Jour 16 - Un jour, une lettre : Fall in love
By Sophie Jomain
Parce que je suis complètement perdue, je fais lire ma lettre à Pippa.
— Est-ce que tu trouves que je joue sur deux tableaux ?
Assise en tailleur au bout de mon lit encore défait, elle me regarde, amusée.
J’imagine tout à fait de quoi j’ai l’air, d’une fille qui a l’impression que son cerveau s’est transformé en bouillie.
— Hier, tu avais l’air de dire que Livio et toi n’étiez qu’amis.
— C’est vrai, mais…
— Un truc se développe ? demande-t-elle sans pouvoir s’empêcher de sourire.
Je soupire en fermant très fort les yeux.
— Livio ne m’a rien montré de particulier.
— Et chez toi ?
Je lui jette mon coussin au visage.
— Oh, arrête avec tes questions, c’est gênant !
Elle éclate de rire.
— C’est toi qui as commencé ! Alors, pourquoi penses-tu jouer sur deux tableaux ?
— Pourquoi ? Je lis un inconnu tous les matins depuis presque quinze jours, je lui écris même, et ça me plaît. Et quand je vois Livio, je deviens bizarre. S’il s’assoit trop près de moi, s’il me regarde dans les yeux, s’il me frôle, je vire.
Elle soupire et sourit.
— So what? Tu n’as rien initié avec Livio, rien du tout, et d’après ce que je comprends, lui non plus. Tu ne lui as jamais dit ou fait sentir que tu voulais plus ?
Je lâche un petit rire nerveux.
— T’es pas bien ? Rien que d’y penser, j’ai mal au bide.
— OK. Et tu ne lui as jamais non plus fait croire quoi que ce soit au sujet de tes… euh, sentiments ?
— Bien sûr que non.
— Alors tu as ta réponse : tu ne joues pas sur deux tableaux. Fin de la torture mentale.
Je baisse les yeux vers le drap, titille un fil qui dépasse.
— Si seulement… Mon ventre se noue dès qu’il rit à côté de moi, je pense à lui au boulot, quand je me couche, quand je me lève, et en même temps, j’attends avec impatience les lettres d’un gars dont je ne connais même pas le visage. C’est n’importe quoi… je déraille complètement.
— Ce n’est pas n’importe quoi : tu essaies juste de comprendre ce que tu ressens, ce n’est pas un crime.
« Tu essaies juste de comprendre ce que tu ressens. »
Chez Pippa, ça sonne comme un truc rassurant. Chez moi, ça ressemble à un désordre permanent.
— Écoute, continue-t-elle quand elle voit ma grimace, ton inconnu reste un inconnu. Tu lui écris, tu le lis et c’est tout. Vous n’êtes pas ensemble, et à lui non plus, tu n’as rien promis. Easy.
— Hum…
— En plus, Livio est parfaitement au courant que tu échanges avec ce mec. Tu ne trahis personne tant que tu ne mens à personne.
— Je ne lui ai pas dit que je lui écrivais.
— Dans ce cas, dis-le-lui si ça apaise ta conscience, mais ce n’est pas utile, à mon avis. On n’est pas obligés de tout dire à ses amis. Sauf à moi ! ajoute-t-elle avec un clin d’œil.
— Ouais…
Je récupère la lettre que je viens d’écrire. Mes yeux accrochent le post-scriptum. Les mots me paraissent soudain énormes, presque ridicules.
— Il va se foutre de moi en la lisant, parce que si ça se trouve il n’a pas du tout envie de me voir en vrai. Ça pourrait complètement rompre le charme.
— S’il se moque, c’est que c’est un jackass, répond Pippa du tac au tac. Et si la possibilité de te voir en vrai casse le charme, alors c’est que ce charme n’était pas très solide. La seule vraie question que tu dois te poser, c’est est-ce que tu as envie de lui remettre cette lettre.
Je déglutis, les doigts serrés sur le bord de la feuille.
— Je ne sais plus où j’en suis, Pippa. Je m’énerve moi-même…
Elle claque la langue.
— Ben écoute, tu n’as pas des masses de solutions : soit tu lui déposes cette lettre et tu vois ce qu’il répond, soit tu ne la lui déposes pas et tu laisses les choses venir sans te prendre la tête. Et concernant Livio, demande-lui si tu lui plais.
Mes yeux se transforment en soucoupes.
— Jamais de la vie, t’es pas bien !
Elle éclate de rire.
— T’es bien une fille, à préférer ruminer dans ton coin ! Concernant ton inconnu, tu as le droit de savoir à quoi tu joues. Avec lui et avec toi-même… ET avec Livio. Dans une rom com, on appelle ça un triangle amoureux, baby. Tu devrais en lire plus souvent.
Je laisse échapper un rire nerveux.
— J’ai l’impression que mon cerveau fait des nœuds marins.
Pippa se lève du lit.
— C’est normal, tu es dans le jus. Ça s’éclaircira petit à petit. En attendant, tu avances comme tu peux. Et là, ce que tu peux faire, c’est déposer cette lettre pour avoir une réponse.
Pendant qu’elle sort de ma chambre, je hoche la tête, glisse la feuille dans l’enveloppe et la cachète avec soin, comme si j’y enfermais toutes mes questions. Puis je la coince dans la poche intérieure de mon manteau avant de l’enfiler.
— J’y vais, je lance avant d’être à la bourre.
— À toute ! crie Pippa depuis sa chambre.
Dehors, l’automne dispense une lumière douce sur le parc, le soleil semble se lever au ralenti, laissant derrière lui un ciel encore marbré de rouge. Ça sent la terre humide, et l’air frais me pique les joues. Je traverse le parking et marche jusque sous le grand chêne. Les feuilles mortes craquent sous mes pas, d’autres restent collées au sol, sombres et luisantes. Il n’y a presque plus de glands par terre, preuve que les écureuils n’ont pas perdu de temps.
Je m’approche du banc ; le bois est usé et strié, et les lattes, couvertes de rosée. Machinalement, je passe l’avant-bras sur l’assise pour la sécher un peu, puis je ramasse un caillou afin de le poser sur l’enveloppe pour la maintenir. Je ne voudrais pas qu’elle s’envole.
Je recule d’un pas, la regarde et repars aussitôt.
Pourvu que personne d’autre que lui ne la lise !
Le vent s’engouffre dans mon écharpe, me vole un frisson.
Advienne que pourra.
Je pousse la porte de la bibliothèque pile à 8 heures. L’odeur de café flotte déjà dans l’air. Pas un doctorant dans la grande salle, mais Edwige et Antoine sont déjà là, gobelets et mini viennoiseries sur le bureau.
— Hello, tout le monde !
— Bonjour ! répondent-ils en chœur.
Je fouille dans mon sac, en ressors un billet de cinq euros et le mets dans la tirelire du tronc commun, pour le café, les biscuits et jus de fruits qu’on partage.
— Tu as passé un bon week-end ? me demande Antoine.
— Mouvementé. Expo et visite à ma famille, mais je suis prête pour une nouvelle semaine.
— Tant mieux, s’amuse Edwige en jetant un œil à l’horloge, M. Parker t’attend dans son bureau. Il a une mission pour toi.
— Maintenant ?
— Le plus vite possible. Il avait l’air très enthousiaste.
Je lui souris, me sers un café que je bois en vitesse, et prends un mini croissant en sortant du bureau. Je le mange en montant les marches jusqu’au premier étage. Emma, l’assistante, m’accueille avec un grand sourire.
— Bonjour, Phébée, M. Parker vous attend, vous pouvez y aller.
Je hoche la tête et donne deux coups à la porte.
— Entrez !
Les gonds grincent quand j’ouvre le battant. Mon boss est derrière son bureau, il lève le nez et lisse son pull avant de se mettre debout pour me tendre la main.
— Bonjour, Phébée. Merci d’être montée si vite, prenez place, je vous en prie.
La pièce baigne dans la lumière pâle du matin. Les fenêtres donnent pile sur le banc où j’ai laissé ma lettre ; je passe devant et m’efforce de regarder droit devant moi pour ne pas me laisser distraire.
— Bonjour, monsieur Parker.
Je m’assois, croise les jambes et pose les mains sur mes cuisses.
— Bien. Je ne vais pas vous retenir trop longtemps, mais je voulais vous parler d’un projet important pour la fondation. Comme chaque année, en janvier, nous organisons une journée portes ouvertes pour les nouveaux doctorants en histoire. C’est l’occasion de mettre en valeur les bâtiments, les logements, le centre de documentation et nos collections, en d’autres mots, l’incroyable bibliothèque qui est le joyau de la fondation.
Je hoche la tête sans rien dire et attends la suite.
— Les photos que nous présentons dans nos brochures commencent à dater un peu, aussi, nous avons décidé de faire venir un photographe la semaine prochaine. C’est un professionnel renommé dans le milieu universitaire, il est réputé pour savoir mettre les décors en valeur. L’idée est qu’il réalise une série de clichés de la bibliothèque et de nos espaces. Un portfolio qui servira pour le site, les brochures et la communication de l’événement.
— C’est une très bonne idée. Vous auriez besoin que je vous aide pour la logistique ?
— Plus que ça. J’aimerais que vous en soyez la coordinatrice. Ce serait excellent pour votre rapport de stage et extrêmement formateur. Vous montrez un sens de l’organisation et une sensibilité à la beauté du lieu qui nous semblent précieux.
« Coordonnatrice ». Le mot résonne comme si j’avais gagné un niveau dans un jeu dont j’ignorais encore les règles.
— Merci, monsieur, je suis vraiment honorée que vous me fassiez confiance.
— Concrètement, reprend-il, il s’agira d’organiser la venue du photographe : son hébergement ici, à la fondation, pendant deux jours, la liste des lieux à photographier. Il faudra aussi prévoir des mises en scène avec les doctorants, les solliciter et constituer un petit groupe représentatif. Vous voyez l’idée ?
— Tout à fait. Quand arrive le photographe exactement ?
— Mardi de la semaine prochaine. D’ici là, pourriez-vous me proposer une feuille de route ?
— Oui, bien sûr. Auriez-vous des exemples de travaux de ce photographe qui me montreraient son univers, son style ? Ce serait plus simple pour m’immerger.
— Excellente idée ! Il me semble qu’Emma a ça sous la main, ne bougez pas, je reviens.
La porte se referme derrière lui dans un claquement et, d’un coup, le silence retombe. Je tapote les doigts sur mes genoux et regarde en direction de la fenêtre.
Est-ce qu’il l’a trouvée ? Est-ce qu’il l’a déjà lue ? Est-ce qu’il est encore là ?
Je reste assise trois secondes, pas plus. Mon corps bouge avant même que mon cerveau ait fini d’en formuler la suggestion. Je me lève d’un bond et vais me planter devant la fenêtre.
Le parc s’étire en contrebas, il protège le grand chêne et le banc comme des fondations. Un garçon y est assis, dos à la façade.
Je reste figée.
Il porte un hoodie bleu clair, avec un logo noir dans le dos. Capuche relevée sur sa tête, épaules un peu voûtées, un coude posé sur le dossier du banc, il est en train de lire ma lettre.
C’est lui.
Mon cerveau essaie de l’analyser, de voir si sa silhouette me rappelle quelqu’un, mais c’est tellement difficile à dire comme ça. Il est mince, il a l’air grand, comme des dizaines de garçons ici. En l’état, ça pourrait même être Matias, Livio ou l’étudiant allemand dont j’ai oublié le nom. N’importe qui, en fait.
Tout ce que je sais, c’est qu’il est à quelques mètres de moi, et que mon sang pulse si fort que j’ai l’impression de l’entendre dans mes oreilles.
Je m’appuie davantage contre la vitre, comme si je pouvais traverser le verre par la seule force de ma volonté. Je n’aurais qu’un étage à descendre.
Un seul.
Quelques marches, un couloir, une porte, la cour. Et je serais là, devant lui. Je pourrais marcher jusqu’au banc, m’y asseoir, lui demander comment il va, ou ne rien dire du tout et attendre qu’il parle le premier, qu’il me regarde et me révèle son visage.
Descends. Descends maintenant. Qu’est-ce que tu risques ?
Et toi, tourne-toi. Tourne-toi, regarde-moi !
Je serre les dents. Chaque muscle de mon corps me pousse vers la porte, j’en ai la plante des pieds qui fourmille.
Je fais un pas en arrière, au moment où William Parker entre dans la pièce.
— Voilà, dit-il, tout content. Il a réalisé une série de photos pour une université écossaise. Vous allez voir, c’est très inspirant.
Je me force à respirer normalement, m’arrache à la fenêtre et reviens me placer devant son bureau pour prendre le magazine qu’il me tend.
— Merci.
Je baisse les yeux sur la double page. Une bibliothèque, des étagères, des silhouettes floues entre les rayonnages, des jeux de lumière sur le dos des livres.
— Vous voyez ? commente M. Parker. Il travaille beaucoup sur les contrastes, la profondeur. Il faudra penser à dégager les tables, à éviter les câbles qui traînent, et surtout, à préserver l’atmosphère du lieu.
Je fais défiler les pages, hoche la tête mécaniquement.
— Oui, bien sûr.
Je n’arrive plus du tout à me concentrer.
Est-ce qu’il est toujours là ? Est-ce qu’il lit encore ? Est-ce qu’il s’est levé ? Est-ce qu’il regarde autour de lui pour voir si je l’observe ?
— Très bien, conclut finalement M. Parker. Je vous enverrai les coordonnées du photographe dans la journée afin que vous vous mettiez en relation avec lui. Vous me ferez une première proposition d’organisation par mail ?
— Sans faute.
Ma voix est un peu rauque. Je toussote pour la replacer à un niveau socialement acceptable.
— Parfait. Je ne vous retiens pas plus longtemps, alors. Merci, mademoiselle Chevalier.
Je referme le magazine, puis me lève.
— Merci à vous, monsieur, pour cette opportunité. Je ferai de mon mieux.
Je me dirige vers la porte, mais au dernier moment, je tourne la tête vers la fenêtre.
Juste un coup d’œil. Une seconde.
Il est parti.
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📖 Le Récit de Phébée
