Tome 2 : Maniac - Prologue (Traqueur) - Somber Jann (Saison 1 & 2)
By Cynthia Havendean
Je ralentis sur le sentier en forêt, à quelques mètres d’un portail. Pour ne pas me faire repérer, j’éteins le moteur de ma Mustang Boss 1969. Sa couleur noire me permet de rester à couvert près de la baraque de Jaylen Somber Jann. Il s’agit d’une grosse piaule en bois et en pierre, style villa, dissimulée entre des conifères, des peupliers et des chênes. Sur la façade, d’immenses fenêtres au verre teinté m’empêchent de voir à l’intérieur. Le porche et les deux portes de garage sont éclairés.
Je m’allume une clope en croisant mon reflet dans le rétro et replace d’une main mes cheveux noir corbeau qui contrastent avec mes yeux bleu saphir. Cette couleur d’iris me donne une gueule d’ange et dissimule l’obscurité de mon âme. Car derrière se cache un prédateur qui vient observer sa proie.
Encore.
Complètement obsédé par elle, je l’épie dans l’ombre. Jonas m’avait offert un cachet important pour kidnapper Engy et l’amener au ranch pour qu’elle devienne une esclave sexuelle du réseau de Navid. Il se fichait de son sort, tant qu’elle restait loin de Jaylen. Il m’avait même autorisé à la torturer et la tuer s’il le fallait.
Je n’ai pas pu.
Parce que j’ai passé des semaines, des mois à épier Engy Sinclair. Elle est devenue mon obsession, au point où il n’y a pas une seule seconde dans mes journées et dans mes nuits où je ne pense pas à elle. Jonas a retiré son contrat depuis. Il ne me réclame plus de la traquer, pourtant je continue de cibler la fille, cherchant un moyen pour qu’elle soit mienne. Lorsque j’étais sous contrat avec Jonas, il m’a donné accès à la demeure en ajoutant mon empreinte sur le système de sécurité. Ce qui me permet, aujourd’hui encore, d’entrer quand je veux. Parfois, j’attends que Jaylen parte pour m’y faufiler, juste pour regarder Engy dormir. Une fois, j’ai pris le risque de me coucher à côté d’elle pour humer son parfum, contempler son corps et faire glisser la pulpe de mon index le long de son bras afin de savourer sa douceur. Elle a frissonné. Ça m’a excité. Ce soir, Jaylen est présent. Sa Challenger est garée devant. Il ne s’imagine pas qu’un rival bien plus dangereux que lui rôde. Et je serai une menace aussi longtemps que je n’aurai pas la fille…
Avant, je consommais des médicaments pour paralyser les murmures dans ma tête qui rêvaient de massacrer tout le monde et pour tempérer mes obsessions à tendance maniaque. Depuis que je ne suis plus sous traitement, je croyais que j’allais bien et que je pouvais me maîtriser. Mais ça recommence tranquillement avec des hallucinations auditives, comme cette voix qui me dicte des pensées qui se transforment en pulsions, et de l’insomnie causée par ma monomanie. C’est quand je délire que mon trouble de la personnalité dissociative entre en jeu. Je ne contrôle alors plus rien ; ce chuchotement sadique dans ma tête prend possession de tout et je deviens le diable en personne.
Je relève le col de mon trench et m’extirpe de ma caisse en jetant ma clope par terre. On est en novembre, c’est le crépuscule et la température est plutôt basse. Du givre tapisse l’herbe et la chaussée humide se couvre d’une fine plaque de glace.
Je ferme la portière en évitant de faire du bruit. Je longe ensuite le sentier qui mène jusqu’à la baraque. Jaylen a bien choisi sa demeure à Charlson : c’est un endroit très bien isolé. Il n’y a aucune civilisation à des kilomètres, rien d’autre que des arbres à perte de vue.
Une fois, j’ai stalké son ancienne demeure à Williston et je me suis fait surprendre par son chien. Avant qu’il m’attaque, je l’ai poignardé une vingtaine de fois au thorax pour qu’il crève. J’ai ensuite foutu sa carcasse dans mon coffre pour dissimuler mon acte et ma présence sur les lieux. Encore aujourd’hui, les frères Jann ne savent pas ce qui lui est arrivé.
J’arrive au jardin où apparaît son immense piscine creusée chauffée. Elle est fonctionnelle ; de la vapeur flotte à la surface et une lumière d’ambiance éclaire le fond de l’eau.
Avant même que j’atteigne la porte arrière, le vent se lève et je décèle une odeur nauséabonde qui attire mon attention. Je reconnais parfaitement la puanteur d’un cadavre avec cet effluve fétide de chair avariée, suivi d’un fond de gaz provenant d’un abdomen en décomposition, un peu comme un fromage fermenté. Je perçois également la senteur qui émane des os : ça s’apparente à du beurre rance.
Je suis les relents jusque dans les bois, m’y enfonçant de plus en plus, faisant craquer quelques branches gelées sous mes bottes. De la buée s’échappe d’entre mes lèvres : la température extérieure est très fraîche. J’atteins la source à un peu plus de quatre minutes de marche. Il s’agit d’un véhicule. Une Rolls-Royce Phantom noire. Étant habitué à la puanteur d’un macchabée, je n’ai pas besoin de me couvrir le nez. Bien au contraire, je me rapproche suffisamment pour apercevoir une tête humaine sur le tableau de bord. Elle est infestée d’asticots qui mettent de six mois à un an pour détériorer un cadavre dans des conditions extérieures. Heureusement pour moi, la température fraîche a ralenti le processus de décomposition, ce qui me permet d’identifier le cadavre grâce aux quelques traits subsistants. Il s’agit de Jäx Klovezki. Je colle mon visage contre la fenêtre sur le côté du véhicule pour observer l’intérieur, découvrant les restes du corps, mais aussi ceux d’un autre gars. Son homme de main, je crois, Torenti. Dans la Rolls-Royce, c’est infect. Il y a du sang séché partout sur les sièges et les portières, les dépouilles sont grossièrement mutilées, découpées, éventrées.
Je souris. Parce que tout le réseau cherche Jäx.
— Eh bien, eh bien… Jaylen. On dirait que tu m’as servi une occasion en or sur un plateau d’argent.
Si je révèle au réseau cet assassinat, il sera banni. Un contrat sur sa tête sera émis par la mafia russe et tous les membres du Red Holder seront invités à supprimer Jaylen. Seulement, aucun d’eux n’est de taille contre un Somber Jann. Aucun… sauf moi. Je le tuerai. Je prendrai tout ce qu’il possède, à commencer par sa copine, sa baraque, son fric, et je vais surtout récupérer ma place au sein du réseau. Avant qu’il arrive aux États-Unis, j’étais le seul tueur en série redoutable dans l’État du Dakota du Nord, et les membres du Red me craignaient. Depuis qu’il est là, j’ai peu ou pas de contrats. J’ai à peine de quoi manger, et la plupart du temps, je siphonne l’essence des voitures dans des parkings sombres pour remplir mon réservoir. Parfois, je dors dans ma caisse, d’autres fois dans un motel, mais bientôt, je serai dans cette villa…
Je retourne sur mes pas, ayant hâte d’exécuter mon plan. Lorsque j’approche de la villa pour regagner mon véhicule, je stoppe net en voyant de la lumière provenant d’une fenêtre ouverte. Je me cache derrière un arbre. Je n’entends aucun bruit, alors je risque un coup d’œil. Je peux voir l’intérieur de la pièce et mon cœur rate un battement lorsque je reconnais Engy, entièrement nue. Elle s’apprête à aller sous la douche. Comme il n’y a pas de voisin, elle ne se doute pas que quelqu’un peut l’épier.
Pourquoi je la convoite ? Car cette fille se donne corps et âme à un assassin. J’ai longuement observé ce couple que j’envie et j’ai vu dans les yeux d’Engy comment elle le regarde, à la fois troublée et charmée. Ce n’est pas seulement la fille que je veux ; je jalouse ce couple. Leur liaison me fait fantasmer et je tuerais pour avoir une femme qui me contemple comme elle le fait avec lui.
Pourquoi je n’ai pas de petite amie ? Simple : chaque fois que j’en désire une, je la chéris de tout mon cœur et je suis le mec parfait… mais… elles finissent par découvrir ce que je fais la nuit et que je suis abominable. Alors, elles tentent de me fuir, de me dénoncer, de m’échapper. À tous les coups, c’est pareil, je n’ai d’autres choix que de les séquestrer pour qu’elles apprennent à m’accepter tel que je suis, mais elles sont si effrayées et dégoûtées que je dois les buter et arrêter d’espérer leur affection. Aucune femme ne peut aimer quelqu’un comme moi. Aucune, sauf Engy.
Je veux la séduire. Je suis grand et canon, je porte toujours un costard, contrairement à Jaylen qui n’est pas très soigné, et je saurai la protéger. La seule chose qui nous différencie, c’est que je suis svelte, et lui, musclé. Mais je crois qu’Engy pourrait choisir mon élégance et ma volonté de la chérir, c’est plus alléchant que la brutalité de Jaylen et sa possessivité. Si Engy Sinclair peut désirer Jaylen, alors elle me verra, moi. Et pour une fois, quand on formera un couple, je pourrai vivre mon fantasme d’être aimé sans cacher ma folie, mon mode de vie et mes déviances.
Mais maintenant, ce qui m’obsède, c’est mon envie grandissante de l’imaginer sous la douche. J’ai besoin d’entrer dans la baraque. Le fait que Jaylen y soit et que je m’approche d’elle sans qu’il le sache est doublement exaltant.
Devant la porte, j’enlève un de mes gants en cuir et presse mon pouce sur l’écran pour qu’elle se déverrouille.
Ça fonctionne.
Furtivement, je passe le seuil et referme derrière moi le plus délicatement possible.
Aucun bruit perceptible. La demeure est plongée dans l’obscurité.
Je repère l’escalier et le grimpe. À chacune des marches, mon érection s’amplifie.
Je ne vois Jaylen nulle part.
En arrivant à l’étage, je me retrouve dans la chambre du couple : une mezzanine avec un immense lit sous un lustre chandelier suspendu au plafond.
J’approche de la salle de bain privée dont la porte vitrée et coulissante est embuée. Je l’ouvre délicatement, juste assez pour jeter un œil.
Un agréable frisson envahit ma chair jusqu’à mon ossature.
Dos à moi, Engy est sous le jet de pluie d’une douche ardente qui laisse la pièce embrumée. Je suis captivé par son corps divin. L’excitation fait aussitôt pulser mon sexe qui se tend à son maximum sous mon pantalon.
Mon souffle devient lourd.
Une latte de bois craque sous mon pied. Pour éviter qu’elle me voie, je me glisse dos contre le mur et bloque ma respiration ainsi que tout mouvement.
— Jaylen ? lance la douce voix de la fille qui envoûte mon âme.
Mon sexe se bute contre ma ceinture.
Je laisse écouler quelques secondes avant d’oser un coup d’œil par la fente de la porte.
Je le fais avec précaution et la mate à travers la buée. Mon regard s’assombrit.
Chaque fois que je l’observe, je suis en émoi et je sens que je pourrais perdre la tête à tout moment. J’en veux plus, toujours plus.
J’entre.
Une fois dans la pièce, alors qu’elle se tient dos à moi, je prends un grand risque et me rapproche…
Je pose ma paume contre la vitre de la douche couverte de condensation et l’essuie.
Engy est juste de l’autre côté, si près… Je pourrais presque la toucher. Je mime le geste avec ma main contre la surface, comme si je caressais ses cheveux.
J’appuie ensuite mon front, observant la courbe de son dos et de ses fesses. Si elle se retourne, elle va me surprendre. Ça m’excite encore plus. Je ne veux pas l’effrayer, mais je ne peux pas me retenir. L’obsession est trop puissante. Et le fait que Jaylen ne la protège pas suffisamment, ce qui me donne accès à elle… est enivrant.
Je glisse ma main dans mon pantalon pour soulager la tension. Ma verge se tend et un désir bestial me pousse à entrer dans la douche, fantasmant à l’idée de lui agripper les cheveux et de la plaquer face contre le carrelage mouillé pour lui faire l’amour. De l’entendre jouir, puisqu’aucune femme n’a jamais eu de plaisir avec moi. Engy en aura. Elle n’aura pas peur de moi. Elle n’est pas comme les autres.
Je serre mon érection et commence à me masturber.
Elle place sa tête sous le jet d’eau, la mousse du shampoing coule en cascade sur ses épaules, sur son dos et dans la raie de ses fesses. J’imagine que c’est mon sperme qui coule à cet endroit. Face à cette vision, je ne retiens pas l’éjaculation qui se précipite. Plusieurs jets sont expulsés de mon gland sous chaque pulsation violente. Je mords ma lèvre pour refouler le grognement et le soupir de jouissance qui menacent de sortir. Je sens ma verge contractée dans la paume de ma main et mes phalanges souillées de semence chaude et visqueuse.
C’est à cet instant que j’entends mon téléphone vibrer dans ma poche.
Merde !
Je fuis l’endroit avant que le bruit de la douche n’enterre plus assez celui de la vibration. Au même moment, dans la chambre, je vois la lumière des phares d’une voiture jaillir par les grandes fenêtres. Quand ils s’éteignent, je reconnais la Jeep de Jonas.
J’en profite pour filer avant que Jaylen ou lui ne me repèrent. Malgré le fait que je préférerais me cacher sous le lit et rester ici pendant des jours sans me faire remarquer, je dois me rendre au Red Holder…