Tome 2 : Chapitre 5 (Engy) - Somber Jann (Saison 1 & 2)
By Cynthia Havendean
Une fois assez éloignée du bar, je continue à marcher sur le trottoir sans vraiment savoir où je vais. Je tangue, ma vision se brouille, l’alcool m’engourdit. Une pluie délicate tombe, suffisante pour tremper ma queue-de-cheval et le manteau de Zachary que je garde pour me tenir au chaud. Un brouillard tapisse la chaussée mouillée et la station-service déserte un peu plus loin. Je m’enfonce dans un quartier défavorisé, où des ordures traînent partout. Un sans-abri est couché sur un banc, et les cris d’une dispute de couple éclatent dans un des immeubles qui m’entourent. J’entends le bruit d’une sirène de police, puis un chien qui aboie à l’opposé. Le son d’une voiture en approche derrière moi me semble familier.
En me retournant et en plissant les yeux, je reconnais les phares rouge sang.
J’enlève le manteau de Zachary et le balance dans un buisson, espérant qu’il n’a rien remarqué ou qu’il ne m’a pas encore repérée. Arrêté à un feu, impossible de le voir ; ses vitres sont aussi noires que la nuit. En restant au point mort et en se servant de la puissance de son bolide, il appuie une fois, puis deux sur l’accélérateur, histoire de faire gronder le moteur.
Il m’a trouvée.
Un arbre sur le trottoir camoufle légèrement ma présence. Le brouillard qui s’élève du sol et flotte devant ses phares devient rouge et, durant un instant, j’ai la trouille. Il n’y a personne dans la rue excepté lui, et on dirait qu’il s’apprête à décoller en trombe pour me foncer dessus, comme dans un film d’horreur. Mais quand le feu passe au vert, il avance lentement. Très lentement… et c’est encore plus creepy.
Je l’ignore et continue à marcher.
Je l’entends emprunter le même coin de rue que moi. Il est juste derrière. Au bout d’un moment, sa Challenger arrive à mon niveau et me suit à la vitesse de mes pas.
Il ouvre la vitre du côté passager.
— Monte.
Je déduis, rien qu’à son ton, qu’il est furieux. Je l’ignore et poursuis ma route en chancelant un peu. Une buée s’échappe de ma bouche alors que le froid me gagne, mais je ne grimpe pas dans le véhicule.
— Engy, monte dans cette putain de bagnole.
— Non.
Pour appuyer mes dires, je continue à mettre un pas devant l’autre sans m’arrêter.
— Pourquoi tu t’es enfuie comme ça ?
Sa voiture suit mon rythme. Puis, d’un coup de volant, il percute le trottoir, abîmant même la carrosserie de sa Challenger. Tout ça pour me bloquer le passage. Il sort brusquement de sa caisse, la contournant pour m’ouvrir la portière.
— Monte ! Je te laisse pas ici ! Pas dans ce quartier ! Pas à une heure pareille, et pas sans protection !
Il tente d’attraper ma main, mais je m’écarte de justesse.
— Je pensais que tu passais la nuit avec Galadrielle, ta « régulière » ? Mais faut croire que t’as fait ça vite. T’es plutôt précoce, Jay… len, me moqué-je en roucoulant son nom. Vois-tu, je ne suis que ta chose parmi tant d’autres. C’est terminé. Je retourne chez moi. Tout ça ne nous mène nulle part, et je t’interdis de me forcer à entrer dans ta voiture. Autrement, je vais crier, alerter tout le monde. Laisse-moi.
Il ferme une seconde les paupières pour prendre une grande respiration et se contenir. Il clôt doucement la portière face à mon refus. Mais ça ne le calme pas, il essaie à nouveau de m’attraper et cette fois je hurle :
— AU SECOURS ! AIDEZ-MOI !
J’aperçois une vieille dame écarter le rideau en dentelle blanc de la fenêtre d’un des appartements. Elle a une cigarette à la main et nous dévisage.
— Cet homme essaie de m’enlever, appelez la police ! Si je fuis, il va me découper en morceaux !
Je suis peu convaincante, mais tout de même, je m’approche de la porte pour sonner à son appartement. Seulement, Jaylen est plus rapide : il m’agrippe le bras et me tire vers lui jusqu’à me plaquer le dos contre la portière de son bolide. Ses mains s’appuient de chaque côté pour m’empêcher de partir. Je suis étonnée, car il rit.
— Tu sais que t’es belle quand t’es jalouse, Engy ? Tu délires et c’est adorable. Sache que personne ne va t’aider ici. Regarde autour de toi… T’es intelligente, non ?
J’inspecte l’environnement et repère deux prostituées au coin d’une rue. Je comprends maintenant… Jaylen écarte une mèche qui tombe sur mon visage et la cale derrière mon oreille.
— Petite chose, même si tu cries « à l’aide », les gens d’ici savent que les rues sont gérées par le réseau de prostitution et ils ne s’en mêleront pas. Ils ont eux-mêmes assez de problèmes d’argent et de drogue. La vieille dame te scrutait comme si elle espérait que tu fermes ta gueule. Il y a des personnes sans papiers, des criminels, y’a de tout dans ce quartier, et ils détestent les flics, alors personne ne va les appeler.
Je perds pied et j’ai la tête qui tourne. Jaylen caresse du bout des doigts ma lèvre inférieure en la contemplant. Il se rapproche suffisamment, comme s’il désirait m’embrasser, mais s’écarte. Finalement, je crois qu’il voulait juste voir si je sentais l’alcool.
— T’es saoule ? Et tu te balades seule ici, dans le pire des quartiers ? Je ne sais pas ce que je vais faire de toi. T’avais raison, je vais bel et bien t’enlever et je crois que je vais te découper en morceaux, plaisante-t-il.
Jaylen se penche et attrape mes jambes avant de balancer mon corps contre son épaule. Je laisse échapper un cri de surprise et le frappe à plusieurs reprises dans le dos.
— Pose-moi par terre !
Il se dirige vers son coffre qu’il ouvre sans mal et me met littéralement dedans sous mon regard stupéfait.
— Tu vas pas vraiment faire ça ?!
Il referme sans remords ; même que ça semble l’amuser.
— JAYLEN !
J’entends la pluie qui s’abat contre le véhicule. Jaylen arrête le moteur, signe qu’on est arrivés chez lui. J’attends qu’il ouvre le coffre et dès qu’il le fait, je me retrouve trempée. Jaylen met sa capuche sur sa tête. Je sors et me précipite vers la porte d’entrée. Enfin sous le porche, je sens ma queue-de-cheval s’égoutter sur mon épaule tandis que de l’eau perle sur mon visage. Mes vêtements sont imbibés. Tout ce que je veux, c’est me mettre au sec, ne pas lui parler et aller directement me coucher.
À l’intérieur de la villa, Jaylen jette sa veste en cuir mouillée sur le canapé et chasse d’une main la capuche de son sweat noir.
Je vais dans la cuisine pour me désaltérer afin de diminuer le plus possible les effets de l’alcool. Quand je referme le frigo, Jaylen est derrière la porte. J’ai le pichet d’eau filtrée dans la main et je commence à me remplir un verre.
— Que les choses soient claires, Engy : y’a plus rien entre cette fille et moi. Alors, ne me fuis plus jamais.
Je suis dos à lui et j’opine pour lui signifier que je comprends ce qu’il me dit, sans pour autant le croire totalement. J’essaie de paraître désintéressée. Quand j’ai l’air jalouse, ça le rend trop fier. Je ne veux pas ressentir ça.
Je me tourne et prends une gorgée, puis il ajoute :
— Quand je t’ai trouvée sur la route, tu m’as balancé, et je cite : « Je pensais que tu passais la nuit avec Galadrielle, ta régulière ? ».
Je hausse bêtement les épaules, ne comprenant pas pourquoi il répète ça. Un long silence s’installe. Tout à coup, je deviens soucieuse en voyant ses traits suspicieux.
— Engy…, comment tu sais qu’elle s’appelle Galadrielle et que c’était ma régulière ? Je t’en ai jamais parlé. Et le mot régulière est employé que par les membres du réseau. Tu ne peux pas l’avoir dit par hasard.
Il y a un nouveau silence et Jaylen ne cesse de me fixer, jusqu’à ce qu’il pose la vraie question :
— À qui t’as parlé au Red ?
Je sens qu’il va péter un plomb. Vaut mieux éviter de lui mentionner le traqueur et Jonas. J’ai juste envie de me sécher et d’aller me coucher. Alors, je me braque sous son regard persistant.
— Engy ?!
— Je vois pas de quoi tu parles, j’ai parlé à personne !
Je le contourne et, sans crier gare, il saisit mon verre et le jette à travers la pièce ! Il se fracasse violemment en mille morceaux et j’ai le réflexe de me protéger des bris de verre, mais Jaylen me pousse férocement contre le frigo.
— Quand je te pose une question, tu réponds, me gronde-t-il d’un ton calme, mais menaçant.
Je suis sous le choc. Il place ses bras de chaque côté de ma tête, formant un mur. Voilà l’adrénaline que je recherchais. Il l’a fait renaître.
— Tu te prends pour mon maître ? Je suis pas ta soumise, Jaylen. Brise autant de verres que tu veux, je ne te dirai rien. Demande à ta prostituée de combler ton ego de dominant.
Je le repousse et, voyant que je lui tiens tête, il me plaque encore contre le frigo, avec plus de force cette fois, et il pose une main sur ma gorge.
Je m’agrippe à ses avant-bras recouverts d’un tissu humide. Je sens ses muscles se tendre sous la force de son étranglement. Son expression change, il se montre stupéfait par son geste et abandonne aussitôt sa prise avant de me blesser davantage.
— Tu joues à un jeu dangereux, Engy… Me provoque pas… Je veux pas t’faire de mal. Qu’est-ce qui t’arrive ?
Il tente de reprendre ses esprits. Sa respiration est lourde. Il a plein de frissons au niveau du cou, ce qui m’indique que son geste lui a procuré une vague d’excitation.
— Qu’est-ce qui m’arrive ?! lâché-je sur un ton de reproche. Eh bien, pour tout te dire, je suis jalouse d’une déesse que tu baises plus que moi et qui réalise tous tes fantasmes !
D’une main sur son torse, je l’écarte. J’en ai marre de m’humilier, de ressentir de la jalousie comme ça. J’arrive à me faufiler jusqu’à l’escalier. Une fois en haut, je fonce vers la salle de bain pour me sécher et surtout pour l’éviter, mais je ne l’avais pas entendu… Je sens Jaylen saisir ma queue-de-cheval, l’enrouler en une fraction de seconde autour de sa main. D’une poigne puissante, il me tire vers lui pour mieux me jeter sur le lit.
Je laisse échapper un cri qu’il vient étouffer d’une main en grimpant sur moi.
— Je ne couche pas avec elle ! Gala n’a jamais comblé mes plus sombres fantasmes, Engy ! Personne ne le peut ! Avant que je sois fou de toi, elle atténuait mes pulsions, rien de plus !
Mon souffle est court et humide contre sa paume. Son corps écrase le mien. Dès qu’il retire sa main, j’arrive à articuler faiblement :
— Alors, moi, je ne pourrai jamais te satisfaire… De toute manière, t’as plus envie de moi depuis… To… Torenti… Tu me détestes, tu ne me désires plus ; c’est pour ça que t’es encore plus méchant et violent.
Ma gorge s’est serrée en parlant. Ni lui ni moi n’avons abordé le sujet de Torenti, comme si c’était à éviter.
Son regard s’assombrit. Les nerfs de sa mâchoire tiquent. Il m’offre une réponse tardive :
— Ne prononce plus ce nom devant moi. Je vais voir rouge… Et ne pense pas que je ne te désire plus. T’as aucune idée…
— Et si je te disais que… tu pouvais me faire tout ce que tu désires ? Ce que t’aimes faire avec Gala et plus encore… Fais-le-moi ou montre-moi tes fantasmes. Je veux comprendre.
— Arrête, réfute-t-il sèchement en détournant le regard et en s’écartant, comme si ma demande le prenait de court. Je lui faisais des… choses que je ne ferai jamais avec toi.
— Je suis trop fragile, c’est ça ? Depuis Torenti, tu t’imagines que je suis brisée et faible, hein ? Dis-le.
— Putain, Engy !
Sa respiration s’accélère. Même si ça le tourmente, on va devoir affronter le sujet. Il fait les cent pas devant moi alors que je me redresse pour m’asseoir.
— Éclaire-moi, parce que tu ne me touches plus depuis cinq mois et je pense que tu assouvis tes besoins ailleurs, et ça me blesse…
— J’arrive à être patient, Engy ! J’attendrai le temps qu’il faudra ! Si je te touche pas, c’est qu’après… Torenti, il te faut de la douceur, ce que je sais pas faire ! Je vais te brusquer et c’est pas ce dont t’as besoin ! Alors pour éviter de te faire peur, je garde mes distances. Parce que… crois-moi… j’ai tellement envie de toi que je sais que je vais être violent. Je me connais, mes pulsions sont dangereuses. Si tu savais tout ce que je rêve de te faire…
Jaylen arrête de s’agiter et prend une puissante inspiration avant de poursuivre :
— Je te désire plus que tout. Et me retenir est l’épreuve la plus difficile que j’ai eu à traverser dans ma vie. Ne pas t’embrasser, ne pas te faire jouir ; tout ça intensifie mes pulsions chaque jour. J’en arrive au fantasme de t’attacher à mon lit et d’abuser de toi encore… et… encore.
Ses paroles provoquent une nuée de doux séismes dans mon corps. Entendre qu’il me veut toujours réchauffe ma peau et berce mon âme. Le soulagement m’envahit et ma respiration devient plus légère. Puis… d’une manière un peu chevrotante, je laisse échapper les mots qui me brûlent la langue depuis trop longtemps :
— Fais-le…