Tome 2 : Chapitre 4 (Engy) - Somber Jann (Saison 1 & 2)
By Cynthia Havendean
Je pousse la porte et une fois à l’extérieur, une buée s’échappe d’entre mes lèvres. L’air froid me saisit.
La musique résonne et la seule vision que j’ai, c’est la fille qui chevauche Jaylen, réclamant une baise torride. C’est officiel, cette chanson, je ne pourrai plus jamais la supporter. Je vais l’associer à jamais à cette prostituée et à Jaylen. Je suis énervée parce que j’ai l’impression de donner ma vie à un mec qui me fait subir l’enfer dans tous les aspects de mon existence. Mais je ravale ma fierté, refusant de m’effondrer ou de pleurer. Hors de question de laisser tomber ma barrière émotionnelle. Puisque le jour où je vais extérioriser mes émotions refoulées depuis des mois, ça risque de partir dans tous les sens et j’avoue que je redoute le résultat.
— Tout va bien ?
Je sursaute en entendant cette voix.
Au coin de la ruelle, un type est adossé au mur de briques et fume une clope. C’est le gars séduisant, en costard avec son long manteau caban noir au col relevé. Le type du bar aux yeux bleus hypnotiques.
Je reste sur mes gardes. J’ai si froid tout à coup que j’utilise mes mains pour réchauffer mes bras. J’ai oublié ma veste à l’intérieur. L’homme brise le silence avec un commentaire sans tourner la tête dans ma direction :
— Je t’ai vue, accompagnée de ce Jann. C’est lui qui te met dans cet état ? T’as qu’un mot à dire et je lui arrache la tête.
Je laisse échapper un rire timide parce que franchement, il ne manque pas de culot pour parler de Jaylen ainsi. Et puis…, de quel état il parle ? Je ne pleure pas ? Ah si, une larme roule sur ma joue, mais je ne l’avais pas remarquée. Je l’essuie rapidement.
— Ouais, euh… non… C’est l’alcool ou… le froid.
Excuse bidon.
Mon cerveau et mon enveloppe charnelle ne sont pas fusionnels étant donné que je ne sais même pas ce qui m’arrive. J’ai un peu la nausée. Est-ce la faute du Jack Daniel’s ou de la fille dans les bras de Jaylen ?
— T’es sa copine ?
En disant cela, il tourne la tête vers moi et souffle la fumée de sa clope.
— Je sais pas trop ce qu’on est, en fait. Je viens de le voir avec une autre nana. Il doit pas être du genre à se contenter d’une seule fille…
— Galadrielle Kröller… c’est sa régulière.
— Ça signifie quoi ?
Une inquiétude apparaît sur mon visage et le type, de manière nonchalante, avance dans ma direction. Une fois près de moi, il prend appui contre le mur et jette sa clope par terre avant de l’écraser avec sa botte.
Sa voix et son aura sont si particulières que je n’arrive pas à déterminer s’il représente une menace ou s’il est aussi gentil qu’il en a l’air.
— Depuis que Jaylen a intégré le réseau, il couche avec elle. Chaque fois qu’il vient au Red, elle doit le satisfaire. Elle réalise ses fantasmes et en échange, il lui offre argent et protection.
Je ferme les paupières un instant, juste le temps de digérer cette révélation. Ça fait cinq mois que Jaylen ne me touche pas, alors ça se confirme : il se soulage avec cette Galadrielle. Je ne suis pas la seule à qui il offre une protection. Combien d’autres encore ? Ce que je peux être naïve. J’avoue, je me sentais un peu particulière à ses yeux, et surtout unique. Ce n’était qu’une illusion.
— Désolé…, je vois que ça te blesse. Je voulais pas… Loin de moi l’idée d’imaginer que tu pouvais être amoureuse de lui…
J’ai envie de rentrer chez moi, de retrouver mon lit pour me draper dans les couvertures au chaud et oublier où je me trouve. Surtout de m’éloigner de la scène où la nana se frotte sur Jaylen et de me débarrasser des images des nombreuses fois où ils ont pu coucher ensemble.
Je fixe un point invisible et me mets à grelotter. La nervosité ? Le froid ? Je suis un peu paumée, là ; j’ai le regard fuyant, le corps qui chancelle. Durant un moment, je me sens égarée dans ce monde pourri.
Je le vois, du coin de l’œil, retirer son manteau pour venir le poser sur mes épaules. Geste auquel je ne m’attendais pas. Le vêtement me réchauffe aussitôt.
— Au fait, je m’appelle Zachary.
Intriguée, je plonge mon regard dans le sien. Il semble y avoir la même profondeur dans ses yeux que dans ceux de Jaylen. Ce puits sans fond où on ne peut pas apercevoir l’âme. Mais en dehors de ça, Zachary a l’air adorable.
— Merci pour… le manteau, Zachary.
Le vêtement dégage un parfum particulier, mais pas désagréable.
— Ce n’est rien. Tu permets que je fasse une remarque ?
— Hum… oui.
— Tu trouverais le bonheur si ce tueur en série n’avait pas une emprise sur toi. Y’a moyen de te sortir de cet engrenage qui finira par… te tuer.
Prise de court, je le dévisage et cherche mes mots avant de répliquer :
— Il… nan… il n’a pas d’emprise sur moi.
— En es-tu… vraiment… certaine, Engy ?
Il me fixe avec intensité et tous mes nerfs sont en alerte.
Comment connaît-il mon nom ? Je n’ai pas le souvenir de m’être présentée.
Je fronce les sourcils.
Au même moment, je vois ses yeux dériver et observer quelque chose qui arrive rapidement derrière moi.
Je n’ai pas le temps de me retourner qu’un bras s’enroule autour de ma gorge. Une voix que je reconnais souffle dans le creux de mon oreille :
— Attention, Engy… Le seul mec aussi dangereux que Jaylen se trouve près de toi.
Je me débats brusquement et, en réussissant à me dégager, je découvre Jonas. La première chose que j’arrive à faire, c’est de lui envoyer un coup de genou entre les jambes. Il se plie en deux, mais j’entends encore son rire démoniaque.
— T’es violente, Engy, tu vas me faire bander. Je t’en prie, défoule-toi.
Ce taré se redresse et attend que je me déchaîne sur lui. Ça ne vaut pas la peine de perdre mon énergie avec un cas comme lui.
Il se rapproche. Dans un mauvais réflexe, je recule et me retrouve au pied du mur. Or, Zachary s’interpose, plaquant une main contre le torse du Jann, et dans un élan de puissance, éloigne brusquement Jonas qui glisse un peu sur une plaque de glace.
— Ça va, laisse-la tranquille !
Jonas rigole. Il a l’air gothique ce soir : tout en noir, avec des bottes de style militaire, un jean ajusté et troué avec une chaîne qui pend au niveau de sa hanche et de sa cuisse. Sa chevelure d’un blond polaire est écrasée par la capuche de son sweat. Il me fait penser à un personnage de manga, Ken Kaneki, dans Tokyo Ghoul.
— Tu lui as dit qui tu es… ? balance-t-il à Zachary avec amusement en tâtant à nouveau son sexe endolori.
Zachary ne semble pas vouloir répondre ; il fusille Jonas du regard. Qu’est-ce qui se passe ? Qui est Zachary ?
À ce moment-là, Jonas attrape ma main et me tire vers lui, plaquant mon dos contre son torse. Son bras s’enroule autour de ma taille pour m’empêcher de filer et sa main libre saisit mes joues pour que je reste immobile et qu’il puisse susurrer dans mon oreille alors que je me débats :
— Zachary n’a pas fait les présentations officielles…
J’arrête doucement de me défendre et, voyant qu’il a toute mon attention, il poursuit :
— Engy… je te présente ton traqueur. Tu sais que je n’ai qu’à dire « égorge-la », et il le fera ? Un coup de lame dans la jugulaire et tu gicleras pour moi.
Sa voix est gorgée d’excitation et me donne froid dans le dos. Je continue à me débattre, dégageant une main pour que mon coude aille percuter sa mâchoire. Il me libère aussitôt.
Soudain, Zachary sort un couteau de sa poche. J’en profite pour détaler, mais une fois de plus, Jonas m’attrape de justesse, bras autour des hanches, et me ramène contre lui.
— Lâche-la, Jonas, sinon je t’embroche ça dans le cul.
Cette fois, il ancre ses yeux dans les miens.
— Y’a plus de contrat, Engy. T’as rien à craindre de moi. Aucun mal ne te sera fait.
Saoulé que Zachary ne participe pas à son petit jeu, Jonas me relâche. Mon seul réflexe est de lui donner un coup de coude dans les côtes et de fuir.
— Arghhhh, Engy ! Je voulais juste m’amuser un peu ! T’as aucun sens de l’humour ! s’esclaffe Jonas pendant que son rire se perd dans l’écho de la ruelle.