Jour 7 - Un jour, une lettre : Fall in love
By Sophie Jomain
Chère Phébée,
J’ai trouvé la feuille de Ginkgo biloba que tu as rapportée, ainsi que le Post-it sur lequel tu l’as accrochée. Tu y as écrit « merci » avec un smiley sourire, alors j’en déduis que tu as aimé ma surprise, j’en suis très heureux.
J’avais envie que tu voies combien, même au cœur de Paris, la nature peut être surprenante ; qu’importe qu’elle vienne d’un pays lointain et qu’on l’ait déracinée, elle résonne d’une puissance incroyable.
La première fois que j’ai vu l’arbre aux quarante écus, j’en ai eu le souffle coupé. C’était un après-midi d’automne, et il y avait un vieux musicien qui jouait du violon, celui que tu as vu hier. C’était captivant.
Je suis revenu dès que j’en ai eu l’occasion ; le violoniste était là tous les samedis, à la même heure, et jouait Autumn Leaves.
J’ai passé de longs moments à l’écouter ; en fait, je l’ai fait chaque week-end jusqu’à ce que l’arbre perde toutes ses feuilles.
C’est curieux de se dire que de tels moments peuvent être vécus dans une ville comme Paris. Mais en vérité, la poésie de l’automne est belle à regarder partout.
Je suis content que tu aies accepté mon défi et que tu ne sois pas passée à côté de ça. Je suis de ceux qui pensent que partager ce qu’on apprécie est le meilleur moyen d’offrir ce qu’on croit essentiel pour illuminer la vie.
Si un jour nous en avons l’occasion, tu m’expliqueras peut-être ce qui est essentiel à la tienne.
Ton inconnu
* * *
📖 Le Récit de Phébée
C’est avec l’album de Bon Iver SABLE, fABLE dans les oreilles que j’ai lu sa lettre. Je me suis installée sur notre petit balcon avec un café. Enveloppée dans un plaid épais, je l’ai découverte, le sourire aux lèvres, en me disant que, désormais, chaque jour j’attendais avec impatience le prochain défi qu’il me lancerait, la prochaine surprise qu’il me ferait, les prochains mots qu’il m’écrirait, et que si demain il me proposait de le rencontrer, je dirais certainement oui, parce qu’une personne qui montre une telle sensibilité est forcément incroyable.
Quoi qu’en dise Pippa, quelle que soit son attitude dans la vraie vie, Matias est ma seule piste, alors autant essayer de creuser sans émettre de jugement.
Il est 8 heures, je passe rapidement à la salle de bains, m’habille et, la lettre dans la poche, je monte chez Livio.
Quand il ouvre la porte, je comprends qu’il vient juste de sortir de la douche lui aussi. Il est pieds et torse nus, les cheveux encore dégoulinants, la barbe naissante, et le dernier bouton de son jean est ouvert, on voit l’élastique de son caleçon.
Merde… Je déglutis.
Depuis quand Livio a-t-il des abdos pareils ? Je ne sais plus où regarder, j’ai de nouveau quinze ans et ma tête le fait sourire.
— Ça va, remets-toi !
— Hein ? Mais non, pas du tout. Tu veux que je revienne plus tard ?
Quand le fard que je viens de piquer aura disparu de mes joues, par exemple ?
Il éclate de rire et ouvre la porte en grand.
— Allez, entre, andouille, je viens de faire du café.
Je me ressaisis et vais m’asseoir dans le canapé tandis qu’il enfile un tee-shirt.
— Tiens, dit-il en me servant une tasse de café et un croissant. Je suis allé courir, ce matin, et j’ai fait un saut à la boulange. Tu es encore tombée du lit ?
— Non… enfin, c’est surtout que, depuis que je reçois des lettres tous les matins, j’ai encore moins envie de traîner au lit, tu vois.
Il regarde la feuille que je tiens encore dans la main.
— Que dit celle d’aujourd’hui ? demande-t-il en s’installant dans un fauteuil, en face de moi.
— Hier, il m’a demandé d’aller jusqu’au parc de Montsouris, à Paris, de m’asseoir sur un banc, sous un Ginkgo biloba centenaire. Et là, un violoniste a joué Autumn Leaves. Tout était orchestré.
— Romantique à souhait, il ne lésine sur rien.
— Dans la lettre de ce matin, il dit vouloir me faire profiter des belles choses de la vie. Qui fait ça, Livio, sérieusement ?
Il plisse le front.
— Si tu veux que je te dise de qui il s’agit, je suis désolé, mais je ne vais pas pouvoir t’aider.
— J’ai peut-être une idée sur la question. En sortant du parc, on a croisé Matias avec Pippa.
Évidemment, il se renfrogne.
— Ça ne peut pas être lui.
— J’ai interrogé le violoniste : celui qui lui a commandé cette musique portait un sweat à capuche bleu et des lunettes de soleil. Comme Matias hier.
— Le jour où ce type sera aussi romantique que celui qui t’écrit ces lettres, le soleil arrêtera de briller. Tu fais fausse route.
— Sa présence devant le parc était plus que suspecte, tu ne peux pas le nier, d’autant qu’il nous a menti, à Pippa et moi, quand on lui a demandé ce qu’il faisait là. Il a répondu qu’il venait voir votre directeur de thèse. Or, tu m’as bien dit qu’il était en vacances, n’est-ce pas ?
— Désolé de te décevoir, mais de toute évidence, il est rentré avant-hier. Il a répondu à mes mails le soir même pour me le dire.
— Ah…
— Cherche dans une autre direction, Phébée. Matias est juste un sac à emmerdes, certainement pas un mec qui te ferait venir sous un arbre centenaire pour écouter de la musique un après-midi d’automne.
Je m’efforce de sourire. Vu leurs précédents, et même si c’était Matias qui avait orchestré tout ça, Livio aurait un mal de chien à le reconnaître. Je préfère ne pas insister.
— OK ! Bon, tu fais quoi aujourd’hui ?
— Je vais voir ma mère à Poissy. Ça fait quinze jours que mon père est à Montréal, elle commence à trouver le temps long, et il ne rentre que dans trois semaines, alors elle est contente d’avoir son grand garçon pour la journée.
Je termine ma tasse de café, me lève et souris à Livio.
— Alors, je ne vais pas te retenir ! Tu lui feras une bise pour moi ? Je vais essayer de bosser sur mon rapport de stage. Avec toutes ces conneries, j’ai pris un retard pas possible. On se voit ce soir ? Un verre à l’appart avec Pippa ?
Il secoue la tête.
— Nope, je vais rester dormir chez mes vieux, mes grands-parents seront là aussi. Je rentrerai demain matin.
— OK ! Tu leur passeras le bonjour de ma part.
— Sans faute.
Il me raccompagne jusqu’à la porte et, avant de l’ouvrir, il baisse les yeux vers moi.
— Phébée… Je suis sérieux, regarde ailleurs que dans la direction de Matias. C’est pas un mec pour toi.
Leur historique est trop lourd, inutile de plaider sa cause.
— Je ne ferai rien qui me mettra en danger, je te promets.
Il me sourit et hoche la tête.
— Tu sais quoi ? Qui que soit l’auteur de ces lettres, au prochain défi que je recevrai, viens avec moi, d’accord ? Si ça peut te rassurer.
— Si c’est un saut en parachute, je ne suis pas sûr de te suivre.
— Si c’est un saut en parachute, je demanderai à Matias, on ne sait jamais, il pourrait y avoir un problème technique…
Il éclate de rire et m’ouvre la porte.
— L’espoir fait vivre !
Je retourne chez moi en souriant, et sans croiser personne.
Pippa dort toujours lorsque je rejoins ma chambre, alors je m’installe à mon bureau sans faire de bruit, mets mon casque sur les oreilles et ouvre mon ordinateur pour rédiger une partie de mon rapport de stage.
Il est midi quand Pippa entrouvre ma porte. J’ai écrit deux heures non-stop sans m’en rendre compte. Elle passe la tête dans l’entrebâillement, avec le teint de quelqu’un qui a eu suffisamment d’heures de sommeil, contrairement à moi.
— Il y a un barbecue au bord du lac, avec quelques doctorants, tu viens avec moi ou tu restes bosser ?
— Hum… je ne sais pas. Tu sais ce que pense William Parker du sujet…
— Il fait chier. Je te propose juste de venir à un barbecue, pas de jouer les agents doubles.
Je souris. Elle a raison, il n’y a aucun mal à ça, il faut juste que je ne fasse pas n’importe quoi. Lorsque j’ai commencé mon stage à la fondation, fin juin, la plupart des étudiants-chercheurs étaient rentrés chez eux pour l’été, si bien que je n’ai pas vraiment eu l’occasion de leur parler, ce qui arrangeait bien ma situation. Mais septembre est arrivé, et j’ai fait en sorte qu’on ne se croise qu’à la bibliothèque pour échanger des banalités aussi plates que « Vous savez où se trouve tel ou tel bouquin ? – Oui, bien sûr, section Antiquité, troisième niveau, cote H. » C’est un peu ridicule, on a tous quasiment le même âge.
Vu la semaine que je viens de passer, et partant du principe que je suis à la recherche d’un garçon mystérieux, il est peut-être temps que je me mêle davantage au groupe afin d’essayer de deviner qui m’écrit.
Je ferme mon ordinateur et resserre ma queue-de-cheval.
— J’ai assez bossé, je viens !
On décide de rapporter deux ou trois trucs de l’appart – des chips, des fruits, un fromage qu’on n’a pas entamé, et quelques légumes à faire griller. Je mets une tenue confortable, un legging, un tee-shirt, un gilet en laine aussi long que large, une paire de baskets, et après avoir marché une quinzaine de minutes à travers les bois, on arrive au bord du lac vers 12 h 45. Musique à fond, tout le monde est agglutiné autour du barbecue sur la rive caillouteuse, devant le ponton en bois qui avance cinq ou six mètres sur l’eau placide, où quelques barques sont amarrées et attendent sagement.
Je repère tout de suite Matias. Il porte son fameux sweat bleu et est en train de boire une bière tout au bout du ponton. Il discute avec un étudiant hongrois que j’ai croisé plusieurs fois à la bibliothèque.
Évidemment, je ne peux pas m’empêcher de scruter chaque personne de sexe masculin, mais personne ne me donne l’impression de me regarder différemment des autres. Et dans la mesure où je compte quatre garçons, dont Matias, et trois filles en plus de Pippa et moi, il y a de fortes chances pour que mon inconnu ne soit pas ici.
Enfin… s’il ne s’agit pas de Matias et de son sweat bleu.
— Ah, l’incroyable stagiaire de la bibliothèque ! lance un doctorant qui passe la moitié de son temps dans les sous-sols du centre de documentation pour consulter les livres anciens les plus fragiles. C’est grâce à toi si toutes les nouveautés sont recensées aussi vite ! Salut, je suis Maxence.
— Et moi Phébée.
— Sympa que tu sois venue, dit-il avec un grand sourire.
Une fille aux longs cheveux roux arrive vers nous et nous tend aussitôt deux bières, à Pippa et moi.
— Cecilia, se présente-t-elle à moi avec un accent slave. Je suis à la fondation depuis presque un an. Là, assises sur les bancs, il y a Marine et Léa, Matias et Dávid sur le ponton et Michael qui s’occupe du barbecue ; Michael, avec un « che », à l’allemande.
— C’est cool que tu sois là, ajoute-t-elle très chaleureusement, on n’a jamais l’occasion de se parler.
Son français est impeccable, comme celui de chaque étudiant qui réside ici, c’est assez impressionnant.
— Il paraît que le directeur ne veut pas que le personnel fréquente les doctorants, c’est vrai ?
Je regarde Pippa qui hausse les épaules, comme pour dire que tout se sait toujours.
— J’admets qu’il est un peu à cheval sur les obligations. Mais merci de m’accueillir, je suis contente d’être là, moi aussi.
On s’installe à table. Pippa connaît tout le monde, alors ce n’est pas très compliqué de s’intégrer. J’écoute les conversations toutes tournées sur leurs sujets d’études et les galères qu’ils rencontrent, et jette un œil en direction de Matias, à intervalles réguliers. Alors que je suis absorbée par Cecilia qui parle d’un chantier de fouilles auquel elle a participé pour les besoins de sa thèse, Matias nous rejoint pour s’asseoir sur le banc directement à côté de moi.
— On ne se quitte plus !
Je lui souris.
— On dirait bien.
— Je crois que les saucisses ne sont pas près d’être cuites, tu viens faire un tour ?
Instinctivement, mon regard se dirige vers Pippa qui est concentrée sur sa conversation avec la fille qui s’appelle Marine.
Matias me regarde avec cette assurance qui lui est propre, comme s’il était toujours parfaitement à l’aise, quelle que soit la situation. Il n’a pas l’air de douter que je vais accepter son offre, et il a raison, c’est le moment ou jamais d’en apprendre plus sur lui.
— Allez !
On se lève et je le suis en direction du ponton, quelques mètres plus loin. On marche lentement sur les lattes en bois, nos pas craquent et se mêlent aux légers clapotis de l’eau. Tout au bout, on reste face au lac, admirant l’étendue des bois qui s’étire au-delà, ainsi que les quelques canards qui s’approchent de nous dans l’espoir d’obtenir un peu de nourriture.
— Tu te plais à la fondation ? me demande Matias.
— Oui, plutôt, l’endroit est sympa et le job est vraiment cool. Et toi ?
— Je suis là depuis six mois, j’aime bien, et le groupe est sympa. Si je ne fais pas d’erreur, toi, tu es là depuis trois mois, pourtant t’es restée vachement discrète.
Je hausse les épaules. Je me rends compte que c’est tellement bizarre que certainement tout le monde se pose la question.
— Ça fait partie des directives qu’on m’a données.
— Ouh… on a affaire à une rebelle, alors ?
— Ha, ha ! Non, pas vraiment, mais j’avais besoin de sortir le nez de mon rapport de stage. Ton rendez-vous avec ton directeur s’est bien passé ?
Autant aller droit au but.
Il fait une pause avant de me répondre, comme s’il réfléchissait à ce qu’il pouvait dire ou pas.
— Je n’avais pas vraiment rendez-vous avez lui.
Mon cœur se met à battre à tout rompre.
— Ah non ?
— Je suis venu au parc juste pour te croiser.
Je ne respire plus.
— Tu savais que j’y viendrais ?
— Non, je t’ai suivie.
Je lève la tête pour le regarder, les yeux écarquillés.
— Quoi ?
Il éclate de rire, et moi, je suis complètement perdue.
— Tu verrais la tête que tu fais ! Je déconne, mais je suis super heureux d’être tombé sur toi, en vérité. Je trouve qu’on ne se voit pas assez souvent.
Je bats des cils, histoire de me remettre discrètement les idées en place.
— Tu avais rendez-vous avec ton directeur de thèse, alors ?
— Évidemment ! Pour qui tu me prends ? Mais avoue que le hasard fait bien les choses.
On va dire ça… Honnêtement, je ne sais pas trop quoi penser. C’est lui et il bluffe ? Ce n’est pas lui et ce fameux hasard joue avec mes nerfs ?
En vérité, Matias me paraît bien plus insaisissable que ce que Livio en dit ; on ne sait pas vraiment à quoi s’attendre avec lui, il arrive toujours là où je ne l’attends pas.
— Est-ce que tu accepterais d’aller boire un verre avec moi, un de ces soirs ?
— Euh… je ne sais pas.
— Je ne vais pas te manger, s’amuse-t-il. Il y a un bar à vin sympa à Rambouillet, accepte et tu boiras le meilleur cocktail de ta vie.
Je souris.
— Rien que ça !
— C’est OK ?
Je regarde ses yeux rieurs et son sourire de séducteur qui m’assume.
— C’est d’accord.
— Tu m’en vois absolument ravi.
Moi aussi, mais Livio va me tuer.
Tant pis.