Jour 9 - Un jour, une lettre : Fall in love
By Sophie Jomain
Chère Phébée,
Je suis heureux que tu sois allée à la bibliothèque récupérer le livre d’or que je t’avais laissé. J’ai trouvé marrant de ressortir celui de ton année de naissance. Et ne t’inquiète pas, je n’ai rien subtilisé, il suffit juste de les demander au bureau pour les consulter.
J’ai moi aussi découvert la phrase que tu m’y as écrite. Est-ce moi ou tu as fait une analogie entre les lettres que je t’envoie et l’automne ? Comme si chaque fois que tu en recevais une revenait à appuyer sur « reset ».
Un nouveau départ vers quelque chose dont tu ne te doutes pas.
Et c’est vrai. Pour moi, chaque jour est un défi, celui de retenir ton attention, et te laisser voir que l’existence a cette drôle de manière de se glisser là où on ne l’attend pas.
J’aimerais que tu voies chaque surprise, même minuscule, comme une invitation à laisser une petite place à ce qui te dépasse un peu. C’est dans ces moments-là qu’on se réinvente, qu’on découvre qu’on est capable de beaucoup plus que ce qu’on croyait.
Si mes lettres ont un sens, c’est peut-être celui-ci : te montrer que rien n’est jamais figé, que chaque début cache une promesse qui a besoin d’exister, uniquement dans le but d’être vécue.
Ton inconnu
PS : tu as une très belle écriture.
* * *
📖 Le Récit de Phébée
Je relis une fois de plus la lettre, installée au fond du canapé, les jambes ramenées sous moi. Je porte le papier à mon visage, il sent encore l’encre fraîche.
Ce garçon, que je ne connais même pas, écrit avec une douceur désarmante. Tout est mesuré, pensé, comme si chaque mot devait forcément viser juste. Tous les jours depuis une semaine, j’ai droit à un nouveau message, et aujourd’hui encore, je n’arrive pas à me détacher de ses phrases. C’est un magicien.
Je pourrais les trouver un peu trop belles pour être réalistes, parfois un poil philosophiques, presque irréelles. Il parle de beauté, de hasard, de temps suspendu, donnant l’impression d’écrire depuis un autre monde, et pourtant, chaque lettre parvient à me ramener à moi.
C’est fou comme des mots posés sur une page peuvent faire du bien.
Je repose la feuille sur la table basse. Mon téléphone clignote à côté, c’est un message de ma mère qui veut savoir comment je vais. Je lui réponds rapidement, lui assurant que tout va comme sur des roulettes. On s’envoie un baiser, puis je soupire.
Mon monde tourne tranquillement et sans accroc. Je suis stagiaire dans une fondation prestigieuse, j’adore ce boulot, l’équipe, le cadre, même les missions répétitives me plaisent. Tous les jours, je reçois des lettres d’un garçon mystère qui me donne à sourire chaque matin, je me sens bien dans ma peau, dans ma vie, j’ai des amis super et… forcément, mes pensées se dirigent vers Livio.
Mon ami, mon allié de galères et de conneries, quand il fallait s’occuper pendant nos vacances. C’est mon confident, le mec drôle et brillant qui me surnomme « Fossette » ou « chérie » juste pour me faire râler. Je le connais par cœur, sauf que, depuis ce que j’ai ressenti hier, impossible d’effacer l’image de ses yeux si près des miens. J’ai même eu un mal de chien à m’endormir, hier soir, à cause de ça.
Quand j’avais quinze ans, j’adorais me faire des films avec lui, imaginer qu’il était raide dingue de moi et qu’il allait me déclarer sa flamme à un moment donné. Bien sûr, ce n’est jamais arrivé et je suis passée à autre chose, alors mieux vaut ne pas m’attarder sur ce genre de terrain glissant. L’amitié, c’est sacré !
La porte de la chambre de Pippa s’ouvre et me tire de mes pensées. Elle surgit dans le salon, toujours emmitouflée dans son pyjama en pilou.
— Salut, marmonne-t-elle d’une voix grognon.
Elle fonce droit vers la machine à café, comme si sa survie en dépendait.
— Dure nuit ?
— Hum… Archie et moi, on s’est un peu pris la tête hier soir, par messages.
Je la regarde, surprise. Pippa ne parle pas souvent de son mec.
— Il n’est plus sûr de pouvoir venir pour les vacances de Noël.
Je fronce les sourcils, elle comptait tellement là-dessus.
— Oh… mince. Je suis désolée.
— Ouais. C’est la joie des relations à distance, il a besoin de rester pour sa thèse.
Le café coule lentement. Pendant un instant, je ne trouve rien à répondre, puis l’évidence me frappe.
— Pourquoi est-ce que tu ne le rejoindrais pas ?
Elle fait les yeux ronds.
— Je n’y avais pas pensé…
— Ben, penses-y ! Car comme on dit, si Rome ne vient pas à toi, va à Rome !
Elle sourit, puis son regard tombe sur la lettre posée sur la table basse.
— Dis donc, ton amoureux secret ne lâche rien, lui !
— Non, je réponds en riant.
— Si tu veux connaître son identité, il va peut-être falloir provoquer un peu le destin, mate ! Et si tu crois vraiment que ça peut être Matias, il faut que tu en aies le cœur net.
Je sens mes joues chauffer.
Il y a deux jours, il a suggéré qu’on puisse aller boire un café ensemble, mais depuis, pas de nouvelles, je ne l’ai même pas recroisé. Alors, je ne vais sûrement pas aller le voir pour lui rappeler sa proposition.
— Laissons le hasard faire les choses, je conclus.
Elle hausse les épaules, prend un petit paquet de biscuits aux céréales dans le placard et retourne dans sa chambre.
— Tu me diras quand t’auras trouvé !
Je me lève, la journée ne va pas se faire toute seule. Je dois terminer l’inventaire de l’enfer, et rien que d’y penser, j’ai les avant-bras qui protestent.
Je file sous la douche, m’habille, et, avant de sortir, passe devant le miroir du couloir, me recoiffe et enfile ma veste.
Merde, il pleut.
Sous la pluie, la fondation a l’air encore plus imposante avec ses voûtes anciennes et ses fenêtres immenses – un petit côté château hanté sur le retour. Je traverse la cour à petites foulées. Moins d’une minute et je suis trempée. Je retire vite ma veste, essore mes cheveux comme je peux et vais ranger mes affaires dans le box des bibliothécaires. Ce matin, mes trois collègues sont déjà là et partagent des mini viennoiseries devant la machine à café.
— Oh, encore une qui s’est laissé surprendre par la pluie, se moque Antoine, préposé à la Renaissance et à l’Époque moderne.
— Et ce n’est pas dans l’enfer que je vais sécher…
Il me tend un sachet encore tout chaud. Je prends volontiers un croissant et attrape mon mug pour me faire un thé.
— Tu as retrouvé le bouquin manquant ? me demande Sylvie qui s’occupe de la section Histoire contemporaine et documentation numérique.
Edwige lève les yeux au ciel.
— Il aura été mal rangé, à coup sûr. On a vérifié toutes les vidéos, personne n’est parti avec, c’est certain.
Soudain, je me crispe en repensant à hier. Nos conversations n’ont certes pas été écoutées, mais celui qui aura envie de regarder nos effleurements et moments de silence avec Livio rigolera bien.
J’avale mon croissant, mon thé, et abandonne tout le monde pour aller retrouver Emma qui doit m’ouvrir la porte de l’endroit le mieux gardé de la fondation.
Je monte à l’étage, croise quelques doctorants pas très réveillés, et frappe doucement à la porte de la direction. Emma, dont le bureau est le premier, annexe à celui de William Parker, me fait signe d’entrer.
— Ah, Phébée, vous venez me chercher pour une nouvelle journée dans l’enfer, je suppose ?
— Bonjour, Emma. Oui, j’aime vivre dangereusement.
Elle sourit et lève un pouce d’encouragement.
On redescend les marches une à une, puis quand la porte qui donne accès à l’enfer se referme derrière moi, le silence reprend son règne.
Tout en bas, je regarde les rayonnages, le travail qui m’attend, et soupire en réalisant que j’espérais que Livio serait encore là. Pas parce que j’ai besoin de son aide, mais simplement parce que, sans lui, la pièce paraît encore plus vide.
Je marmonne pour moi-même :
— Allez, Phébée, concentre-toi, il y a encore des dizaines de bouquins à inventorier.
Je m’installe, attrape le registre et ouvre la première page, prête à reprendre là où je m’étais arrêtée. Mon stylo griffe doucement le papier, et le silence recommence à respirer.
* * *
Il est midi pile quand je frappe à la porte du bureau de William Parker. La lumière du jour glisse entre les stores, découpant des bandes pâles sur ses dossiers parfaitement alignés. L’odeur du café flotte doucement dans l’air, un parfum rassurant qui contraste avec le sérieux ambiant.
— Entrez, Phébée, je vous en prie.
Je referme la porte derrière moi. J’ai passé la matinée à peaufiner les dernières lignes de l’inventaire et à brosser délicatement la reliure du fameux livre d’Aristid Alton.
Le retrouver m’aura musclé les bras plus qu’une salle de sport.
— J’ai retrouvé l’ouvrage que vous cherchiez. Il était rangé entre deux volumes de cartographie du XVIIIe siècle.
Son regard s’illumine, sourire tranquille aux lèvres, et je dois dire que c’est ce genre de sourire qu’on apprécie de recevoir.
— Je n’en attendais pas moins de vous, Phébée. Vous êtes d’une minutie redoutable.
Il ouvre un tiroir et en tire un large registre relié de cuir usé.
— Voici le registre général des collections, vous y consignerez vos travaux de ces deux derniers jours.
Mais enfin… cet homme ne connaît-il pas la révolution génialissime des ordinateurs ?
Il doit lire en moi comme dans un livre ouvert – ce qui est un comble pour une future bibliothécaire – car il répond carrément à ma question muette :
— J’aime conserver une trace manuscrite de tout ce que nous faisons ici, parce que cet endroit le mérite, mais vous devrez quand même en faire l’enregistrement administratif sur notre logiciel.
Je hoche la tête, me gardant de dire que son image romantique du métier est quand même une sacrée perte de temps. Mais c’est lui le boss, je ferai comme il dit.
— J’ai une nouvelle mission à vous confier, ajoute-t-il.
Je redresse la tête, intriguée.
— Le comte de Blarois a contacté la fondation. Il souhaite faire numériser l’arbre généalogique de sa famille – une pièce extrêmement rare, datant du XIVe siècle et faisant partie de la collection privée du château familial. Nous avons le matériel de pointe nécessaire. Le comte m’a demandé de venir en personne réceptionner le document.
Il marque une pause, presque comme s’il testait ma réaction.
— Accepteriez-vous de m’accompagner ?
Mon cœur rate un battement. Une sortie officielle pour la fondation ? Avec lui ? Je dois avoir l’air bêtement enthousiaste, mais tant pis.
— Bien sûr ! Ce serait un honneur.
Il acquiesce, satisfait.
— Nous partirons à 14 h 30. Le château se trouve à une trentaine de kilomètres d’ici.
Je m’imagine déjà les grandes allées bordées d’arbres, l’odeur de pierre humide et d’histoire épaisse du château de Blarois. Oui, j’ai hâte.
* * *
À 15 heures, au détour d’un chemin bordé de hêtres, le château de Blarois se dresse sous une pluie battante avec ses deux tourelles, majestueux et un peu mélancolique. La pierre claire s’effrite par endroits, et certaines fenêtres auraient besoin d’être changées, mais le charme demeure intact.
Le comte nous attend sur le perron sous un parapluie noir ; une soixantaine d’années, aussi élégant que précis dans ses gestes quand il ouvre les bras pour nous accueillir alors qu’on arrive presque en courant comme pour essayer de passer entre les gouttes.
— Monsieur Parker, mademoiselle, bienvenue à Blarois, entrez, je vous en prie.
Sa voix grave résonne dans le hall immense orné de tapisseries, où des lions dorés affrontent des dragons improbables.
William Parker reste professionnel, comme toujours, tandis que moi, j’essaie de ne pas me tordre la cheville sur les dalles irrégulières.
Il nous conduit aussitôt dans une salle lambrissée, un petit salon, envahi d’une douce odeur de cire. Sur une grande table, un parchemin déroulé, protégé par un verre. Les lignes de l’arbre généalogique brillent à la lumière des vitraux : branches fines, pigments tirant vers le vert d’eau, cercles ornés d’un travail d’enluminure si délicat qu’on croirait qu’il respire. Et à l’intérieur de chaque cadre circulaire, le nom d’un de Blarois.
— Voilà donc mes aïeux, explique le comte. Le premier de Blarois est né en 1065 et a été anobli par Guillaume le Conquérant lui-même. Cette version de notre arbre généalogique date, selon nos experts, du XIIIe siècle. C’est donc l’un des joyaux de notre histoire familiale. Ce pour quoi nous y tenons beaucoup, mais nous aimerions en faire profiter votre fondation, dont le mérite des étudiants-chercheurs n’est plus à prouver.
William Parker est excité par ce qu’il voit, je le devine : il observe chaque détail avec attention et admiration, mais il conserve ce calme des gens qui savent exactement où ils vont et comment utiliser les opportunités qu’on leur offre.
— C’est un honneur et nous en prendrons le plus grand soin, assure-t-il. Il sera numérisé demain par un archiviste de la BnF qui en gardera aussi une copie, si vous êtes d’accord. Il vous sera restitué d’ici quarante-huit heures.
Le comte incline la tête, visiblement rassuré. Une heure plus tard, le document sous cadre, soigneusement emballé, trouve place dans un carton plat qui le protège.
Le retour se fait dans un silence apaisant, rythmé par le ronron du moteur de la Honda Civic, et le crépitement de la pluie contre le pare-brise.
De retour à la fondation, William dépose le carton dans une salle juste à côté de l’enfer remplie de matériel technologique impressionnant.
— Nous effectuerons la numérisation demain matin, ajoute-t-il en refermant la porte. Soyez là à 9 heures, si vous avez envie de voir comment ça se passe.
Je le remercie et file vers la sortie, absolument ravie de cette journée et de ce que je pourrai indiquer dans mon rapport de stage – ce qui ne manquera pas d’impressionner mes examinateurs. Mais je suis vidée ; je n’ai qu’une hâte, me mettre devant une série et chiller jusqu’à demain matin.
Dans la cour, le soleil décline doucement, et il ne pleut plus. Je remonte le col de ma veste, pressée de me réfugier dans la chaleur de mon appartement.
C’est là que j’aperçois Matias, sac à dos sur l’épaule. Il lève la main en me voyant.
— Hé, salut ! lance-t-il.
Grand sourire aux lèvres et regard charmeur, il s’approche.
— J’étais à Paris ces deux derniers jours. Toujours partante pour aller boire un verre avec moi ? demande-t-il sans perdre de temps.
— Salut, Matias. Oui, bien sûr, mais pas ce soir, je suis crevée.
— Pareil… Demain, 21 heures, ça te va ?
— C’est OK !
Il s’attarde sur mon visage quelques secondes sans rien dire et me fait un clin d’œil.
— J’en suis ravi. À demain.
— À demain !
Il me laisse sur un sourire qui se veut naturel, mais qui a clairement été travaillé dans le but de séduire. Ce gars est quand même un sacré phénomène, et moi, ma foi, je fais partie de celles qui ont bien envie de pousser la curiosité. Surtout si c’est lui qui m’écrit ces lettres. Je finirai bien par le savoir, de toute façon.
Clés en main, je monte jusqu’à mon appart et jette mes affaires sur le canapé. J’allume la bouilloire, et en attendant que l’eau chauffe, je me mets devant la fenêtre pour admirer les arbres jaunis du parc – je ne m’en lasserai jamais.
C’est pile à ce moment-là que la voiture de Livio apparaît et qu’il se gare sur le parking. La bouilloire est en train de siffler, mais je n’y prête pas attention, je suis fixée sur Livio qui sort de sa Golf et se passe une main dans les cheveux. Puis il lève les yeux en direction de mon étage. Je me recule instantanément, comme prise en faute.
Le sang dans mes veines semble courir plus vite.
Je crois que je viens de remporter la palme du ridicule, là…
Peut-être, mais ce n’est quand même pas ma faute si, chaque fois que tout semble simple, la vie décide de compliquer un peu les choses.
Je regarde discrètement à travers la vitre, il n’est plus là.
Qu’est-ce qui m’arrive ?
Je ne sais pas, mais j’ai intérêt à me ressaisir.
Et vite.