ordre privé. Ça ne se discute pas sur le trottoir, Boythe. Et puis, je ne prends pas de nouveaux contrats. Je fais une pause indéterminée.
Jaylen ne lui annonce pas directement qu’il a cessé d’être tueur à gages pour le Red pour ne pas perdre sa notoriété. Toujours est-il que ça ne l’empêchera pas de prendre des offres de particuliers… sûrement sans que je le sache.
Ce Boythe acquiesce avec déception et s’écarte pour nous laisser passer.