Chapitre 17 : Le mignon passager - Les Forces du désordre
By Camille Bouchard
Cette nuit ne se distingue pas des autres, Guadalupe. Comme d’habitude, il fait frisquet ; les bus grondent et rotent leur diesel ; les femmes entrent et sortent en silence, parfois l’une chuchote à sa compagne ; on dort appuyée sur une épaule voisine, sur le dossier d’un siège, le front collé à une vitre ; souvent, on se contente d’observer le vide à l’extérieur pour oublier le néant à l’intérieur.
Le 7223 vient de s’ébranler avec son lot de travailleuses sortant d’une usine d’assemblage de pièces automobiles. Trois hommes se mêlent à elles, mais au cinquième arrêt, il n’en reste aucun. Le car continue d’égrener son chargement pendant vingt minutes. Nous ne sommes plus qu’une douzaine de femmes à bord. Comme d’habitude, Carmen est quasi invisible dans son coin sombre à l’arrière du véhicule et, comme d’habitude, le chauffeur s’adonne au lèche-rétroviseur. Il est gros comme une dinde de Noël et laid comme cet acarien dont on aperçoit l’image dans notre livre de biologie. Ses yeux globuleux me rappellent ceux d’un iguane.
C’est le genre de comparaison qui te fait rire, ça, Guadalupe, pas vrai ? Associer des humains à des animaux. Comme ce voisin de notre appartement au Canada qui ressemble à son propre chien − sauf qu’il jappe plus fort que son cabot, dirait papa.
Mais attends, là, il faut que je te décrive le beau mec qui vient d’entrer. Un homme assez jeune, vingt-cinq ans tout au plus. Encore plus séduisant que le mignon Ramón. Je suis certaine qu’il te plairait aussi, Guadalupe. Il n’est pas très grand, il a cette silhouette vaguement trapue des Mexicains, quoique, dans son cas, ça lui va plutôt bien. Il est vêtu d’une chemise au blanc cassé par l’usure, mais propre. Du moins, selon ce que j’en perçois − tu sais, sans traces sous les aisselles ni autour du col, ce qui, convenons-en, n’est jamais très accrocheur. Il porte un jean et de bonnes chaussures de sport.
Ses cheveux, encore humides de la douche, sont légèrement bouclés. Quelques mèches retombent sur son front et contribuent à lui donner un air juste ce qu’il faut de négligé. Ses yeux sont aussi grands que ses cils sont longs, il a un nez fin et des lèvres comme celles de ce garçon dans ton magazine de mode, Guadalupe, tu te souviens ? On embrassait la photo à pleine bouche afin de s’exercer pour le jour où on aurait un petit ami.
Il salue le chauffeur, qui lui renvoie une moue indéfinissable. Lorsqu’il se dirige vers les sièges, nos regards se croisent une seconde. J’en ressens… comment te dire ? Tu connais l’expression « avoir des papillons dans l’estomac » ? Moi, j’ai l’impression d’en avoir tout un essaim.
Pendant un instant, je souhaite qu’il trouve une place près de la mienne, mais il s’assoit de l’autre côté de l’allée, deux rangées en arrière. Je n’ose pas me retourner pour le regarder, tu comprends bien, mais je fais en sorte d’attirer son attention : je joue avec une boucle de mes cheveux, je feins de replacer mon col de veste, je m’intéresse à une lézarde sur la cloison opposée afin qu’il puisse admirer mon profil − ce qui me permet, du coin de l’œil, de m’assurer qu’il m’observe.
Les rares passagères diminuent à chaque kilomètre et je sais que, sur ce parcours que je commence à connaître, bientôt, et pendant une quinzaine de minutes, le bus ne transportera plus que Carmen, ce joli inconnu et moi. Osera-t-il alors m’aborder et me faire la conversation ? Ça me plairait bien, hermana. Bon, je n’oublie pas mon statut d’évadée de prison, mais il y a si longtemps maintenant qu’on a parlé de ce sujet dans les médias que je ne crois pas que ce garçon fasse le lien.
Lorsque je considère que le moment est venu, je me tourne à demi vers l’arrière − de façon tout à fait innocente, bien sûr − comme pour jeter un œil distrait vers les autres passagères. Et là, j’ai un choc.
Carmen a disparu !
Elle ne s’est pas simplement recroquevillée dans la pénombre comme elle le fait souvent, non, elle s’est complètement évanouie. Elle a dû sortir par la porte arrière avec les dernières travailleuses et je ne m’en suis pas rendu compte. Je suis laissée à moi-même !
Que manigance-t-elle ? Que m’a-t-elle réservé pour cette nuit ? M’a-t-elle abandonnée, croyant que je ne saurais pas retrouver mon chemin seule ? Me fait-elle subir un test ? Qu’est-ce que cette foutue femme attend de moi ?
Je repose mon regard vers l’avant. Le mignon passager se lève justement. Ce n’est pas le moment, non, je suis trop perturbée. Qu’il ne vienne surtout pas m’adresser la parole maintenant.
Je suis à la fois contente et déçue de constater qu’il m’ignore pour s’approcher du chauffeur. Je n’entends pas ce qu’il dit à cause du grondement du moteur, mais le conducteur acquiesce en hochant la tête. Il a sans doute atteint son arrêt.
Je me tourne de nouveau vers l’arrière, incrédule à l’idée que Carmen puisse être sortie sans m’aviser de rien. Je la cherche encore des yeux, Guadalupe, car je ne comprends pas. À moins qu’elle ne soit endormie sous les derniers sièges − ce dont je doute fort −, elle n’est plus là.
Je balaie toujours la pénombre du regard quand le véhicule ralentit pour se garer. Nous sommes au croisement d’une route déserte, sans lumière. Je me retiens à mon dossier à cause du mauvais accotement.
Une main sur la mienne me fait tout à coup sursauter. Carmen ? Non.
Le joli passager me sourit, debout droit devant moi. Au moment où j’ouvre la bouche pour lui demander si je peux l’aider en quoi que ce soit, il m’attrape par le col et m’arrache de mon siège avec une force étonnante.
— Qu’est-ce que… ?
J’essaie de m’accrocher aux dossiers voisins, mais inutile, mes doigts échappent soit le tissu usé, soit la tôle lisse. Je hurle de tous mes poumons, Guadalupe, et tu sais à quel point mon cri peut être strident quand je m’y mets. Cependant, ça ne dure guère puisque mon col de veste m’étrangle. D’une main, je tente de desserrer la prise, ce qui réduit d’autant mes capacités à agripper une partie quelconque de l’autobus.
Les yeux globuleux du chauffeur se posent sur moi. J’essaie de lui retourner une expression de détresse, l’invitant à intervenir, à m’aider. Son indifférence me trouble plus encore que s’il avait échangé un sourire complice avec mon agresseur.
Je perds pied dans l’escalier de trois marches qui mène hors du véhicule. Ça ne ralentit pas pour autant mon ravisseur, qui m’entraîne toujours avec lui. Je parviens toutefois à rouvrir mon col, à aspirer une grande goulée d’air et à pousser un dernier cri apeuré.
J’agite les pieds autant pour me redresser que pour chercher à déstabiliser le garçon, mais mes efforts restent vains. La porte du bus, que je perçois comme la seule frontière entre mon assaillant et moi, la seule issue entre ma détresse et moi, se referme sous mon nez. Dans un rugissement de moteur et une bouffée de carburant mal brûlé, le gros véhicule s’ébranle. Devant mes yeux incrédules, les vitres se succèdent et s’évanouissent en ne laissant autour de moi que le vide de la nuit.
Guadalupe, je ne te dis pas le sentiment d’impuissance qui m’habite. La panique, grande sœur, c’est ça : l’impuissance !
Étoiles et poussière tourbillonnent à mesure que je me débats. Rien n’y fait. C’est comme si je me noyais. Comment fait-elle, l’Alfonsina de la chanson, pour se laisser aller sans réagir ? Ce n’est pas comme quand une douanière n’en finit plus de frapper. Je crie et je me démène. Et je m’essouffle rien qu’à chercher à respirer.
Grâce à la lumière des phares de l’autobus au loin, je vois venir le poing qui fond sur moi. J’ai le temps de rentrer la tête dans les épaules. Le heurt à la tempe multiplie les étoiles dans le ciel, mais au moins je ne perds pas connaissance. Je m’écroule par terre. Je ne sens pas mes mains s’écorcher dans les cailloux et les débris d’épineux qui parsèment la route de gravier.
D’autres coups pleuvent sur moi, mais je reste au sol, roulée en boule, doigts croisés derrière la tête, coudes de chaque côté du visage, genoux remontés sur la poitrine. La seule chose que je souhaite, hermana, c’est que mon agresseur, comme moi, s’essouffle un peu.