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Readers Treasury

Chapitre 0 : Juárez - Les Forces du désordre

By Camille Bouchard

Si je te parle ainsi, Guadalupe, ma grande sœur, si je m’adresse à toi de la sorte, en pensée – comme si chez nous, au Canada, tu pouvais percevoir les transmissions télépathiques émises depuis ma cellule minable, au sous-sol d’un poste de police de Ciudad Juárez −, si j’ai recours aux pensées, hermana, c’est que je n’ai plus d’autre moyen. Je ne sais plus comment donner de mes nouvelles ni comment rassurer maman, papa, le frérot et toi.

Et je ne sais plus comment éviter de devenir folle en songeant que je suis totalement impuissante ici, coupée des miens et du reste de l’univers. J’ai beau avoir célébré ma quinceañera, Guadalupe, mon quinzième anniversaire, ce passage de l’enfance à l’âge adulte, je me sens comme un oisillon. Je suis un hirondeau toujours incapable de voler, arraché du nid par un ouragan et emporté au cœur d’une forêt remplie de loups.

Les autorités mexicaines font exprès de laisser traîner ma cause, par pure perversité. L’avocat de la compagnie d’assurances a toutes les peines du monde à avoir accès à mon dossier. On l’envoie là où je ne suis pas, on lui refile des données erronées, on lui remet le fichier d’une autre détenue…

La mauvaise volonté des instances pénitentiaires est si évidente qu’on peut se demander pourquoi on s’acharne ainsi sur moi. Mais Juárez, c’est le Mexique de la corruption, grande sœur, c’est le pays dans le pays, un monde à part, un univers de drogués, d’assassins, d’agents des forces du désordre, de douanières psychopathes…

Dans cette ville, il y a un journal appelé El Diario. Chaque jour, on retrouve à la une, à la deux, à la trois et aux suivantes les horreurs que la cité a générées la veille. Chaque jour. Les exécutions entre narcos ennemis ; la saga d’une femme qu’on surnomme Diana la chasseresse et qui poursuit et élimine les violeurs reconnus, mais que la justice ne parvient pas à épingler ; les descentes dans les bars et les casinos clandestins ; les règlements de comptes ; les policiers, les juges, les politiciens abattus parce qu’ils refusent de se laisser corrompre − il y en a, semble-t-il ; les viols ; les meurtres d’enfants… Mais il y a pire, Guadalupe ! Ça paraît insensé, mais il y a pire. Tu sais ce que ce quotidien publie de temps en temps en première page et en gigantesques caractères ? Comme une nouvelle extraordinaire ? El Diario claironne que, parfois, la veille, à Ciudad Juárez, il n’y a pas eu de meurtres. ¡ Ay de mí, hermana ! C’est si rare que, quand ça arrive, le journal en fait sa une !

Tu vas me dire que je pourrais implorer Dieu, le petit Jésus et la Vierge Marie… Cependant, Guadalupe, je ne l’ai jamais fait. J’ai toujours négligé les prières et la messe. J’ai peur que la Sainte Famille me reçoive froidement. Peut-être que sainte Faustina, de qui j’ai hérité le prénom, accueillerait mieux mes doléances, mais qui sait si elle me connaît ? Sans doute qu’elle se fout de moi, elle aussi.

Je pourrais invoquer quelqu’un d’autre. Quelqu’un de très prisé ici parmi mes codétenues. On appelle cette élue la Santa Muerte. La Sainte Mort. Un culte pour narcotrafiquants. Les illustrations que mes compagnes de cellule traînent avec elles donnent cependant l’impression que la Santa Muerte est davantage un démon qu’un être vénérable. Elle est représentée par un squelette vêtu d’une robe et muni d’une faux.

Alors, j’ai peur de m’adresser à elle, Guadalupe.

Grand-mère disait − tu te souviens ? : « Juárez est une ville magnifique, aux avenues grandes et proprettes, avec son fleuve et ses montagnes, son désert et son ciel ardents. Juárez, c’est El Paso del Norte, le passage vers le nord, rebaptisé Heroica Ciudad Juárez en l’honneur de notre héros national Benito Juárez, qui a résisté aux Français et à l’empereur Maximilien au XIXe siècle. »

Ça, c’est la Juárez de grand-mère.

Mais celle-ci ne sait pas tout de sa ville. Elle ne connaît pas la Juárez où j’ai échoué. C’est l’enfer, Guadalupe. J’ai abouti en enfer.

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