Jour 21 - Un jour, une lettre : Fall in love
By Sophie Jomain
Ma feuille ressemble à un champ de bataille où les phrases meurent dans l’instant. Rien ne vient. Rien d’intelligent. Je n’y arrive pas.
Mon cerveau passe en boucle ces trois dernières semaines. Comment ai-je pu ne me rendre compte de rien ? Lui seul me connaît au point de toujours mettre dans le mille avec ses défis. Parce que rien de ce qu’il m’a fait faire n’est tombé à côté, j’ai tout aimé.
Comment suis-je supposée réagir ? Que dire ?
Je me renverse sur ma chaise, pose mon stylo sur le bureau, et finis par jeter la feuille à la poubelle. Je suis incapable d’écrire quoi que ce soit de cohérent. Tant pis.
— Phébée ? demande Pippa en entrouvrant ma porte.
Elle passe la tête, les cheveux emmêlés, un gilet trop grand par-dessus son pyjama.
— Il est 9 heures, je me demandais si tu dormais encore. Tu es rentrée tard, hier ? Comment ça s’est passé ?
Alors qu’elle entre, mon cœur se remet à tambouriner.
— Ça a un peu dérapé… On s’est embrassés.
— What?
— C’est venu d’un coup, je n’ai rien compris, mais ce n’est pas ça le plus important.
— Non ?
Je lui raconte tous les détails et termine en soupirant.
— Je ne comprends pas pourquoi il fait ça…
Pippa hausse un sourcil.
— Just like this: parce qu’il craque sur toi depuis un bon moment et qu’il n’ose pas te le dire en face ? En tout cas, plus de tiraillements, maintenant !
— Oui, mais on parle de Livio, Pippa, mon ami d’enfance, celui qui n’a même pas vu que je craquais pour lui quand on avait quinze ans, et qui, depuis, ne m’a jamais montré le moindre intérêt, si ce n’est celui d’un pote. On en est vraiment là ?
Elle hausse les épaules, à court d’arguments.
— Tu comptes faire quoi ? Tu vas lui dire que tu sais ?
— Aucune idée… Là, tout de suite, j’ai envie de creuser un trou, de m’y enfouir et de ressortir au printemps prochain, tu vois ?
— Laisse-toi le temps d’y réfléchir.
Je pousse un soupir, plus paumée que jamais.
— Ouais.
La matinée file à une vitesse folle. Je range mon bureau, ma chambre, et écris à tante Potiron avec un peu d’avance avant d’aller poster la lettre, à pied. Lorsque je remonte à l’appart, vers midi, Pippa m’attend dans la cuisine, un panier sous le bras.
— On fait un dernier barbecue au bord du lac, avant que ça caille trop et qu’il se mette à neiger. J’ai préparé des salades et acheté une tonne de chips. Tu viens ?
J’hésite deux secondes, pas plus. La perspective de ne pas rester seule à l’appart avec mes pensées gagne haut la main.
— Livio sera là, ajoute Pippa quand on sort du bâtiment. Et Matias aussi.
Mon estomac fait une petite chute libre, mais j’accepte, inutile de faire l’autruche, il faudra bien qu’on se parle tôt ou tard.
En arrivant au bord du lac, on entend déjà les éclats de voix ; une bonne trentaine de personnes s’est réunie, des rires partout, un barbecue qui crache des flammes, des chips, des bières, des jus de fruits et sodas à gogo.
Je cherche Livio du regard, mais c’est Matias que je repère tout de suite. Un verre à la main, il est en train de discuter avec deux autres doctorants.
Livio apparaît de derrière un groupe, bonnet sur la tête, mains dans les poches, en conversation animée avec une étudiante, que je me surprends à ne pas apprécier juste parce qu’elle rit un peu trop fort à ce qu’il dit.
On se calme… C’est ridicule et franchement pas justifié.
— Respire, murmure Pippa à mon oreille, en devinant ma tempête intérieure.
— Je respire. Très bien. Je suis la zénitude incarnée. Aaaahuuuuum !
Elle éclate de rire.
Je fais de mon mieux pour ignorer le nœud dans mon ventre, mais aussi le sourire de Livio qui ne m’a pas encore vue, et les cheveux trop brillants de la fille.
La jalousie, c’est moche.
Je me fonds dans le groupe, aide à sortir les assiettes en carton, réponds aux blagues. Évite soigneusement, méthodiquement, de croiser le regard de Livio, pour faire comme si je ne l’avais pas encore repéré. Il ne faut pas croire, c’est un sport à part entière.
— Tu joues à quoi ? me demande Pippa en me tendant une fourchette en bois. À « Si je ne le regarde pas, il disparaît » ?
— Tais-toi, j’essaie de m’en sortir.
Les grillades commencent à circuler, les saucisses, les salades, et franchement, le froid extérieur rend tout meilleur. Je suis en train de tartiner de la moutarde sur mon pain quand une ombre se pose juste devant moi.
— Bonjour, Fossette, tu comptes m’éviter encore longtemps ?
Sa voix… argh.
Je relève la tête.
Livio, assiette à la main, petit sourire désarmant au coin des lèvres, l’air parfaitement calme. Comme si le fait de m’écrire anonymement chaque matin n’était qu’un tout petit détail pour lui et que nous être roulés sur son canapé l’était aussi.
— Désolée, je suis un peu…
— Gênée ?
— Oui. Je ne m’attendais pas à ce qui s’est passé entre nous.
Il hoche la tête.
— Ce n’est pas la fin du monde. On est amis, et on a dérapé. Ça arrive. On n’a qu’à faire comme si de rien n’était. Tu l’as toi-même suggéré, pas vrai ?
Comme si de rien n’était.
Bien sûr. Facile.
Je le regarde. Il n’a pas l’air affecté. Pas vraiment gêné non plus, alors qu’il m’écrit des lettres anonymes et retourne l’Univers chaque matin pour attirer mon attention. Comment fait-il pour jouer ce double jeu ? Non, la vraie question est : à quoi joue-t-il ? Non. Pourquoi joue-t-il ?
— Je ne veux pas bousiller notre amitié, Livio.
— Ça n’arrivera pas, Fossette. On est grands, alors on va très bien gérer ça.
Toi peut-être. Moi, par contre, chaque fois que tu ouvres la bouche ou que tu me regardes, je revois tes mains sur ma peau. Et j’ai aimé qu’elles y soient.
J’acquiesce, sans réussir à faire autre chose. Livio se contente de me sourire et s’éloigne vers le groupe.
— Livio ! hurle Matias. Tu viens perdre à la rame contre moi ? On lance la course dans dix minutes !
Je cligne des yeux et regarde les cinq embarcations sur le lac.
Une course ? En barque, avec la température qu’il fait ?
— Je nous ai inscrites ! m’annonce Pippa en tapant des mains. Les premiers arrivés à la bouée au milieu du lac ont gagné.
— Tu as fait quoi ?
— Tradition de fin de saison, paraît-il.
— Merci, mais non merci ! Mes vêtements ne sont pas étanches.
— Les miens non plus ! Je suis avec Lola et toi, avec Matias.
Évidemment… Mon soupir vient de fendre le ciel.
Matias nous rejoint, sourire éclatant, bonnet de travers.
— Prête à ridiculiser Livio et son ego surdimensionné ?
— Je n’ai rien signé, et il n’a pas d’ego surdimensionné. Le tien, en revanche…
— C’est ce qui va nous permettre de gagner, répond-il en me prenant mon assiette vide des mains. Allez, viens, ton destin héroïque t’attend !
Alors qu’il fait à peine quelques degrés dehors, il retire son manteau pour se retrouver en tee-shirt. Livio me jette un drôle de regard. Je crois qu’il est un peu jaloux, et de façon tout à fait immature, pour une fois, ça me réjouirait presque.
On avance vers les barques amarrées au ponton. Ça hurle, ça se chambre, se promet des bains d’eau froide que j’espère sincèrement éviter. Mais j’avoue, je commence à être dans l’ambiance, moi aussi.
Livio, en sweat, aide la blonde avec qui il discutait tout à l’heure à monter dans leur canot, ils se chamaillent déjà pour savoir qui tiendra les rames. Nouvel éclair de jalousie, brutal, avant que je ne me traite mentalement d’idiote. Il ne va pas l’épouser parce qu’il lui tend une rame. Il faut que j’arrête.
Avec Matias, on s’installe dans le canot. L’eau clapote contre la coque et le froid traverse le bois pour remonter jusqu’à mes fesses. L’expression « se geler les miches » n’a jamais été aussi vraie !
— Tu rames ou je rame ? demande-t-il.
— Si tu espères gagner, il vaut mieux que ce soit toi. Mais je préfère te prévenir que je tiens quand même à ma vie.
Il éclate de rire.
— Sois pas si nerveuse, je suis le caïd des courses de barques.
— C’est bien ce qui m’effraie…
— On va leur mettre la misère ! décrète-t-il en positionnant les avirons.
Les autres barques se mettent en place, puis quelqu’un, sur la berge, hurle :
— Prêts ? Trois, deux, un… PARTEZ !
Matias se met à ramer comme un possédé. L’eau gicle, la barque bondit en avant et prend très vite de la vitesse. Je laisse échapper un cri de surprise, puis un rire.
— Tu es cinglé !
— Compétitif, corrige-t-il. Né pour être le meilleur !
Livio et sa coéquipière sont en train de nous rattraper, talonnés de près par un autre duo. Je sens l’adrénaline monter, la morsure du vent sur mes joues, l’excitation de la course. Pendant quelques instants, j’oublie presque tout le reste.
— Allez, Matias ! je hurle. Plus vite !
— C’est tout ce que tu as comme encouragement ? se moque-t-il.
— Pense à Livio qui se croit déjà gagnant ! je rétorque.
Il tourne la tête vers leur barque, qui tente de nous dépasser par la droite.
— Ah non, ça, jamais, grogne-t-il.
Livio rame comme un fou, lui aussi, et la blonde rit. Puis le chaos arrive quand une autre barque tente de se faufiler entre nous.
Totalement survoltée, je me prends au jeu. La bouée n’est plus qu’à quelques mètres.
— Allez, Matias ! Plus vite ! Ils gagnent de la distance !
Mon regard croise celui de Livio qui a le visage déformé par l’effort, tandis que sa partenaire s’époumone pour l’encourager.
— Tu vas le laisser gagner ! je m’excite en voyant qu’ils sont sur le point de nous dépasser. Allez, bon Dieu, rame !
Je hurle à m’en casser la voix. Nos deux barques sont largement en tête et font le jeu, les autres participants ralentissent et éclatent de rire en nous entendant.
Matias donne tout, les muscles tendus, les épaules crispées, alors que la barque tangue et se dandine dangereusement.
— Oh ! je laisse échapper en m’agrippant au banc. Ralentis, je le sens pas, là.
— Jamais de la vie ! crie Matias. On va gagner !
La barque de Livio et la nôtre sont côte à côte, espacées de moins de cinquante centimètres. Matias, mauvais joueur jusqu’au bout des ongles, donne un coup de rame un peu trop enthousiaste et cogne leur embarcation.
Un grand « Hé ! » scandalisé fuse de la part de Livio et de sa partenaire.
— C’est la guerre ou ça ne l’est pas ! hurle Matias, hilare.
Notre barque se met à tanguer de plus belle. Je pousse un cri, tente de me raccrocher au plat-bord, mauvaise idée. Le bois glisse, le canot balance et tout bascule.
Le ciel, le lac, la bouée jaune et la surface se rapprochent à une vitesse affolante.
— Ahhhhhhhhhh ! je hurle avant qu’on tombe dans l’eau.
C’est si froid que ça me coupe le souffle. Mon corps proteste, je bats des jambes comme je peux, remonte à la surface en toussant.
Autour de moi, les rires éclatent, démultipliés par l’écho du lac. Et en face, Matias qui se tient à la bouée.
— On a gagné ! hurle-t-il, un poing levé, pas franchement perturbé d’être tombé dans l’eau glaciale, tandis que la barque, retournée, dérive telle une énorme tortue dépressive.
Un groupe la remet d’aplomb, la maintient à flot et nous aide à remonter. Je suis littéralement morte de froid et mes fringues pèsent trois tonnes.
— Ça va aller ? me demande Livio en s’approchant, quand je suis installée sur le banc.
— Bordel… C’est de la glace liquide, ce lac.
— Tu vas survivre, me rassure-t-il, mais faut pas traîner.
En face de moi, Matias reprend les rames presque comme si de rien n’était.
On atteint très vite le ponton. Mon jean colle à ma peau, mes chaussures se sont transformées en mini bassines et ma parka ressemble à une serpillière.
Je tremble de tous mes membres.
— Faut que tu te déshabilles, me dit Livio d’une voix sourde.
J’obéis sans trop réfléchir, cachée derrière le drap de bain que me donne une doctorante. Aussitôt en sous-vêtements, je me retrouve transformée en oignon humain : couches de serviettes et couvertures.
Matias a les dents qui claquent, mais, fier comme un coq, il refuse de subir le même sort et garde ses vêtements trempés.
On nous donne à chacun une tasse de café chaud que je bois à petites gorgées. Assis l’un à côté de l’autre, roi et reine misérables mais victorieux.
— Tu es officiellement rayé de ma liste d’alliés, je lui dis.
— Il ne fallait pas m’encourager aussi fort, tu as fait de moi un monstre !
— Ouais. J’ai juste perdu trois orteils, tout va très bien.
— Tu hurlais comme si ta vie en dépendait, me dit Pippa en riant. Je ne t’avais jamais vue comme ça !
— Et ça n’arrivera plus jamais, je marmonne.
— Allez, on rentre, décrète Pippa, tu vas choper une pneumonie, sinon.
Un dernier regard à Livio qui hoche la tête, et on prend le chemin du retour.
— Je ne m’étais pas autant marrée depuis des mois ! Merci, dit-elle. Ça m’a fait du bien. J’ai presque oublié Archie pendant tout l’après-midi.
— Si j’avais su que me ridiculiser en public était la clé de ton bonheur, j’aurais commencé plus tôt ! je réponds en souriant.
Dans l’appart, je laisse tomber mes vêtements de secours et fonce dans la salle de bains. La douche, brûlante, dure une éternité.
Lorsque je rejoins Pippa dans le salon, elle met un sachet de PG Tips dans une tasse – elle ne jure que par cette marque de thé –, un peu de lait et me la tend.
— Bon. Maintenant que tu as failli mourir congelée, tu as réfléchi à ta situation avec Livio ? Tu vas faire quoi ?
La réponse monte toute seule, claire, évidente.
Je pense à ses lettres. À ses phrases choisies. À ses silences, aussi. À ses contradictions qu’il porte en lui comme une seconde peau, dans un but que je ne connais pas encore, mais que je veux découvrir à tout prix.
Je sens un sourire me venir. Pas très sage. Pas très innocent.
Pour la première fois depuis hier soir, je n’ai plus envie de me cacher dans un trou. J’ai juste envie de voir jusqu’où il est prêt à aller. Et jusqu’où je suis prête à le suivre.
— Je vais faire comme si je n’avais pas deviné que c’était lui qui m’écrivait. Il voulait jouer à l’inconnu ? Parfait. Qu’il continue, mais moi aussi, je veux jouer.
Pippa pouffe de rire.
— J’adore quand tu deviens diabolique. Tu devrais tomber dans l’eau plus souvent !
Elle s’étire comme un chat dans le canapé et pousse un long soupir de satisfaction en me regardant, puis elle me fait un clin d’œil.
— Je n’ai qu’une chose à dire : on n’a pas fini de se marrer…
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📖 Le Récit de Phébée
