Chapitre 19 : Le cimetière aux épineux - Les Forces du désordre
By Camille Bouchard
Le sommet des collines dessine des courbes douces dans la lumière de l’aube. C’est l’heure où le ciel n’a rien à offrir, ni étoiles ni soleil, qu’un mauve de lilas délavé au parfum de rosée.
Là où je suis assise, Guadalupe, adossée au mur d’une grange abandonnée, je peux apprécier toute la solitude du désert d’épineux. Il entoure la zone en périphérie d’Anapra et, par extension, de Ciudad Juárez. Des touffes d’herbes sèches parsèment les cimes et les combes. De temps à autre, le vol d’un oiseau de passage, la course d’un lézard ou un sursaut de la brise agitent l’ocre des cailloux et du sable.
Au loin, les hurlements de quelques coyotes ont fait place aux aboiements d’un chien. Les cris semblent venir du haut d’une colline éloignée. Assez loin, en tout cas, pour être étouffés par les coups de pelle que Carmen donnait encore il y a cinq minutes.
À dix pas de moi, étendu dans la poussière, Guillermo a cessé de gémir. Il lui manque un coude, le nez, une oreille et une partie de sa chevelure. Il n’a pas perdu connaissance, car je vois que ses yeux roulent dans leurs orbites. Parfois, ils fixent le ciel, parfois le sol, parfois Carmen.
Ma compagne vient de se laisser choir sur le séant près du trou qu’elle a creusé. Tête basse, bras appuyés sur les genoux, mains pendantes, elle semble épuisée. Je me décide à me remettre sur pied et je grimpe la pente qui me sépare d’elle.
— Je n’aurais pas dû lui briser un coude, à cette ordure, dit-elle en me voyant arriver. Comme ça, c’est lui qui se serait tapé la corvée de la pelle.
Devant elle, c’est moins une fosse qu’un affaissement de sol, une partie de terrain friable qui a dû être retournée plusieurs fois. Et il est facile de comprendre pourquoi : je distingue non pas le cadavre que nous cherchions, mais bien quatre… non, cinq… non, Seigneur Jésus ! La pelle de Carmen a mis au jour six corps au moins.
— Tu vois le t-shirt, là ? Celui avec le portrait de Che Guevara ?
De son doigt maculé de poussière, elle désigne un coin précis de la tombe commune.
— C’est celui de Flor. C’est le vêtement qu’elle portait le jour où elle a disparu.
Elle parle avec une voix étrange, détachée, sans véritable intonation, sans émotion en tout cas. Ses yeux ne semblent pas fixer la direction indiquée par son index, on dirait qu’ils sont plutôt posés sur un point flou, vaguement au-delà.
Elle demande :
— Tu voudrais bien aller vérifier pour moi ? Me confirmer que le visage correspond à celui de la jeune fille dont tu as vu la photo dans le journal ? Moi, je me sens un peu lasse.
— Carmen, ce… ce sont des cadavres. Des morts ! Je… je ne peux pas.
Et, au lieu de lui obéir, je me laisse tomber à mon tour sur le derrière, juste à côté d’elle.
— Je ne peux pas, Carmen. Je ne peux pas faire ça.
Elle tourne la tête vers moi… et je ne la reconnais pas. Guadalupe, comment t’expliquer ? Carmen n’est plus la femme indestructible, le fort imprenable que j’ai connu il y a quelques semaines. Elle m’apparaît aussi fragile qu’une fleur déjà piétinée, un amas de débris qu’il suffirait de pousser du pied dans le caniveau.
Elle n’a plus la même voix quand, les lèvres tremblantes, elle riposte :
— Moi non plus, petite sœur. Moi non plus, je ne peux pas.
Et, comme si sa tête était devenue trop lourde de chagrin, elle la laisse tomber entre ses bras, le menton sur la poitrine. Elle éclate en sanglots, Guadalupe. Elle s’abandonne comme le brise-lame cède sous la poussée des vagues. En elle, un océan d’affliction, endigué par la haine et la violence, abat enfin son embâcle.
Tu trouves mes comparaisons imagées, maintenant, grande sœur ? Ce n’est rien, rien quand je songe à tout ce qui a changé en moi, tu le constaterais si nous avions le bonheur d’être ensemble.
Ensemble.
Pendant une seconde, je me vois à la place de Carmen et toi, hermana, à la place de Flor. Sans prévenir, les mêmes vagues d’océan viennent frapper en moi. Puissantes. Implacables. Dans un réflexe, j’enlace les épaules de Carmen. Sans réfléchir. Contrariée par mon refus d’aller finir de déterrer le cadavre de sa cadette, elle aurait pu me repousser. Mais non. Elle répond aussitôt en m’ouvrant les bras.
La joue de l’une contre l’oreille de l’autre, nous accordons nos sanglots, synchronisons nos soupirs, pour n’être plus qu’une harmonie de chagrins, une âme unique pleurant les sœurs que la vie nous arrache. Guadalupe, grâce à Carmen, et à cause des dernières semaines loin de toi, je sais que nous, sœurs, sommes prêtes à tout pour nous retrouver. Mortes ou vivantes.
À tout, Guadalupe.
Mortes ou vivantes.