Chapitre 15 : Le ver de terre - Les Forces du désordre
By Camille Bouchard
Je suis un appât, Guadalupe. Un vulgaire appât. Aussi démunie, aussi impuissante qu’un ver de terre frétillant au bout d’un hameçon. Et dire que je pensais que cette femme m’aidait ! En fait, elle se sert davantage de moi que moi d’elle. Je suis à la merci d’une vengeresse qui, entre autres, emploie des tueurs à gages pour éliminer des hommes soupçonnés de viol.
Je suis maudite.
— Tu veux me pousser entre les bras d’un détraqué ?
— C’est ma seule chance de retrouver le corps de ma petite sœur. De permettre enfin à ma famille et moi de faire notre deuil.
— Mais… mais je cours un danger atroce ! Ce type, là, si on le croise, il… il va me…
— Je suis là.
— Mais nous ne sommes que deux filles, Carmen. Et lui, c’est un…
Elle se lève si brusquement, Guadalupe, et en repoussant si fort mes poignets que je manque de tomber de ma chaise. Même Mateo retraite en geignant.
— Que des filles ? Qu’est-ce que tu veux dire, idiote ? Que nous ne sommes pas de taille à faire face aux hommes ?
Sa tête, Guadalupe, son regard, ses mâchoires serrées, son expression en général, ¡ caray ! Un moment, j’ai l’impression qu’elle va me frapper comme elle a frappé le chauffeur de bus. Elle appuie ses deux poings sur la table et crache :
— Eh bien ! on leur montrera, à ces pourris, à ces imbéciles de policiers, de politiciens, de calaveras, d’aztecas − les trafiquants de Juárez −, on leur montrera à tous que nous, les femmes, on en a marre d’être la cible de leurs déviances, d’être leurs jouets, leurs souffre-douleur. On exposera leur incompétence en plein sous leur nez en prenant nous-mêmes les choses en main. On va se débarrasser des tueurs de filles, des violeurs, des désaxés qui agissent impunément parce que la justice se moque des victimes.
Elle se calme, non pas parce qu’elle n’a plus rien à dire, mais parce que la voilà trop essoufflée pour poursuivre. J’en profite pour ânonner, incertaine du ton à employer :
— À cent pesos par tête, Carmen ? Tu vas créer de nouveaux criminels dans le but d’éliminer les anciens ?
— Je crée de nouveaux criminels pour trouver ma petite sœur… et pour exercer ma vengeance.
Mateo s’est aplati dans un coin, le museau entre les pattes, regardant sa maîtresse à la dérobée. Un tueur écrasé devant plus fort que lui. L’image me frappe, Guadalupe, tu sais pourquoi ? Parce que Carmen braque les yeux sur son chien à ce moment-là et que sa puissance est palpable. Je perçois son omnipotence devant plus faible qu’elle. Un pitbull, de surcroît ! Dans cette scène qui dure une seconde, je devine toute la vie qui a dû être celle de cette femme : domine si tu ne veux pas être dominée ; tue si tu ne veux pas être tuée ; et, par la bande, frappe si l’on t’a frappée.
Me reviennent en mémoire ces articles du Diario de Juárez dans lesquels on parle d’une inconnue assassinant les violeurs impunis. Une femme dont on soupçonne qu’elle a été victime des détraqués qui agressent les travailleuses des maquiladoras.
— Diana la chasseresse, c’est toi ?
Elle paraît tout à coup détendue, rassérénée, elle respire plus calmement. Elle croise mon regard et il me semble, hermana, que, dans le mince étirement de l’une des commissures de ses lèvres, je reconnais un sourire.
— Non, finit-elle par répondre. Tu me flattes trop. Mais son histoire m’a inspirée.
Aujourd’hui, Guadalupe, je ne dors pas très bien. Maintenant que je sais ce qui m’attend, je ne suis plus certaine d’avoir envie de poursuivre l’aventure. Tant que j’avais l’impression de prendre des risques pour sauver ma peau, ça allait, mais désormais… Je crois que j’aurais préféré que Carmen la douanière me laisse croupir en prison plutôt que de faire de moi le ver pendu à son hameçon.
On ne nous a jamais raconté ça du temps où nous allions passer nos vacances d’enfants chez grand-mère, hermana, mais Ciudad Juárez, c’est un million et demi d’habitants au sein desquels vivotent, trafiquent et assassinent des dizaines de milliers − des dizaines de milliers ! − de malfaiteurs de tout acabit. Gangs de rue, cartels, mercenaires, tout ce beau monde a fait de la ville d’origine de notre chère maman une cité où il y a plus de violence que dans les pays en guerre au Proche-Orient.
Peux-tu croire une telle chose, grande sœur ? Eh bien ! c’est la pure vérité. J’apprends tout ça par la bouche de Carmen.
Les femmes, comme de raison, sont parmi les premières victimes innocentes des conflits que génèrent les criminels. Au nombre de ces derniers gravitent sûrement des délinquantes dotées de la même sauvagerie que ma geôlière, mais, dans l’ensemble, ce sont les hommes qui tuent.
Les filles, elles, se contentent de mourir.
Pour le troisième soir d’affilée, hermana, je pars prendre l’autobus en compagnie de la douanière vengeresse. J’ai beau rouspéter, je n’ai guère le choix, pas vrai ?
— Tu m’accompagnes, sinon je te remets aux autorités. Je recevrai une jolie prime pour avoir capturé la petite Canadienne en fuite. À l’inverse, si tu collabores avec moi, si grâce à toi je ferre ce maudit psychopathe et que je retrouve Flor, morte ou vivante, pour te récompenser, je saurai très facilement te faire passer du côté américain et, de là, tu pourras rejoindre ton pays au nord.
Je n’ai guère le choix, je te le répète.
Espérons deux petites choses, Guadalupe : c’est que le fichu poisson que je suis censée mettre en appétit ne s’avère pas plus grand que la pêcheuse qui s’entête à l’attraper et surtout, surtout, qu’il ne puisse, d’un simple coup de dent, croquer et avaler le ver au bout de l’hameçon.