Jour 29 - Un jour, une lettre : Fall in love
By Sophie Jomain
Je repose la lettre sur ma couette et grimace.
Bien sûr, toujours dans son rôle, Livio ne dit rien clairement, mais je sens sa peur entre les lignes, il panique de ce qu’on a fait, de ce que ça implique, de ce que nous pourrions gâcher. Je le sais parce que c’est la première chose qu’il a exprimée après qu’on a couché ensemble : « Tu es ma meilleure amie et il y a tant à dire. »
Ses mots tournent dans mon esprit, se mêlent au souvenir encore brûlant de la veille.
Moi aussi, j’ai peur. Pas de ce qu’on a fait, je n’en regrette pas une seconde, mais de ce qui se passera si on laisse la crainte décider pour nous.
Je caresse le coin de la feuille du bout des doigts et la replie soigneusement pour la remettre dans son enveloppe.
Tout va bien se passer. On est adultes, responsables et on se respecte.
Je n’ai aucune raison de douter.
Machinalement, je déverrouille mon téléphone, il est 10 heures. Une notification m’attend. Je reste immobile deux secondes en voyant qu’il s’agit de Livio.
Je relis trois fois la fin du message.
« Je t’embrasse. »
Pourquoi est-ce que, après avoir lu sa lettre, ce bout de phrase m’irrite autant ? Parce qu’il sonne comme une phrase qu’on dit faute de mieux ? Formelle ? Prudente ?
Je déteste ça.
On a littéralement fait beaucoup plus que s’embrasser hier soir.
Il regrette ?
Je chasse la pensée d’un revers de cerveau. Livio est juste dans un flottement, il ne sait pas encore dans quelle case on se situe.
Ses mots, sur mon écran, et ceux de mon inconnu sur le papier se mélangent. Même personne, même cœur, même peur qui se débattent. Je ne dois pas douter.
Cependant, je lui réponds aussitôt. Sur le même ton.
Je pose le téléphone sur la table de nuit et me laisse tomber sur mon oreiller en inspirant profondément. Ne rien interpréter et laisser venir.
Je reste de longues minutes sans bouger avant que Pippa ne frappe à ma porte.
— Je peux entrer ?
— Oui, viens !
Elle passe la tête dans l’entrebâillement, un mug à la main et un sourire tellement large que je devrais me méfier.
— Bonjour, madame Je-disparais-mystérieusement-pendant-une-soirée-ciné-et-je-réapparais-à-moitié-à-poil-chez-Livio, dit-elle en s’asseyant au bout du lit.
Je roule les yeux.
— Bonjour, madame J’oublie-mes-clés-à-minuit.
Elle éclate de rire, puis son regard accroche quelque chose dans mon expression.
— Vous l’avez fait ou je vous ai interrompus avant ?
— Tu es bien curieuse.
— Pardon, mais votre histoire est un vrai feuilleton ! Ça fait des semaines que ça dure, alors autant te dire que j’attends le dénouement avec impatience. Allez, accouche ! Dis-moi juste si c’était bien.
Je soupire en sachant très bien qu’elle ne va rien lâcher.
— D’accord. C’était… significatif.
Pippa manque s’étrangler.
— Tu viens vraiment de qualifier ta première nuit avec ton meilleur ami, celui sur lequel tu fantasmes depuis une éternité, de « significative » ? Cette fille est folle…
— C’était plus que bien, je finis par admettre. Il est… parfait. C’était même plus que parfait, tu vois. Plus que ce que j’imaginais, plus que… Argh…
Je prends mon oreiller et me l’écrase sur le visage.
J’entends Pippa éclater de rire.
— En fait, c’est tellement bizarre, je murmure.
— Je vois tout à fait de quoi tu parles, concède-t-elle. Et pour lui ?
Question à cent mille euros… Je tends la main vers la lettre de Livio et la lui fais lire.
— Et à part ça, il paraît que les filles sont compliquées, conclut-elle.
— Ouais… Et il y a son message aussi…
Que je lui montre.
— Le fameux « je t’embrasse » post-première nuit quand on ne sait pas quoi dire.
— J’avoue, dit-elle, mais je suis sûre qu’il va s’expliquer.
— Et s’il regrettait ?
Pippa secoue la tête.
— Je ne veux pas trop m’avancer, mais je suis sûre que non. Il n’aurait jamais pris le risque d’abîmer votre amitié juste pour une nuit qu’il aurait pu regretter. Tu as confiance en lui ?
Je n’hésite pas une seule seconde :
— Oui.
— Dans ce cas, laisse-lui un peu de marge. Et si, quand il revient de chez ses parents, il a l’air trop bizarre, tu lui demandes direct ce qui ne va pas.
Elle se laisse tomber à côté de moi, sur le dos.
— Bon, assez parlé de votre relation torride. Je t’annonce que j’ai rendez-vous ce soir à Paris. Avec un mec.
Je me redresse comme un ressort.
— Quoi ? Quel mec ? C’est qui ?
Un petit sourire se dessine au coin de ses lèvres.
— On a commencé à discuter sur Adopte.com il y a quelques jours et il propose qu’on se rencontre.
J’en reste bouche bée, alors elle lâche un profond soupir.
— Quand j’ai revu Archie, j’ai éprouvé un drôle de sentiment de revanche, l’envie d’avancer moi aussi. Je me suis inscrite sur un coup de tête. Le gars est chercheur au CNRS, en sociologie, il a l’air sympa et pas trop moche, alors voilà…
Je bats plusieurs fois des cils, puis souris franchement.
— Tu sais quoi ? Tu as très bien fait ! Tu vas l’ensorceler avec ton accent british et tes références obscures.
— Et aussi avec mes yeux de biche ! dit-elle en battant des cils.
On rit toutes les deux et, pendant un instant, tout me semble aligné : Pippa et ses projets, Livio et moi, la fondation, l’automne qui continue son chemin. J’ai encore peur, évidemment, mais la peur ne commande pas tout.
* * *
À 16 heures tout pile, Livio frappe à la porte de mon appartement.
Pippa est partie depuis une demi-heure à peine, et mon cœur fait une cabriole que je tente de calmer en inspirant profondément. J’ouvre.
Appuyé contre le chambranle, les mains dans les poches de son duffle-coat, Livio m’offre un sourire gêné.
Je n’ai pas envie de ça entre nous. Je déteste.
— Salut, dit-il doucement. On sort marcher dans le parc ?
Le fait qu’il préfère ne pas entrer me crispe un peu, mais je hoche la tête, attrape mon manteau et referme la porte derrière moi. On descend l’escalier côte à côte, en silence, ce qui n’arrange pas mon sentiment d’avoir avalé du plomb.
Dehors, bien qu’il n’y ait pas un brin de vent, l’air pince, tandis que le Bois-Rouge se teinte de gris et de roux. Nos pas se synchronisent sur le chemin qui serpente au milieu des arbres.
Puisque Livio ne dit pas un mot, je décide de rompre le silence avec des banalités.
— Ton père va bien ? Il n’est pas trop fatigué ?
— Un peu, le vol a été long, mais il est content d’être revenu.
— Son séjour s’est bien passé ?
Un léger sourire se dessine.
— Oui, on dirait. Il m’a rapporté un sweat avec une énorme feuille d’érable dessus, et une chemise de bûcheron.
— Que tu vas porter, j’espère ?
— Pour écrire ma thèse, en cachette.
Je ris et la tension se desserre un peu. Mais pas assez. Hier soir, on est devenus plus intimes qu’on ne pourra jamais l’être, mais on avance sans se toucher, sans même se frôler. On marche comme s’il y avait une question trop lourde dans nos poches.
On arrive près du lac. L’eau est sombre et à peine ridée par le vent. On se poste devant, tout près du ponton de bois.
Je n’en peux plus d’attendre qu’il me dise ce qu’il a à me dire.
Je fixe la surface de l’eau.
— Est-ce que tu regrettes ce qui s’est passé entre nous hier soir ?
Le silence qui suit dure trois secondes, peut-être quatre. Suffisamment pour que mon estomac se contracte.
Sa réponse est simple. Sans détour.
— Non. Je ne regrette rien.
— Mais ?
Il regarde droit devant lui.
— Mais ce n’était pas comme ça que j’imaginais les choses. Tout est allé très vite.
Il soupire et se passe une main dans les cheveux.
— Et je ne veux pas abîmer ce qu’on a.
Alors que je ne sais pas encore comment réagir, ses yeux viennent se planter dans les miens.
— Notre amitié. Phébée, je ne veux pas tout foutre en l’air. Ce que je ressens pour toi et ce que tu ressens pour moi depuis toutes ces années, c’est précieux. Unique. Ça nous a portés toute notre adolescence.
Je laisse ses mots m’atteindre. Ils me piquent un peu, comme si ce qui s’est passé hier n’était qu’une erreur de calcul ou de trajectoire. J’ai envie de le secouer, de lui dire que c’est lui qui a commencé avec les lettres qu’il m’envoie depuis des semaines, que s’il ne l’avait pas fait, nous n’en serions sans doute pas là. Que s’il l’a fait, c’est qu’il voulait qu’on en arrive là où on en est aujourd’hui, non ? Alors quoi ? Suis-je bête au point de ne rien comprendre ?
L’attirance que j’éprouve pour Livio n’est pas nouvelle, elle était juste endormie et attendait d’être réveillée. Pourquoi l’a-t-il réactivée ? C’est la question que j’aimerais lui poser, mais je n’y arrive pas. Pas encore.
Je connais Livio. Je ne crois pas qu’il soit en train de me repousser. Il veut juste avancer sans rien abîmer. Je comprends tout ça, mais je ne peux me contenter de hocher la tête. J’en suis incapable.
— À ce stade, est-ce qu’on peut encore vraiment parler d’amitié ? je finis par demander d’une voix douce.
Il ferme les paupières une seconde, comme si ma question lui faisait mal et du bien à la fois. Je le sais, parce que c’est exactement ce que j’ai ressenti quand j’ai découvert que c’était lui, mon inconnu.
— L’amitié implique souvent une forme d’amour que les relations physiques n’entravent jamais. Je ne crois pas que des amis qui passent le cap puissent le rester longtemps, répond-il.
— Ça passe ou ça casse… je murmure, la gorge nouée.
Livio me fait complètement face et me prend les mains.
— Je ne veux pas que ça casse, Fossette.
— Moi non plus…
— Et je ne veux pas faire comme si hier n’avait pas existé. Ce que j’aimerais, dit-il lentement, c’est qu’on prenne notre temps. Je ne veux pas qu’on se précipite dans un rôle, une définition, quelque chose qui nous enfermerait ou nous ferait peur au point de nous éloigner. C’est important pour moi et j’espère que ça l’est pour toi aussi.
— C’est le cas.
— Je ne veux pas te perdre.
Les yeux me piquent.
— Moi non plus, Livio. Prenons notre temps, tu as raison.
On reste là, un moment, à laisser les mots résonner entre nous, incapables de nommer le nouveau territoire sur lequel on marche.
Il inspire profondément, faisant tressauter un coin de sa bouche.
— Une seule règle : on ne fait pas semblant. On se parle dès qu’on en a besoin.
Je hoche la tête.
— Ça me va.
Je le pense vraiment. À la différence que je vais garder pour moi ce que je sais.
Encore un peu.
Mais pas une éternité.
Je ne pourrai pas.
— Je ne regrette rien, Phébée. Rien du tout, répète-t-il comme s’il voulait graver ça quelque part, ici et maintenant.
Je souris et, très naturellement, je lève la main pour toucher sa barbe naissante. Il attrape mon poignet, les yeux plantés dans les miens, le souffle court.
— Aide-moi, s’il te plaît : arrête d’être aussi jolie.
Je glousse, c’est plus fort que moi.
On se détend, puis on marche encore un peu à travers le Bois-Rouge, abordant volontairement des sujets plus faciles : sa thèse, mon rapport de stage, ses parents, les miens, le rendez-vous de Pippa avec le gars qu’elle a rencontré sur Internet, et chaque fois que nos mains se frôlent, le gouffre au bord duquel on se trouvait s’éloigne, même si le chemin est encore bancal.
On se quitte devant ma porte. Au lieu de m’embrasser ou de me toucher, Livio pose sur moi un regard presque prodigieux tant il me fait du bien. Puis il monte les marches deux par deux pour rentrer chez lui.
Je pose mon manteau, m’assois sur le canapé et laisse la journée retomber sur mes épaules. En vérité, je pourrais paniquer. Me dire que, quelque part, si Livio met des freins, c’est mauvais signe, que tout va finir par se défaire, mais je n’ai pas envie de choisir la peur.
Il a dit qu’il ne regrettait rien.
Il a dit qu’il ne voulait pas me perdre.
Il a dit qu’il voulait prendre le temps.
Ce que je sais, moi, c’est que je tiens à lui depuis longtemps, et plus encore maintenant. Que moi non plus, je ne veux pas tout gâcher en exigeant tout, tout de suite, comme si j’avais un compte à régler avec le destin. Ce n’est pas le cas, le destin semble être mon allié, même si, franchement, il est un peu farceur.
Alors, je décide – pour aujourd’hui, au moins – d’avoir confiance en l’avenir.
En Livio. En moi. En nous.
* * *
📖 Le Récit de Phébée
