Chapitre 7 : Les sachets de cocaïne - Les Forces du désordre
By Camille Bouchard
Je t’ai raconté, Guadalupe, comment ça s’est passé pour les sachets ? Je ne sais trop si je radote. Avec ma raclée et le nombre d’anesthésies générales auxquelles j’ai eu droit depuis mon arrestation, je perds un peu le fil.
Tu vois, j’avais mes valises dans les mains et je me préparais à monter dans un taxi pour aller prendre mon vol de retour. Grand-mère m’a dit :
— Tu n’as pas déjeuné, ma chérie !
— Mais si, grand-maman.
— Tu as mangé quoi ?
En fait, Guadalupe, j’avais une faim de loup. Cependant, le joli Ramón m’avait recommandé de rester six heures sans rien avaler afin d’avoir l’estomac complètement vide.
— Pour préparer l’espace nécessaire aux pochettes, m’avait-il expliqué.
Après les adieux d’usage, grand-mère ne se résignait pas à fermer la portière du taxi derrière moi.
— Eusebio, l’homme d’entretien, va t’accompagner. Je le paie assez cher pour qu’il…
— Mais non, grand-maman ! Je ne suis plus une enfant.
Surtout que, au chauffeur, au lieu d’annoncer l’aéroport, je devais donner l’adresse de l’appartement des trafiquants. J’ai traversé Ciudad Juárez avec un palpitant sentiment de contrôler totalement mon univers.
J’ai été accueillie par Ramón et l’armoire de salon. Eux aussi semblaient contents. Le mignon m’a avisée :
— J’ai placé un kilo de cocaïne dans quatre-vingt-douze sachets. Tu as deux heures pour tout avaler. Ensuite, on file à l’aéroport. Tu devrais arriver trente minutes avant ton vol. C’est serré, mais nous ne voulons pas risquer que les pochettes se pointent trop tôt à la sortie.
— Manquerait plus que l’envie de chier te prenne dans les toilettes de l’avion, m’a prévenue l’armoire de salon avec une haleine de tabac et de tequila mélangés. Si jamais ça t’arrive, t’as intérêt à tout récupérer parce que tu devras rembourser la valeur de chaque pochette manquante à l’arrivée.
— Elles… elles valent combien, les pochettes ?
— Près de neuf cents dollars chacune.
— Neuf cents doll… ?
J’ai failli m’étouffer, Guadalupe. Neuf cents dollars par paquet gros comme un doigt ! Mais pour combien de dollars de drogue est-ce que j’allais servir de mule ?
— Le kilo de cocaïne sur le marché canadien vaut environ quatre-vingt mille dollars, m’a appris Ramón.
— Quatre-vingt mille dollars ! a répété l’armoire. C’est la valeur de ce que transportera ton joli popotin. Chaque gramme perdu sera déduit de ta rémunération. Si jamais il en manque pour plus de douze mille dollars, tu devras rembourser la différence de ta poche, chiquita. ¿ Entendido ?
Ce gros con m’a rendue tellement nerveuse, Guadalupe, que si j’avais eu le choix à cet instant, j’aurais tout abandonné. Si j’avais eu le choix, je le répète. Mais il était trop tard pour reculer. Et de beaucoup. J’étais déjà trop mouillée dans l’affaire. Je connaissais l’adresse d’une planque, j’avais vu le visage de deux trafiquants et, surtout, j’étais en présence des quatre-vingt-douze sachets bien alignés sur la table de l’appartement. Quatre-vingt-douze boulettes de cocaïne dans leurs couches de pellicule plastique, de caoutchouc et de préservatif.
— Croque dans ces comprimés de Gaviscon, Faustina. Ça va réduire l’acidité de ton estomac et aider les parois des pochettes à supporter le transit dans ton système digestif.
Pendant les jours précédents, je m’étais amusée avec les cornichons. Je les faisais tourner sur ma langue, je les avalais tout rond… j’en étais même venue à les garder un moment au fond de ma gorge avant de les absorber.
Mais c’est différent avec les sachets. Ils n’ont pas cette saveur vinaigrée, douce-amère qu’ont les condiments. Un condom, ça goûte le latex, et le lubrifiant qui en nappe la surface a beau contenir un arôme artificiel de fruits, ça tombe vite sur le cœur.
Les onze premiers ont bien passé.
— Tu es formidable, m’a encouragée Ramón.
Les suivants ont provoqué les premiers soubresauts annonçant la régurgitation.
— Je voudrais de l’eau, ai-je suggéré. Ça m’aiderait à…
— Non, Faustina. L’eau risque de faire éclater les sachets dans ton organisme. Il te faut boire le moins possible.
Rendue à vingt-cinq, Guadalupe, j’ai rejeté la boulette que j’essayais d’avaler.
— Allez ! Un effort, m’a stimulée le mignonnet. Cela s’est bien déroulé jusqu’à maintenant, il n’y a pas de raison que ça change.
J’ai fait une nouvelle tentative, Guadalupe, et, cette fois, la maudite boulette, elle a fini par passer. Au compte de vingt-neuf, mes aisselles étaient si humides que je me suis mise à craindre que l’odeur dégoûte Ramón.
À trente, j’ai régurgité de nouveau. J’ai réessayé… et régurgité.
— T’aurais pas pu utiliser moins de pochettes ? a ronchonné l’armoire de salon qui, visiblement, s’impatientait en regardant fréquemment par la fenêtre. Comme ça, cette sauterelle aurait peut-être fini d’avaler. T’as vu combien il en reste ? Plus du double de ce qu’elle a déjà absorbé.
— Moins de pochettes signifient des paquets plus gros, idiot. Ce serait plus difficile à faire passer. Sans parler des risques d’obstruction et de perforation une fois dans le système digestif.
Ma pauvre hermana, tu aurais dû me voir. Je fixais les soixante-deux sachets restants, de larges coulisses de sueur sous les bras et sur les joues.
— Attends, Faustina. J’ai une solution.
Le joli Ramón, Guadalupe, je le voyais bien, faisait de grands efforts pour paraître détendu et gentil avec moi, mais je sentais qu’une certaine impatience commençait à croître aussi en lui. Je le devinais surtout à cette manie qu’il avait de regarder sa montre. Sur le cadran de la mienne, une heure déjà s’était écoulée.
— C’est de la xylocaïne. C’est sans danger.
Il me présentait une bouteille minuscule dont le bouchon compte-gouttes trempait dans un liquide transparent.
— C’est le même anesthésique que celui qu’on utilise dans les pastilles contre la toux. Ça va engourdir ta gorge et l’empêcher de réagir au passage des sachets.
Il avait raison, le mignon trafiquant, tu sais, Guadalupe ? Les dix-huit pochettes suivantes ont pris le bon chemin sans que j’aie à réprimer de vomissement. Pour les six subséquentes, il a fallu que je m’y essaie à deux et trois reprises.
— Les sachets en aluminium, je les enduis d’une couche de cire, m’a raconté Ramón comme pour me distraire, tuer le temps. Ça aussi, ça fonctionne assez bien pour faire glisser les doses d’un gramme. Mais là, la cire chaude, elle ferait péter les condoms.
À la cinquante-cinquième pochette, Ramón a badigeonné ma gorge de plus d’anesthésique. Ça m’a aidée pour les vingt suivantes. À la soixante-seizième, je me sentais l’estomac lourd, je suais plus que jamais, je pressentais de nouvelles nausées…
— Arrête ! que j’ai dit en levant une main. Je ne peux pas en prendre plus. Je vais vomir.
— Tu peux et tu dois ! a clamé l’armoire de salon sans même détourner le regard de la fenêtre. Il ne manque que seize boulettes, petite connasse, et t’es payée pour servir de mule à un kilo de coke, pas moins.
— On peut attendre quelques minutes, a riposté Ramón d’une voix plus douce en regardant sa montre. On va laisser le temps à ton estomac d’éliminer quelques sachets en direction de l’intestin. Ça va me permettre aussi de préparer quelque chose pour t’aider à faire passer les derniers condoms.
Il n’est certainement pas médecin, Ramón, mais il s’y connaît en matière de digestion. Au bout d’un moment − pendant lequel j’ai été autorisée à ingurgiter un filet d’eau −, les nausées se sont évanouies et j’ai cessé de transpirer.
— Inspire normalement, m’a conseillé le garçon. Sans que tu t’en rendes compte, ton rythme respiratoire a augmenté et ça contribue à ton malaise.
Tu sais à quoi je pensais, Guadalupe, à cet instant-là ? Je pensais que ça me plairait bien qu’il m’embrasse, le joli Ramón. C’est stupide, pas vrai ? J’avais pourtant tant d’autres sujets de préoccupation. Beaucoup plus graves. Mais peut-être mon esprit cherchait-il à gommer les dangers qui me guettaient en se concentrant sur une envie aussi futile. Lorsqu’il est ressorti de la cuisine avec un pot de plastique et un couteau à beurre, je me retenais au bois de la table pour ne pas céder à l’impulsion de coller ma bouche sur la sienne.
— Je vais badigeonner les pochettes de margarine afin qu’elles glissent mieux dans ta gorge. Pas trop, car il faut éviter que les nausées reviennent. Juste une fine pellicule huileuse.
Et tu sais quoi, grande sœur ? Ça a marché. Ce fichu trafiquant beau comme un acteur de cinéma a finalement réussi à me faire ingurgiter un kilo de cocaïne dans quatre-vingt-douze sachets enrobés de trois revêtements protecteurs − et d’une délicate couche de margarine.
Juste avant de monter dans la voiture qui attendait dans la rue afin de me conduire tambour battant à l’aéroport, je l’ai embrassé, le coquin ! Comme je te dis, grande sœur. Je me suis fait plaisir et je lui ai collé un baiser sur les lèvres comme la fois où je m’étais amusée à séduire Pierrot Gariépy, le petit ami de cette connasse de Blandine Ouellet.
Je transportais clandestinement un kilo de cocaïne, mes nausées s’étaient arrêtées, j’allais empocher douze mille dollars et je me sentais de nouveau maîtresse de mon univers. Alors, j’ai embrassé le beau Ramón !
— Ne va pas chier tous tes profits dans les toilettes de l’avion, m’a une fois de plus mise en garde l’armoire de salon en faisant claquer la portière de la voiture derrière moi.
Eh bien ! ce con, il m’a refoutu les boules, Guadalupe ! Perdue, ma belle assurance. Soufflée, la maîtresse de l’univers. Je suis arrivée à l’aéroport nerveuse comme une chatte dans un chenil.
Et c’est là que ça s’est mis à mal tourner.