Jour 23 - Un jour, une lettre : Fall in love
By Sophie Jomain
Dix heures. Je cligne des yeux après avoir écrit la lettre depuis le fond de mon lit. Ma tête est encore lourde, mais je respire mieux que la veille, et ma gorge ne brûle presque plus. Cela dit, je ne suis pas mécontente de ne pas travailler aujourd’hui.
Livio relèvera-t-il mon allusion lorsque je lui dis que j’ai toujours été nulle pour résoudre des enquêtes, ou pas du tout ? Ou quand je lui demande comment il fait pour toujours tomber dans le mille ? Non, je suis sûre que non, parce que c’est exactement ce que j’aurais dit si je n’avais pas su que Livio était mon inconnu. Et quelque part, ça doit tellement l’amuser et le motiver.
Je me redresse doucement. La machine à café se met en route dans la cuisine, Pippa est levée. J’étais tellement K-O que je ne l’ai même pas entendue rentrer hier soir.
Je me décide enfin à me lever pour regarder par la fenêtre ; il fait encore très beau, dehors, et la lumière d’automne à travers les feuillages roussis est absolument incroyable. Ma mère me dirait « Si tu veux te soigner, va respirer l’air frais ! », mais mon corps répond catégoriquement « Merci, mais non merci ». De toute façon, demain je reprends le travail, je n’ai pas envie de rechuter pour une promenade héroïque de dix minutes dans les bois.
Je sors de ma chambre, Pippa a déjà regagné la sienne. Je me traîne jusqu’à la salle de bains et inspecte les dégâts dans le miroir. Toujours ce nez rouge, mais moins spectaculaire qu’hier. En revanche, mes cernes, c’est pas jojo… Je prends une douche, me brosse les dents, remets mon pyjama pilou, puis sors dans le salon où Pippa est revenue s’installer pour petit-déjeuner. Sweat large et legging, cheveux attachés n’importe comment au sommet du crâne, bol de céréales devant elle, Pippa lève le nez en me voyant.
— Je voulais prendre mon petit déj dans ma chambre pour ne pas te réveiller, mais je t’ai entendue te lever. Ça va mieux ?
J’allume la bouilloire pour me faire un thé et sors un mug du placard.
— Hier j’avais tout du glaçon, ce matin je me sens un peu plus humaine. Progrès notable ! Et toi ? Paris, c’était sympa ?
Elle avale une cuillerée de céréales qu’elle mâche lentement, donnant l’impression de devoir réfléchir à sa réponse.
C’est seulement maintenant que je remarque combien elle est pâle. Et pas parce qu’elle est malade, contrairement à moi.
— Intense, répond-elle après une seconde d’hésitation.
Elle repose sa cuillère avec un petit bruit sec. Mon radar intérieur se met en marche. Je viens m’asseoir en face d’elle.
— Intense comment ?
— J’ai pris une décision d’adulte que je n’avais aucune envie de prendre mais que je devais assumer, dit-elle mystérieusement en haussant une épaule.
Forcément, je fronce les sourcils.
— Tu veux en parler ?
Elle souffle, détourne le regard vers la fenêtre, puis revient vers moi.
— J’ai revu Archie.
— Quoi ? Il est en France ?
Elle hoche la tête.
— Il m’a écrit samed soir pour me dire qu’il arrivait dimanche à Paris.
— Mais… pourquoi tu ne me l’as pas dit ? Enfin, tu n’y étais pas obligée, mais… ça va ?
Elle prend un petit air coupable.
— J’avais peur que tu me dissuades d’y aller.
Je pince les lèvres pour ne pas répondre trop vite. Elle n’a pas tort : si elle m’avait parlé de ce rendez-vous, j’aurais probablement dressé un plan d’attaque pour l’empêcher d’y aller.
— J’avais besoin d’y aller, se justifie-t-elle, de me prouver que j’en étais capable et que je pouvais gérer la situation.
— Qu’est-ce qu’il voulait ? Il est venu exprès pour toi ?
— Non. Il est de passage pour un colloque, et… Il regrette d’avoir rompu avec moi. D’après lui, il a fait une énorme erreur, il tient toujours à moi, il ne sait plus où il en est.
Je sens une boule de colère se former dans mon ventre. Le mec la largue par SMS, de la façon la moins classe possible, et ensuite il se pointe comme si de rien n’était, avec son air penaud et un « j’ai réfléchi, je regrette » ? Le grand classique du type qui se réveille trop tard et qui débarque pour tout remettre dans l’ordre. Il appuie sur « pause » quand ça l’arrange, il appuie sur « play » quand ça l’arrange, et toi tu es censée rester là, disponible, en veille, à attendre la prochaine mise à jour de ses états d’âme ?
Je rêve.
Je tâche de ne rien montrer qui mettrait Pippa mal à l’aise, d’autant que je ne sais pas encore ce qu’elle a décidé ni comment elle a pris la chose.
— Qu’est-ce que tu as répondu ?
La bouilloire s’arrête. Pippa se lève avant que je ne le fasse pour remplir une tasse qu’elle pose devant moi. Le sachet de thé commence déjà à infuser.
— On s’est retrouvés dans un café près de la gare de Lyon. Lui, avec son manteau camel, son air fatigué, et son sourire un peu gêné… Moi avec du plomb dans l’estomac. Ça fait tellement d’années que je l’aime qu’à un moment j’ai cru que tout ce que je voulais, c’était courir dans ses bras comme dans une histoire d’amour mal écrite.
— Et tu l’as fait ?
— Non.
Elle me regarde bien en face. Ses yeux brillent, mais elle ne pleure pas.
— Je me suis assise en face de lui. Je l’ai écouté parler. Il a tout déballé : sa thèse, la pression, la fille de Boston qui lui faisait du rentre-dedans, son moment de faiblesse et le fait qu’il a cru tomber amoureux, sa culpabilité depuis qu’il m’a envoyé ce putain de SMS. Il s’est excusé, encore et encore.
Je serre les dents. Imaginer Pippa de l’autre côté de la table, en train d’encaisser tout ça, me donne envie de secouer ce type.
— Et toi ?
— Moi, j’ai réalisé un truc pendant qu’il parlait, répond-elle en fixant un point sur la table. Qu’au fond ce n’est pas seulement le fait qu’il m’a trompée ou qu’il m’a larguée par SMS qui m’a brisée, même si ça, déjà, c’est impardonnable. C’est que, dans sa version de l’histoire, tout tourne autour de lui. Sa thèse, sa fatigue, sa perte de repères. Moi, je suis juste… un dommage collatéral. Une note de bas de page.
Un silence tombe pendant qu’elle semble réfléchir encore, les yeux baissés sur sa tasse à moitié vide.
— Je lui ai dit que je lui pardonnais, reprend-elle calmement. Parce que je n’ai pas envie de traîner ça comme un boulet pendant x années ni de me consumer de rancœur. Mais je lui ai aussi dit que je ne remettrais plus jamais un pied dans notre histoire. Que même si une partie de moi l’aime encore, ce n’est plus suffisant. Pas après ça. Pas si je suis la seule à devoir être compréhensive et qu’il pense pouvoir me guérir de ce qu’il m’a fait avec un simple pansement et un voyage en France qui ne m’était même pas destiné au départ.
— Je suis désolée que tu aies eu à vivre ça, Pippa…
Elle rit sans joie.
— Pas moi, parce que, désormais, même si ça fait un mal de chien, je sais que j’ai pris la bonne décision, et qu’entre nous ça n’aurait jamais pu fonctionner après ça.
— Comment a-t-il réagi ?
Elle soupire.
— Il m’a donné l’impression que le monde venait de s’effondrer, mais il n’a pas insisté, il n’avait pas les arguments pour, tu sais pourquoi ?
Je secoue la tête.
— Parce qu’il n’avait pas imaginé une seule seconde que ça puisse se passer comme ça. Tu aurais vu sa tête. Il s’attendait à tout sauf à ça. Il pensait que j’allais me jeter dans ses bras et renouer avec lui comme si rien n’avait changé. J’ai payé mon café, je lui ai souhaité bonne chance pour sa thèse, et je suis partie. J’ai pleuré dans le métro comme une idiote. Mais… je crois que c’est la première fois que je me suis choisie, au lieu de le choisir, lui.
Je ne dis rien pendant quelques secondes. Je la regarde, elle qui, d’ordinaire, désamorce tout à coups de blagues et de remarques sarcastiques, et qui vient de me dire, calmement, qu’elle a définitivement déchiré une page qu’elle n’était même pas prête à tourner. Aucun rire pour faire tampon, aucune pirouette pour minimiser. Juste cette lucidité tranquille qui dit : « Je sais que ça fait mal, et je le fais quand même. » Elle vient de couper net dans quelque chose qui la tenait depuis des années, sans garantie que la suite sera meilleure, juste parce qu’elle a décidé qu’elle valait mieux que ça.
Forcément, je pense à ma propre situation, à Livio, à l’inconnu, et à mon incapacité chronique à décider quoi que ce soit sans avoir peur de tout casser. Avec mes non-dits, mes pirouettes pour ne pas voir ce qui se joue vraiment avec Livio, j’ai l’air de tourner en rond, alors que Pippa a regardé sa peur en face et elle a tranché.
Elle est tellement courageuse.
— Ça ne se dit pas vraiment, mais… je suis fière de toi, je lui avoue, la voix un peu rauque en lui prenant une main pour la serrer.
Pippa me fait un sourire triste.
— Merci.
— Vraiment, Pippa. Je sais à quel point tu l’aimais.
— Je l’aime encore, corrige-t-elle, mais c’est différent. C’est comme… aimer un livre qu’on a adoré et qu’on ne relira plus, parce qu’on sait que la fin ne sera plus jamais une surprise.
Elle soupire profondément et fait tourner sa cuillère dans le bol.
— Tu crois que j’ai été trop radicale ?
— Non, je crois que tu mérites quelqu’un qui te considère comme plus importante que le reste des choses qui tournent autour de lui. Tu es une femme merveilleuse, Pippa, même si je trouve que tu as des goûts de chiottes en bouffe !
Elle éclate de rire.
— Les Français et leur arrogance culinaire !
— Leur arrogance tout court, my dear…
Elle sourit et me serre la main à son tour.
— Et toi ? Où en es-tu avec le doctorant de tes pensées ?
Et hop ! Une gorgée de thé pour éviter de tousser.
Je me donne toute la contenance du monde et lui raconte en partie la veille : sa lettre anonyme qui devine mon état, le film, la tisane, la couette…
— Et tu réussis à faire comme si tout ça était parfaitement normal ?
— Non. Je continue à faire comme si je savais quoi faire, ce qui est encore pire !
Elle se remet à rire.
— Je n’ai qu’une envie, dire à Livio que je sais, mais en même temps ça me file une trouille bleue, parce qu’en réalité je ne sais pas du tout quelles sont ses motivations exactes.
— Ça me paraît évident, et je crois qu’il te l’a démontré un certain soir chez lui, non ?
— C’est tellement étrange, Pippa…
Elle hausse un sourcil.
— Tu commences à radoter…
— Hé !
— Chut, m’interrompt-elle, tu sais que j’ai raison ! C’est étrange, certes, mais c’est comme ça, donc il est peut-être temps de définir un peu mieux où tu vas et comment tu souhaites y aller.
— Si seulement je savais…
Son soupir exagéré me ferait presque rire.
— Par exemple, reprend-elle, dans le prochain défi que l’inconnu te lancera, implique un peu plus Livio, pousse-le dans ses retranchements. Mais bon, on va dire que, pour aujourd’hui encore, tu as le droit de ne pas savoir. Mais dès que tu te remets de ta crève, il va falloir trouver un plan d’attaque. Cela dit, promets-moi un truc.
— Oui ?
— Tu ne feras pas ce que j’ai failli faire avec Archie : laisser quelqu’un décider à ta place de ce que tu ressens, de ce que tu mérites, ou de ce que tu veux. Livio ou pas, lettres ou non, il devra se montrer à la hauteur de ton cœur. C’est tout. Au moins parce que c’est lui qui a commencé. Tu ne seras le jouet ni le passe-temps de personne, Phébée Chevalier. Pigé ?
Je souris, un peu malgré moi, et je laisse ses mots retomber comme une petite pierre au fond d’un lac. Ça ne fait presque pas de bruit à la surface, mais je sens les cercles s’élargir, encore et encore. D’habitude, ce genre de phrases me glisse dessus et se dissout dans le brouhaha de mes doutes. Là, j’ai envie de les garder. De ne pas les laisser disparaître comme si de rien n’était. Alors oui, je me promets en silence que, quoi qu’il se passe avec Livio, je reviendrai à ce moment-là, à cette certitude : je ne suis pas un interlude dans l’histoire de quelqu’un.
— D’accord, c’est promis.
Elle hoche la tête, satisfaite, et tend la main vers la boîte de mouchoirs qui traîne sur la table pour s’essuyer le coin des lèvres.
— Maintenant que c’est dit, suis-moi, ma petite tomate fiévreuse. On va regarder une série débile, manger des restes, et laisser nos obligations respectives prendre la poussière pour la journée.
— Ça me va !
Aujourd’hui, c’est le jour de Pippa, et le mien.
Je m’assieds à côté d’elle sur le canapé. Elle lance une série, une de celles où tout le monde parle trop vite et fait des blagues improbables. Fleabag – so British!
Je m’enfonce dans les coussins, un plaid sur les genoux, et pour la première fois depuis longtemps, je me sens exactement là où je dois être : entre une amie qui choisit sa propre valeur et un avenir qui, quelque part, commence à se réécrire.
Pippa a raison. Je ne peux pas continuer à subir les choses en espérant que ça s’éclaircisse tout seul. Quand demain je recevrai la lettre de Livio, quand « mon inconnu » me proposera un nouveau défi, je m’impliquerai vraiment. Je ferai en sorte que Livio y participe, je le pousserai un peu dans ses retranchements, juste assez pour que le vernis craque et que la vérité apparaisse entre les lignes.
Je ne veux plus me contenter de suppositions, de petits indices ramassés comme des miettes. Je veux connaître ses motivations, pas les deviner. Je veux savoir ce que je représente vraiment pour lui. Pas « en théorie », pas dans ses jolies phrases anonymes, mais ici, maintenant, dans notre réalité à nous.
Cet après-midi, je laisserai ma lettre sur le banc, et demain, moi aussi je serai actrice de la situation.
Pleinement actrice.
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📖 Le Récit de Phébée
