Jour 31 - Un jour, une lettre : Fall in love
By Sophie Jomain
« J’ai appris par hasard que tu faisais partie de l’expédition BnF. »
Mais bien sûr, petit malin !
Je plie la lettre, la remets dans l’enveloppe et la range avec les autres dans le tiroir de ma table de nuit. Il commence à être sérieusement plein !
Huit heures, on part dans vingt minutes pour Paris, pas le temps de traîner, je file me préparer.
Lorsque je rejoins tout le monde dans la cour, il pleut comme vache qui pisse.
William Parker est sous son parapluie noir, Livio et Matias, sous leurs capuches. Léger malaise quand ils me regardent avancer comme un groupe qui a failli attendre. Je ne me démonte pas et leur lance un « bonjour ! » tout ce qu’on fait de plus joyeux. Livio me fait un clin d’œil qui me réchauffe, et Matias, un petit sourire en coin dont il a le secret.
— Mademoiselle Chevalier, nous n’attendions plus que vous. Vous êtes prête ?
Je suis à deux doigts de répondre « oui, mon capitaine ! », mais je m’abstiens.
— Tout à fait et je me réjouis de vous accompagner.
Il hoche la tête avec cette retenue qui le caractérise et ouvre la marche jusqu’au minibus garé sur le parking.
Matias monte tout de suite devant. Livio et moi, on s’installe à l’arrière, ceintures bouclées, une place vide entre nous deux, un no man’s land sagement imposé, chacun accoudé contre sa portière.
— Avec les bouchons, nous devrions en avoir pour une bonne heure, nous avertit William. J’espère que vous avez pris vos précautions avant de partir, car nous n’aurons pas l’occasion de nous arrêter.
On se regarde tous en souriant, on se croirait en colonie de vacances, quand l’animateur demande si tout le monde a bien pensé à aller faire pipi.
Ma vessie est vide, j’ai une gourde d’eau si j’ai soif, des bonbons à la menthe si je suis malade sur le trajet, tout est OK.
Le moteur du minibus ronronne doucement, avalant les kilomètres entre la vallée de Chevreuse et Paris. À l’avant, notre directeur conduit en commentant le paysage tel un guide touristique, et Matias, sur le siège passager, lui répond avec un enthousiasme un peu factice, certes, mais amusant à voir. Puis arrive le sujet qui nous amène à Paris.
— Dans quel état sont les documents ? demande Matias. J’imagine que l’humidité et les champignons n’ont pas aidé.
— En effet, mais il semblerait qu’ils aient été relativement préservés.
Leurs voix remplissent le minibus. À l’arrière, pourtant, c’est comme si on était dans une bulle. Livio et moi écoutons sans dire un mot.
Ma main droite est posée à plat sur le siège, la gauche de Livio, en vis-à-vis de la mienne. Je sens le tissu rêche sous mes doigts, ainsi que cette sensation étrange, presque électrique, d’être attirée par les siens. J’ai envie de le toucher, de retrouver la chaleur de sa peau.
Nous avons la même position, la même immobilité étudiée. On dirait deux continents qui font semblant de ne pas remarquer qu’ils dérivent l’un vers l’autre.
Je lance un coup d’œil furtif à Livio. Il regarde ostensiblement par la fenêtre, mais ses doigts se mettent à gigoter, à s’ouvrir et se fermer.
Je respire un grand coup.
On est dans le minibus de la fondation, avec le directeur au volant et Matias qui est tout à fait libre de tourner la tête vers nous, ce n’est pas le moment de faire n’importe quoi.
— … et ensuite, continue William, il faudra vérifier si ces documents ont un lien avec les fonds déjà recensés pour cette zone géographique.
— Je suppose que vous êtes déjà allé dans l’enfer de la BnF, dit Matias pour faire la conversation, alors qu’il connaît la réponse.
— Oui, c’est un véritable labyrinthe.
Le mot « enfer » me fait sourire. J’en connais un autre, d’enfer, assis à soixante-dix centimètre de moi et qui fait mine d’être captivé par des arbres défilant à cent dix kilomètres heure.
Je bouge à peine la main, un glissement de deux centimètres, comme si je cherchais une position plus confortable. Livio fait la même chose. L’espace entre nos doigts se réduit et mon cœur s’emballe pour un détail que personne d’autre ne pourrait voir sans se retourner. Si William ou Matias pivotent, ils nous verront sages comme des images, chacun collé à sa vitre.
Je sens le regard de Livio sur moi avant de le croiser. Misère.
Il m’offre un sourire minuscule que je lui rends, discrétion absolue.
Nos mains, elles, continuent leur manœuvre lente. Une marée. Une hésitation.
Je pourrais, maintenant, tendre le petit doigt. Il suffirait d’un geste. La pensée me donne le vertige. C’est ridicule. Depuis quand un auriculaire a ce pouvoir de séduction ?
— Livio ? demande soudain William.
Je sursaute presque autant que lui.
— Oui ? répond-il aussitôt, se penchant entre les deux sièges avant.
Il pose sa main droite sur le dossier pour se stabiliser et se penche, son torse entre Matias et notre directeur.
— Vous avez déjà consulté l’enfer de la BnF pour votre thèse, n’est-ce pas ?
— Oui, deux fois. La première, j’ai failli me perdre, la deuxième, j’ai pris un plan.
Ils échangent quelques notions techniques. Je vois seulement le profil de Livio, la courbe parfaite de sa nuque, le pli de sa chemise. Sa main gauche est restée en arrière, sur le siège. Puis il se recule pour revenir s’asseoir.
Et là, dans ce mouvement de retour, il décale sa main. Délibérément.
Ses doigts frôlent les miens, puis se posent dessus. Une seconde. Deux. Il les presse doucement, juste assez pour que je ne puisse pas me dire que c’était un accident de trajectoire. Ma respiration se bloque.
Le contact est minuscule, invisible pour quiconque ne serait pas précisément à notre place. Mais il fait exploser quelque chose dans ma poitrine. À ce stade-là du désir, on peut me qualifier de folle, je l’admets volontiers.
Je serre à mon tour ses doigts, un peu comme une réponse muette, et déjà il retire sa main, se réinstalle contre la vitre, l’air parfaitement concentré sur la route qui défile.
On tombe dans les bouchons, mais Paris se rapproche.
On y est en moins de trente minutes. Puis on fait un arrêt express à la résidence pour y poser nos affaires.
Nous reprenons la route, jusqu’à ce que les tours de la BnF surgissent comme quatre immenses livres ouverts posés debout dans le ciel gris. À travers la vitre du minibus, je vois l’esplanade en bois, minuscule vue d’ici, et les façades de verre qui se reflètent entre elles.
William quitte les quais, s’engage sur une rampe, et on descend dans les entrailles du bâtiment. Le béton remplace le ciel, les néons s’allument, le bruit du moteur résonne dans le parking souterrain.
On se gare, on sort, l’air est froid et métallique. Quelques minutes plus tard, l’ascenseur nous dépose dans le hall d’entrée. Tout est vaste, clair, silencieux : sol en bois blond, grandes baies vitrées, passerelles de métal, portiques, casiers, panneaux d’affichage. Des silhouettes circulent, badges autour du cou, puis un homme aux cheveux gris s’avance, costume sombre, lunettes fines, sourire radieux.
— Henri ! lance William, soudain plus chaleureux que jamais.
Les deux hommes se serrent dans les bras comme de vieux copains.
— William, dit le président de la BnF, heureux de t’accueillir ici. Tu ne changes pas d’un iota.
— Et toi, tes mensonges s’améliorent avec l’âge, répond William, amusé.
Ils rient. Puis notre directeur nous présente.
— Voici Phébée Chevalier, notre bibliothécaire stagiaire, et deux de nos doctorants, Livio Bergonzi et Matias Orpi.
Le président nous serre chaleureusement la main, puis il nous emmène dans son bureau, vaste, lumineux, aux murs couverts de livres parfaitement alignés. On boit un café pendant qu’il nous fait un topo : la maison du XVe siècle en Haute-Savoie, le mur abattu, la malle cachée derrière, le transfert à la BnF, l’intérêt potentiel pour la Fondation. Je prends des notes.
Puis, direction l’enfer.
Les couloirs se resserrent, la lumière devient plus froide. On passe des espaces publics aux magasins : portes sécurisées, rayonnages, odeurs de papier et poussière maîtrisée. Le président badge devant une lourde porte, puis nous entrons dans une grande salle blanche, éclairée par des néons doux. Au centre, des tables recouvertes de feutre bleu protecteur. Sur l’une d’elles, la malle.
C’est un coffre en bois sombre, ceint de bandes de cuir, piqueté de grosses têtes de clous noirs. On dirait un trésor oublié, posé là après plusieurs siècles de sommeil.
Autour, des documents ont déjà été sortis : liasses, cahiers, feuilles, disposés entre des plaques de verre, maintenus par de petits poids. Une jeune femme au badge « Marie Lefebvre – doctorante » nous salue : c’est elle qui gérera la numérisation.
On enfile des gants, et chacun se penche sur un tas de feuillets.
Les heures s’enchaînent, entrecoupées d’un déjeuner tardif et rapide au self : dates, noms, formules, écritures serrées, fragments de vies consignées, en latin et en vieux français. J’adore ça, au point d’en oublier où on se trouve ; je ne crois pas avoir déjà fait quelque chose de plus excitant. Sauf que je n’oublie pas qui est là.
Pendant que j’annote tout ce que je peux, Livio travaille, penché au-dessus de la table, concentré, sérieux, prêtant à peine attention à son entourage, à moi. Même Matias, si anticonformiste d’habitude, montre un sérieux à toute épreuve. Pour la première fois depuis que je connais Livio, j’entre dans son univers de chercheur et je vois combien ça le dévore, l’accapare.
À la pause de 16 heures, on se retrouve dans une salle de repos où on nous apporte du café et des biscuits. Matias discute avec Marie d’un mot illisible, William parle avec l’un des conservateurs, Livio relit ses propres notes. Je m’approche de lui.
— Ça va ?
— Oui, répond-il sans me regarder. Beaucoup à assimiler et à vérifier.
Son sourire ne touche pas ses yeux.
Une petite boule d’angoisse se forme dans mon ventre. J’ai bien conscience qu’ici il est dans son antre, son milieu, son univers, mais jamais il ne m’avait fait me sentir comme ça, presque en trop. J’essaie de ne pas le prendre personnellement, mais ce n’est pas aussi évident que ça devrait l’être.
Plus tard, alors que nous sommes côte à côte et seuls pendant quelques minutes, je tente un geste minuscule : ma main se rapproche de la sienne sur le feutre bleu. Juste un frôlement de doigts, comme dans le minibus.
Mais il se crispe et retire sa main comme il l’avait fait dans la salle vidéo de la fondation. Quand je relève les yeux pour comprendre, il me regarde étrangement.
— Ça ne va pas ? je lui demande.
— Te voir dans cet environnement me perturbe.
— Oh. Mais… tu semblais content que je vienne, hier.
— Je le suis, mais maintenant, tout se mélange.
Je baisse les yeux, incapable de dire un mot de plus.
Ça sonne comme un désaveu. Ça fait mal.
— Désolée.
Il soupire.
— C’est moi qui le suis. Rien ne parvient jamais à me détourner de mon travail, de mes objectifs, mais toi, si. Tu me rends fou. On est dans le cœur de l’enfer de la BnF, deux doctorants, des caméras qui nous surveillent, le directeur de la fondation à moins de trois mètres de nous et des documents précieux entre les mains, et je m’imagine t’allonger sur la table pour te montrer à quel point cette idée d’y aller doucement est débile parce qu’irréalisable.
— Oh…
— Mais je ne me pardonnerai pas de tout foutre en l’air.
Je fronce les sourcils. C’est la phrase de trop… Il y a un truc qui explose dans ma tête et qui me pousse à arrêter de jouer. J’en ai marre de le voir se torturer comme ça, marre qu’il essaie de tout contrôler et marre de faire comme si j’étais d’accord.
Je ne le suis pas.
Ce n’est pas l’endroit, mais les mots sortent tout seuls.
— Livio, je sais que c’est toi.
Il fronce les sourcils.
— L’inconnu qui m’écrit, c’est toi. Le premier soir où on a failli coucher ensemble, chez toi, j’ai trouvé les enveloppes que tu glisses sous ma porte, dans un meuble ouvert. Et sur ton fauteuil il y avait le hoodie que tu portais en lisant ma lettre sur le banc de la fondation. C’est toi…
Son regard se met à briller intensément, rien de ce que je dis ne correspond à l’équation qu’il avait en tête.
— Tu savais et tu ne m’as rien dit ? Pourquoi ?
— Je ne sais pas… Pour voir jusqu’où tu irais.
— En jouant un double jeu ?
Son ton est sec. J’ai l’impression de prendre une douche froide.
La colère monte d’un coup, je ne vois rien venir.
— Un double jeu ? C’est toi qui jouais un double jeu, pas moi. Toi qui faisais semblant de suivre mes aventures, alors que tu étais l’auteur de ces lettres… Tu m’as accompagnée l’air de rien dans un tas de défis, tu m’as donné des conseils, tu as couché avec moi et tout de suite après tu as regretté, alors que… tu as tout fait pour que ça arrive ! Comment oses-tu dire que j’ai joué un double jeu ?
— Phébée…
Je lève la main pour le faire taire, comme si toute la tension retenue de ces derniers jours était impossible à juguler.
— Je ne sais pas ce qui t’arrive, Livio, mais je ne te reconnais plus, et le fait que tu ne saches pas où tu en es n’est pas une raison. Tu as envie de moi, puis tu me rejettes pour des prétextes à la con. Et après tu me sors que tu pourrais m’allonger sur une table là, et ensuite que tu ne le feras pas parce que tu ne veux pas tout gâcher. Eh bien tu sais quoi ? Je ne suis pas un jouet ! Si toi, tu ne sais pas ce que tu veux, moi, je vais te dire ce que je ne veux pas : que tu me traites comme ça ! Tu ne voulais pas tout foutre en l’air ? Eh bien c’est fait !
Je quitte la pièce avant qu’il ne prononce un mot et passe devant William Parker, Matias et Marie au moment où ils s’apprêtent à y rentrer. J’ai les yeux pleins de larmes de rage et d’humiliation. Où est le mec qui m’écrivait des lettres absolument incroyables ? Je n’arrive pas à le croire.
Je file directement à la résidence étudiante, à deux doigts de sauter dans un train pour rentrer à la fondation, mais j’ai laissé ma valise dans la chambre et je risquerais de m’attirer les foudres de mon directeur, à disparaître comme ça.
Je m’assois sur le lit inconfortable et appelle aussitôt Pippa pour tout lui raconter.
— Il se sent coupable, classique. Tiraillé entre ce qu’il pense devoir être et ce qu’il veut vraiment être. Jouer à être deux personnes à la fois a forcément des conséquences, à la longue.
— Et du coup c’est moi qu’il accuse de jouer un double jeu ? Sérieusement ?
— Tu sais ce qu’on dit : la meilleure défense, c’est l’attaque.
— Mais moi, je n’ai rien demandé ! C’est lui qui a commencé à m’écrire.
Elle soupire.
— Qu’est-ce que tu vas faire ?
— Le tuer et jeter son corps dans la Seine pour qu’il soit bouffé par les silures.
Elle éclate de rire.
— Et à part ça ?
— Je ne sais pas…
— Tu l’aimes ?
Je soupire profondément.
— Évidemment…
— Tu veux que ça s’arrange ?
— Bien sûr, qu’est-ce que tu crois ?
Il y a un blanc, puis Pippa reprend la parole.
— Dans ce cas, écoute-moi bien et fais exactement ce que je vais te dire.
* * *
📖 Le Récit de Phébée
