Chapitre 12 : La fille de la grande chienne - Les Forces du désordre
By Camille Bouchard
Il faut que je te dise, Guadalupe, que la salope, la douanière appelée Sandra, elle me battait autant qu’elle le pouvait, même quand j’étais par terre, quand je saignais déjà abondamment, quand je ne bougeais plus, quand j’étais presque sans connaissance. La salope, elle me battait, de ses poings, de ses pieds, et elle me crachait dessus…
Une chienne, Guadalupe.
Et les mots qu’elle prononçait ! C’était comme des coups. Ça faisait mal autant. Des mots si gros qu’on ne s’imagine pas qu’ils puissent sortir d’une bouche. D’une porte de garage, à la rigueur, mais d’une bouche… Ces mots-là, ils me tombaient dessus, Guadalupe, avec le poids d’un camion.
Et des coups ! Et des mots ! Et des crachats ! Et encore des mots !
Moi, je gisais sur le plancher, dans mon sang, dans mes dents, tu te souviens de mes belles dents, Guadalupe ? Tu te souviens des compliments des garçons sur mon sourire ? À quel point celui-ci était séduisant ? Eh bien ! plus à ce moment-là. Quand je passais ma langue sur mes incisives et sur ma canine de gauche, il y avait un trou. Un trou aux arêtes coupantes. Je prenais garde de ne pas y laisser ma langue, car le coup suivant pouvait bien me la sectionner en deux.
— Tu vas la tuer, la gringa, a dit la collègue de la chienne, plus calme, moins volubile, pas nécessairement une alliée, mais moins violente, tu sais, comme dans ces romans de Laurent Chabin ou de Jacques Côté, avec le bon flic qui attire la sympathie du prévenu et l’autre qui entretient sa peur pour mieux le faire avouer.
« Tu vas la tuer, la gringa. » Mais en même temps, l’autre douanière ne faisait rien pour arrêter les jointures de Sandra ni ses pieds chaussés de bottes.
— Pourquoi tu t’acharnes comme ça ? Tu lui as cassé les dents, le nez, la mâchoire peut-être… Tu lui as fait éclater l’orbite, tu lui as arraché l’oreille, la moitié de sa belle grande chevelure…
— Parce que des garces de son espèce, blanches, blondes et bleues, riches et heureuses, qui nous dévisagent avec les narines plus hautes que la tête, qui rient quand nous les saluons, qui cherchent à nous passer leur saloperie de drogue pour s’enrichir plus encore et se moquer de nous après, non, moi, les hijuegranperra, je les vomis.
Hijuegranperra. Tu sais ce que ça signifie, Guadalupe ? Non, bien sûr. Notre éducation est au-dessus des vulgarités de ce genre. On ne dit pas ces choses-là à la maison. Pas même dans tout le Canada, je ne crois pas. J’ai appris cette expression ici. Hijuegranperra, c’est une contraction de « hija de la gran perra ». Fille de la grande chienne. Fille de la grande salope, de la grande putain.
Voilà.
C’est de cette manière que la douanière Sandra me traitait − et qu’elle traitait notre bonne maman. Elle l’appelait « grande putain ».
— Redonne-lui du laxatif, a dit Sandra à sa collègue. Il manque des pochettes.
— ¡ Caray ! Elle a déjà mis de la merde partout.
— Il en manque, je te dis. La radiographie montre quatre-vingt-douze sachets ; on n’en a que quatre-vingt-sept.
— Trop de laxatif finira par faire éclater une boulette. Ça la tuera.
Mais la furie s’en moquait. Elle m’a ouvert la bouche avec ses gros doigts sales, pleins de sang et de déjections, y a introduit l’embout d’une bouteille de plastique, a pressé sur les côtés et m’a asphyxiée à demi en me remplissant la gorge de liquide visqueux et nauséabond. J’ai vomi. J’ai ajouté du vomi au sang et à la merde, alors, pour me punir, la psychopathe a frappé de nouveau.
— Tu vas la tuer, la gringa.
Il vient un temps où tu ne sens plus les coups, grande sœur. Il vient un temps où tu te moques de tout. Tu veux seulement mourir et c’est ce que tu espères au détour du prochain impact. Je ne te dis pas que tu te réjouis du choc à venir, mais tu aspires à ce que le suivant éteigne la lumière, la connaissance, voire la vie, et que tu échappes ainsi à l’enfer dans lequel tu baignes.
J’attendais de mourir, Guadalupe. Je voulais mourir.
Mais Sandra, cette salope, non seulement elle sait cogner, elle sait également quand s’arrêter. Elle sait à quel moment sa victime est au stade d’espérer le coup de trop. Elle le sait.
Alors, elle a cessé de me frapper, s’est contentée d’observer ma douleur et de s’en délecter. Et moi, j’étais là, dans mes dents, dans mon sang, mon vomi, mes déjections, et j’attendais. J’attendais une délivrance qui ne venait pas. J’attendais tandis que mon ventre gonflait, poussait, se déchirait − du moins, c’est l’impression que j’avais − et qu’il crachait encore et encore par mon anus brûlant − ou ma « rosette », tu te rappelles, Guadalupe, quand nous étions petites, maman donnait ce nom, « rosette », à l’anus puisque, comme toutes les femmes éduquées à avoir peur des mots, elle ne nommait jamais les parties du corps par leurs véritables appellations, en tout cas, pas celles entre les reins et les cuisses −, alors mon ventre, je te disais, Guadalupe, crachait par l’anus non plus des selles − car, à ce stade, il n’y a plus de selles dans les intestins −, mais de l’eau, des geysers d’eau sale, brunâtre et malodorante.
Et il crachait aussi les derniers sachets étanches de cocaïne.