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Jour 20 - Un jour, une lettre : Fall in love

By Sophie Jomain

Pippa et moi, on a l’air fin avec de la colle plein nos doigts et des bouts de papier de soie accrochés aux cheveux. Mon inconnu nous a mâché le travail, c’est vrai, découpé des formes dans du carton et tordu le fil de fer qui servira de socle aux lampions, mais le montage et la fabrication de la mèche supposée brûler, c’était pour nous, et on y a passé l’après-midi. Le moins qu’on puisse dire, c’est que Pippa et moi ne sommes pas les meilleures apprenties bricoleuses de l’Univers.

— Alors, t’en penses quoi ? me demande Pippa en regardant sa lanterne.

— Un peu bancale, comme la mienne, mais elles tiennent la route.

On installe au centre le lampion qu’on brûlera plus tard, quand il fera nuit.

— Franchement, une fois que tu auras rencontré ce mec, s’il n’est pas à ton goût, je le prendrai volontiers. J’adore ses idées.

Je lui souris et commence à ranger notre bazar.

— Tu as eu des nouvelles de Livio depuis votre prise de tête ?

— Non. Je lui ai envoyé plusieurs messages hier et aujourd’hui, il m’a chaque fois mis un « vu ». Et je suis passée chez lui hier soir vers 18 heures, mais il n’était pas là.

Pippa claque la langue.

— Si tu veux mon avis, je trouve qu’il exagère un peu avec Matias. On ne connaît pas toute l’histoire, mais c’est tellement fou qu’il n’ait jamais réussi à passer à autre chose. Je ne l’imaginais pas aussi rancunier. On dirait que c’est viscéral.

— Moi non plus, j’avoue. Peut-être était-il plus amoureux de Matilda qu’on ne le pense…

Elle me regarde aussitôt avec la tête de quelqu’un qui vient d’avoir une révélation.

— Quoi ?

— Ce n’est peut-être pas cette Matilda, le problème, mais toi.

— Euh…

Elle secoue la tête en fermant les yeux comme pour remettre de l’ordre dans ses idées.

— Livio tient à toi sans doute plus qu’il ne tenait à elle, en réalité, alors il ne veut pas courir le risque de perdre votre relation. C’est pourquoi il exagère la situation, bien malgré lui, conclut-elle en haussant les épaules.

Je me tais quelques secondes pour réfléchir à ce qu’elle vient de dire. Livio et moi, on se connaît depuis si longtemps que jamais personne ne pourrait venir à bout de notre amitié. Il a une place très particulière dans ma vie et dans mon cœur. S’il pensait le contraire, ça me rendrait très triste. Et pourtant…

— Si tu avais pu voir son regard quand il nous a vus sortir de chez Matias… j’ai cru qu’il allait tout casser. Pire, il était profondément déçu.

— Es-tu certaine qu’il n’ait pas de sentiments pour toi ? Amoureux, je veux dire.

Cent balles à celui qui prendra ma tronche en photo à cet instant.

— Livio ? Non, je ne crois pas. L’attirance que j’éprouvais pour lui quand j’avais quinze ans n’était déjà pas partagée, alors aujourd’hui, encore moins. En tout cas, il ne m’a jamais regardée comme Matias me regarde, par exemple…

Elle hausse les épaules.

— Dans ce cas, tu devrais peut-être sérieusement lui parler avant que ça ne gâche vraiment votre relation. Il y a des gens exclusifs en amitié, tu sais, ça arrive.

— Je ne pense pas qu’il le soit. Pour moi, le problème, c’est ce qu’il a vécu et la peur que ça se reproduise. Tu as raison, je vais lui parler.

Vers 21 h 30, la nuit est complètement tombée, et le ciel, limpide, est inondé d’étoiles. Avec Pippa, on prend nos lanternes et on se dirige vers la butte derrière le puits aux vœux.

L’air est frais, alors on s’est habillées comme si on s’aventurait au pôle Nord. J’ai les doigts et le bout du nez gelés.

— Tiens, je dis à Pippa en lui remettant l’un des papiers pliés en quatre que j’ai dans ma poche, ainsi qu’un feutre noir. C’est pour ton souhait.

Elle le prend en souriant, et pendant que je l’éclaire avec la lampe de mon téléphone portable, elle y griffonne quelque chose et me rend le stylo.

Je n’ai pas besoin de beaucoup réfléchir pour savoir ce que je vais moi-même noter. Toutes mes pensées sont tournées vers Livio, en réalité, et la situation inextricable dans laquelle je me suis mise toute seule avec lui. Aussi, j’écris sans la moindre hésitation :

* * *

Pippa regarde par-dessus mon épaule et sourit.

— Je suis sûre que ça arrivera bientôt. Tu veux connaître le mien ?

— Oui, bien sûr.

— J’ai écrit : « En finir avec Archibald, et vivre pour moi. »

Je lui souris à mon tour, colle les messages à l’aide d’un morceau de Scotch autour de l’armature en fer, et soupire.

— On y va ? Enfin, si ça se trouve, ça va être un fiasco et tout va se disloquer au moment d’allumer les lampions.

— Advienne que pourra !

La flamme des allumettes éclaire tout le temps d’un instant, puis le lampion s’embrase. Délicatement, je place la bulle de papier par-dessus, puis nous levons la lanterne devant nous.

— On compte jusqu’à trois ? me dit Pippa.

— Allez ! Un… deux… trois !

On lâche nos lanternes, et là, la magie opère. Nos mini montgolfières s’élèvent immédiatement en direction du ciel.

— Youhouuu ! s’écrie Pippa en riant. On est des reines !

Comme deux gosses, on sautille en les voyant monter pour rejoindre les étoiles. Puis on se serre l’une contre l’autre sans les quitter des yeux tout en pensant aux messages qu’elles transportent, et à la promesse que nos vœux se réalisent.

On reste un long moment dans le froid avant de se décider à rentrer. Puis, en contournant le puits aux vœux, je lève les yeux en direction de la fondation, jusqu’au troisième étage. L’appartement de Livio est allumé.

— Tu vas y aller ? me demande Pippa.

— Oui, il faut crever l’abcès.

On marche jusqu’à la résidence, et en arrivant devant notre porte, Pippa se tourne vers moi.

— Je suis sûre que ça va bien se passer. Je ne t’attends pas, je me couche, je suis naze.

Je hoche la tête et grimpe l’escalier jusqu’à l’appartement de Livio. J’ai le cœur qui bat un peu vite à l’idée qu’il m’envoie bouler – je détesterais ça.

Je prends une profonde inspiration et donne trois petits coups à la porte.

J’attends plusieurs secondes sans qu’il ne se passe rien, dépitée parce que j’ai l’impression qu’il ne va pas venir ouvrir, puis j’entends enfin le verrou qui s’enclenche.

Quand Livio apparaît derrière le battant, il a la tête de quelqu’un que j’aurais peut-être mieux fait de ne pas déranger.

— Je peux entrer ? J’ai besoin de te parler.

Il acquiesce sans dire un mot et me laisse passer.

— Tu as ignoré tous mes messages, je commence d’une voix douce.

— Parce que je n’avais pas envie de répondre.

Je le regarde, je sens mes yeux briller.

— Pourquoi ? Je ne suis pas ton ennemie et je ne t’ai pas trahi.

— Pas encore, dit-il d’une voix froide.

Je claque la langue d’agacement.

— Livio, c’est n’importe quoi et c’est en train de prendre des proportions insensées. Je ne te comprends pas, en réalité. OK, tu as vécu un truc pas cool avec Matias et j’arrive à concevoir que tu sois hyper méfiant, mais je n’ai rien à voir là-dedans. Ce mec ne m’intéresse même pas ! Et quand bien même, je ne suis pas Matilda.

Ses yeux noirs se font encore plus sombres que d’habitude, si c’est possible.

— Non, tu n’es pas Matilda, tu es bien plus qu’elle. Je te connais depuis qu’on est gamins, je te demande de me faire confiance, d’être prudente, et qu’est-ce que tu fais ? Tu te jettes dans la gueule du loup.

— Mais qu’est-ce que tu racontes ? je m’emporte. Je me jette dans la gueule de personne, je te dis que j’en ai rien à faire de lui. C’est mon bâton d’immunité, Livio. Me crois-tu aussi demeurée et irresponsable pour entamer une relation avec un mec qui n’a qu’une envie, tirer un coup le temps d’un soir ou deux ? Tu crois que j’ai vraiment du temps à perdre avec ça ? Que c’est ce que j’ai envie de faire ? Tu me connais mal…

— Ce n’est pas ce que j’ai dit.

Je soupire.

— Quel est ton véritable problème avec lui, Livio ? Est-ce que tu m’as tout raconté ?

Debout au milieu de la pièce, encore cachée sous mon manteau et derrière mon écharpe, j’attends une réponse honnête, parce que oui, j’ai de plus en plus l’impression qu’il me cache quelque chose, même si, a priori, Matias m’a confirmé ce que Livio m’a déjà raconté.

— C’est juste que tu comptes pour moi, dit-il simplement.

— Mais toi aussi, tu comptes pour moi, ce n’est pas la question…

Je ferme un instant les paupières en prenant une profonde inspiration ; quand je la relâcherai, j’ai l’intention d’être encore plus franche avec lui.

— Et si je rencontre quelqu’un, demain, qui me prend tout mon temps et occupe toutes mes pensées, réagiras-tu pareil ? Tu auras l’impression que je t’abandonne ?

Il ne répond pas.

— Si je tombe amoureuse du gars qui m’écrit chaque jour et que je décide de m’y consacrer entièrement, tu me feras la gueule ? Dis-moi, Livio. C’est juste Matias ou c’est n’importe qui ? Parce que, tu vois, je suis complètement paumée et j’ai du mal à te cerner. Tu crois que tu vas perdre mon amitié ? Si c’est le cas, tu es nul de le penser, laisse-moi te le dire.

Toujours zéro réponse.

— Mais dis quelque chose, à la fin !

D’abord, il amorce un pas dans ma direction, puis il se ravise et s’arrête.

— Matias n’est pas vraiment le problème, Matilda non plus.

— Alors quoi ?

— Tu réussis toujours à te mettre dans des situations pas possibles.

— Quoi ? Mais c’est faux ! D’où tu tiens un truc pareil ?

Pour la première fois depuis que je suis arrivée, il amorce l’ébauche d’un sourire.

— Chaque fois que tu tombes sur un mec, il faut qu’il soit pas cool. Je suis prudent.

— C’est la pire excuse qu’on m’a jamais servie. De ma vie. Chaque fois que je tombe sur un mec ? C’est arrivé une fois. Et tu sais quoi, je craquais pour toi quand j’avais quinze ans, espèce de crétin borné et aveugle. Il fallait que je me méfie aussi ou tu reconsidères ta connerie ? Non parce que, quand je tombe sur un mec cool, il ne veut pas de moi !

Il a l’air tout surpris.

— Tu craquais pour moi ?

Je lève les yeux au ciel. Pourquoi j’ai dit ça ?

— N’importe quoi, cette conversation, je n’aurais pas dû venir.

Excédée, je passe devant lui pour sortir, mais au moment où je vais ouvrir la porte, il se précipite et la bloque du plat de la main, le bras tendu à côté de ma tête. J’arrête de respirer, puis me retourne tout doucement pour le regarder, le maudissant d’être aussi grand – je n’ai pas l’air sérieuse une seule seconde du haut de mon mètre soixante-deux.

Il a la tête baissée vers moi, les yeux accrochés aux miens, la mâchoire serrée.

— Livio ?

— Ne pars pas.

Je glisse les yeux vers sa bouche. Dans mon ventre, tout s’emballe, dans ma tête, tout explose. Il sent bon, il dégage une chaleur pas possible. C’est plus de l’attirance que j’éprouve à ce niveau-là, c’est du désir. Un désir qui fait se dérober le sol sous mes pieds. J’ai le bas-ventre qui s’enflamme littéralement.

Lui aussi regarde mes lèvres, qui s’entrouvrent sans que je puisse les contrôler. Alors, tout s’emballe, et personne ne l’a vu venir. La seconde d’après, on est bouche contre bouche à se dévorer, langue contre langue à se chercher. Mes mains dans ses cheveux, ses doigts autour de ma nuque.

Bordel, je vais mourir, mais je ne veux pas que ça s’arrête. On est comme déchaînés. Livio m’aide à enlever mon manteau sans lâcher mes lèvres, et moi, je lui retire son tee-shirt pour revenir à ses baisers sans gaspiller une seule seconde. Il y a un incendie entre nous ; c’est comme s’il couvait depuis une éternité et qu’on venait d’ouvrir des vannes d’essence qui embrasent tout.

Je ne sais pas comment on y est arrivés, mais on se retrouve allongés sur son canapé, son grand corps écrasant presque le mien, ses mains courant partout sur moi, sur mon ventre, mes hanches, ma poitrine, et les miennes l’agrippent, incapables de le lâcher.

Tout à coup, il se redresse pour me regarder, le souffle court, les yeux littéralement pris par les flammes.

— Il faut qu’on se calme…

— Désolée…

— Non, ne t’excuse pas, donne-moi un instant, tu veux bien ?

Il se lève, se passe une main dans les cheveux et disparaît dans la salle de bains.

Je me retourne sur le ventre pour enfoncer le visage dans un coussin. Je n’ai plus de tee-shirt, mon pantalon est au milieu de pièce, je suis sonnée.

Comment c’est arrivé, exactement ? Ça n’a jamais été prévu, un truc pareil.

Lorsque je relève la tête, mon regard capte simultanément deux choses : le sweat bleu clair en boule sur un fauteuil, et le morceau de papier ivoire souligné d’un liseré rouge qui dépasse d’un meuble à tiroir, juste à côté.

Arrêt cardiaque.

Livio est toujours dans la salle de bains. Je me lève pour ouvrir le tiroir et perçois clairement mon sang accélérer dans mes veines quand je découvre le tas d’enveloppes qui y est rangé.

Les enveloppes.

Je tends la main vers le sweat, le déplie, tremble en soulevant la capuche et en découvrant le logo noir dans le dos.

Mon Dieu, c’est Livio…

Je remets tout en place et récupère mon pantalon au moment où il sort de la salle de bains, et le remets à toute vitesse.

— Qu’est-ce que tu fais ? s’inquiète-t-il.

— Je… je suis désolée, je dois partir. On n’aurait pas dû, on…

J’attrape mon pull, l’enfile et saute sur mon manteau.

— Phébée, attends…

— Non… on est amis, on ne peut pas. On va tout gâcher. Il ne s’est rien passé, d’accord ? On oublie ça.

Mais au lieu de m’arrêter, Livio sourit et me regarde enfiler mes chaussures tant bien que mal.

— Ça va être difficile d’oublier, Fossette…

Je ferme les yeux et secoue la tête comme pour effacer les images de ces vingt dernières minutes, puis me dirige vers la porte.

— Il le faudra bien pourtant. Pardon pour tout, enfin… tu m’as comprise.

Je claque la porte derrière moi et m’adosse contre le battant quelques secondes.

Putain de bordel de merde.


* * *


📖 Le Récit de Phébée

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