Chapitre 1 : La douanière et son supérieur - Les Forces du désordre
By Camille Bouchard
— Enzo, j’ai affaire à toi.
— Ça ne peut pas attendre, Carmen ? J’ai ce dossier à revoir pour le capitaine qui…
— Tu as surtout le match de foot à regarder, si je me fie à la télé posée en équilibre juste devant ton bureau.
— Ah, eh ben, oui ! et le match. Il commence dans dix minutes. Alors, ça et le capitaine…
— Tu feras attendre un des deux, car c’est important. Et c’est si rare que les secrétaires sont absentes et que je peux te parler seule à seul en étant certaine qu’on ne sera pas dérangés…
— Qu’est-ce qu’il y a ? Je t’ai rarement vue avec cette tête, Carmen.
— C’est la prisonnière. La M-728.
— C’est laquelle, ça ? La petite Blanche ?
— La Canadienne, oui. Faustina Dupré, tu as noté son état ?
— C’est à cause de cette grosse folle de Sandra, je sais. Quand ça lui prend, elle ne peut plus s’empêcher de cogner. Tu la connais.
— Elle l’a défigurée, Enzo.
— Voilà pourquoi, pour le moment, on isole la détenue. On ne veut pas qu’elle rencontre son avocat ni qui que ce soit d’autre. On va attendre que ses plaies guérissent un peu, sinon on aura un tas d’emmerdes. Oui, bon, enfin, peut-être pas tant que ça, suffirait de prétendre que la prisonnière a cherché à s’enfuir, qu’elle est tombée dans un escalier… N’empêche, on confine la chiquita au trou le temps qu’elle se remette de ses blessures et qu’elle soit plus présentable. Disons dans quatre mois. Mais toi, en quoi elle t’intéresse ?
— Elle a la gueule complètement démolie, Enzo ! Même quand elle sera guérie, même dans six mois, dans un an, elle sera plus laide encore que cette grosse vache de Sandra.
— Voilà sans doute la source de la rage de ta collègue. Jalousie envers une fille trop belle à qui tout réussit… et qui, malgré tout, est assez conne pour accepter de transporter de la drogue, en bonne petite mule.
— Ce n’est qu’une gamine, une enfant gâtée.
— Les riches s’ennuient, Carmen. Ils recherchent l’adrénaline.
— J’aimerais que Faustina Dupré redevienne belle comme avant.
— Pourquoi ? T’es devenue lesbienne ou quoi ?
— Ce sont mes oignons. Je veux qu’elle retrouve ses attraits, mais pour ça j’ai besoin de toi.
— Qu’est-ce que j’y peux, moi ?
— Toi, rien, mais Ernesto, oui. Ernesto Chavez García.
— Le chirurgien ?
— Il t’est redevable, je sais qu’il te doit de grandes, de très grandes faveurs.
— T’aimerais qu’Ernesto s’occupe de refaire les traits de la Canadienne ?
— C’est un génie dans l’art de la chirurgie esthétique. Il peut recoudre tout ce qui est ouvert, tout ce qui pend du visage de la petite. Avec lui, dans sa clinique, travaillent aussi d’excellents chirurgiens-dentistes. On peut corriger les marques laissées par cette grosse vache de Sandra.
— Aux frais de qui ? Ça coûte une beurrée, des interventions du genre.
— Ce sera gratuit, car Ernesto Chavez García te doit bien ça. Surtout depuis que tu l’as tiré de cette embrouille avec le chef du cartel de…
— Et ça me rapporte quoi, à moi ?
— Un retour d’ascenseur quand tu auras besoin de moi à ton tour.
— T’es dingue, ma pauvre Carmen ! Tes moyens et ton influence ne sauront jamais me rembourser la dette qu’a Ernesto envers moi.
— Tu n’as pas idée de ce que je peux te rembourser, Enzo.
— Qu’est-ce que tu veux dire ?
— Je vais t’envoyer un courriel, ce soir. Avec un lien.
— De quel lien tu parles ?
— Une vidéo. On t’y reconnaît sans peine en compagnie de trafiquants d’armes, de hauts fonctionnaires du Texas et des lieutenants du cartel du Golfe, tu sais, les grands ennemis des narcos de Juárez. Imagine si les journaux de la ville, ou même les quotidiens américains, recevaient par hasard l’adresse Internet de ce clip.
— Comment t’es entrée en possession de… ?
— Tu te figures sincèrement que je vais répondre à une telle question ?
— Tu ne ferais pas ça ? Je veux dire : transmettre l’adresse aux journaux ? On est amis, toi et moi, non ?
— Et parce que je suis ton amie, Enzo, tu vas me rendre le service que je te demande. Exige d’Ernesto Chavez García qu’il redonne sa beauté à Faustina Dupré, la petite Canadienne.