Jour 15 - Un jour, une lettre : Fall in love
By Sophie Jomain
Il est 8 heures. Je suis déjà habillée et prête à rejoindre ma famille lorsque je lis cette lettre. Et alors que mon cœur bat déjà d’angoisse à l’idée de découvrir ma tante Potiron dans un état que je sais irréversible, les mots de mon inconnu me font l’effet d’un baume.
Demain matin, je lui répondrai.
Depuis la fenêtre du salon, je regarde par la fenêtre, le banc sous le grand chêne jauni, là où je lui laisserai ma lettre. Pourvu qu’il ne pleuve pas.
— Ça va aller ? me demande Pippa qui s’est levée exprès avant que Livio ne vienne me chercher à 8 h 30. Tu as mangé quelque chose ?
— Je n’ai pas très faim.
— Mauvaise réponse. Tu vas passer une journée éprouvante, alors si tu veux tenir le coup, il faut manger.
Elle regarde l’heure sur son téléphone et sourit.
— J’ai quinze minutes pour te faire un English breakfast digne de ce nom, et toi, quinze pour le manger.
— Non, ça va, je t’assure.
— Tu ne peux pas aller voir ta tante en hypoglycémie. Assieds-toi.
Je pince les lèvres, mais j’obéis. Pippa a raison, j’ai peur de cette journée, et c’est la peur qui me plombe l’estomac. Mais je dois manger quelque chose.
Elle revient de la cuisine avec une assiette de folie. Deux œufs au plat, deux tranches de bacon qui crépitent encore, des haricots blancs en sauce tomate, des champignons bruns passés au beurre et une montagne de toasts triangulaires.
— Full English breakfast, baby.
— Je vais mourir…
— Tu meurs d’angoisse ou tu meurs de gras, il faut choisir tes batailles.
Elle s’assoit avec son assiette, et mange comme si rien ne pouvait lui arriver de grave tant qu’il y a du bacon dans cet univers. Je lâche un soupir et pique le bout de ma fourchette dans le blanc d’œuf.
— Hé, dit-elle doucement. Je sais que tu flippes, mais ça va aller… Et c’est vraiment chouette que Livio t’emmène. Il est en or massif, ce gars.
Malgré moi, je sens ma bouche se détendre.
— Oui… Il est adorable.
Et je le pense.
Quand je relève les yeux, Pippa me fixe, avec ses sourcils levés qui disparaissent presque sous sa frange.
— Euh… c’était quoi, ça ?
— « Ça » quoi ?
— Ce « il est adorable ». On aurait dit que quelqu’un venait de t’annoncer que tu avais gagné un voyage à Bali.
— N’importe quoi. Je suis soulagée qu’il m’emmène, c’est tout.
Pippa penche la tête, sceptique.
— Hum… Je t’ai vue parler de chocolat, de bibliothèques, de Mr Darcy, et tu as toujours ce regard de fille en extase. Tu viens de faire exactement le même, là.
Je me prépare à protester, mais ma réponse se coince quelque part entre ma gorge et mon cerveau. Livio, les cheveux en bataille au réveil, les mains sur le volant quand on revient de la gare, sa voix qui me rassure, son jean ouvert qui laisse entrevoir son caleçon… Mon ventre fait un drôle de truc qui n’a rien à voir avec les haricots.
Alors, je plante ma fourchette dans un champignon comme s’il m’avait insultée.
— OK, peut-être…
Pippa pose ses couverts, puis ses coudes sur la table et croise les mains devant elle.
— Vas-y, explique. Tu craques pour ton best friend ? T’es pas la seule, c’est arrivé à plein de filles !
Peut-être, mais me concernant, je n’arrive pas à le formuler. Toutefois, j’ai conscience que ne pas l’admettre est comme pousser une porte qu’on essaie de garder fermée avec le pied. Ça ne sert à rien, et puis, de toute façon, mon silence parle de lui-même…
— Je le savais !
— Livio et moi, on est amis depuis mille ans, je plaide.
— YA romcom, expert level! clame Pippa.
— C’est pas drôle…
— Si, ça l’est ! Et avec ton mystérieux inconnu, it’s like Jane Austen meets Tinder. Ta vie, c’est une romance de Noël !
Je lève les yeux au ciel.
— De toute façon, pour le moment, ma priorité, c’est ma tante.
— Et les œufs dans ton assiette. Mange, m’ordonne-t-elle.
Ce que je fais, et au moment où je termine la dernière bouchée, deux coups sont donnés à la porte.
— Ton chevalier servant, murmure Pippa en souriant.
Mon cœur s’emballe. Je me lève si vite que ma chaise grince sur le parquet. Le mélange Livio, manque de sommeil et tante Potiron me fait trembler les jambes.
Pippa se lève également et se penche vers moi, un sourire carnassier au coin des lèvres.
— Et on reparlera de ce « il est adorable », souffle-t-elle.
Je ris.
— Compte là-dessus !
* * *
On arrive à l’entrée du village vers 10 heures. Je reconnais vaguement la petite boulangerie sur la place, le bar-tabac avec son store rouge délavé. J’y suis pourtant déjà venue quelques fois, mais j’ai l’impression que ça fait des années.
Le GPS indique encore trois minutes ; je tapote du doigt contre la portière et mon genou sautille sans que je puisse l’arrêter.
— Ça va aller, murmure Livio, reste zen.
Je hoche la tête, sans répondre. Mes mains sont moites. Je les essuie sur mon jean, puis les glisse sous mes cuisses pour qu’elles me laissent tranquille.
Au bout d’une route bordée de vieux tilleuls, la maison de retraite apparaît enfin. C’est une grosse bâtisse en pierre, ancienne, avec des murs épais couleur crème, marqués de traces de lichen. Autour, un petit parc s’étend, ceinturé par une clôture en bois. De grandes pelouses, quelques massifs de rosiers mal taillés, un banc en fer forgé près d’un cerisier nu. C’est très joli. Et dans mon souvenir, il y a même un petit enclos, qui abrite deux chèvres, des poules et quelques canards.
Livio gare la voiture sur le parking de gravier. Il coupe le moteur et le silence retombe d’un coup. Je n’arrive pas à faire un geste, alors il se tourne vers moi.
— On y va quand tu veux.
Je ravale ma salive et hoche la tête.
Quand on sort, l’air humide me frappe le visage.
Je lève les yeux vers les murs de pierre, puis nous montons les quelques marches qui mènent au hall d’entrée. Dès qu’on pousse la porte, l’odeur de médicaments et de désinfectant nous saute au nez. En fond, des voix, des rires et le bruit lointain d’une télévision dans la salle commune.
Je repère tout de suite mes parents ; assis près d’une machine à café coincée entre deux fauteuils, ils attendent leurs gobelets. Mon père déplie son mètre quatre-vingt-dix pour les récupérer. Toujours aussi droit, avec ses cheveux poivre et sel coupés court. Son pull de sport bleu marine moule ses épaules encore athlétiques et ses baskets sont impeccablement propres, comme s’il venait de les sortir de la boîte. J’ai toujours trouvé qu’il avait la classe.
Quand ma mère me voit, son visage s’éclaire aussitôt. Contrairement à mon père, elle est petite. Son visage est encadré de boucles souples châtain clair, les mêmes que les miennes, juste un peu plus courtes et plus sages.
— Ah, vous voilà ! lance-t-elle, déjà en train d’avancer vers nous.
Elle me serre de longues secondes dans ses bras, puis se tourne vers Livio.
— Merci d’avoir emmené Phébée jusqu’ici. Des nouvelles de ton père ?
— Il neige à Montréal, je crois qu’il s’éclate comme un gosse.
Mon père pose les gobelets de café sur une petite table basse et me serre à son tour dans ses bras, d’une étreinte ferme et rassurante.
— On vient de voir ma sœur, dit doucement ma mère. Elle est revenue de l’hôpital hier soir.
— Comment elle va ?
— Les examens ne révèlent aucun traumatisme, aucune chute, mais elle refuse toujours de s’alimenter, ce qui va finir par poser un problème.
— Elle vous a reconnus ? je demande d’une voix plus basse.
Ma mère a un petit sourire forcé.
— Non, mais on a l’habitude. Tu es prête à aller la voir ? Elle te réclame beaucoup.
Je jette un œil à Livio et hoche la tête.
— On va rester ici entre hommes, dit mon père.
Ma mère m’entraîne dans le couloir dont les murs sont décorés de photos en noir et blanc du village, de tableaux et de vieilles cartes postales encadrées. Puis on s’arrête devant une épaisse porte en bois sur laquelle est accroché un petit panneau.
* * *
Je fixe la poignée, le cœur cognant contre mes côtes, la tourne, et entre.
La chambre de tante Potiron sent la cire et la cannelle, et de lourds meubles de bois sombre occupent l’espace. Ils viennent tous de chez elle, elle a même rapporté sa petite coiffeuse à miroir ovale piqué de quelques taches. Dessus, un peigne d’écaille et un flacon de parfum presque vide.
Ma tante est assise dans un grand fauteuil en velours, devant la fenêtre qui donne sur le parc, enroulée dans un boutis à fleurs que j’ai toujours vu chez elle. Quand elle nous entend, elle se retourne.
Depuis longtemps, ses cheveux roux ont laissé place à de longues mèches blanches, et son visage rond s’est émacié, mais elle est toujours aussi belle avec ses grands yeux bleus et ses grands cils épais.
— Ah, te voilà ! me dit-elle comme si on venait de se quitter la veille. Ça fait un moment que je t’attends, je commençais à avoir faim !
Je regarde ma mère, un peu étonnée.
— Tu m’attendais pour manger ?
— Évidemment, mais tu aurais dû me prévenir que tu allais arriver aussi tard, l’heure du dîner est passée depuis longtemps.
Je lui souris et vais l’embrasser en la serrant contre moi. Elle sent si bon.
— Ce n’est pas grave, tante Potiron, on nous a réservé un plateau, il faut juste le réchauffer. Tu veux aller manger dans la salle commune ?
— Avec tous ces vieux qui radotent ? Sûrement pas, aboie-t-elle.
Et j’en éclaterais de rire.
— Madame, dit-elle à ma mère sans la reconnaître, allez nous chercher nos repas, on va manger ici avec ma nièce préférée !
Ce n’est pas difficile, elle n’en a qu’une. Je souris et lui caresse la joue.
Ma mère, blessée malgré elle que sa grande sœur ne la reconnaisse pas, montre son soulagement de la voir affamée et se dépêche de sortir de la pièce.
Ma tante me regarde d’un air sévère.
— Tu aurais pu m’écrire, cette semaine, j’ai attendu.
— Mais je l’ai fait, je t’ai même raconté que je recevais des lettres d’un inconnu chaque matin.
— Ah oui ! L’aide-soignante a bien ri. Ce n’est pas un détraqué, au moins ?
Je souris.
— Non, tante Potiron, je n’en ai pas l’impression.
— Il te plaît ?
— Je ne l’ai jamais vu.
— Ce n’était pas ma question !
Je pousse un long soupir et préfère botter en touche.
— Il est très bien.
— Ah, vous revoilà, madame, merci de votre gentillesse, dit-elle à ma mère quand elle revient.
L’aide-soignante nous apporte un plateau quelques minutes plus tard. Ma tante mange tout son repas et demande même à reprendre une part de tarte aux pommes normande, puis, quand elle a terminé, elle se met debout d’un air décidé.
— J’aimerais sortir marcher, mademoiselle, me dit-elle en oubliant qui je suis.
Je regarde ma mère qui hoche la tête.
— D’accord, tante Potiron, mets ton manteau et tes chaussures, nous allons faire le tour du parc.
Lorsque nous sortons à l’extérieur, mon père et Livio sont en train de discuter devant la voiture de mes parents. Alors, on part se promener, le bras de ma tante sous le mien, Livio à côté de moi et mes parents derrière nous.
On marche pendant quelques minutes, puis ma tante demande à s’arrêter sur un banc. Mes parents, eux, continuent jusqu’à la mini ferme, quelques mètres plus loin.
— Tu as choisi quelqu’un de bien, me dit subitement ma tante, et il est très beau garçon.
Quand on comprend qu’elle est en train de parler de Livio, je pique un fard, mais lui, ça le fait sourire.
— Merci, madame.
— Oh, vous n’y êtes pour rien, c’est à vos parents qu’il faut dire merci !
— Je n’y manquerai pas.
— Tu sais, ce n’est pas mon amoureux, c’est Livio, mon meilleur ami.
— C’est ce qu’on dit, et puis un jour, patatras ! Quant à toi, ma petite Phébée, tu as la grâce d’une reine, même si je trouve que tes cheveux mériteraient d’être disciplinés.
Je passe une main dans mes boucles pour les aplatir ; je n’ai pas pris le temps de les coiffer ni de les attacher, j’avoue qu’elles partent dans tous les sens.
— Cadeau de maman, je ronchonne.
— Oh, comment va-t-elle ? Donne-moi de ses nouvelles.
— Elle est ici, tante Potiron, je lui fais signe de venir.
D’un grand geste de la main, j’appelle mes parents qui s’empressent de nous rejoindre. Ma mère a le visage qui s’illumine quand sa sœur la reconnaît enfin. Ce sera de courte durée, mais c’est suffisant pour redonner le sourire à tout le monde.
Nous passons encore un long moment avec ma tante avant de quitter la maison de retraite, l’estomac dans les talons. Nous nous arrêtons dans un fast-food à Évreux, avalons un burger en vitesse, puis nous reprenons la route.
— Merci de m’avoir emmenée, je dis à Livio quand on arrive à la fondation.
Puis je fouille dans mon sac et en sors deux billets de vingt euros.
— Tiens, c’est pour l’essence.
Il repousse ma main, presque vexé.
— Garde ton argent, Fossette, ça m’a fait plaisir de t’accompagner.
— Qu’est-ce que je peux faire pour te remercier ?
Il me regarde avec une intensité qui réchaufferait n’importe quoi autour de nous.
— Rien. Continue juste de sourire.
Ce que je ferai, sans faute.
Alors, sans prévenir, il se penche vers moi et dépose un baiser sur ma joue.
Mon cœur rate un battement. Littéralement.
— Monte chez toi, je dois faire un saut à Rambouillet. On se voit demain.
— D’accord. Merci, et à demain.
Je m’apprête à ouvrir la portière, puis je me ravise et, sans réfléchir, je l’embrasse sur la joue, moi aussi. Un baiser furtif qui le fait un peu sursauter, puis il sourit.
Je sors de la voiture avant qu’il ne dise un mot, et pars en courant pour rentrer chez moi, une chanson de Britney Spears dans la tête dont je pervertis légèrement les paroles :
I think I did it again, I make me believe you’re more than just friend.
* * *
📖 Le Récit de Phébée
