Chapitre 16 : La traque - Les Forces du désordre
By Camille Bouchard
Nous écoulons les nuits à nous promener de bus en bus, de circuit en circuit, toujours sans vraiment nous éloigner d’Anapra, ce quartier où sévit le tueur soupçonné des disparitions de mes sosies. Je me plie aux exigences de Carmen sans mot dire parce que je n’ai pas le choix et aussi parce que, je dois l’admettre, hermana, je finis par me sentir interpellée par la fragilité et la misère de ces femmes que je côtoie en silence.
Ces randonnées nocturnes me font prendre conscience, Guadalupe, de la chance que nous avons de vivre dans un pays où le mal et la corruption ne sont pas endémiques comme ici. Où la violence n’est pas le pain quotidien, où les adolescentes peuvent sauter dans un bus la nuit sans craindre qu’un chauffeur ou un passager en mal de sauvagerie les brutalisent impunément dans une ruelle sombre.
Un siège, deux sièges, dix sièges entre elles et moi, je me surprends soudain à me sentir sœur avec ces inconnues des maquiladoras. Comme avec toi, Guadalupe. Aussi proches. Même si nous n’échangeons jamais rien d’autre qu’un sourire ou un « buenas noches » poli. Je les sens sœurs, ces femmes, parce que je connais maintenant mieux leurs vies. Quand nous marchons ou quand nous partageons un repas, Carmen me raconte l’existence de ces travailleuses. Elles peinent ! Elles s’échinent sur une tâche ennuyeuse, désespérante, peu gratifiante, pour un salaire de misère. Elles s’en retournent ensuite dans leurs masures, moulues de fatigue, la tête remplie du vide de leur existence, afin de la remplir de plus de vide encore en répondant aux impératifs domestiques : nourrir les hommes et torcher les petits…
Ou vice-versa.
Quelle chance nous avons, grande sœur ! Es-tu d’accord avec moi ?
Si je sors vivante de cette aventure, je promets une chose, hermana − je te le dis à toi, mais, si tu reçois mon message télépathique, ne va surtout pas le répéter à maman : si jamais je m’en tire à bon compte et que je reviens sauve à la maison, plus jamais, jamais, au grand jamais je ne me soucierai d’avoir ou pas un gadget électronique. Tu m’entends, Guadalupe ? Jamais plus ! En aucun temps, je ne déplorerai autre chose que l’injustice, la violence et la misère d’autrui. Rien d’autre.
¿ Que te parece ?