Jour 22 - Un jour, une lettre : Fall in love
By Sophie Jomain
Je plie la lettre, les yeux brouillés, le cerveau littéralement pris dans de la ouate.
J’ai mal au crâne…
Je renifle bruyamment. Glamour, bonjour. Mon nez s’est transformé en fontaine, ma gorge brûle et j’ai l’impression que quelqu’un a remplacé mes articulations par du verre pilé. Le prochain qui me propose une course de barques juste avant l’hiver, je le jette dans les orties. Je vais mourir…
Je pose la tête contre le dossier du lit et ferme les yeux.
Je me rappelle vaguement m’être réveillée vers 7 heures, et avoir rampé jusqu’aux toilettes avant de trouver l’enveloppe glissée sous la porte. Je devais ressembler à un phoque asthmatique. J’ai été incapable de la lire tout de suite, j’ai d’abord replongé dans le coma.
Il est 11 heures. Je suis recroquevillée dans mon lit, dans un pyjama informe, une boîte de mouchoirs à portée de main, et j’essaie d’associer les mots « cosy mystery », « couette » et « chocolat chaud ».
Si je n’avais pas découvert, avant-hier soir, qui se cachait derrière les lettres, j’aurais juste trouvé ça magique, cette synchronicité. Là, je suis surtout partagée entre la panique et un vertige étrange. Livio a écrit cette lettre avant même de savoir que je serais malade.
Il me connaît mieux que personne en réalité.
Je fouille dans le tiroir de ma table de nuit et gobe un comprimé de paracétamol avec une gorgée d’eau qui traîne dans le fond de ma gourde depuis je ne sais plus combien de temps. C’est dégueulasse. Je grimace, puis me laisse retomber sur l’oreiller.
— On va faire comme tu dis, je murmure pour moi-même. Film, plaid et tout le package. Mais plus tard.
Je ferme les yeux, le temps que le cachet fasse son boulot, et me laisse sombrer à nouveau.
* * *
Quand je rouvre les paupières, la lumière a changé. J’ai la tête qui tourne et dois me laisser quelques secondes avant de pouvoir bouger vraiment. J’attrape mon téléphone : 14 h 07.
Je me traîne jusqu’au salon. Pippa a laissé un mot sur la table, écrit au feutre rose avec des petits cœurs :
* * *
Je laisse tomber le papier, trop fatiguée pour envisager la tisane de mes rêves, et décide de tenter la stratégie douche brûlante + pyjama doudou.
Dans la salle de bains, la buée envahit vite le miroir. Quand je passe la main dessus, mon reflet foutrait la trouille au clown de Ça : cheveux mouillés plaqués n’importe comment, cernes jusqu’au menton, nez rouge tomate.
— Sublime. Si quelqu’un me voit comme ça, je demande le droit à l’oubli cosmique.
Je m’essore les cheveux dans une serviette, enfile mon pyjama le plus réconfortant – legging pilou, sweat immense avec un renard dessus, chaussettes épaisses –, et retourne m’échouer avec ma couette dans le canapé du salon.
J’allume l’écran d’ordinateur qui nous sert de télé avec Pippa, lance Netflix, et tombe directement sur l’affiche d’À couteaux tirés.
Je ferme les yeux, à moitié sonnée, et pense à Livio, au troisième étage.
Je parie qu’il est en train de faire sa vie normalement, à trier des documents et à corriger sa thèse, sans se douter que je viens de lire sa lettre, et que je sais que c’est lui qui l’a écrite. J’ai décidé de ne rien lui avouer, mais je ne connais même pas ma stratégie. Tu parles d’un plan !
Je prends mon téléphone et mon doigt survole l’icône WhatsApp.
« Je suis malade, je reste en pyjama aujourd’hui », c’est le genre de message que je lui aurais envoyé sans réfléchir… avant. Avant le hoodie bleu, les enveloppes, la quasi-coucherie interrompue.
Je repose mon portable en soupirant et mets le film en route.
Les premières notes de musique du générique démarrent. Je remonte la couette jusqu’au menton, cale la boîte de mouchoirs contre ma hanche, et me laisse happer.
Au bout d’une demi-heure, mon nez coule toujours, je frissonne malgré la couverture, mais je suis presque bien. Mon cerveau se dissout dans l’intrigue. Je suis en train de me dire que cette fille, là, Donna Thrombey, a VRAIMENT une tête de coupable, quand on frappe à la porte.
Je mets le film sur pause et traîne les pieds pour ouvrir.
Livio est là. Le regard inquiet.
— Hé, salut Fossette, dit-il en me détaillant des pieds à la tête. Je venais vérifier que tu ne t’étais pas transformée en glaçon après ta cascade d’hier, mais tu n’as pas l’air au meilleur de ta forme…
Je devine facilement le tableau que je dois offrir : pyjama renard, chaussettes épaisses, mèche humide qui colle, mouchoir à la main. Parfait.
Je laisse le battant ouvert pour qu’il entre, et rejoins aussi sec mon canapé.
— J’ai juste aspiré toute l’eau du lac par le nez, rien de grave.
— Ouais…
Il entre, referme la porte derrière lui et jette un œil au salon. Son regard tombe sur l’écran figé de Netflix. Je la vois très bien, la microseconde où il tique, la manière dont son sourire se creuse un peu, content de lui. Mais il ne commente pas. Moi non plus.
— Tu tiens le coup ?
— J’ai l’impression que je vais crever.
Il est amusé.
— Tu es en plein cliché du dimanche d’automne : goutte au nez, plaid, cosy mystery… Il ne te manque plus que les cookies maison, le grog et un chat sur les genoux.
Sans blague ? En même temps, c’est précisément ce que tu m’as demandé de faire dans ta lettre, non ?
Je ravale la réplique qui me brûle la langue, et opte pour le sarcasme light.
— Désolée, le chat était pris, et je n’ai pas la force de faire un grog ou des cookies.
— Dans ce cas, je peux au moins te préparer une tisane au thym avec du miel. C’est le seul truc vaguement médicinal que je maîtrise.
Je cligne des yeux. Une partie de moi a envie de lui dire non, de mettre de la distance pour mieux préparer le plan que je n’ai pas encore, mais l’autre partie est épuisée, gelée et positivement aspirée par la simple idée qu’il prenne soin de moi.
— Tu peux jouer à l’infirmier bénévole, de toute façon, j’ai zéro force pour résister.
Un coin de sa bouche se relève.
— Marché conclu.
Il se dirige vers la cuisine comme s’il habitait ici, ouvre tous les placards avant de tomber sur ce qu’il cherche.
Moi, je retourne sous ma couette, et le regarde faire en douce, entre deux reniflements. Le voir dans ma cuisine à fouiller tranquillement pendant que je meurs dans mon canapé me donne un peu l’impression d’être dans une comédie romantique. En vrai, il est tellement chou.
Livio revient quelques minutes plus tard avec une tasse fumante et deux shortbreads qu’il a trouvés dans une boîte.
— Voilà pour toi, dit-il en les posant sur la table basse. Attention, c’est chaud.
Il attrape la couverture pour la remonter sur mes épaules, puis, sans y penser, pose sa main sur mon front. Je pourrais presque en sourire, mais je n’ai pas la force.
Sa paume est fraîche. Je ferme les yeux une demi-seconde.
— Tu es brûlante, commente-t-il en fronçant les sourcils. Tu as pris quelque chose ?
— Paracétamol, vers 11 heures.
Il regarde sa montre.
— On renouvellera dans trente minutes ; ils sont où ?
— Il y en a dans le tiroir sous la plaque de cuisson.
Il hoche la tête, revient avec et s’installe à côté de moi, au bord du canapé.
— Alors, ce film ?
— Pas mal. Tu l’as déjà vu ? je demande avec l’air de quelqu’un qui ne connaît pas déjà la réponse.
— Ouais, il y a longtemps.
Et pas chaque automne ? Tu mens très mal, Livio Bergonzi.
Je tousse, puis me cale un peu plus dans le coin du canapé, les jambes repliées.
— Tu le regardes avec moi ? je demande, avant que la raison ne me censure.
Puis, avant qu’il réponde, je lève un doigt préventif.
— En tout bien tout honneur.
Je ne sais même pas pourquoi j’ai dit ça, parce que, de fait, j’ai des images de nous allongés sur son canapé qui s’imposent. Mais son sourire se fait très doux.
— Promis. Comme deux potes que nous sommes.
Mayday, terrain glissant ! Je rattrape tout de suite le truc dans lequel je nous ai mis toute seule comme une grande.
— Mais tu peux tomber malade, monter à quarante de fièvre et être obligé de rester au lit en pleine semaine.
— Je prends le risque, répond-il, amusé.
C’est sûrement la fièvre, mais j’ai l’impression qu’on vient de signer un pacte invisible, nous, mon rhume, mes mouchoirs, et le film.
Je relance Netflix.
Au début, Livio reste à une distance raisonnable, un coussin entre nous. Et moi, j’essaie de suivre l’intrigue, mais je grelotte malgré la couette.
Au bout d’un moment, la tisane que j’ai du mal à boire est froide, et je frissonne si fort que j’en ai les épaules qui tremblent exagérément.
— Hé… souffle-t-il. Attends.
Il retire ses chaussures, soulève la couette pour se glisser dessous avec moi, et se rapproche afin de me passer un bras autour des épaules et de m’amener contre lui.
En tout bien tout honneur, on a dit. J’ai confiance en lui.
La chaleur qu’il dégage est immédiate, mais je retiens mon souffle une seconde, parce qu’il n’y a pas que ça qui me fait de l’effet, et je ne suis pas assez malade pour ne rien ressentir. Je suis parfaitement consciente de l’odeur de son eau de toilette, de celle de sa peau à travers ses vêtements, de ses mains qui me serrent contre lui pour que j’aie chaud, de sa cuisse et de la mienne qui s’imbriquent parfaitement. Je suis épuisée, mais le désir gonfle en moi et je ne peux rien y faire.
Je me bats pour ne pas me laisser aller complètement contre lui. J’échoue. Ma tête finit par se poser contre sa poitrine. J’entends les battements tranquilles de son cœur.
Pour me donner bonne conscience et bonne figure, je tâche de me concentrer sur le film. À l’écran, les personnages s’invectivent dans un salon victorien, se provoquent et cherchent la petite bête devant Daniel Craig, l’enquêteur. Je pointe l’un d’eux du doigt.
— Elle, je peux pas la blairer. Regarde-la sous ses airs de ne pas y toucher.
Livio étouffe un rire.
— Tu te méfies toujours des filles trop bien coiffées.
— Je suis sûre que c’est elle, mais ne dis rien ! C’est elle la coupable, non ?
— Tu viens littéralement de m’ordonner de ne rien dire, tu te rappelles ?
— Tu peux au moins dire si j’ai tort.
— Non, je plaide le cinquième amendement.
— Tss…
Il fixe l’écran, mais je le surprends plusieurs fois en train de m’observer du coin de l’œil. Quand je tourne la tête vers lui, il reporte vite son attention sur le film en regardant droit devant lui, comme si de rien n’était.
Plus le temps passe, plus la chaleur m’enveloppe et plus ma tête devient lourde ; je somnole à moitié tandis que mes pensées se mélangent. À couteaux tirés, Livio, les lettres, le hoodie bleu… Je suis à la fois incroyablement bien et terriblement perturbée d’être en train de suivre les demandes de mon inconnu, avec mon inconnu, qui ne sait pas que je sais que c’est lui, l’inconnu.
Cette situation embrouillerait le cerveau de n’importe qui.
Vers la fin du film, mes paupières tombent toutes seules. Je bâille à m’en décrocher la mâchoire. Le générique commence à défiler. La musique se mélange à un bourdonnement dans ma tête.
— Ça va ? me demande Livio dans un murmure.
Je sursaute à peine.
— Tu tiens encore debout ?
— Je tiens allongée, je marmonne. Je suis bien ici.
Ma voix est pâteuse.
Il pose le dos de la main sur ma joue, puis sur mon front.
— Tu as plus de fièvre qu’avant. On a oublié le paracétamol, je vais te le donner.
— Je veux juste dormir…
Il bouge tandis que je me laisse aller contre le dossier du canapé, se penche pour prendre un comprimé qu’il me tend avec le reste de tisane froide. J’avale sans broncher, mais grimace de dégoût.
— Viens, dit-il en m’aidant à me lever, une main dans mon dos.
Je titube jusqu’à ma chambre, mon téléphone à la main.
La lumière est douce et le lit défait m’attend comme une promesse.
Je me laisse tomber dessus sans élégance. Livio remet la couette sur moi, me borde comme si c’était l’opération la plus naturelle du monde. Il regarde l’autre plaquette de paracétamol sur ma table de nuit, vérifie l’heure sur son téléphone.
— Tu pourras en reprendre un dans six heures. Mets ton réveil, au cas où.
— Oui, docteur, je murmure.
Je bidouille sur mon portable que je lui rends et ferme les yeux.
— Dors bien, Fossette, dit-il en me caressant doucement le front.
J’entends le bruit léger de ses pas qui reculent vers la porte et qui s’arrêtent.
— Tu veux que je reste ?
— Pippa rentre vers 19 heures. Ne gâche pas plus ta journée, tu peux… y aller.
Je n’ai plus l’énergie d’aligner une seule phrase cohérente.
— Dors, dit-il simplement.
La porte se referme doucement.
Je flotte entre deux eaux. Pendant quelques minutes, je ne sais plus trop si je me suis endormie ou si je délire. À un moment, j’entends un léger bruit dans le salon, une chaise qu’on déplace, le cliquetis discret de tasses qu’on est en train de laver.
Il n’est pas parti. Il est là, de l’autre côté du mur.
Dans la confusion de la fièvre, une pensée se forme, nette comme un trait de lumière.
Livio est mon meilleur ami, et je l’ai toujours aimé, d’une façon ou d’une autre.
Il est aussi mon inconnu.
Alors, est-ce que je l’aime encore plus pour ça ?
La question flotte un instant au-dessus de mon corps engourdi, puis s’enfonce dans le noir avec moi.
Et je m’endors.
* * *
📖 Le Récit de Phébée
