Chapitre 21 : Du bravo au grande - Les Forces du désordre
By Camille Bouchard
Avec tous ses passe-droits, ses relations et ses connaissances de la zone douanière entre Ciudad Juárez et El Paso, Carmen parvient à me faire franchir assez aisément le poste frontalier mexicain.
— Prends ce cellulaire. Tu m’appelles aussitôt que tu es à la station d’autobus Americanos, du côté gringo. C’est un terminus de la compagnie Greyhound. Ils ont des cars jusqu’à Halifax, Montréal, Winnipeg, Vancouver… où il te plaira d’aller. Tu as suffisamment d’argent dans cette enveloppe. Est-ce que tu te débrouilles en anglais ?
— Pas trop.
— Bon. Si, sur la route, lors d’une inspection policière, on découvre que tu n’as pas de passeport, ne parle surtout pas espagnol. Il ne manquerait plus qu’on te renvoie au Mexique en te prenant pour une immigrée clandestine. Emploie ton meilleur français du Canada, compris ?
— Compris.
— Ne sois pas si nerveuse. Avec ta chevelure redevenue blonde, il n’y a guère de danger que tu sois interceptée à cause d’un profilage racial.
Nous rions toutes deux, mais sans joie.
— Que te vaya bien, hermanita.
— Porte-toi bien aussi, grande sœur.
Nous nous séparons après une brève embrassade. Nous n’avons plus ni le temps ni l’ardeur de nous épandre davantage en émotion.
Une fois que j’ai atteint la rive nord du Rio Bravo − qui devient alors le Rio Grande −, un agent américain fait semblant de ne pas me voir franchir une porte entrouverte. Je crois que le douanier en question est un ami de Carmen ou, du moins, qu’il lui doit un retour d’ascenseur pour je ne sais trop quelle faveur. N’oublie pas, Guadalupe, que la corruption règne en maîtresse absolue dans cette zone d’Amérique.
Les cars que j’emprunte mettent plus de deux jours à me ramener vers le nord. Deux jours qui me paraissent plus longs que les mois vécus au Mexique. Plus longs, sans mentir. Depuis que je t’ai jointe grâce au cellulaire, Guadalupe, depuis que j’ai parlé avec maman, depuis que je sais que vous m’attendez à la douane canadienne, quand bien même m’espèrent également des agents d’immigration, un avocat, des journalistes et que sais-je encore, je n’en peux plus d’anticiper nos retrouvailles.
Au seul son de ta voix, hermana, j’ai éclaté en sanglots. Et j’ai pleuré davantage quand tu as pleuré aussi. Et je pleurerai encore quand tu pleureras dans mes bras.
Dans l’un des cars, des haut-parleurs dans l’angle du plafond émettent une musique en sourdine. Je reconnais soudain cette fameuse chanson entendue un soir dans un autobus d’Anapra. L’histoire d’Alfonsina, cette poétesse ayant perdu tout espoir.
Por la blanda arena que lame el mar — Dans le sable tendre que lèche la mer
Su pequeña huella no vuelve mas — La trace de ses pas ne revient plus
Un sendero solo de pena y silencio llegó — Seul reste un sentier de peine et de silence
Hasta el agua profunda. — Qui mène à l’eau profonde.
Peut-être parce que je suis encore remplie d’elle, Guadalupe, je crois entendre l’histoire du destin de Flor. En Alfonsina, ce n’est plus moi que je reconnais, mais la petite sœur de Carmen. Même si celle-ci n’a pas rejoint sciemment la mort. Même si c’est Guillermo qui a pris l’initiative de tracer pour elle le sentier de peine et de silence. Après tout, les empreintes de Flor non plus ne reviennent pas. Elles se perdent dans le cœur poussiéreux d’un charnier clandestin, sous un portrait de Che Guevara.
Combien de psychopathes comme Guillermo maraudent toujours dans les alentours de Juárez, hermana ? Combien rôdent dans les collines d’Anapra ? dans le désert ? au volant de leur taxi ou de leur bus ? Combien sont disposés encore à alimenter en cadavres de femmes les cimetières de Zaragoza et des autres banlieues ?
Combien, Guadalupe ?
J’espère qu’elle dort en paix, à présent, la gentille Flor, pareille à ses compagnes d’infortune auprès de qui nous l’avons trouvée. Maintenant que leurs familles se sont réapproprié leurs dépouilles, qu’elles pourront célébrer chaque fête des Morts sur la tombe de leurs chères disparues, la sœur de Carmen doit reposer en paix, non ?
Dormida, Alfonsina — Te voilà endormie, Alfonsina
Vestida de mar. — Revêtue de mer.
Revêtue de terre plutôt que de mer, Flor, es-tu en paix ? Dis-moi, hermana, es-tu en paix ?