Jour 30 - Un jour, une lettre : Fall in love
By Sophie Jomain
Il est 7 h 30 quand je sors de ma chambre, tout juste habillée et les cheveux attachés n’importe comment. La porte de l’appartement s’ouvre doucement au moment où je m’apprête à faire chauffer de l’eau pour mon thé. Pippa entre, emmitouflée dans son manteau, les joues rosies par le froid.
Je cligne des yeux.
— Tu rentres seulement maintenant ? Je croyais que tu dormais encore et que je ne t’avais pas entendue hier soir.
— ’Morning! répond-elle avec un sourire qui pourrait alimenter le réseau électrique de la vallée.
Elle pose son sac par terre, retire ses chaussures en les envoyant valser près du meuble dédié, puis se laisse tomber de tout son long sur le canapé en poussant un soupir d’aise.
Je verse l’eau dans ma tasse, et mets une tranche de pain de mie à griller.
— Alors ? C’était comment avec le chercheur du CNRS ?
Elle cale ses mains derrière sa tête, yeux fermés, expression extatique.
— Exceptionnel, dit-elle avec un sérieux presque comique. Il est drôle, brillant, pas prétentieux, il paie l’addition sans regarder, et il embrasse comme si on avait la vie devant nous.
Je ne peux m’empêcher de rire.
— En même temps, c’est le cas ! Vous avez fait quoi ?
— On a dîné dans un petit resto pas loin de Saint-Michel, on a ensuite pris un verre dans un bar minuscule où les tables sont plus vieilles que nous deux réunis… et après, ben…
Elle ouvre un œil malicieux.
— Disons que je n’ai pas beaucoup dormi.
Je prends mon pain grillé et m’assois à table.
— Tu es allée chez lui ?
— Oui, madame. Et je te confirme que les chercheurs du CNRS ne sont pas performants qu’intellectuellement, si tu vois ce que je veux dire.
Je ferme exagérément les yeux en secouant la tête.
— Je ne voulais pas autant de détails, hein.
— Oh, mais je ne t’ai rien détaillé du tout, proteste-t-elle en riant. Je t’épargne la partie étude de terrain, t’inquiète. Mais sache que c’était très… éducatif !
— La, la, la ! je chante en me bouchant les oreilles.
Pippa éclate de rire.
— Chochotte !
— Hum… Comment ça se fait que tu sois rentrée aussi tôt ?
Elle hausse une épaule.
— Je me suis réveillée avant lui. Il dormait comme un bébé, j’ai pris mes affaires et je suis partie.
Je la regarde, interloquée.
— Pourquoi ?
— Parce que je ne veux pas d’une histoire sérieuse, et avec lui, ça aurait pu le devenir tant il est mon genre. On n’a même pas échangé nos numéros.
— Tu anticipes un poil trop, non ?
— On appelle ça de la prudence. Je sors d’une relation amoureuse de quatre ans qui m’a laissée sur les genoux et le cœur en vrac. Je ne suis pas prête à remettre le couvert. Avec ce type, c’était une jolie parenthèse, un moment incroyable… mais je n’ai pas besoin de plan sur x mois avec un type qui vit entre Paris et Strasbourg et qui ne sait pas si, dans un an, ou peut-être avant, il sera envoyé à l’étranger ou non. Je l’ai trouvé génial, je garderai un super souvenir de lui, mais c’est tout. Et c’est très bien comme ça.
Je secoue la tête, à la fois admirative et un peu dépassée.
— Tu gères les choses beaucoup mieux que moi.
— Tu gères différemment, corrige-t-elle. Moi, j’aime toujours Archie, tu sais… Mais toi, tu es dans une situation qui me paraît un chouille plus complexe. Tu as envie d’autres choses que moi.
Je soupire. Elle a raison. Mais de quoi ai-je envie, exactement ? Suis-je seulement supposée le découvrir dans ce merdier ?
Pippa me fixe alors avec un petit sourire en coin.
— Livio est passé te voir hier ?
Je soupire, m’appuie au dossier.
— Ouais… On a marché dans le parc. Je lui ai demandé s’il regrettait ce qui s’était passé entre nous. Il a dit non.
— Je te l’avais dit, mais tu avais besoin d’être rassurée.
— Mais… il m’a expliqué que ce n’était pas comme ça qu’il avait imaginé les choses entre nous. Pas aussi vite, pas aussi brusquement. Qu’il ne voulait pas abîmer notre amitié. Qu’il voulait qu’on prenne notre temps, qu’on ne se précipite pas.
— Il est dans le contrôle.
Je tripote le bord de ma manche.
— Oui, mais je ne comprends pas tout, Pippa. Il m’écrit anonymement depuis presque un mois, pour nous rapprocher, me faire vivre des trucs qu’on vit à deux, sans se le dire. Et maintenant qu’on a couché ensemble, il veut qu’on se donne du temps ? Je lui ai dit « OK pour se donner du temps », mais je ne saisis pas, en réalité.
Pippa penche la tête, pensive.
— Peut-être qu’il avait un plan.
— Un plan ?
— Oui, et c’est ce pour quoi il a du mal à lâcher prise. Imagine, il s’était dit « je vais lui écrire, la surprendre, la faire sourire, la conduire doucement à un point précis : un aveu, un baiser, le début de quelque chose ».
Elle fait un geste de la main.
— Et là, boum, vous passez directement à l’étape « on s’envoie en l’air » avant tout le reste. Ça a complètement court-circuité son scénario et il est perdu dans ses propres étapes.
Je laisse l’image m’envahir. Livio, avec son tableau Excel intérieur « Comment bien faire les choses », et nous qui avons tout chamboulé. Je pourrais presque en rire.
— Tu crois vraiment que c’est ça ?
— Je suis presque sûre qu’il est en train de recalculer tous ses chemins possibles, comme un GPS, répond-elle très sérieusement. Et comme tous les GPS, il bugue un peu quand on prend une sortie imprévue.
Je finis par sourire.
— Ce qui est incroyable, quand même, c’est que les hommes se disent binaires, un plus un égale deux, mais quand ils tombent amoureux, je peux t’assurer qu’ils ajoutent des décimales à l’équation et nous, on ne suit plus !
— Merci ! je m’exclame, soulagée qu’on pense la même chose. Enfin quelqu’un qui le reconnaît. Ils prétendent toujours qu’on est trop dans le ressenti, alors qu’eux, ils construisent des plans sur quinze ans dans leur tête tout en rejetant le moindre accroc.
— Ouais, c’est ça !
— Donc, ton avis d’experte, c’est… ?
— Qu’il faut lui laisser refaire ses calculs. Tu lui as déjà montré que tu étais là, que tu ne regrettais rien. Maintenant, laisse-lui le temps de remettre de l’ordre dans ses idées, puisqu’il est si… sensible. Après tout, il n’a pas l’air de fuir, il a juste peur de mal faire les choses.
Je hoche la tête.
— Et toi, tu es certaine de ne pas passer à côté de quelqu’un de bien, avec ton chercheur ?
Elle incline la tête, sourit.
— On n’est jamais sûr de rien. Ce que je veux surtout, c’est ne pas me perdre.
— Moi non plus, je ne veux pas me perdre.
Elle soupire en se redressant.
— Alors, on se retrouve toutes les deux dans cette belle catégorie.
Pippa se lève et attrape son sac.
— Allez, va bosser, tu vas être à la bourre.
— Oui, chef !
* * *
Ça sent le café fraîchement passé quand j’arrive à la bibliothèque, et il fait beaucoup plus froid que d’habitude à l’intérieur. Je pose mon sac derrière mon bureau, salue Edwige et allume l’ordinateur avant d’aller faire un tour dans la grande salle afin de voir si aucun livre n’a été laissé sur les tables durant le week-end. Tout est en ordre, comme chaque fois. Ici, les doctorants respectent les règles.
— Mademoiselle Chevalier ? Vous avez un instant ?
Je me tourne vers William Parker qui vient d’entrer à grands pas.
— Bonjour, monsieur Parker, bien sûr.
— Rejoignez-moi dans mon bureau quand vous aurez terminé, je vous y attends.
C’est-à-dire, presque tout de suite.
Lorsque je le retrouve, il est déjà installé derrière sa table, une épaisse chemise cartonnée ouverte devant lui, et ses lunettes lui glissent un peu sur le nez.
— Asseyez-vous, je vous en prie, dit-il en m’indiquant la chaise en face.
Je m’exécute, essayant de me souvenir si, par hasard, j’aurais commis une erreur administrative. Parce que mon boss me paraît si formel que je peux largement me poser la question.
— Rien de grave, je vous rassure, commence-t-il, comme s’il lisait dans mes pensées. Au contraire, je vais vous offrir une opportunité d’étoffer encore un peu plus votre rapport de stage.
Mes épaules se détendent d’un cran.
— Avez-vous entendu parler du projet de la BnF avec les fonds de Haute-Savoie ?
— Vaguement.
Ses yeux brillent.
— La BnF a reçu un lot de documents provenant d’une vieille maison du XVe siècle. Une malle emmurée a été découverte lors de la démolition. Des papiers, des fragments, des registres… Nous ignorons encore précisément de quoi il s’agit, mais l’équipe pense que certains documents pourraient intéresser la fondation.
Il tapote la chemise du doigt.
— Pendant trois jours, quelques doctorants et moi-même irons les examiner et, si nécessaire, en ferons reproduire une partie. J’aimerais que vous nous accompagniez.
Je ne peux m’empêcher de sourire tant je suis ravie.
— Qui seront les doctorants présents ? je demande en tâchant de rester professionnelle.
— Livio Bergonzi, Matias Orpi et Marie Lefebvre, doctorante à la Sorbonne en conservation des fonds anciens, elle a été appelée par la BnF.
Je hoche la tête.
— Nous partirons demain matin avec le minibus de la fondation, précise mon responsable. Nous serons logés à Paris dans l’une des résidences étudiantes rattachées à la Sorbonne. Retour prévu le surlendemain en fin de journée.
Deux nuits à Paris, avec une mini équipe. Avec Livio et Matias.
Je déglutis.
— Ils sont au courant que je viens ?
William fronce les sourcils, visiblement surpris par la question.
— Qui ça, « ils » ?
— L’équipe.
— Non, pas encore. Est-ce un élément important ?
Je sens mes joues chauffer.
— Non, simple curiosité de ma part.
— Parfait. Je vous ferai parvenir les détails logistiques par mail dans la journée.
Je vais passer trois jours à Paris entre la BnF, une malle mystérieuse du XVe siècle, un minibus, Livio qui veut prendre son temps, et Matias qui ne sait pas ce que les mots « se poser » signifient.
Je finis par sourire.
C’est officiel, l’Univers ne manque pas d’humour.
* * *
En fin d’après-midi, la grande salle se vide peu à peu, les chuchotements s’espacent, et les écrans d’ordinateur s’éteignent un à un. Il reste encore et toujours quelques irréductibles, et quand, avant de partir, je parcours les allées pour vérifier que tout est en ordre, je vois Livio en train de bosser près de sa fenêtre habituelle, plongé dans ses notes.
Puisqu’il veut qu’on n’aille pas trop vite, je pourrais rester à l’écart, faire semblant de ne pas l’avoir vu, et le laisser découvrir ma présence dans la surprise générale, demain matin, mais je n’en ai pas envie.
Je m’approche sans faire trop de bruit et me positionne devant lui.
— Hé, tu travailles encore ?
Il lève le nez et me sourit.
— Dix-sept heures, c’est encore tôt.
— Moi, j’ai fini ma journée. Au fait, William Parker m’a proposé de vous accompagner à la BnF.
Je vois la surprise passer dans ses yeux.
— Tu viens ? Les trois jours ?
— Oui, si ça ne te dérange pas.
Ses sourcils se froncent légèrement, comme si cette dernière phrase n’avait aucun sens pour lui.
— Pourquoi ça me dérangerait ? Au contraire, je suis content que tu viennes.
— Il y aura aussi Matias et une doctorante que je ne connais pas.
— Oui, Marie. Elle est sympa, tu verras. Elle parle beaucoup trop vite, mais c’est une championne de la numérisation.
Je hoche la tête.
On échange quelques banalités sur l’organisation du voyage. Superficiellement, c’est très pratico-pratique, mais en profondeur, je perçois une autre dimension : une sorte de toile invisible qui nous unit, composée de ce qu’on n’a pas osé se dire et de ce qu’on a choisi de taire. Quand on a épuisé les sujets de conversation sans réel intérêt, je me racle la gorge.
— Je vais te laisser, travaille bien.
— Attends. Pour hier…
Je pose la main sur la table, pas tout à fait entre nous, mais pas très loin non plus.
— Hé… Tu m’as dit ce que tu voulais : prendre ton temps et ne pas tout précipiter. J’ai entendu, c’est tout ce que j’ai besoin de savoir pour le moment.
Je mens, mais il hoche la tête.
— D’accord.
Puis il baisse les yeux vers ma main, hésite une seconde, et étend les doigts pour frôler les miens. Juste une seconde. Un contact presque inexistant, mais qui fait monter une douce chaleur jusque dans ma poitrine et fait battre mon cœur.
— Et moi, dit-il à voix basse, tout ce que j’ai besoin de savoir pour aujourd’hui, c’est que tu seras là demain.
Je souris malgré moi.
— Je serai là. Bon, je te laisse à tes travaux. Je dois préparer mon sac d’aventurière.
— N’oublie pas de prendre un pull chaud et des mitaines.
— Et du chocolat ?
— Obligatoire, dit-il avec un clin d’œil.
Je m’éloigne en souriant.
Je ne sais pas encore ce que ces trois jours vont changer, mais je sens confusément qu’ils vont compter.
* * *
📖 Le Récit de Phébée
