Jour 19 - Un jour, une lettre : Fall in love
By Sophie Jomain
Je glisse la lettre dans son enveloppe, un sourire idiot planté sur les lèvres.
Sept heures quarante, je sors de ma chambre, attrape un mug et vais faire couler un café pour Pippa avant d’aller frapper à sa porte.
— Entre, me lance-t-elle d’une voix pâteuse.
Je la trouve assise à son bureau, yeux rougis, un air de naufragée sur le visage.
Je pose le mug devant elle, et lui mets une main sur l’épaule.
— Ça va ?
— J’ai pas dormi. J’ai passé la nuit à regarder mon téléphone pour voir si Archie m’avait écrit… J’ai failli lui envoyer un message cinquante fois.
— Surtout pas, je murmure. Laisse-le mariner, franchement. Il mérite que tu l’ignores.
Pippa se mord la lèvre et soupire.
— Ça fait mal… Mais tu as raison, je vais pas m’abaisser à lui courir après. Merci pour le café, t’es un ange.
Elle boit une longue gorgée et me sourit.
— Tu as reçu une lettre, ce matin ?
— Oui, et le suspense dure encore. La suite demain !
— Il va te faire sauter à l’élastique, tu vas voir.
J’éclate de rire.
— Je préférerais cent fois un bain de glace !
On échange un regard complice. Je me lève et attrape mon manteau.
— Je file. Appelle-moi si tu as besoin de parler ou quoi que ce soit, d’accord ?
Elle me fait un cœur avec les doigts, alors je referme doucement la porte et quitte l’appartement avant d’être en retard.
J’entre dans la bibliothèque à 8 heures pile. Edwige est à son poste, penchée sur son écran, ses grandes lunettes rondes lui mangeant le visage.
— Bonjour ! je lance en déposant mon sac sur le bureau.
Elle relève à peine la tête.
— Ça va mieux ?
Je force un sourire, j’ai l’impression que mon mensonge se voit comme le nez au milieu de la figure.
— Oui, merci. Une bonne nuit et c’est reparti.
Cette fois, elle me regarde vraiment.
— C’est l’essentiel. Emma t’attend dans son bureau.
— Pour la mission photographe ?
— Non. Elle n’a rien précisé.
Mon cœur fait une embardée. Je dois être toute blanche.
— D’accord, j’y vais.
Je traverse la salle en essayant d’avoir l’air normale, mais mes jambes sont en coton. Je me convaincs que c’est purement administratif sans réussir à juguler le stress qui gonfle au fur et à mesure que je monte les marches. Arrivée dans le bureau impeccablement rangé d’Emma, elle lève la tête et sourit poliment.
— Bonjour, vous vouliez me voir ?
— Bonjour, Phébée, dit-elle d’un ton bien moins enjoué que d’habitude. M. Parker vous attend dans son bureau.
Et voilà. Je suis dans la merde, c’est certain.
Je hoche la tête en tâchant de garder bonne figure. Ma main est moite quand je frappe à la porte.
— Entrez !
Tel quelqu’un qui a quelque chose à se reprocher, j’obtempère.
— Bonjour, monsieur Parker.
— Bonjour, mademoiselle Chevalier, asseyez-vous, je vous en prie.
J’obéis, les mains coincées entre mes cuisses pour ne pas montrer ma nervosité.
Son regard me transperce.
— Je ne vais pas passer par quatre chemins. Vous vous êtes fait porter pâle hier. Or, je vous ai personnellement vue sortir d’un restaurant à Rambouillet pendant l’heure du déjeuner.
Le sang quitte mon visage.
— Votre stage ici implique une obligation claire et contractuelle : être présente chaque jour, aux horaires impartis. Jusqu’ici, j’ai été très satisfait de votre travail, mais je ne tolérerai aucun comportement de ce genre. S’il vous était arrivé quoi que ce soit, la responsabilité de la fondation aurait été engagée.
— Je… je suis désolée, monsieur Parker. C’était…
Il lève la main pour me faire taire.
— Je ne veux même pas connaître votre raison, coupe-t-il froidement, mais à la prochaine incartade, vous serez renvoyée. Suis-je bien clair ?
— Oui. Parfaitement, monsieur. Je rattraperai cette journée, bien sûr.
Il secoue légèrement la tête.
— Vous avez déjà un grand nombre d’heures supplémentaires à récupérer. Je les défalquerai du temps que vous avez pris hier. Mais j’espère que vous ne me décevrez pas une seconde fois.
Je hoche la tête, minuscule dans mon fauteuil. Il regarde la feuille devant lui.
— Donc, j’en ai profité pour faire un décompte de vos heures, et je vous mets en off lundi prochain, histoire que nous soyons tous parfaitement en règle.
Je hoche la tête, je n’ose plus dire un mot.
— Où en êtes-vous dans la mission que je vous ai confiée ? J’attends toujours vos propositions pour la venue du photographe mardi.
— J’ai travaillé dessus. Je peux vous les remettre avant midi sur votre bureau.
— Parfait, je les attends.
— Monsieur, je suis vraiment désolée pour hier. Ça ne se reproduira plus.
Il me regarde enfin droit dans les yeux.
— Vous n’avez pas le choix, mademoiselle Chevalier. Vous pouvez disposer.
Je sors et referme la porte derrière moi, le front un peu transpirant.
J’ai vraiment eu chaud aux fesses.
* * *
Vers midi, je dépose le dossier sur le bureau de mon boss, à peine remise de mes émotions, et pas près de recommencer. Il le consulte, me dit qu’il est satisfait et me laisse partir.
Dans le hall, juste avant de retourner dans la bibliothèque, je vois Matias arriver vers moi, un grand sourire aux lèvres.
— Hé, Phébée la déesse grecque ! Je t’invite à déjeuner ?
— Salut, Matias, désolée, mais je n’ai qu’une heure.
— C’est amplement suffisant ! Self ou pizza ?
Son sourire est si communicatif que, bêtement, je dis oui. Parce que toute la matinée j’ai stressé comme une malade et que j’ai juste envie de relâcher la pression.
— Pizza !
— Alors, ce sera chez moi !
Je bloque. Aller chez lui ?
— Je ne mange personne, juré. Allez, viens, en tout bien tout honneur.
Je lui souris.
— Inutile de préciser, ça va de soi. C’est d’accord !
Matias est au deuxième étage de la résidence et son appartement est presque identique au nôtre. Il m’invite à m’asseoir à la table.
— Tu vis seul ici ?
— J’ai cette chance !
Il ouvre son réfrigérateur, allume le petit four électrique et vient s’installer avec moi.
— J’ai cru qu’on n’allait jamais réussir à se voir seuls, dit-il d’une voix de velours qui m’incite à mettre tout de suite les choses au clair.
— Écoute, Matias, je te trouve vraiment sympa, mais…
— Tu te méfies de moi, m’interrompt-il.
J’accuse un mouvement de recul.
— Pas du tout, pourquoi tu dis ça ?
— J’imagine que Livio t’a parlé de notre histoire commune.
— Oui. C’est mon meilleur ami. Mais je n’ai eu que son point de vue, et ça ne me suffit pas pour que j’affirme devoir me méfier de toi.
— Tu veux avoir le mien ?
— Tu n’es pas obligé.
Ses yeux, d’un vert profond, se mettent presque à briller.
— Il t’a certainement dit la vérité. J’étais jeune, con, pas très concerné par les autres. Cette fille me plaisait, je lui plaisais, je ne voulais pas d’une relation sérieuse, elle oui, je lui ai brisé le cœur. Fin de l’histoire.
Clair, net, précis.
— Tu connaissais bien Livio ?
— Suffisamment pour savoir qu’il était amoureux d’elle. Mais pas suffisamment pour éviter d’avoir une histoire avec Matilda.
Sa franchise me surprend vraiment.
— Je suis un électron libre et j’aime les filles, ajoute-t-il en se levant pour mettre la pizza au four.
— Tu es toujours aussi franc ?
— J’aime pas perdre de temps. Et toi ?
— Moi quoi ?
Il affiche ce petit sourire en coin dont il use chaque fois qu’il est en mode séduction.
— Tu cherches quel genre de relation ?
— Je n’en cherche pas, je réponds du tac au tac.
Il a l’air surpris.
— Pas du tout ?
— Priorité à mes études.
— C’est louable, mais un peu strict, non ? Tu es vraiment contre le fait de te faire plaisir de temps en temps ?
Cette fois, je fronce les sourcils pour qu’il comprenne que moi aussi, je vais être très franche avec lui.
— Si je devais me faire plaisir de temps en temps, comme tu dis, ça ne serait pas avec quelqu’un qui est susceptible de me briser le cœur parce qu’il ne prend aucune relation au sérieux. Je ne mettrais pas en danger mon stage ni tout ce qui me permettrait de valider mon master. En d’autres termes – et ne le prends surtout pas mal –, je ne coucherai pas avec toi, Matias. Mais on peut rester potes et partager une Sodebo.
Cette fois, il éclate de rire.
— Mon charme dévastateur n’aura donc aucun effet sur toi. Dommage.
Je lui fais un clin d’œil.
— Mon petit doigt me dit que tu t’en remettras, je ne m’en fais pas !
— Si ça se trouve, c’est toi qui viens de me biser le cœur.
— J’en doute !
Il sourit, se passe une main dans les cheveux et me sert un verre d’eau.
— Tu comptes faire une thèse ?
D’abord surprise par sa question qui prend un virage en équerre, je lui réponds très sérieusement.
— Non, je pense m’arrêter après ma soutenance de mémoire et tenter les concours.
— Que tu as prévus quand ?
— En mai prochain.
Son visage s’illumine d’un coup.
— Super, je reviendrai à la charge à ce moment-là ! plaisante-t-il à moitié.
— Ha. Ha. Ha. L’entêtement n’est pas toujours une qualité, tu sais ?
— Mais l’opiniâtreté, si !
Il sourit.
— Vous vous connaissez depuis longtemps, avec Livio ?
— Depuis qu’on est gosses.
— Il t’aime beaucoup.
À mon tour de sourire.
— Je sais.
— Il a de la chance de t’avoir, miss Winnie.
— Et j’ai de la chance aussi.
— Vous finirez peut-être ensemble un jour, qui sait ? conclut-il avec un clin d’œil.
— Qui sait ? Et si tu me parlais de ta thèse ?
Terrain glissant évité, Matias est intarissable.
On parle de lui, surtout de lui, mais ça me va très bien comme ça.
Je me félicite d’avoir joué cartes sur table avec lui. Je pense que maintenant que toute ambiguïté est écartée, les choses vont être bien plus confortables comme ça.
Si je m’étais dit à un moment que Matias pourrait bien être l’inconnu qui m’écrit, je suis finalement bien contente d’avoir constaté que ce n’est pas le cas. Ça aurait créé une situation intenable avec Livio.
Vers 13 heures, je l’aide à débarrasser et récupère mon sac à main.
— Il faut que j’y aille, je ne peux pas me permettre d’être en retard.
— Ça roule, je t’accompagne, je dois faire une demande pour l’enfer.
Au moment où on sort de l’appartement, on tombe nez à nez avec Livio qui descend l’escalier. Il s’arrête net en nous voyant. L’expression dégoûtée de son visage me fait l’effet d’une douche froide. Puis, sans un mot, il bifurque et disparaît deux étages plus bas. Je reste tétanisée.
— Cette fois j’ai rien fait ! s’amuse Matias en levant les mains.
— Faut que j’y aille.
Je cours rejoindre Livio et le rattrape dans la cour. Il pleut, mais je l’arrête en le prenant par le bras.
— Hé… c’était juste un déjeuner.
— Tu fais ce que tu veux de ta vie, répond-il avec l’intention de continuer à marcher.
— Non, Livio, attends. C’était un déjeuner pendant lequel j’ai mis les choses au point avec lui et lui ai clairement dit qu’il ne m’intéressait pas.
Livio s’arrête et me regarde comme si j’avais dit un truc complètement con.
— Parce que tu crois que ça va suffire ? Tu es tellement naïve.
— Ne sois pas insultant, OK ? Je suis peut-être naïve, mais quand je dis non, c’est non. On ne fait pas ce qu’on veut de moi.
Il plisse les yeux avec la détermination de quelqu’un qui veut que je comprenne bien ce qu’il s’apprête à dire.
— Tu sais quoi ? Je t’ai assez prévenue et dit qu’il fallait l’éviter. Fais ce que tu veux, à présent, ce n’est plus mon problème.
Je n’ai pas le temps de répondre, il traverse la cour à grands pas pour rejoindre le parking, et me plante là, sous la pluie.
Fait chier.
* * *
📖 Le Récit de Phébée
