Jour 18 - Un jour, une lettre : Fall in love
By Sophie Jomain
Quand je sors de ma chambre pour me faire un café avant de partir bosser, je suis toute surprise de trouver Pippa avachie sur le canapé, en pyjama, les yeux aussi rouges que si elle avait versé des torrents de larmes.
— Hé…
— Archie ne viendra pas pour Noël, dit-elle la voix brisée.
Je m’approche pour la consoler. Pippa y tenait vraiment.
— Tu pourrais le rejoindre, on en avait parlé.
— Il ne reviendra pas, Phébée, et je n’irai pas. Il m’a plaquée.
— Quoi ?
— Sa thèse n’est pas la seule chose qui le retient. Il a rencontré quelqu’un. A fucking American who works with him. Ils ont des tas de choses en commun. Fuck him, fuck his doctorate, fuck love and everything I thought about! I’m so stupid…*1
Je viens m’asseoir à côté d’elle.
— Je suis désolée…
— Four years… What a waste! Tu veux que je te dise ? Ne tombe jamais amoureuse de ton meilleur ami : quand il te plaque, tu es doublement perdante.
Je pince les lèvres. Je vois tout à fait ce qu’elle veut dire, et c’est sans doute la raison pour laquelle je suis si perturbée de ressentir de l’attirance pour Livio. Ce genre de relation est dangereuse, on a plus à perdre qu’à gagner.
— J’aurais dû le sentir, reprend-elle, il n’était pas comme d’habitude, ces derniers temps, un peu distant, jamais vraiment disponible.
— Tu l’as eu au téléphone ?
Elle lâche un rire cynique.
— Même pas, il m’a plaquée par message, pendant que je dormais. Quel courage !
— Tu lui as répondu ?
— Non. Enfin, si, j’ai juste dit all right. Il doit très bien savoir ce que je ressens, pas la peine de me donner en spectacle, il ne le mérite pas.
Je regarde l’heure ; je suis supposée aller bosser dans quarante minutes, sauf que je n’ai pas du tout envie de laisser Pippa comme ça.
— Tu veux que je reste avec toi, aujourd’hui ?
Elle renifle et se passe une main dans les cheveux.
— Non, j’ai juste besoin de chialer toute la journée, de le détester à mort et de supprimer toutes nos photos de mon téléphone.
— Ne fais pas ça sur un coup de tête. Laisse éclater ta colère, tu réfléchiras ensuite à ce qu’il faut faire pour aller mieux. Et je suis là pour toi, Pippa.
— I know…
Elle se redresse dignement et s’attache les cheveux.
— Je peux prendre la salle de bains ?
— Oui, bien sûr.
— Après ma douche, je laisse un message aux Archives nationales ; je devais y aller aujourd’hui, j’annule. Et je vais aller acheter de la glace.
— Bridget Jones’ syndrom? j’essaie de la faire sourire.
— Cent pour cent.
— Tu sais quoi ? Prends ta douche, remets-toi en pyjama et je reviens avec de la glace.
Elle grogne et se met debout pour récupérer ses clés de voiture dans son sac.
— Macadamia nut brittle and cookie dough, please. And a bottle of wine.*2
— C’est comme si c’était fait.
J’enfile mon manteau, fais l’impasse sur le café et, capuche sur la tête, je descends jusqu’à la bibliothèque sous une pluie torrentielle. Edwige est déjà là, comme toujours.
— Tu es bien matinale, me fait-elle remarquer.
— Juste pour te prévenir que je vais avoir un peu de retard, je dois faire une course urgente à Rambouillet.
— OK, pas de souci, dit-elle sans plus de commentaire.
Avant de partir, je prends soin de discrètement glisser mon enveloppe dans le livre des céramiques de la Grande-Grèce. Je ressors aussitôt, en courant jusqu’à la voiture de Pippa. Volant à droite, vitesses à gauche, il faut vraiment qu’elle me fasse confiance !
À mon grand étonnement, je démarre et sors du parking sans trop de problèmes. Je roule jusqu’à Rambouillet et trace en direction du Monoprix, le seul magasin ouvert à 8 heures du matin.
J’y trouve tout ce dont Pippa a besoin, même un peu plus : des guimauves en topping, des chips au vinaigre – celles qu’elle préfère – et un énorme pot de pâte à tartiner spéculoos. Avec ça, elle pourra se faire les dents, maudire mille fois Archie et lui renvoyer les emballages vides avec du poil à gratter à l’intérieur. Mais quand je rentre à l’appart, elle est encore sur le canapé, une tonne de mouchoirs en papier froissés autour d’elle.
Je pose le sac de courses sur la table et vais prendre Pippa dans mes bras. Elle lâche encore plus les vannes. Je me mets à sa place : elle est loin de chez elle, plaquée par texto comme une vieille chaussette, et n’a même pas sa famille près d’elle pour lui dire quelle fille géniale elle est.
Par-dessus son épaule, je regarde la porte d’entrée et soupire.
— Bouge pas, je reviens.
Elle me suit à peine des yeux.
Je prends mon téléphone, m’enferme dans la chambre et appelle la bibliothèque.
— Centre de documentation de la Fondation des Lumières, bonjour, répond Edwige, que puis-je faire pour vous ?
J’avale un peu ma salive, j’ai toujours détesté mentir.
— C’est Phébée. Je suis désolée mais je ne me sens pas très bien. Je suis passée à la pharmacie tout à l’heure, mais je suis trop barbouillée, je crois qu’il serait plus sage pour moi de ne pas venir travailler. Je rattraperai mes heures, sans faute, et je vais quand même essayer de bosser sur la venue du photographe, la semaine prochaine.
Il y a un silence, puis elle me répond de la façon la plus neutre possible :
— D’accord, je transmets à William Parker.
— Merci. S’il y a le moindre problème, appelle-moi, mon téléphone sera allumé.
— Très bien. Bon rétablissement.
Je grimace quand elle raccroche. Elle n’a pas cru un seul instant à mon histoire de mal de bide. Tant pis, je m’expliquerai si on me le demande, pour le moment, Pippa a besoin que je sois là pour elle.
Quand elle me voit ressortir de ma chambre sans mon manteau, elle fronce les sourcils en reniflant.
— Tu ne vas pas travailler ?
— Nope, je reste avec toi.
— Mais…
Je ramasse sa tasse vide et la glisse sous la machine à café.
— Journée entre filles, tu en as bien besoin.
Elle me sourit, malgré les larmes, et me rejoint pour me serrer contre elle.
— Merci…
* * *
La matinée ressemble à un K-drama. Pippa ne s’arrête pas de pleurer et de maudire la Terre entière. Vers midi, deux pots de glace et des litres de larmes plus tard, Pippa a l’air d’un lapin atteint de myxomatose, mais elle s’est calmée. Elle prend une douche, et quand elle revient, habillée et cheveux lavés, elle donne l’impression d’avoir décidé qu’elle avait suffisamment ruminé sur son sort et celui d’Archie.
— J’ai faim, décrète-t-elle.
Comme si de rien n’était, elle se met derrière les fourneaux, casse plusieurs œufs et nous prépare une omelette tellement cuite qu’à la première bouchée elle recrache tout dans son assiette avant d’être prise d’un fou rire nerveux. Puis elle se lève d’un coup.
— Bon, on sort, tranche-t-elle. J’ai besoin de manger. Et toi aussi.
Je cligne des yeux.
— Mais… j’ai dit à Edwige que j’étais malade.
— Si je reste ici, je vais finir par appeler Archie. Et ce serait une très, très mauvaise idée.
Je hoche la tête, je me la jouerai discrète en sortant.
On attrape nos affaires en vitesse, puis on se faufile dans les couloirs comme deux adolescentes en fugue.
On traverse le hall, la tête baissée, chacune planquée derrière son sac comme si ça pouvait nous rendre invisibles. Une fois la porte d’entrée ouverte, l’air frais et humide nous fouette le visage. La pluie ne s’est pas du tout calmée.
— Go! crie Pippa en traversant la cour à toute vitesse.
Je regarde autour de moi pour être sûre qu’il n’y ait personne, et m’élance à mon tour.
Je me mets à courir comme si ma vie en dépendait, la capuche à moitié sur la tête, m’éclaboussant dans les flaques, et manquant glisser sur les feuilles mortes qui jonchent le sol.
J’ai l’impression que tout le monde me regarde et que le directeur lui-même va surgir de derrière un buisson. Pippa est déjà dans sa voiture quand j’arrive sur le parking, complètement trempée. Je grimpe à côté d’elle, retire ma capuche et éclate de rire avec elle quand on voit nos tronches de rats mouillés.
— T’avais une tête ! dit-elle. On aurait dit que tu fuyais la police.
— J’ai cru que j’allais me faire choper. Et que j’allais devoir expliquer que ma gastro fulgurante venait mystérieusement de guérir.
— Bah, tu aurais dit que c’est un miracle, rétorque-t-elle, que la Terre est plate et qu’on n’a jamais marché sur la Lune. Bon Dieu, j’ai tellement faim que je pourrais bouffer une vache à peine cuite sur un radiateur.
Elle démarre et, en quelques minutes, on file sur la route direction Rambouillet.
— Je connais un resto italien super, le Limonaia, si ça te dit. J’y suis allée la semaine dernière avec Livio.
Je sens ses yeux glisser vers moi.
— Ah oui ? fait-elle traîner.
— Quoi, « ah oui » ? C’est juste un resto. Avec des tables. Et des chaises.
— Tu m’en diras tant.
— Ha. Ha. Ha.
Le Limonaia est presque plein quand on arrive. On secoue nos manteaux mouillés avant d’entrer. À l’intérieur, la chaleur nous enveloppe immédiatement. Les murs sont peints dans des tons crème et jaune pâle, quelques cadres y sont accrochés, et les citronniers qui la dernière fois se trouvaient dehors occupent désormais les coins de la salle.
— Oh, God, ça sent bon ! clame Pippa quand on prend une table. Tomates mijotées, basilic, pâte à pizza chaude. Je peux mourir tranquille.
On commande vite : une quatre saisons pour Pippa, et des gnocchis au pesto pour moi. Et quand les assiettes arrivent, j’en reste bouche bée. On dirait que mon amie n’a pas mangé depuis trois jours. Elle découpe une part de pizza énorme, et la fourre dans sa bouche avec un enthousiasme qui me laisse sans voix. Pippa dévore, et plus elle parle d’Archie, plus elle mange.
— Il n’a même pas eu le courage de me dire les choses en face, reprend-elle entre deux bouchées. Et quand je me suis levée ce matin, il avait déjà changé sa photo de profil, celle où on est tous les deux. Qui fait ça ? Pauvre type.
Je pince les lèvres, faute de mieux.
— Et puis, sa façon de terminer son message par « C’est moi, tu n’y es pour rien, tu es super », évidemment que je n’y suis pour rien. Crétin !
— Je suis vraiment désolée. Tu vas rebondir.
— J’ai vraiment les boules, mais ce n’est pas une option, oui, je vais rebondir. Et toi ? me demande-t-elle soudain. Hier soir, à la séance de câlinothérapie, Livio et toi sembliez être, comment dire, très en osmose.
— Tu sais, Livio est gentil avec tout le monde. Il soutient, il écoute.
Pippa se met à rire.
— Je peux te garantir qu’à moi, il n’a jamais fait de papouilles ! Pourquoi ne provoquerais-tu pas la situation, histoire de savoir ce qu’il ressent ?
J’écarquille les yeux.
— Provoquer la situation ?
— Ben ouais. Tu as l’air paumée, alors organise un truc. Tu le vois en dehors de la fondation, tu crées un moment où ça peut basculer. Tu te rapproches, tu observes, et tu constates s’il te voit comme une amie ou plus.
— Rien que d’imaginer ça, j’ai mal au ventre.
— Même plus besoin de mentir à ton boss, ne me remercie pas.
— Je suis incapable de lui faire du rentre-dedans, Pippa. Vraiment.
— Personne ne te demande de lui sauter dessus. Juste… je ne sais pas, il y a plusieurs options. Option un : tu vas le voir chez lui, un soir, tu te pointes un peu plus… glam que d’habitude.
— Euh…
— Tu mets un jean qui te va bien, un top un peu décolleté, tu te coiffes, tu te maquilles un peu.
— C’est pas moi, ça !
— On s’en fout, c’est pour la bonne cause, juste pour voir comment il réagit. Option deux, enchaîne-t-elle, vous regardez un film. À un moment, tu te laisses aller contre son torse, ni vu ni connu.
Je me cache à moitié derrière mon verre, gênée rien que d’imaginer la scène.
— Pippa…
— Ou bien, troisième option : tu l’invites à dîner. Juste vous deux, par exemple, pour le remercier de t’avoir emmenée voir ta tante. Un endroit cosy, avec bougies, fleurs sur la table, jolie robe… Et à la fin de la soirée, tu vois s’il cherche un prétexte pour faire durer, ou s’il file comme s’il avait un couvre-feu.
— Je vais mourir…
— De plaisir, qui sait ? conclut-elle avec un clin d’œil.
Je remue ma fourchette dans ma sauce, sans la regarder. D’autres idées commencent à germer dans mon esprit malgré moi : lui proposer qu’on se retrouve pour une balade, glisser ma main dans la sienne, le prendre dans mes bras un peu plus longtemps que d’habitude quand il me serre contre lui par amitié. Chaque image me donne le vertige.
— On verra.
— Je me demande : s’il devait se passer quelque chose avec Livio… tu ferais quoi avec ton inconnu ? Tu continuerais à échanger avec lui ?
Je regarde la table. La question me percute plus fort que prévu. J’ai du mal à imaginer qu’il se passe quoi que ce soit avec Livio. C’est déjà improbable en soi, alors y ajouter l’inconnu…
— Sincèrement, je n’en sais rien.
Elle me regarde longuement, puis sourit avec douceur.
— On en reparlera quand t’auras tenté une de mes options.
— Si j’en tente une…
Quand on ressort du restaurant, la pluie a cessé, mais le ciel reste bas et gris.
Dans la voiture, Pippa allume le contact, pose les mains sur le volant et ferme les yeux. L’émotion revient. Elle se retient de pleurer.
— Merci, souffle-t-elle, j’avais besoin de sortir. Tu es une amie en or.
— Toi aussi. Même si tu me pousses à la délinquance professionnelle.
On rit, puis on reprend la route pour la fondation.
Reste juste à croiser les doigts pour qu’on ne me voie pas.
* * *
📖 Le Récit de Phébée
