Jour 13 - Un jour, une lettre : Fall in love
By Sophie Jomain
Mon cœur bat si fort que j’ai l’impression qu’il va jaillir de ma poitrine. L’idée de lui écrire m’excite et me tétanise en même temps. Pendant une seconde, je me demande si je ne regrette pas de lui avoir fait cette proposition. Mais pas question de reculer. Je vais aller voir cette expo de Leighton cet après-midi même, et sans googler son nom pour savoir de quoi il s’agit, parce que connaître à l’avance, c’est gâcher la magie. Puis je lui écrirai, même si je dois recommencer dix fois pour être certaine de ce que je dis.
Reste à savoir avec qui je vais aller au musée.
Je pousse un long soupir et regarde l’heure sur mon téléphone : 7 h 30.
Je frappe doucement à la porte de Pippa ; c’est à peu près l’heure à laquelle elle se lève, mais c’est un grognement qui me répond.
— Entre.
L’odeur du café froid m’accueille. Sur le sol, un champ de bataille de feuilles, de stylos, de mugs à moitié pleins, et de paquets de biscuits éventrés.
Pippa est dans son lit, enroulée dans sa couette.
— Tu as bossé toute la nuit ?
— Ouais… marmonne-t-elle sans lever la tête. Je dois rendre mes notes avant ce soir, dernier délai, pour un colloque auquel je ne vais même pas participer. J’ai tellement traîné que je suis à la bourre. Et toi ? Tu bosses sur ton rapport de stage cet aprèm ?
Je m’assois sur le coin de son lit, et effleure le bord d’un polycopié.
— Non. Mon inconnu me propose d’aller au musée d’Orsay pour voir une exposition de Frederic Leighton.
— Oh, un peintre anglais, il a bon goût ! s’amuse-t-elle. Pourquoi lui ?
Je hausse les épaules.
— Un tableau lui a fait penser à moi. Mais ne me dis rien sur ce peintre, hein, je veux une surprise totale.
Pippa éclate de rire.
— Ton romantisme est à fleur de peau, mate !
Je souris.
— Il a glissé deux tickets dans l’enveloppe, je me suis dit que ça pourrait te faire du bien de m’accompagner, mais j’ai l’impression que ce n’est pas trop le moment, je conclus en regardant autour de moi.
— J’aurais adoré… Mais si je ne rends rien avant ce soir, ma directrice de thèse va me dévorer vivante.
Elle se frotte les yeux.
— Tu ne m’en veux pas ?
— Mais non ! Allez, je te laisse comater, il faut que je termine de me préparer avant d’aller bosser. Je te raconterai !
— J’y compte bien !
Pendant que je me brosse les dents, l’idée de demander à Livio de venir avec moi s’impose. Il a toujours aimé les musées, bien plus que moi. Sa présence serait une ancre, et puis, je l’ai déjà fait participer plusieurs fois aux défis que m’a lancés mon inconnu. Cependant, je suis consciente du flottement entre nous, du trouble que je n’avais pas ressenti depuis mille ans. Je crois qu’il ne s’en rend pas compte, mais moi, oui, alors continuer de mêler Livio à cette histoire brouillerait les lignes. Je ne dois pas faire ça.
Je me noue les cheveux, passe un manteau, et glisse les billets dans ma poche, avant d’attraper mon sac.
Il est encore tôt, mais déjà je sens l’impatience battre dans mes tempes. Une visite dans un musée, un mystère sur une toile, une lettre à écrire, et ce vertige qui grandit.
Je souris. Le cœur un peu trop rapide, peut-être, mais léger.
Quelle vie !
* * *
Vers 13 heures, je claque doucement la porte de l’appart pour ne pas déranger Pippa qui est toujours en train de bosser sur son colloque. J’ai juste pris le temps de me changer et d’avaler un ou deux biscuits – les placards sont aussi vides que mon estomac. J’en profiterai pour manger un truc en arrivant à Paris.
J’avance jusqu’au parking, où ma Twingo m’attend sagement sous le soleil, tel un animal de compagnie qui aurait besoin de sortir. J’enfonce la clé dans le contact, tourne, tente de l’allumer. Un toussotement, deux… puis plus rien.
— Oh non, pas maintenant.
Je recommence, encore, encore. Le moteur me répond par un silence moqueur. Je pose mon front contre le volant et laisse échapper un soupir qui ressemble à un gémissement.
— Super. Juste ce qu’il me fallait.
Une ombre glisse sur le pare-brise, j’entends la voix de Livio avant même de lever la tête.
— Ben alors, Fossette, un problème ?
Il se tient là, mains dans les poches. Ma nuque se met à chauffer.
Je me ressaisis aussitôt. Je ne sais pas ce qui m’arrive, mais ça commence à bien faire.
— Elle ne veut plus démarrer.
— Laisse-moi voir.
Je sors de la voiture tandis qu’il prend ma place.
Pas mieux, évidemment.
— C’est la batterie. J’ai l’impression que tu as laissé les feux allumés, conclut-il.
Je fais la moue.
Livio contourne la voiture et soulève le capot d’un geste sûr. Le bruit du métal claque, net. Il se penche pour regarder à l’intérieur, tandis que la lumière du jour glisse sur sa peau hâlée et crée des reflets dans ses cheveux châtains. Sous le soleil, ses origines italiennes semblent ressurgir, et aujourd’hui, je le trouve encore plus beau que d’habitude.
Misère…
— J’ai des pinces dans la voiture, bouge pas, je vais les chercher.
Il revient et se gare juste devant ma Twingo, capot contre capot. Puis, moteur allumé, il installe les pinces magiques.
— Tu sauves officiellement ma journée !
— C’est mon super-pouvoir.
Il rit doucement, penché sur les câbles. Son rire a quelque chose de désarmant : il n’est pas moqueur, juste sincère. Je reste immobile, observant la ligne calme de ses épaules, et quand il relève la tête, nos regards se croisent. Pas longtemps, mais assez pour que dans mon ventre se forme un petit nœud.
— Démarre, maintenant.
Je m’exécute. Cette fois, le moteur rugit, je lâche un « yes! » triomphal.
On reste comme ça pendant quelques minutes, le temps que ma batterie charge, puis Livio referme le capot et s’essuie les mains sur un chiffon.
— Et voilà. Rien de bien grave. Tu vas rouler un peu et la batterie va se recharger toute seule. En revanche, si elle se décharge sans raison, il faudra sûrement la faire changer.
— Merci, tu es un champion !
— Tu peux toujours compter sur moi, tu le sais, dit-il avec cet air tranquille qui rassurerait n’importe qui sur la planète.
Oui, je le sais. Livio est toujours si stable, si attentif, si gentil… particulièrement en ce moment, et c’est peut-être ça, le plus dangereux.
Je regarde ma Twingo en grimaçant.
— Je devais aller au musée d’Orsay pour voir une expo, mais j’ai peur que ce ne soit pas raisonnable. Je vais peu rouler jusqu’à Saint-Rémy et elle va rester longtemps sur le parking…
— C’est le risque. Tu ne peux pas reporter à demain ?
— Je suppose que si.
Même si la visite d’un musée parisien un samedi m’enchante moyennement, je prendrai moins de risques. Je soupire.
— Bon, je vais en profiter pour aller faire des courses, on n’a plus rien à manger.
— Tu as déjeuné ? me demande-t-il.
— Je pensais grignoter un truc en arrivant à Paris.
Il semble réfléchir une seconde.
— Je dois acheter deux ou trois trucs, moi aussi ; on y va avec ta voiture pour la faire rouler et on s’arrête manger avant d’aller au supermarché ?
Ce n’est pas du tout ce que j’avais prévu de faire, mais il paraît que l’adaptation est la plus grande force de l’être humain. Sans compter que je meurs littéralement de faim.
— OK, mais c’est toi qui conduis ! J’ai pas un bon karma en ce moment.
Le temps de faire rouler ma voiture, nous arrivons à Rambouillet trois quarts d’heure plus tard sous un soleil qui ne fait pas regretter l’été, tant il fait bon.
Livio se gare avec une facilité déconcertante, donnant l’impression que l’unique emplacement restant n’attendait que lui.
— Pur talent de conducteur, commente-t-il, tout fier de lui.
— Tu parles, tu as juste le cul bordé de nouilles !
— Ouais… Je connais un super resto italien. Les pâtes carbo valent le détour et les pizzas déchirent. Partante ?
— Je te suis, mais si je m’empoisonne, je saurai qui accuser.
— J’ai les épaules larges, vas-y, j’assumerai tout !
On marche dans les rues tranquilles de Rambouillet jusqu’à la terrasse d’un restaurant à la devanture vert amande. Le Limonaia est charmant avec ses chaises en fer forgé et ses citronniers en pot. L’odeur de pizza fraîchement sortie du four manque me faire gémir de plaisir.
— Ah purée, que ça sent bon !
Il me sourit, amusé.
— C’est pour tromper l’ennemi, le parfum de l’arsenic fait moins rêver.
On rit en s’asseyant, tandis que le serveur vient à notre rencontre.
Livio commande un risotto sans hésitation, moi, j’opte pour une pizza au jambon de Parme, billes de mozzarella et artichauts à l’huile d’olive.
— Tu viens souvent ici ?
— Disons que j’ai mes refuges, quand la routine me tombe dessus et que mon appart me paraît trop petit.
— Tu y viens toujours seul ?
Pendant un instant, il me regarde bizarrement, puis éclate de rire.
— Tu veux savoir si j’ai l’habitude d’y emmener des filles ? Seulement celles qui tombent en panne dans une Twingo.
Évidemment, je pique un fard illico.
— Ce n’est pas ce que je voulais dire, désolée.
— Ben je t’ai quand même répondu, renchérit-il avec un sourire désarmant.
— Je suis un cas d’étude, donc ?
— Le plus inspirant de ma journée, en tout cas, sois-en certaine.
Je ris un peu trop fort. Je le sens. Ça sonne faux. Non, ça sonne « je ne suis pas indifférente à ce que tu dis », c’est encore pire.
Les plats arrivent : assiettes colorées, parfums qui montent à la tête.
Livio observe son risotto d’un air professionnel.
— Techniquement parfait.
— Ta grand-mère validerait ?
— Cent fois, oui ! Goûte.
Il me tend une fourchette bien garnie, j’avale et mes sourcils se haussent malgré moi.
— OK, je retire mes menaces de plainte. C’est un délice.
— Tu vois que j’ai bon goût !
— Tout dépend des domaines…
Il lève un sourcil, faussement offensé.
— Et lequel, par exemple ?
— Au hasard, les filles ?
— Quoi ? Mais non, j’ai toujours eu très bon goût en matière de filles ! C’est toi qui les trouvais toujours trop ceci ou pas assez cela.
Je croque dans ma pizza – délicieuse, soit dit en passant.
— C’est vrai, mais n’empêche que je ne me suis jamais trompée, tu n’es resté avec aucune !
Il a ce petit sourire en coin à travers lequel je n’arrive pas à savoir s’il estime que c’est une bonne chose ou pas.
— En parlant de relation, tu en es où avec ton mystérieux inconnu ? Toujours fixée sur Matias ?
— Non… Définitivement non.
Alors, je lui raconte les derniers événements. Il s’adosse à sa chaise et croise les bras sur son torse.
— Tu as accepté d’aller boire un verre avec lui.
Le reproche est plus que perceptible, je réagis au quart de tour.
— Oh, arrête, ce n’est pas Hannibal Lecter, non plus !
— Non, juste un sale type.
— Un sale type ne présente pas d’excuses, jamais.
— Manipulation.
Mon soupir est sans équivoque.
— Je te trouve un peu dur avec lui.
Il se redresse, décroise les bras et les pose sur la table.
— Je ne crois pas un seul instant que les gens puissent changer en prenant un virage à 180 degrés.
— Je ne crois pas que c’est ce qu’il a fait, Livio, mais il s’est assagi, comme tout le monde le fait.
Il plisse les yeux comme pour me faire passer un message direct.
— Il ne pense qu’à lui et en toute circonstance, mais je ne vais pas essayer de te convaincre, t’as l’air d’avoir ton avis. J’espère juste que tu ne vas pas en faire les frais.
— Dans ce cas, tu me rappelleras que tu m’avais prévenue, je conclus avec un clin d’œil.
— Je n’y manquerai pas.
— Et toi, tu vois quelqu’un ?
D’abord, il a l’air surpris par la question, puis son regard se fait soudain extrêmement séducteur. J’ai un peu peur de la réponse.
— Oui, toi.
Je bats des cils, le bruit de la rue s’efface, comme si tout retenait son souffle. Et lui qui me regarde sans ciller, droit dans les yeux…
— Enfin, logiquement, puisque tu es juste en face de moi, ajoute-t-il, l’air de rien.
— Euh… je suppose que oui.
— Sinon, la réponse à ta question est non. Personne.
— D’accord…
C’est tout ce que je trouve à dire.
Quand vient l’addition et qu’il veut payer, je proteste.
— Tu m’as déjà sauvée d’une panne, c’est pour moi !
— Très bien. Mais la prochaine, ce sera moi.
Et mon cœur se met à battre plus fort juste parce qu’il vient de dire qu’il y aurait une prochaine fois. À quel moment les choses ont dévié, entre lui et moi, exactement ? J’ai du mal à comprendre ce qui m’arrive. Vraiment. C’est toujours mon meilleur ami, non ? Et on ne ressent pas de choses aussi ambiguës pour son meilleur ami. Jamais.
Je paie et, en sortant, il me tient la porte, alors que je m’apprête à le faire moi-même. Nos doigts se frôlent – un rien, mais assez pour me faire vaciller une nouvelle fois.
Je déraille complet, et dans ma tête s’affiche cette phrase comme sur un néon clignotant :
Attention, terrain glissant.
* * *
📖 Le Récit de Phébée
