Jour 10 - Un jour, une lettre : Fall in love
By Sophie Jomain
Chère Phébée,
Les étoiles ont cette façon douce de nous rappeler que la lumière met parfois des siècles à nous atteindre. Ce que nous voyons d’elles, c’est une histoire achevée depuis longtemps, mais qui continue de briller.
J’aime les observer. Elles me rappellent à quel point tout semble plus simple quand on regarde vers le haut. Lorsqu’une partie du monde s’éteint un instant, plongée dans le noir, et qu’il ne reste qu’elles, suspendues au-dessus du silence.
À trois cents mètres de la fondation, derrière le puits aux vœux, se trouve une butte de terre. Je t’invite à t’y rendre, ce soir, une fois la nuit tombée, pour voir ce que j’y vois. Le ciel sera dégagé, il faut savoir en profiter.
Installe-toi confortablement, coupe ton téléphone, et regarde l’immensité qui s’offre à toi. Laisse-toi traverser par la lumière de ces étoiles, comme si chacune d’elles t’adressait un murmure destiné à toi seule.
Elles sont comme nos livres : elles portent une histoire et ont toujours quelque chose à dire à celui qui les écoute.
Si tu vois une étoile filante, c’est que tu es veinarde, celles-ci sont bien plus timides que les autres. Fais un vœu ; pas un truc banal mais un de ceux qu’on n’ose jamais formuler à voix haute. Personne ne le saura, et tu n’auras qu’à le garder précieusement jusqu’à ce qu’il se réalise.
La lune ne sera pas au rendez-vous, mais j’espère que toi, tu y seras.
Ton inconnu
PS : à cette saison, il fait parfois très froid, je te conseille de bien t’habiller.
* * *
📖 Le Récit de Phébée
Vingt et une heures pile.
Assise sur le bord de mon lit, je jette un dernier coup d’œil à la lettre que mon inconnu a déposée sous ma porte, ce matin. On peut dire qu’il sait choisir ses mots. Je trouve ça quand même incroyable cette faculté qu’il a de me donner envie de faire tout ce qu’il propose. Il me parle des étoiles, et j’ai l’impression qu’il décrit le plus grand trésor du monde. Il est très fort.
Bref, je suis prête pour aller boire un verre avec Matias. J’irai après à la butte voir les étoiles.
Enfin, prête… disons-le vite. Mon jean est élimé, mon tee-shirt blanc, rentré n’importe comment dans ma ceinture, et j’ai attrapé une veste beige à la va-vite. Quant à mes cheveux, ils sont attachés en un chignon qui frôle le désastre maîtrisé. Même moi, je ne suis pas convaincue. Je suis sortie de la bibliothèque à 18 heures, j’ai bossé sur mon rapport de stage, et, la tête dans le guidon, j’ai tout juste eu le temps de prendre une douche.
— Phébée ?
Pippa toque et entre dans la foulée, parce que, évidemment, ma coloc ne connaît pas le mot « attendre ». Elle balaie ma tenue du regard, les bras croisés.
— Euh, tu vas y aller comme ça ?
Je grimace.
— On fera avec.
— Mais enfin, quand on a un rencard, on fait un effort. Ça fait combien de temps que tu n’as pas vu un mec, exactement ?
— On va juste prendre un verre.
Elle me fixe une seconde, puis éclate de rire.
— C’est un rencard ! Il ne t’a pas invitée à boire un verre pour parler économie ou histoire de France.
Je tourne les yeux vers la lettre que j’ai posée sur la table.
— J’ai surtout envie de savoir si c’est lui qui m’écrit.
— Et bien sûr, aucune chance que ce soit juste parce qu’il te plaît un peu, hein ?
Je souris et lui jette un oreiller qu’elle esquive en gloussant.
— J’aime mieux ça !
Deux coups sont donnés à la porte d’entrée. Pippa me lance un clin d’œil complice.
— Bon ben, amusez-vous bien, dit-elle en sortant de ma chambre pour disparaître dans la sienne.
Lorsque j’ouvre, Matias est nonchalamment adossé au mur opposé, un sourire au coin des lèvres. Manches de chemise retroussées, jean sombre, il a l’air terriblement confiant.
— Prête ?
— On dirait bien !
On descend jusqu’au parking, j’ouvre la portière côté passager, me penche pour m’asseoir, et découvre Marine et Léa à l’arrière.
— Salut ! lancent-elles, grand sourire aux lèvres.
— Plus on est de fous, plus on rit ! renchérit Matias quand il voit la tête que je fais.
OK. Donc, pas du tout un rencard.
En vérité, je ne sais pas si je suis soulagée ou agacée.
Voyons le côté positif, il n’y aura pas de tête-à-tête embarrassant.
Pendant le trajet, la conversation file entre eux : thèses, directeurs de recherche, anecdotes de fac. Je suis là, mi-présente mi-fantôme. Je ne suis pas en filière histoire, je ne suis pas doctorante, je ne donne aucun cours à personne, alors je n’ai franchement rien à leur raconter qui pourrait les intéresser. J’écoute.
On arrive en quinze minutes à Rambouillet, dans le fameux bar à vin. Il est à peine 21 heures et un karaoké bat son plein. Un duo massacre Les Démons de minuit avec passion. Je vais mourir.
— Sympa, non ? me demande Matias.
— Cool.
Je réponds par politesse, le karaoké n’a jamais été mon truc, je chante comme une casserole et la plupart des gens aussi. J’aurais préféré un concours de fléchettes, au moins, j’aurais pu me défouler.
On s’avance jusqu’à une table où on retrouve Maxence et Dávid. Ils lèvent leurs verres pour nous saluer, et nous invitent à nous installer avec eux. Sur la table, du vin, des planches de fromage et de la charcuterie, mon estomac gargouille.
Matias s’assoit de facto à côté de moi et met son bras autour de mes épaules pour me coller furtivement contre lui.
— Allez, c’est la fête !
Je tente de me détendre. Après tout, l’ambiance est bonne, le vin a l’air correct, et les gens rient franchement.
— J’ai entendu dire que tu avais retrouvé le livre perdu de l’enfer ? demande Maxence. Franchement, je l’ai cherché partout pour rendre service, mais rien à faire.
— Il était perdu entre deux documents. On devrait tous leur mettre des AirTags, ce serait plus pratique.
Matias s’esclaffe.
— Ha, ha, c’est à toi qu’on devrait en mettre un, tu es devenue indispensable, maintenant !
— Indispensable, je ne sais pas, mais il fallait bien que quelqu’un le retrouve et c’est à la stagiaire qu’on a demandé. Je vous préviens, j’ai refait tout l’inventaire et le registre des consultations, le premier qui perd un bouquin, je lui arrache les yeux.
Nouvel éclat de rire à table.
— Moi, je déteste y aller, dit Léa. C’est un vrai congélateur.
— Et moi, j’adore, intervient Dávid en riant, j’ai l’impression d’être chez moi les jours d’hiver.
— La Hongrie, c’est pas la porte à côté, je remarque. Tu es en France depuis longtemps ?
— Ça va faire six mois.
— Tu rentres pour les fêtes ?
— Si je veux pas que ma mère me découpe en morceaux, j’ai intérêt. Et toi ?
— La même !
Maxence me sourit.
— Tu restes encore combien de temps avec nous ?
— Jusqu’à fin décembre.
— Faut que je me grouille, alors ! décrète Matias en descendant la main sur ma cuisse, l’air de rien, pour la tapoter avant de la retirer aussitôt.
Ce qui fait bien sûr rire tout le monde.
J’aimerais faire style que je ne comprends pas l’allusion, mais Matias manque tellement de subtilité que je ne vois pas comment ça pourrait passer.
Le serveur revient avec des verres, tant mieux, on ne se concentre plus sur moi.
La conversation reprend. J’essaie de me concentrer sur ce que disent les autres, mais franchement, ça braille si fort dans le micro, derrière nous, que j’entends à peine.
Très vite, Matias force un peu le trait et monopolise toute l’attention. Il tourne tout à la dérision, fait des vannes, contredit tout le monde. Je n’ai pas envie de faire mon emmerdeuse, mais ce n’est tellement pas la soirée à laquelle je m’attendais que j’ai du mal à me mettre dedans.
— T’as trop l’air sérieuse, susurre Matias à mon oreille. Tu t’amuses pas ?
— Si, désolée, mais j’ai passé une journée intense, je suis un peu crevée.
C’est tout ce que je peux dire pour rester polie et ne pas plomber l’ambiance.
Je bois un peu de vin, grignote quelques morceaux de fromage, tente de sourire, mais je n’y suis pas, vraiment pas. Je suis focalisée sur Matias qui enchaîne les blagues de plus en plus grasses. J’observe ses lèvres bouger sans qu’elles ne s’arrêtent jamais, et pense à la lettre que j’ai reçue ce matin. Des phrases choisies, un ton délicat. En l’état, s’il y a bien une chose dont je suis sûre, c’est que Matias ne pourrait pas écrire de cette façon. Pas lui, pas ce gars trop sûr de lui et trop… bruyant.
Je m’en veux un peu d’être aussi rabat-joie et de ne pas savoir m’intégrer à leur groupe, parce que j’ai bien compris qu’ils avaient tous besoin de décrocher, et ils ont bien raison de le faire, mais je crois que je suis déçue de m’être trompée, et aussi par la façon dont les choses sont en train de tourner. J’imaginais un moment pour mieux connaître quelqu’un, et je me retrouve là, à ne pas savoir quoi faire de ma peau.
Quand ils se lèvent tous pour aller chanter ensemble, oubliant complètement que je suis là, je me dis que c’est le moment.
Je glisse ma veste sur mes épaules et sors en totale discrétion.
L’air frais de dehors me gifle presque : réveil nécessaire.
Il est 22 h 15, je sors mon téléphone, compose le numéro de Pippa qui décroche au deuxième bip.
— Tu peux venir me chercher à Rambouillet ? Je suis au bar à vin.
Un silence, puis j’entends son souffle.
— J’arrive, tu m’expliqueras en route.
Je raccroche. Derrière moi, la porte du bar claque, des éclats de voix s’en échappent. Personne ne semble avoir remarqué mon départ.
Je resserre ma veste sur moi. La nuit est bien tombée et mon inconnu avait raison, le ciel est rempli d’étoiles.
Quand on arrive à la fondation avec Pippa, le bâtiment émerge dans la nuit comme une silhouette endormie, à demi éclairée par les halos orangés des lampadaires. Il n’est pas loin de 23 heures. On reste un instant dans la voiture, silencieuses, puis Pippa soupire.
— Je suis vraiment désolée pour ta soirée, tu as bien fait de m’appeler.
— Ne t’inquiète pas, ce n’est pas si grave, et c’était moi qui n’étais pas d’humeur.
— Ouais, enfin… sa proposition initiale sonnait quand même comme un tête-à-tête.
J’acquiesce, puis on sort de la voiture avant de remonter à l’appart.
Pippa, sans un mot, retire ses chaussures dans l’entrée et laisse tomber son sac par terre.
— J’en peux plus, marmonne-t-elle. Je vais me coucher direct. À demain.
— À demain, dors bien.
Je reste là, debout, le regard tourné vers la fenêtre. Le ciel, noir et dense, vibre d’un éclat discret. On dirait qu’il respire.
Et moi aussi, j’ai besoin de respirer.
Sans plus réfléchir, j’enfile un pull chaud sous mon manteau, une écharpe, je vais récupérer le plaid en laine sur le canap, et laisse mon téléphone sur la table. Pas de contact, pas de photo, pas de messages.
Un moment juste pour moi.
Je descends les marches en courant, mais au moment d’ouvrir la porte pour sortir dans la cour, un élan me traverse et je m’immobilise. C’est instinctif, immédiat : au lieu de sortir, je lève les yeux et me tourne vers l’escalier.
Peut-être que Livio est encore réveillé. Peut-être même qu’il travaille, comme souvent. C’est avec lui que j’ai envie d’aller regarder les étoiles. Alors, je monte sans plus réfléchir jusqu’au troisième étage. Le parquet du couloir grince doucement sous mes pas, et quand j’arrive devant sa porte, mon cœur bat un peu plus vite.
Frapper chez lui à 23 heures me semble absurde mais ne me fait pas pour autant reculer. Je donne deux coups feutrés, à peine audibles.
Il ouvre, l’air surpris.
— Fossette ?
— Salut… Je te dérange ?
— Non, pas du tout, je bossais. Tout va bien ?
J’hésite, puis me lance en lui montrant le plaid.
— Tu veux venir regarder les étoiles avec moi ? Le ciel est incroyable.
Livio paraît étonné, mais son visage s’adoucit aussitôt.
— T’es complètement folle, tu sais, ça ?
J’éclate de rire.
— Il paraît que c’est ce qui fait mon charme.
— Ouais… Allez, donne-moi deux minutes.
Il revient avec un attirail digne d’un Inuit, et une lampe de poche à laquelle je n’avais pas pensé.
— Tu veux aller où ?
— Au sommet de la butte, derrière le puits aux vœux.
Mais je ne lui dis pas que c’est le défi que mon inconnu m’a lancé ce soir, il n’a pas besoin de le savoir. Tout comme je vais éviter de lui dire qu’avant de frapper à sa porte, j’avais accepté de boire un verre avec Matias et que je me suis retrouvée dans un traquenard. Il me dirait qu’il m’avait prévenue et je ne veux surtout pas entrer dans ce genre de conversation avec lui maintenant. Juste profiter du ciel, de la nuit et des étoiles avec lui.
— Faut vraiment que je sois aussi cinglé que toi pour te suivre, allez !
Dehors, l’air nocturne nous entoure d’un souffle frais ; on gagne très vite la butte, que nous montons sans mal malgré l’herbe un peu glissante. On s’assoit, un plaid autour de nos épaules, le nez en l’air et les fesses pas du tout au sec.
La lune est absente, laissant tout l’espace aux étoiles. Elles dansent là-haut, dispersées mais vibrantes, comme suspendues au-dessus de nos pensées. J’inspire profondément, je me sens soudain plus vivante que jamais.
On finit par s’allonger, pour profiter pleinement du spectacle. Emmitouflés chacun dans une couverture, nos épaules se touchant. Je me sens si bien que je ne donnerais ma place pour rien au monde.
Au-dessus de nous, le ciel sombre s’étend. Ce noir-là n’a rien d’inquiétant. Il nous enveloppe, nous parle dans son silence, un murmure léger, sans mots, mais que moi, je saisis au creux du ventre. Comme si l’Univers, dans toute son immensité, se penchait sur nous pour nous dire que nous faisions partie de tout ça.
— À quoi tu penses ? me demande Livio à voix basse.
— Que tout semble plus simple quand on regarde vers le haut…
C’est mot pour mot ce que mon inconnu a dit dans sa lettre.
Livio ne répond pas, mais je sens qu’il comprend.
Le silence revient, plus dense encore. J’entends le souffle de Livio, et la conscience tranquille de n’être ni seule ni encombrée. D’être exactement avec qui je voulais être.
J’oublie tout.
Et puis, soudain, une traînée lumineuse fend le ciel. Une étoile filante.
Je retiens ma respiration. C’était rapide, presque brusque, mais je l’ai vue, nette, glisser puis disparaître. Il y a quelque chose de bouleversant dans cette fugacité. Comme un rappel : tout passe, tout s’efface, mais tout compte.
— T’as fait un vœu ? murmure Livio.
— Oui…
Il ne demande pas lequel, mon secret restera suspendu entre ciel et terre.
J’ai souhaité que mon cœur reste ouvert à l’essentiel.