Jour 6 - Un jour, une lettre : Fall in love
By Sophie Jomain
Chère Phébée,
Si tu me lis, c’est que tu as bravé le réveil trop matinal pour un samedi, l’échelle de bibliothèque jusqu’au septième niveau et, éventuellement, les effets du vertige.
Bravo, je vais faire en sorte que tu ne le regrettes pas.
Tu remarqueras qu’il y a, dans cette enveloppe, deux tickets de RER pour Paris. L’aventure, si tu l’acceptes, te conduira jusqu’au parc de Montsouris. Je sais, ce n’est pas la porte à côté, mais à cet endroit, il y a un arbre absolument exceptionnel que tu dois peut-être connaître. On l’appelle l’arbre aux quarante écus parce que le botaniste qui l’a rapporté en France aurait acquis cinq jeunes ginkgos à Londres pour quarante écus le pied. Mais si, par chance, tu ne le connais pas, je te demanderai de ne pas chercher d’information à son sujet, et de te laisser surprendre.
Il n’est pas difficile à trouver, tu ne pourras pas le manquer. C’est un arbre de plus de trente mètres de haut, et il est plus beau que n’importe quel autre. Il date de 1935, et il est remarquable, tu t’en rendras compte si tu acceptes d’y aller.
Il y a un banc sous ce Ginkgo biloba, il te suffira de t’y asseoir et de laisser faire la magie. Je ne serai pas là, mais je t’y donne rendez-vous à 12 h 30. Sois à l’heure !
Oh, et j’ai une petite demande, si tu veux bien.
Avant de quitter le parc, ramasse une feuille du Ginkgo biloba, que tu accrocheras au tableau des petites annonces à ton retour, ainsi je saurai que tu y es allée.
Ton inconnu
PS : pense à bien t’habiller, la météo annonce du vent.
* * *
📖 Le Récit de Phébée
— C’est bon, descends ! On se demande ce que tu fabriques, chuchote Pippa qui me tient l’échelle.
— J’arrive !
Je fourre la lettre dans ma poche, et regarde autour de moi dans l’espoir de repérer mon mystérieux inconnu qui m’observerait en douce, mais à part un groupe de filles aussi matinales que Pippa et moi, et qui me jettent un œil régulièrement, je ne vois personne.
Je redescends avec précaution et souris à Pippa.
— Qu’est-ce que ça dit ?
— Pas ici, on en parle à l’appart.
Une fois chez nous et vautrée dans le canapé, Pippa lit la lettre attentivement avant de me la rendre, un sourcil arqué.
— Plan donné hier, tickets de RER aujourd’hui, mystère à la clé. Ce mec est un joueur. Tu vas y aller ?
— Je ne sais pas… Tu en penses quoi ?
— Qu’est-ce que tu risques ? Après tout, il a dit qu’il n’était pas un psychopathe, non ?
La remarque de Pippa me fait éclater de rire.
— Bien sûr, puisqu’il l’a dit, c’est forcément vrai ! Si ça se trouve, il a déjà fait ça à plein de filles, et il y a des cadavres un peu partout en région parisienne.
— Ça, c’est une certitude, mais ce n’est pas nécessairement sa faute, corrige-t-elle en souriant, il y a des cinglés partout. Tu n’es pas un peu curieuse ?
Je me laisse tomber contre les coussins, ferme les yeux en soupirant.
— Je suis cent pour cent curieuse, au contraire…
— Ben alors go, et je t’accompagne, si tu veux !
Je rouvre un œil.
— C’est vrai ?
Pippa se lève et s’étire comme un chat.
— Ouais, mais après une bonne douche, un shampoing et un deuxième café ! Elles ont dû me prendre pour une folle, les filles à la bib, t’as vu comment je suis sortie ?
Je regarde son legging usé, sa vieille paire de baskets, son hoodie encore plus abîmé et ses cheveux pas coiffés…
J’avoue.
— On prendra ma voiture pour aller jusqu’à la gare. Dix heures trente, ça te va ?
— Super ! Tu es un amour, je n’y serais jamais allée toute seule.
— Normal, t’es française.
Je fronce les sourcils.
— Je ne vois pas le rapport…
— Ben si, vous êtes tous des trouillards par nature, Napoléon le savait très bien, il tremblait devant l’armée de Wellington et notre île inviolable. Heureusement que tu as une Anglaise comme colocataire, ça arrange tout !
— Han !
Je me redresse et lui jette un coussin tandis qu’elle quitte le salon en riant pour rejoindre sa chambre.
Je regarde mon téléphone : 9 h 30. J’ai une heure pour me préparer.
Ce que je m’apprête à faire est certainement une pure folie, c’est d’ailleurs ce que je me suis déjà dit cent fois depuis le début de cette drôle d’aventure, mais je ne vivrai plus jamais un truc pareil, alors, zéro regret !
* * *
Je suis un peu fébrile quand on arrive à l’entrée du parc de Montsouris avec Pippa.
Une petite heure de RER et dix minutes de marche, sans compter le quart d’heure de voiture pour aller à Saint-Rémy-lès-Chevreuse. Ça a intérêt d’en valoir le coup.
Pendant tout ce temps, bien qu’il ait dit qu’il ne serait pas là, je me suis demandé si mon mystérieux inconnu allait rester invisible quelque part dans le parc, afin de m’observer depuis un coin discret. Cette idée me met presque mal à l’aise, parce qu’une part de moi regretterait qu’il se dévoile aussi tôt.
Recevoir ces lettres tous les matins a quelque chose d’excitant. Je dois bien l’avouer, désormais, je me couche chaque soir avec cette impatience grandissante, celle de me réveiller et de trouver une enveloppe qui m’est destinée.
— Qu’est-ce qu’il fait froid ! soupire Pippa en resserrant le col de son trench quand on pénètre dans le parc. Et on ne sait pas comment s’habiller. Franchement, l’automne n’est vraiment pas ma saison préférée.
J’écarquille les yeux. Qui n’aime pas l’automne, sérieux ?
— C’est vrai ?
— Ben oui ! Il fait froid, il fait chaud, soit il pleut, soit on a un grand soleil, du vent à décorner les bœufs, et, au cas où tu ne le savais pas, la baisse de luminosité fait qu’on ne sécrète plus assez de mélatonine. Moralité, je suis tout le temps fatiguée, blanche comme un cachet d’aspirine, et je n’ai qu’une envie, rester sous la couette.
Je souris, un peu moqueuse.
— C’est vrai que l’Angleterre est connue pour son franc soleil…
— Tss…
On marche d’un bon pas dans les allées. Ce parc est magnifique avec son lac, ses cygnes et sa végétation aux couleurs chaudes. On croise des statues, un kiosque à musique, des bancs et un observatoire météorologique. Je ne le connaissais pas du tout, et j’ai du mal à croire qu’un tel écrin de verdure se trouve en plein cœur de Paris.
— C’est juste à côté de la cité universitaire, m’informe Pippa. Au printemps, il y a plein d’étudiants qui viennent ici pour réviser leurs partiels. J’adore cet endroit, mais pas en automne !
— J’avais bien compris.
Le vent souffle et, par endroits, fait tourbillonner les feuilles mortes qui viennent se poser sur l’étendue d’eau placide. Pippa n’apprécie pas la saison, mais pour moi, elle est absolument parfaite.
Je n’ai aucune idée de ce qui m’attend, mais rien que pour voir ce spectacle que seul l’automne peut offrir, je suis heureuse d’avoir fait le trajet.
En longeant le lac, nous trouvons sans aucun problème l’arbre aux quarante écus. Il trône devant un grand espace vert où des familles ont étalé des nappes à pique-nique pour le déjeuner. Tout le monde semble vouloir profiter des derniers beaux jours avant qu’octobre n’impose ses longues journées de pluie.
— Waouh… finit quand même par souffler Pippa.
Le Ginkgo biloba qui se dresse devant nous est majestueux, immense, et semble être couvert de feuilles d’or qui, avec le souffle du vent et les rayons de soleil, paraissent briller de mille feux.
— Tu crois que ton inconnu t’a fait venir ici juste pour voir ça ?
Je repense au puits jusqu’auquel il m’a conduite, à cette forme de romantisme quand il me demande de trouver une lettre cachée parmi des milliers de livres, alors, même sans le connaître, j’ai envie de répondre que oui, parce que ça lui ressemble.
— C’est possible. Reste à savoir pourquoi à 12 h 30 pile…
Je respire, incapable de faire ralentir les battements de mon cœur.
— On ne va pas tarder à le savoir, conclut Pippa. Viens, on va s’asseoir.
On s’approche d’un banc en pierre, celui où il m’a demandé d’attendre. Un violoniste est installé sur un tabouret, dans l’herbe, quelques mètres juste en face. Il est en train de frotter le bois de son instrument. Plus bucolique, on meurt.
Avant qu’on ne s’assoie sur le banc, je me baisse pour ramasser une petite feuille jaune et lisse que j’enferme délicatement dans mon portefeuille pour ne pas l’abîmer. La preuve irréfutable que je suis venue jusqu’ici.
— Tu es très obéissante, s’amuse Pippa en me voyant faire. Comment tu l’imagines, cet inconnu ? Et ne me dis pas que tu ne t’es jamais posé la question, je ne te croirais pas !
— Hum… Grand, brun, les yeux bleus, mignon mais pas trop, histoire de ne pas me foutre des complexes, et drôle !
— Tu décris un peu Matias, là, non ? Il te fait fantasmer ?
— Pas vraiment.
Pippa me regarde d’un air suspicieux, aussi je me sens obligée de me justifier.
— Je le trouve mignon, mais pas au point d’imaginer des trucs, contrairement à ce que tu penses. En plus, il n’a pas les yeux bleus, mais verts.
— Tu joues sur les mots ! C’est ce qu’a dit Livio à son sujet qui te bloque ?
— Non… Tu sais combien je l’adore, mais je me demande à quel point il ne manque pas de discernement. Je veux dire, il a eu une super mauvaise expérience avec Matias, certes, mais c’était il y a quatre ans, je suppose que les choses ont changé.
Je consulte mon téléphone et prends une profonde inspiration. Douze heures trente.
— Le moment de vérité est enfin arrivé.
C’est précisément à cet instant que le violoniste fait s’élever les premières notes d’une musique extrêmement douce. On se tourne vers lui pour l’écouter.
Ce n’est qu’au bout de quelques secondes que je comprends que ce n’est peut-être pas un hasard. Il joue Autumn Leaves, et quand, comme un fait exprès, le vent se met à souffler un peu plus fort et que les feuilles de l’arbre aux quarante écus bruissent et retombent doucement tout autour de nous, je suis littéralement subjuguée.
— C’est beau, murmure Pippa, aussi bluffée que moi.
Le musicien est si exceptionnel que même les enfants s’arrêtent de jouer pour venir l’écouter et s’asseoir en face de lui, la bouche ouverte.
Je regarde autour de nous, scrute tous les visages à la recherche d’un garçon qui serait en train de nous observer, mais je ne vois rien ni personne qui me mettrait le doute.
On attend la fin du morceau, et juste avant qu’il n’en reprenne un autre, je me dirige vers lui avec Pippa pour en avoir le cœur net.
— Bonjour, vous avez joué Autumn Leaves pile au moment où on m’a dit de m’asseoir sur ce banc. Est-ce que, par hasard, quelqu’un vous aurait dit de jouer cette musique ?
— Tout à fait, me répond le violoniste dont les épais cheveux argentés feraient presque de l’ombre aux feuilles du ginkgo tant ils sont beaux. À 12 h 30 précises.
— Vous pourriez me dire à quoi ressemblait cette personne ?
— Un jeune homme. Il portait un sweat à capuche et des lunettes de soleil. Bleu, ajoute-t-il comme si ça pouvait m’aider, un sweat bleu clair. Je n’en sais pas plus.
— C’était il y a longtemps ?
— Il y a à peine une heure.
On échange un regard avec Pippa, sans pouvoir nous empêcher de scruter autour de nous, à la recherche de la moindre silhouette qui correspondrait à la description que le musicien nous a faite.
— D’accord, merci beaucoup et bravo, c’était incroyable.
— Le temps s’y prête ! me répond-il en souriant. Belle journée, mesdemoiselles.
Nous le saluons de la main et nous éloignons lentement tandis qu’il entame un autre morceau.
— Mais qui fait ça ? Ce mec est quand même incroyable…
— C’est complètement fou, confirme Pippa. Je te le dis, le jour où tu le rencontres, tu ne cherches même pas à comprendre, tu fonces ! Tu es tombée sur le dernier romantique de la planète, tu t’en rends compte ?
J’éclate de rire.
— Le jour où je le rencontre ? Si je le rencontre ! Parce que si ça se trouve, son kif, ce sont les relations platoniques à distance, et peut-être qu’il ne me plaira même pas.
— À ce stade, son physique n’a pas la moindre importance, si tu veux mon avis.
— Pas d’importance, tu dis ? Si je vois débarquer un mec mi-homme mi-chèvre, ça en aura, crois-moi !
— Le jour où on verra un bouc romantique, tu me feras signe, se moque-t-elle tandis qu’on quitte le parc en direction du RER. On va manger un truc ?
— Je meurs de faim !
— Je connais une super pizzeria pas loin, ça te dit ? Hé… mais c’est pas Matias, là ?
Je lève la tête ; il marche sur notre trottoir et arrive droit sur nous.
Quand il nous aperçoit, il s’accroche un large sourire aux lèvres.
— Hé ! Qu’est-ce que vous faites ici ?
— On avait envie d’une petite promenade à Paris, répond Pippa pour noyer le poisson, et Phébée ne connaissait pas le parc de Montsouris. Et toi ?
Avant de répondre, il baisse vers moi ses yeux verts ourlés de longs cils avant de les plisser très légèrement. Moi, j’ai le cœur qui bat à tout rompre, je ne vois que les lunettes de soleil qu’il a accrochées au col de son sweat à capuche.
Bleu. Clair.
— J’ai rendez-vous avec mon directeur de thèse pour déjeuner à la cité universitaire, répond-il d’une voix séductrice sans me quitter du regard.
Je résiste pour ne pas plisser le front. Le même directeur qui ne répond pas aux messages de Livio et qui est supposé être en vacances ? J’ai un mal de chien à rester flegmatique, je lui fais un petit sourire crispé sans pouvoir décrocher un mot.
— Nous, on va manger une pizz, enchaîne Pippa. On se recroise à la fondation ?
— J’y compte bien, répond-il à mon unique intention avec un clin d’œil.
J’avale ma salive quand on s’éloigne.
— Tu lui plais, en conclut Pippa.
— C’est lui…
— Quoi, c’est lui ?
— Mon inconnu, c’est lui.
Elle tourne furtivement la tête pour me regarder.
— Euh… Tu dis ça juste parce qu’il se trouvait là ? Je te rappelle que dès la première lettre, je t’en ai suggéré l’idée et que tu as affirmé que c’était impossible et que ce n’était pas le genre.
— Mais enfin, tu n’as pas vu ? Il porte un sweat à capuche bleu clair et a des lunettes de soleil accrochées à son col. Le musicien a dit que celui qui lui a commandé la chanson portait les deux !
Elle ralentit pour me dévisager comme si j’étais tombée sur la tête.
— C’est un peu léger, non ? Je crois qu’en cette saison la moitié des mecs a la même tenue. Je parie que rien que dans le coin, je peux en trouver cinq en moins de dix minutes.
Je lâche un sourire exaspéré.
— Bleu ? Ils portent tous un sweat bleu clair ? Je t’en prie !
— Lui, oui, dit-elle en me désignant un gars sur le trottoir d’en face.
Lequel ne prête pas du tout attention à nous et parle fort dans son portable devant la vitrine d’un magasin de téléphonie. Je claque la langue.
— Il a dit qu’il avait rendez-vous avec son directeur de thèse. Or, avant-hier, il a affirmé à Livio que si celui-ci ne répondait pas à ses messages, c’est parce qu’il était en vacances. C’est un peu gros, non ?
— Un hoodie, une paire de lunettes de soleil et un probable mensonge parce qu’il ne doit pas beaucoup apprécier Livio ? Tu as raison, Sherlock, c’est imparable ! Mais OK, imaginons que ce soit lui, qu’est-ce que tu vas faire ? Lui parler ?
— Pas avant d’en être sûre.
— Tu vois, tu n’es pas complètement convaincue !
— Ben non…
— Je te préviens, ne fais pas de moi ton Dr Watson, je suis archi nulle. Allez, on va manger !
Pippa a peut-être raison, et je suis en train de me faire un gros film au sujet de Matias. En attendant, le doute s’est insinué en moi. Trop de coïncidences pour que je puisse me dire que sa présence ici est due au fruit du hasard.
Et puis, comme mon inconnu l’a dit lui-même : le hasard et le destin sont intimement liés, vrai ou faux ?
Vrai.