Jour 27 - Un jour, une lettre : Fall in love
By Sophie Jomain
Je repose mon stylo, replie la feuille avant de la glisser dans l’enveloppe et de la ranger dans ma sacoche.
Cette fois, je n’ai pas tourné autour du pot. Il bottera certainement en touche, et ne me dira pas combien de temps il compte rester de l’autre côté du mur, bien caché derrière son papier et son stylo, mais qu’importe, chaque fois que je fais ça, on avance d’un pas de plus, et je crois qu’il le sait.
Sept heures, la mécanique des matins se remet en route : douche, petit déjeuner, rangement rapide, lettre glissée dans son livre, et au boulot plus concentrée que jamais. À 11 h 58, je ferme mon ordinateur avec un soupir de soulagement.
Le vendredi après-midi devrait normalement rimer avec plaid, thé et série débile, sauf qu’aujourd’hui le frigo sonne creux.
Je jette un coup d’œil à mon téléphone, ma liste de courses est longue comme un jour de famine. Quant à ma voiture, elle est toujours plantée sur le parking de la fondation. Aucun dépanneur n’accepte de venir pour changer une batterie sur place, et l’idée de payer un remorquage me donne des sueurs froides.
Je glisse mon portefeuille dans mon sac et attrape mon manteau, prête à descendre à pied jusqu’à Chevrière-les-Bois et à prendre un bus pour le centre commercial de Rambouillet, puis à tout recommencer dans l’autre sens, les bras chargés de sacs.
Enthousiasme : proche de zéro.
Je quitte la grande salle quand Livio apparaît, besace sur l’épaule, pull sombre, duffle-coat et écharpe autour du cou.
Bouffée de chaleur instantanée.
L’image de la veille dans l’alcôve me revient en pleine figure : lui penché vers moi, nos lèvres à deux millimètres avant l’apparition d’Alphonse. Je m’attends à sentir une gêne monumentale me tomber dessus. Et rien. C’est plutôt une gigantesque boule de désir au creux du ventre qui me secoue. J’ai du mal à ne pas frissonner.
Livio pose sur moi un regard d’une intensité inflammable.
– Salut, Fossette. Tu as fini ta journée ?
Je m’arrête dans l’embrasure de la double porte et lui souris.
— À l’instant !
— Tu allais manger ?
Je grimace.
— Pas vraiment, je dois aller faire des courses à Rambouillet.
— Ta voiture est réparée ?
— Non… Si je veux faire venir un dépanneur, il faut que j’explose mon PEL. Je pensais y aller en bus, il y en a un qui fait Chevrière-les-Bois-le centre commercial.
Il me dévisage un instant, comme s’il évaluait la situation.
— J’ai aussi besoin de faire des courses, dit-il enfin. Je t’emmène.
Je secoue la tête.
— Livio, non. Tu ne peux pas toujours me rendre service.
Il sourit.
— Et pourquoi donc ? C’est interdit par la convention de Genève ?
— Non, mais je vais finir par être gênée… Vous m’avez déjà tellement dépannée, toi et Pippa. Je ne peux pas continuer à vous imposer mes problèmes mécaniques.
Il hausse une épaule, comme si c’était un détail.
— Tu ne m’imposes rien du tout, j’ai besoin d’y aller aussi, et honnêtement, je préfère faire la route avec toi que tout seul. Sans compter que, si ça peut t’éviter une marche forcée et une méchante tendinite aux bras, je t’avoue que mon côté chevaleresque y voit une belle opportunité.
Je pince les lèvres. Mon instinct premier me hurle de ne pas abuser, tandis que l’autre partie de moi, celle qui a en mémoire le bien que me procure sa présence, a très envie de dire oui et de monter dans sa voiture.
— Tu es vraiment sûr que ça ne te dérange pas ?
— Certain.
Je lui souris.
— D’accord, c’est vraiment gentil.
Vingt minutes plus tard, on est sur la route de Rambouillet.
La voiture de Livio sent le propre, contrairement à la mienne qui doit puer l’humidité et le moisi, depuis le temps. On parle de tout et de rien, de sa thèse qui n’avance jamais assez vite à son goût, de William Parker obsédé par le site Internet de la fondation, de ma tante Potiron. Mais pas une seule fois on n’aborde la tension qui est bel et bien installée entre nous.
Secret défense.
À l’entrée de la zone commerciale, il ralentit.
— Bon, plan d’attaque, dit-il en se garant. Tu fonces au supermarché, tu fais ta razzia, et moi, je passe dans un autre magasin juste à côté. On se retrouve à la voiture quand tu as fini ?
— Ça marche !
Il a une lueur étrange dans les yeux, une petite étincelle de complot, alors, amusée, je hausse un sourcil.
— Tu prépares un casse ?
— Tu m’as percé à jour, répond-il très sérieusement. Un braquage de haut vol chez Norauto ou GiFi, j’hésite. Allez, go !
Je descends de la voiture en secouant la tête, un sourire accroché aux lèvres.
Je me dépêche de remplir mon chariot : pâtes, œufs, farine, thé, fruits, légumes, chocolat, lessive, gel douche et shampoing. Je fais les rayons presque au pas de course pour ne pas le faire attendre trop longtemps.
Quand je reviens sur le parking, Livio est déjà assis à l’intérieur de sa voiture, chauffage allumé, et musique à fond. En me voyant, il baisse le son et sort pour m’aider à ranger les courses dans le coffre. Retour à Chevrière-les-Bois.
Sur le parking de la fondation, Livio se gare juste à côté de mon épave personnelle.
— Allez, je t’aide à monter tout ça ! décide-t-il en désignant les sacs.
Pourquoi lutter ?
Pippa est dans le salon quand on rentre, étalée sur le canapé, un livre ouvert sur le ventre et un crayon planté dans un chignon approximatif.
— Oh, des vivres ! s’exclame-t-elle en nous voyant entrer avec les sacs.
Je souris.
— Ouais, la civilisation est sauvée.
Livio pose les sacs sur la table et s’essuie les mains sur son jean.
— Je les laisse ici, ou tu as besoin de moi pour les ranger ? demande-t-il très sérieusement.
— C’est tentant, mais tu as déjà fait le chauffeur.
— C’est parce que j’ai beaucoup de talents. Chauffeur, livreur, sherpa et mécano, énumère-t-il en souriant. Donne-moi tes clés de voiture.
Je cligne des yeux.
— Pour quoi faire ? Prouver que tu peux faire plus de bruit que le moteur ?
— Très drôle. Donne.
Je fouille dans mon sac, un peu perdue, et lui tends le trousseau.
— Qu’est-ce que tu vas en faire ?
— Je vais essayer de ranimer ta voiture.
Je reste plantée là, bouche entrouverte, pendant qu’il ressort déjà.
— Viens, me lance Pippa en se levant d’un bond. On ne va pas rater ça.
Sur le parking, ma Twingo a l’air d’être aussi fatiguée que moi un lundi matin.
Livio ouvre le capot et sort de sa voiture une batterie toute neuve.
Je m’arrête net.
— Tu as acheté une batterie pendant que je faisais les courses ?
— Eh oui, confirme-t-il, tout fier de lui.
Il a retroussé ses manches, et étudie l’intérieur de mon capot.
Je cligne des yeux plusieurs fois, tandis que Pippa se penche au-dessus du moteur avec un air de pseudo-experte.
— Tu sais faire ça, toi ?
— Un de mes oncles qui est mécanicien m’a appris. Il disait toujours : « Tu ne peux pas tout réparer dans la vie, mais tu peux au moins éviter de te faire arnaquer pour une batterie. »
Je ris, la gorge quand même un peu serrée qu’il fasse ça pour moi.
Livio m’adresse un clin d’œil en enfilant des gants puis plonge les mains dans ma voiture.
Je ne dis rien, au risque de paraître complètement cliché, mais j’adore le voir faire ça, lui l’intellectuel chercheur en histoire.
Pippa et moi devenons ses assistantes improvisées. J’ai l’impression que le monde entier se réduit au bruit du métal, à l’odeur de caoutchouc, et à ce sourire que Livio me lance de temps en temps, comme pour vérifier que je suis toujours là.
En dix minutes, et avec des gestes sûrs, il débranche l’ancienne batterie et installe la nouvelle.
Pippa hausse un sourcil en regardant le résultat.
— Tu es sûr que ça ne va pas exploser ?
— Quatre-vingt-dix pour cent de marge, répond Livio, le plus sérieusement du monde.
Pippa pousse un soupir tragique.
— Dix pour cent de risque, donc… Si on explose, je veux que vous sachiez que je vous aimais. Et vous, vous vous aimez aussi, n’est-ce pas ? demande-t-elle d’un air faussement innocent.
Livio et moi, on se regarde en se demandant lequel de nous deux va répondre en premier.
— On s’aime, dit-il sans me lâcher des yeux.
Et j’ai envie de sourire.
Il retire ses gants et m’ouvre la portière.
— Moment de vérité. Allez, monte pour essayer.
Je m’exécute, et tourne la clé.
Le moteur démarre au quart de tour.
Un rire m’échappe, spontané, presque enfantin.
— Ça marche !
Je sors de la voiture, contourne le capot et me jette presque au cou de Livio.
— Merci. Merci, merci, merci !
Il se fige une demi-seconde, surpris, puis referme ses bras autour de moi. Je sens son odeur de savon, sa chaleur, son torse contre ma joue. Pippa applaudit derrière nous.
— Ils s’aiment !
Un peu gênée, je me recule en souriant.
— Tu viens de m’éviter la correctionnelle avec mon banquier. Que puis-je faire pour te remercier ?
— Des crêpes, suggère Livio. Parce que, avec tout ça, on n’a pas mangé ce midi et que, si je reste l’estomac vide une heure de plus, je vais me transformer en ogre !
Pippa applaudit.
— Des crêpes, c’est une excellente idée !
— Avec du chocolat fondu, ajoute Livio.
Ça va de soi.
Quarante-cinq minutes plus tard, on est tous les trois autour de la table du salon, devant une pile de crêpes toutes chaudes. Je suis tellement reconnaissante qu’il ait réparé ma bagnole que je lui prépare sa première crêpe en la remplissant exagérément de pâte à tartiner.
— Ahhhhhhh… soupire-t-il de bien-être. La prochaine fois que t’as un truc à réparer, tu n’hésites pas une seule seconde et tu fais appel à moi. Putain qu’elles sont bonnes !
Je souris, plutôt fière de moi.
— On t’a dit que Phébée et les voitures, c’était une grande histoire d’amour ? demande-t-il à Pippa.
Laquelle marque sa curiosité tandis que je lève les yeux au ciel.
— Allez, Fossette, tu te rappelles bien la première fois que je t’ai laissé conduire ma voiture sur le parking du Leclerc, non ? Je venais d’avoir mon permis, et tu étais morte de trouille à l’idée de passer le tien.
Je fais mine de ne pas du tout m’en souvenir.
— Absolument pas.
— Je vais te rafraîchir la mémoire.
Je grimace.
— Tu n’es pas obligé, vraiment…
— Ah, mais si ! l’encourage Pippa. Je veux tout savoir !
Il se recule sur sa chaise, fier de ce qu’il va raconter.
— Tu as mis les essuie-glaces au lieu des clignotants, plus le klaxon au lieu des phares. Le bruit t’a fait hurler de peur.
— C’était un moment d’exploration technique, je réponds dignement.
— Puis il a fallu démarrer et… avancer. Deux mètres et tu t’es pris un plot en plastique qui s’est tordu en deux.
— Ah ouais, se marre Pippa.
— Ah, mais attends, c’est pas ça, le nœud de l’histoire !
Je fais la moue.
— Tu n’es vraiment pas obligé de raconter, Pippa s’en fout un peu, non ?
Elle me regarde avec les yeux écarquillés.
— Ah, mais pas du tout, au contraire ! Je veux tout savoir.
Livio éclate de rire, trop heureux de pouvoir me mettre la honte.
— Elle a commencé à avancer sur le parking, presque vide, je précise, puis une voiture s’est engagée devant nous. Prise de panique, Phébée a lâché les pédales, le volant, et s’est mis les mains sur les yeux en hurlant des « oh là là, oh là là ! » comme si ça allait faire disparaître tous les obstacles devant elle. Je te raconte pas la panique. J’ai serré le frein à main comme un malade, et la voiture a fait un tête-à-queue. Le mec devant nous n’a rien compris, il nous a évités de justesse en nous insultant.
Pippa éclate de rire, Livio aussi, et ça devient communicatif.
Tandis que la lumière de l’après-midi glisse sur les murs, et que la cuisine sent le beurre et le sucre, mon cœur est incroyablement léger.
En face de moi, Livio lèche une trace de chocolat au coin de ses lèvres. Il me surprend en train de le regarder, alors je sens une vague balayer le bas de mon ventre. Ce n’est pas que du désir, pas que la preuve de la tension qui nous habite. J’aime qu’il soit là. J’aime qu’on soit si proches, et j’aime qu’on ait autant de souvenirs ensemble. Je ne l’avais pas vraiment réalisé jusque-là, mais je sais désormais, et avec certitude, que je ne pourrai jamais me passer de lui. Il est mon autre, cette facette de moi qui s’illumine à son contact.
Depuis toujours.
Il me sourit sans savoir que je viens de comprendre, avec une clarté presque douloureuse, que sans lui ma vie n’aurait jamais eu – et n’aura jamais – la couleur de cet instant, et, pour la première fois, cette certitude ne me fait pas paniquer : elle me réchauffe.
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📖 Le Récit de Phébée
