Jour 3 - Un jour, une lettre : Fall in love
By Sophie Jomain
Chère Phébée,
J’ai passé la journée d’hier à me demander ce que tu avais pensé de ma lettre, et à me dire que, si elle t’avait surprise, une deuxième provoquerait sans doute le même effet multiplié par deux, et j’avoue, j’aime l’idée.
Autant te l’avouer, j’aimerais bien être une souris pour voir la tête que tu fais en ce moment. Tu te demandes qui je suis – c’est certain –, ce que je te veux, si je vais t’envoyer une lettre chaque matin et si je ne vais pas un jour débarquer avec une hache pour te couper la tête.
J’ai bon ?
Je peux déjà répondre à au moins une question sans trop prendre de risques :
Non, je n’ai pas prévu de te décapiter.
Quant à te révéler qui je suis, ça n’aurait aucun sens – si j’avais eu envie de me dévoiler, je serais directement venu te voir, pas vrai ? Et te dire si je compte t’envoyer une lettre chaque jour non plus, ça gâcherait l’idée que la vie est bien meilleure quand elle est inattendue.
À ce sujet…
Il y a un tableau de petites annonces dans le hall d’entrée, j’y ai laissé une indication juste pour toi, sur une bande de papier.
Je ne t’en dis pas plus, tu n’as qu’à aller voir. Mais un conseil, dépêche-toi avant que quelqu’un la prenne à ta place, ce serait dommage.
Ton inconnu
PS : si tu souhaites ne plus recevoir de lettres de moi et que tout s’arrête là, laisse un Post-it sur ce fameux tableau : « Arrête de m’écrire. » Et je m’arrêterai.
* * *
📖 Le Récit de Phébée
— Bordel !
Six heures trente, encore en pyjama et pantoufles, je sors de l’appart sans réfléchir, traverse le couloir dont le parquet grince sous mes pas et cours jusqu’au troisième étage pour tambouriner à la porte de Livio.
Il m’ouvre, en tee-shirt et caleçon, encore tout ensommeillé. De toute évidence, lui non plus n’est pas un lève-tôt. Cela dit, aucun risque de réveiller quelqu’un d’autre que lui, il vit seul.
— Fossette ? s’étonne-t-il en me voyant.
Je le pousse pour entrer, le laissant interdit devant la porte.
— Il a recommencé ! Et arrête de m’appeler comme ça, ça fait pas sérieux.
— Qui a recommencé ? De quoi tu parles ? demande-t-il en refermant doucement le battant.
Je lui colle la lettre sous les yeux et la lui secoue devant le nez, au cas où il n’ait pas encore compris.
— Je me suis levée et elle était là, par terre. Le type qui m’écrit en avait glissé une autre sous ma porte. Soit c’est un psychopathe qui se réveille aux aurores, soit il fait ça en pleine nuit.
Il bâille à s’en décrocher la mâchoire.
— Et c’est pour ça que tu me réveilles ?
— Non mais… je suis la cible d’un mec, Livio !
Il se passe une main dans les cheveux, sourit, et se dirige vers la machine à café.
— Tout de suite les grands mots… Par ailleurs, il n’a pas signé « ton psychopathe secret » mais « ton admirateur secret ».
— Hé, c’est pas un argument, ça ! Et puis il n’a pas signé ça du tout, mais « un inconnu » ! En tout cas la première fois. Maintenant, il utilise un possessif, « ton inconnu ». J’ai quand même de quoi avoir les jetons, non ?
— Il t’a aussi dit que si tu ne voulais pas qu’il continue à t’écrire, il suffirait de le lui dire.
Je soupire.
— Blague à part, Fossette, tu te sens en danger ?
— Non, mais je me méfie… Reconnais que c’est quand même un peu louche.
— J’avoue, admet-il en souriant.
— Qu’est-ce qu’il faut que je fasse ? Consulter le dossier de tous les doctorants mâles résidant à la fondation pour essayer de trouver de qui il s’agit ?
En vérité, je serais super tentée, si j’y avais accès, mais je ne saurais même pas comment m’y prendre. Ça peut vraiment être n’importe qui.
— Allez, avant de retourner toute la fondation, assieds-toi, je vais te servir un café, essaie de me calmer Livio. Toujours sans sucre et avec un peu de lait ?
— Oui, s’il te plaît.
Je m’installe dans son vieux canapé trois places, sans doute le plus confortable de l’Univers, et regarde autour de moi, rassurée d’être ici.
L’appartement de Livio se trouve sous les toits et a une mezzanine mansardée éclairée par d’anciennes lucarnes en plomb. Il y a d’épaisses poutres apparentes, et un balcon qui donne sur la façade perpendiculaire à la nôtre. Lui aussi a une vue de dingue sur le Bois-Rouge, dont il distingue les frondaisons depuis la hauteur où il se trouve. Je crois que si j’avais eu le choix, c’est son appart que j’aurais pris, même s’il affirme qu’il y fait plus froid que dans les autres étages en hiver.
— Tiens, dit-il en posant une tasse fumante sur la table basse, devant moi. J’ai mis du lait chaud dans le pot.
— Merci… Je me demande vraiment de qui il peut bien s’agir, c’est tellement étrange comme situation. Ça fait trois mois que je suis ici, mais à part toi et Pippa, je ne connais pour ainsi dire personne.
— Tu joues les sauvages, mais n’empêche qu’on t’a remarquée.
— Je ne joue pas les sauvages, mais en entretien, William Parker a bien insisté pour que je ne mélange pas mon travail et mes loisirs. Et puis, de toute façon, les gens sont ici pour bosser, pas pour faire la fiesta.
— C’est pas faux, admet-il.
Amusé, il prend la lettre que j’ai laissée sur la table et la lit.
— Il a du style, ton inconnu. Pourquoi tu n’en profiterais pas, tout simplement ? Qui sait, le prince charmant est peut-être au bout du chemin.
Je manque m’étrangler avec mon café.
— S’il existait, toutes les filles en auraient entendu parler, hein ! Et je n’ai pas des masses envie qu’on s’amuse avec moi.
Son petit sourire en coin est désarmant.
— Certes, mais prendre des risques est excitant.
— OK, mais là, quand même… Ça revient un peu à ouvrir une porte qui donne dans le vide, non ? Sauter sans savoir où on va atterrir, ce n’est pas ce qu’il y a de plus rassurant, en vérité.
— Personne ne t’a dit de sauter dans le vide sans parachute, Fossette, tu peux aussi jeter un œil à ce qui se passe et faire demi-tour n’importe quand.
Je penche la tête en arrière en fermant les yeux, laissant échapper un profond soupir.
— Je ne sais pas si j’ai de la chance de te connaître ou si, au contraire, je ferais mieux de me méfier de tes conseils. Une personne normalement constituée me dirait de faire attention.
Il penche la tête sur le côté.
— Si j’étais normalement constitué, ça se saurait et tu m’aimerais moins.
— Vrai.
Je lui mets un petit coup sur l’épaule et pose les yeux sur la lettre pour en relire les quelques lignes.
— Tu m’accompagnerais jusqu’au tableau des petites annonces ?
Livio amorce un sourire en coin qui veut tout dire.
— Pour te servir de garde du corps, au cas où ? Tu crois que je fais le poids ?
J’avale d’une traite mon café et me lève.
— Tout à fait ! Un mètre quatre-vingt-dix, quatre-vingt-cinq kilos, c’est parfait. On peut même y aller maintenant, qu’en dis-tu ?
Il hausse un sourcil.
— Comment tu sais que je pèse quatre-vingt-cinq kilos ?
— Simple supposition. On y va ?
— Bien sûr, je sens que tu vas adorer qu’on te voie en pyjama et en pantoufles nounours…
Mon visage s’affaisse en même temps que je regarde le bout de mes chaussons Winnie l’ourson. C’est ma mère qui me les a offerts, ce n’était même pas son idée mais la mienne, j’adore ce personnage.
Mais là, je n’assume pas.
— OK, je vais d’abord passer par ma chambre.
— C’est plus sage, renchérit-il avec un double haussement de sourcils.
— Tu te moques ?
Livio lève les mains.
— Jamais de la vie ! Allez, je te retrouve dans vingt minutes devant ta porte.
Je sors de chez lui en rasant les couloirs de peur de croiser quelqu’un, ce qui, évidemment, m’arrive. Et bien sûr, c’est la personne que je voulais le moins voir dans ces circonstances, sinon c’est pas drôle. Dans l’escalier, juste avant d’arriver à mon étage, je tombe nez à nez avec Matias qui revient d’un footing, les cheveux humides de transpiration. Il a l’air si étonné en me voyant dans cette tenue qu’il reste d’abord interdit, puis il réagit en éclatant de rire.
— En général, les meufs ne me surprennent pas beaucoup, mais avec toi, c’est Royal Cheese à chaque repas !
— Tu es super matinal…
Ce qui, en théorie, pourrait vouloir dire qu’il a eu le temps de glisser une lettre sous ma porte avant de partir courir…
— Ouais, toujours là au bon moment, m’assure-t-il avec un air content. Qu’est-ce que tu fous en pyjama dans les couloirs ?
J’improvise.
— Une urgence.
— Je peux te venir en aide ?
— Nope, juste me laisser passer pour que je rentre chez moi.
Il se colle contre le mur en souriant et tend la main pour m’inviter à descendre.
— Merci.
— À plus, Winnie, on se recroise devant un pot de miel !
J’ai la tête haute, mais je suis morte de honte quand je disparais dans le couloir. J’ai laissé la porte de mon appart ouverte, mais une fois à l’intérieur, je la ferme à double tour et m’appuie contre le battant.
— T’en rates vraiment pas une…
Je secoue les pieds pour me débarrasser de mes pantoufles et file sous la douche. Dix minutes plus tard, c’est oublié. Je saute dans mes vêtements, vois qu’il est 7 h 15, réunis mes affaires en deux-deux, et retrouve Livio dans le couloir. Il attend, nonchalamment adossé au mur, son eau de toilette flottant dans l’air.
Il fait encore chaud pour la saison, alors il a mis un tee-shirt noir un peu moulant qui me rappelle – et je l’oublie parfois – qu’il est sacrément bien gaulé. Ses biceps doivent faire un malheur avec les couvercles de pots de confiture récalcitrants.
Poc !
Livio me regarde de la tête aux pieds d’un air goguenard.
— T’as pas gardé tes chaussons ? Dommage, t’étais tellement sexy !
— Très drôle. Allez, viens, on y va.
Sept heures trente. On rejoint le rez-de-chaussée avant de nous planter devant le panneau des petites annonces, dans le hall d’entrée. À cette heure, il n’y a pas encore grand monde, je vais pouvoir être discrète.
Je jette un œil au tableau et repère tout de suite le fameux morceau de papier.
Je le décroche et lis à voix haute :
* * *
— Qu’est-ce que ça veut dire ?
Livio se penche pour regarder.
— Un rencard ?
— Sans date ni horaire ? Et c’est quoi, le puits aux vœux ? Il y en a un par ici ?
— Ouais, juste derrière la fondation.
— C’est vrai ?
Il acquiesce. Alors je sens bien malgré moi monter l’excitation. Je devrais plutôt fuir, c’est ce que la raison me crie, mais la présence de Livio me rassure.
— J’ai envie d’aller voir, tu m’accompagnes ?
— Maintenant ?
— Ben oui, pas demain ! Enfin… si tu es libre. Moi, je commence dans trente minutes.
Il lève les yeux au ciel en soupirant.
— Il y a une demi-heure, tu m’accusais presque d’être aussi tordu que ce mec et maintenant tu veux y aller ? Tu ne sais pas ce que tu veux, en fait, c’est ça ?
— L’indécision nous permet de voir toutes les options qui s’offrent à nous, mon cher !
— Tu m’en diras tant. Allez, viens, girouette, dit-il en souriant, je suis ton guide.
On sort du bâtiment pour traverser la cour avant de rejoindre le parking, puis je le suis jusque derrière les murs de la fondation, là où ont été installés une enfilade de bancs sur lesquels, en journée, il y a toujours quelqu’un. Mais mon préféré, c’est celui qui se trouve un peu plus loin, sous le chêne centenaire que je vois depuis ma fenêtre de chambre.
Livio emprunte un sentier de terre bordé de bouleaux, un faux plat que je sens bien passer.
— C’est loin ?
— Cent mètres, pas plus.
— Faut quand même pas que je sois en retard au taf, sinon Parker va me tuer.
— J’en doute, il a trop besoin de toi. Regarde, c’est juste là, au bout du chemin.
On marche encore un peu avant d’arriver devant le puits le plus mignon que j’ai jamais vu, installé au pied d’une grande butte de terre recouverte d’herbe haute, avec une crémaillère en métal noir sur laquelle court du lierre, dont les feuilles sont jaunies par l’automne. Et sur le rebord, quelqu’un a installé des citrouilles en guise de décoration, où se mêlent des petites bougies allumées, déposées au fond de pots en verre.
— Waouh… Mais pourquoi est-ce que je ne connais pas cet endroit ?
— Parce que tu es un indécrottable rat de bibliothèque. C’est le gardien qui s’éclate à faire ça chaque année.
Je m’approche pour regarder à l’intérieur, presque déçue de découvrir une grille qui empêche de trop se pencher afin de voir le fond.
— Le puits aux vœux. J’aime bien !
— Tous les puits sont pareils, répond Livio, un peu blasé.
Je lève la tête, me demandant pourquoi mon mystérieux inconnu a voulu que je vienne jusqu’ici. Puis, au milieu des branches et des feuillages enroulés autour de la crémaillère, je remarque un second morceau de papier plié en quatre. Je m’en empare et manque faire tomber la pièce de dix centimes qui y était enfermée.
* * *
— Oh… Je dois faire un vœu !
— Comme c’est original, persifle Livio.
— Rabat-joie !
Il fait la moue, abdique et tend la main en direction du puits.
Il y a sans doute quelque chose d’un peu naïf à faire un vœu dont on sait qu’il ne se réalisera probablement pas, mais ce matin, je ne suis pas d’humeur à réfléchir aux probabilités. Je ferme les paupières, me vide la tête et souhaite la première chose qui me vient à l’esprit. Spontanément.
Je veux vivre quelque chose d’extraordinaire.
Puis je jette la pièce à travers la grille.
Deux secondes, et on entend un plouf très léger.
— Alors, qu’est-ce que tu as demandé au père Noël ? se moque Livio.
— Que tu aies les bras trop courts et le cul qui gratte !
Il éclate de rire et me passe une main derrière le dos pour me faire avancer.
— Allez, viens, Fossette, tu vas être en retard.
Je souris et marche à côté de lui, réfléchissant à mon vœu. Je ne sais pas combien de temps va durer ce petit jeu, ni combien de lettres je vais encore recevoir, ni même si je vais en recevoir d’autres, mais j’ai la certitude que c’est déjà une situation extraordinaire, d’une certaine façon.
— Je t’abandonne là, dit Livio quand on arrive devant le porche de la fondation, j’ai une ou deux courses à faire. Ne laisse pas Parker te tuer au travail.
— Oh, je risque juste de crouler sous les livres à ranger dans les rayons ; hier, j’avais à peine terminé la cote des nouvelles références que deux autres cartons sont arrivés. Et toi, tu avances sur ta thèse ?
Il lâche un drôle de soupir.
— Pas autant que je le voudrais.
— Des problèmes ?
— Non, juste la flemme. Travaille bien.
Je ne pose pas plus de questions, Livio n’est pas du genre à se confier sur demande. Je me hisse sur la pointe des pieds et dépose un baiser sur sa joue.
— Merci de m’avoir accompagnée et désolée de t’avoir réveillé aussi tôt.
— Zéro problème, mais si, la prochaine fois, ton inconnu te demande d’aller faire du shopping dans un magasin de lingerie et de te prendre en photo, ne compte pas sur moi !
— Ha, ha. Trop dommage !
Il rit et s’éloigne en direction de sa voiture tandis que je me dirige vers l’antre de la connaissance avec une seule pensée en tête :
Mon inconnu va-t-il m’écrire demain ?