Chapitre 10 : Et elle ne connaissait même pas mon nom de famille - Love Behind Closed Doors
By Carina Walsh
— Nolan —
— Monsieur Davies, a dit le chauffeur. Bienvenue chez vous, monsieur.
À côté de moi, Mlle Cross s’est figée, puis elle a gloussé en se tournant vers moi.
— Je n’arrive pas à y croire.
— À quoi ? ai-je demandé.
J’ai salué le chauffeur d’un signe de tête tandis qu’il prenait les bagages que j’avais descendus pour Mlle Cross et moi. Il m’avait fallu faire deux voyages, et Mlle Cross n’avait toujours pas été prête, même si ses valises, elles, l’étaient. Nous avions déjà six minutes et demie de retard.
— Davies, a-t-elle dit.
Elle a levé vers moi un visage souriant.
Le soleil ne s’était pas encore levé et, sous la lumière d’un réverbère voisin, elle était d’une beauté envoûtante.
— C’est votre nom de famille.
— Oui, et alors ?
— Je l’ignorais. On va se marier et je ne connaissais même pas votre nom de famille. Ça ressemble un peu à cette chanson de Carrie Underwood.
— Quoi ?
C’était comme si les mots *on va se marier* avaient grillé les quelques neurones qui me restaient.
— Enfin, vous avez dû le dire au téléphone à Doug, le soir où je me suis retrouvée enfermée dehors, mais j’imagine que je n’ai pas fait attention.
— Vous étiez quelque peu distraite, vu les circonstances.
Je me suis raclé la gorge et j’ai aidé le chauffeur avec la dernière valise, qui était aussi la plus lourde.
— Bien, allons-y, voulez-vous ?
Je lui ai fait signe de monter dans la voiture, dont le chauffeur avait ouvert la portière pour elle. Une fois qu’elle s’est installée, j’ai contourné le véhicule et me suis assis de l’autre côté.
Le trajet jusqu’à l’aéroport s’est déroulé dans un silence bienheureux tandis que Mlle Cross faisait défiler l’écran de son téléphone. J’ai consulté le mien, satisfait de constater qu’Edmund s’était déjà mis au travail pour préparer la cérémonie et veiller à ce qu’elle remplisse toutes les conditions de la clause successorale. J’avais également prévenu le personnel du domaine et, à ma connaissance, les préparatifs étaient en cours, tant pour notre arrivée que pour la petite cérémonie de mariage qui aurait lieu dans une semaine. Une semaine.
J’ai expiré avec précaution, observant Mlle Cross du coin de l’œil. Elle avait reporté son attention sur le monde extérieur et appuyait la tempe contre la vitre. Je ne me suis rendu compte que je la fixais que lorsque nous sommes arrivés à l’aéroport et qu’elle s’est tournée vers moi.
— J’espère que vous avez pris votre passeport, a-t-elle dit avec un sourire.
Elle a remercié le chauffeur lorsqu’il a contourné la voiture pour venir ouvrir sa portière.
Dans tout l’aéroport, elle a marché à mes côtés en commentant les restaurants et les gens qu’elle voyait. Ce n’est qu’après avoir passé l’enregistrement et franchi rapidement les contrôles de sécurité qu’elle a semblé comprendre que nous ne nous dirigions pas vers une porte d’embarquement. Une porte latérale s’est ouverte devant nous.
— Où allons-nous ? a-t-elle demandé.
Un employé de l’aéroport nous a invités à entrer.
— Au salon privé, ai-je répondu.
J’ai vu ses yeux s’illuminer tandis qu’elle m’adressait un sourire radieux.
— Comme ceux où vont les célébrités ?
J’ai haussé les épaules.
— Je suppose, je…
— Vous avez déjà rencontré des célébrités ?
Elle ne s’adressait pas à moi, mais à l’employé.
Il lui a souri et a hoché la tête avant d’énumérer rapidement plusieurs noms que je connaissais, et quelques autres qui ne me disaient rien.
Le salon était exactement comme je l’avais laissé lors de mon dernier départ depuis cet aéroport. Des fauteuils en cuir grands comme des poufs. L’odeur d’un café hors de prix. Une lumière tamisée et des fenêtres qui donnaient sur les passagers des vols commerciaux.
— Et pour monsieur ?
L’homme derrière le bar, qui avait apparemment déjà pris la commande de Mlle Cross, me regardait dans l’attente de ma réponse.
— Un café noir, ai-je dit.
Je l’ai remercié.
Nous nous sommes assis. Enfin, je me suis assis. Mlle Cross a déambulé dans le salon privé, sa boisson entre les deux mains, levant les yeux vers le lustre puis les baissant vers les gens en contrebas. Quand elle s’est mise à faire les cent pas, j’ai soupiré.
— Mlle Cross.
— Oui ?
— Voudriez-vous, peut-être, vous asseoir avec moi ?
— Oui, pardon, a-t-elle marmonné.
Elle a pris place en face de moi dans un fauteuil qui l’engloutissait tout entière.
— Inutile de vous excuser, c’est simplement que vous avez l’air… tendue.
— Une serviette chaude ?
Une employée s’est approchée de nous avant que Mlle Cross puisse répondre.
La femme a tendu un plateau en argent vers Mlle Cross, qui a regardé la pile de serviettes soigneusement pliées, puis l’employée, puis moi. Lorsqu’elle a reporté les yeux sur les serviettes, elle a hoché une fois la tête.
— Merci, a-t-elle dit.
Elle en a pris une.
— Et pour vous, monsieur ?
La femme m’a présenté le plateau, et j’ai secoué la tête.
— Non, merci.
Un peu plus tard, Mlle Cross était de nouveau sur son téléphone. S
— Mes amies, a-t-elle dit sans lever les yeux. Arden et Tayah. Je leur ai annoncé hier soir que je partais quelque temps en Angleterre sur un coup de tête.
— Et ?
— Elles sont, à juste titre, en pleine panique.
— Très bien.
— Je leur ai dit que j’avais trouvé un vol à prix réduit dont je devais profiter avant aujourd’hui.
Elle a levé les yeux.
— Est-ce que… cette histoire de couverture vous convient ?
— C’est à vous d’écrire votre histoire de couverture.
— Oui, mais si ça compromet…
— Non. Et si vous voulez leur dire la vérité, ne vous gênez surtout pas.
— Je ne le ferai probablement pas. Du moins, pas encore.
Elle est retournée à son téléphone et nous avons attendu le reste du temps en silence.
* * *
Un homme en uniforme vert foncé est apparu sur le seuil du salon quelque temps après que Mlle Cross eut rangé son téléphone. Il a incliné légèrement la tête.
— Par ici, monsieur Davies. Madame.
Mlle Cross m’a suivi par une porte qui s’ouvrait sur un long couloir en béton que j’ai reconnu. L’homme s’est dirigé vers une voiturette et s’est installé au volant en attendant que nous le rejoignions.
— J’ai toujours rêvé de monter dans l’un de ces engins, a chuchoté Mlle Cross.
Elle m’a serré le bras, un large sourire aux lèvres.
Je n’ai pas pris la peine de répondre. Nous nous sommes installés et l’homme nous a conduits jusqu’au tarmac privé, de l’autre côté du bâtiment. Nous sommes sortis par une porte de garage, et le froid de l’air précédant l’aube nous a enveloppés.
Le Gulfstream se trouvait à une cinquantaine de mètres, sous le halo blanc des projecteurs de l’aire de trafic. L’escalier d’embarquement était abaissé. Le commandant se tenait sur la deuxième marche, dans son uniforme sombre, une chemise sous le bras. Le copilote attendait en haut de l’escalier, les mains jointes derrière le dos.
Mlle Cross a laissé échapper un petit hoquet de surprise et m’a regardé, les yeux écarquillés, avant de reporter son attention sur l’avion.
— C’est… c’est notre avion ?
— Oui.
— C’est un jet privé.
— En effet.
— Pour nous ?
— Oui.
Elle a tourné très légèrement la tête vers moi.
— Combien de personnes sont à bord ?
— Nous deux. Et l’équipage.
— Combien de membres d’équipage ?
— Deux pilotes et une hôtesse de l’air.
Elle est restée silencieuse pendant trois secondes entières avant de se pencher pour me chuchoter à l’oreille.
— J’ai raté quelque chose ? Vous êtes vraiment assez riche pour posséder un avion ?
— Techniquement, il ne m’appartient pas. Il appartient à l’entreprise de mon grand-père. Étant donné que je possède toujours cette entreprise, nous pouvons l’utiliser. Voulez-vous voir l’intérieur ?
J’ai donné un pourboire au conducteur de la voiturette et tendu la main à Mlle Cross pour l’aider à descendre.
— Carrément ! a-t-elle couiné.
Elle a bondi hors de la voiturette.
Je lui ai offert mon bras, qu’elle a pris, débordante d’énergie à mes côtés jusqu’au pied de l’escalier. Le commandant est descendu à notre rencontre.
— Monsieur Davies. Heureux de vous revoir, monsieur.
— Commandant.
— Madame.
Il a incliné la tête vers Mlle Cross.
— Nous avons aujourd’hui un vent arrière. Décollage prévu dans douze minutes, atterrissage prévu à dix-huit heures dix, heure locale. La cabine est à vous.
Mlle Cross l’a remercié, puis l’a remercié infiniment, avant de le remercier encore tandis que nous gravissions les marches. Si n’importe qui d’autre dans mon entourage avait multiplié les remerciements comme Mlle Cross, j’aurais fait remarquer qu’un seul suffisait. Pourtant, la sincérité de ses paroles m’a amené à me demander si, moi aussi, j’avais suffisamment remercié cet homme.
Du cuir crème courait le long des parois, entre des panneaux d’érable. Deux fauteuils club orientés vers l’avant encadraient une console. Une banquette se trouvait à tribord. Deux autres fauteuils occupaient l’arrière. Dans un coin, il y avait une petite bibliothèque que ma mère avait garnie elle-même une vingtaine d’années plus tôt. Bien que je n’aie pas pris cet avion depuis plus d’un an, j’ai été soulagé de constater que personne n’avait modifié sa collection.
Mlle Cross avait fait trois pas à l’intérieur avant de s’arrêter. Elle a lentement effectué un demi-tour sur elle-même, les deux mains plaquées contre la poitrine comme si elle retenait quelque chose qui risquait de s’envoler.
— Nolan.
— Oui.
— Il va me falloir une minute.
— Vous en avez onze avant le décollage, ai-je répondu en prenant place dans l’un des sièges côté couloir.
Mlle Cross s’est approchée de la banquette et a fait courir ses doigts sur le cuir crème sans pour autant se décider à s’asseoir. Je l’ai regardée effleurer l’érable de la paroi avec le dos d’une phalange. Elle s’est penchée pour lire les titres sur les tranches des livres, puis s’est redressée afin de regarder par le hublot opposé.
— Vous allez beaucoup me juger si je prends une photo ? a-t-elle demandé.
Elle a déjà sorti son téléphone avec un sourire penaud.
— Donnez, ai-je dit.
J’ai tendu la main, puis me suis levé et ai pris son téléphone.
— Je vais la prendre.
Je lui ai fait signe de se placer au milieu et j’ai pris plusieurs clichés, en variant les réglages pour lui laisser le choix.
— Asseyez-vous, j’en prends une autre.
Elle m’a adressé un sourire radieux, ou plutôt à l’objectif, et j’ai vu ce sourire se transformer en quelque chose de plus artificiel. De moins sincère. Ça n’allait pas.
— Sur ces photos, on dirait que vous posez pour une vidéo d’otage. Recommencez.
Elle a éclaté d’un rire surpris, des rides se formant au coin de ses yeux. J’ai pris une photo avant qu’elle commence à parler.
— Quel culot. Je visais le style mystérieuse voyageuse internationale.
— La mystérieuse voyageuse a l’air constipée.
— Vous êtes vraiment insupportable, Davies.
Elle m’a souri, et j’ai pris plusieurs autres photos tout en luttant contre le caractère contagieux de son sourire.
— Tenez, ai-je dit.
Je lui ai rendu son téléphone avant de m’asseoir à côté d’elle, côté couloir.
Avant que j’aie pu m’installer, elle s’est tournée vers moi et a levé son téléphone.
— Égoportrait. Allez, vous aussi, vous serez sur la photo. C’est la moindre des choses.
J’ai haussé un sourcil sans m’écarter.
— Je ne fais pas d’égoportraits, Mlle Cross.
— Aujourd’hui, si.
Elle s’est rapprochée jusqu’à presser son épaule contre la mienne, inclinant le téléphone pour nous cadrer tous les deux.
— Souriez !
J’ai gardé une expression neutre : ni sourire ni regard noir, seulement celle que je réservais à la plupart des gens qui essayaient de me prendre en photo. Le déclencheur a retenti deux fois. Elle a consulté l’écran, puis a pouffé.
— Et c’est vous qui disiez que j’avais l’air constipée. Quel hypocrite.
Avant que je puisse répondre, elle avait déjà rangé son téléphone et regardait par le hublot.
— Je n’arrive pas à croire que tout cela soit normal pour vous.
— Du champagne ?
L’hôtesse nous a présenté deux flûtes et une petite coupelle d’amandes caramélisées.
Mlle Cross a regardé le champagne, puis moi, comme si elle attendait ma permission.
J’ai donné l’exemple en remerciant l’hôtesse et en prenant les deux flûtes, dont j’ai tendu une à Mlle Cross. L’hôtesse a posé la coupelle d’amandes sur la table.
— C’est compris, ai-je dit une fois que la femme est repartie vers l’avant de l’avion.
— Et combien est-ce que je paie pour ce billet ?
— Rien. J’ai acheté les billets, ai-je répondu.
J’ai bu une gorgée de champagne.
— Nolan, a-t-elle chuchoté. Combien ?
— Vous serez plus heureuse si vous l’ignorez.
— J’en doute, a-t-elle marmonné.
Mais elle a abandonné le sujet lorsque l’avion s’est mis à rouler.
Peu après, nous nous sommes élevés dans les airs et, à côté de moi, Mlle Cross avait délaissé sa flûte, la laissant dans un compartiment encastré afin de pouvoir agripper les accoudoirs en cuir à deux mains.
— Les voyages en avion vous rendent nerveuse ? ai-je demandé.
J’ai observé ses yeux écarquillés tandis que le hublot dévoilait toujours plus de bleu.
— Je n’ai pris l’avion qu’une poignée de fois, a-t-elle admis.
Sa voix était tendue.
— Regardez le lever du soleil, ai-je dit.
J’ai désigné d’un signe de tête le hublot de l’autre côté du couloir.
— C’est magnifique, n’est-ce pas ?
Il lui a fallu une seconde avant de se pencher lentement pour regarder par-dessus moi, vers le hublot opposé.
— Ouah ! a-t-elle soufflé.
Un petit sourire est apparu sur son visage.
— C’est magnifique.
Je l’ai regardée se détendre peu à peu tandis que nous montions plus haut dans le ciel.
— Ça l’est vraiment.
L’appareil s’est stabilisé et le voyant des ceintures s’est éteint. À côté de moi, Mlle Cross a sorti son téléphone et pris plusieurs autres photos et vidéos par le petit hublot.
— Nolan.
— Hum ?
— C’est… Je sais que pour vous, ce n’est qu’une journée ordinaire, mais pour quelqu’un comme moi, c’est… c’est quelque chose d’incroyable.
— Je sais.
Elle m’a regardé un instant de trop.
— Vraiment ?
— Voir votre réaction me rappelle à quel point je devrais être reconnaissant.
J’ai terminé mon champagne et me suis penché au-dessus d’elle pour déposer la flûte vide dans l’emplacement voisin de celui où se trouvait la sienne, encore pleine.
Ce n’est qu’après l’avoir posée que j’ai compris à quel point nous étions proches. Si je tournais ne serait-ce qu’un peu le visage, nous nous retrouverions nez à nez. Et soudain, tout l’air de la cabine a disparu.
Je me suis renfoncé dans mon siège, fixant le hublot opposé jusqu’à ce que mes poumons retrouvent un fonctionnement normal.
Ce serait, ai-je décidé, le vol le plus long de ma vie.
* * *
Elle dormait comme une enfant, une main repliée contre sa joue et la bouche entrouverte. Sa tresse s’était défaite contre le dossier du fauteuil, et ses boucles dorées luisaient dans la lumière du soleil.
J’ai marqué la page de mon livre avec le pouce et l’ai regardée inspirer. Expirer. Puis recommencer, jusqu’à ce que je comprenne à quel point il était malsain d’observer dormir sa voisine, même si elle reposait contre mon épaule.
Elle ne s’est pas réveillée et je n’ai pas osé bouger.
* * *
La Bentley a quitté Heathrow sous une bruine gris ardoise et, lorsque j’ai changé de position sur mon siège, la première chose que j’ai remarquée, c’est que mon épaule était encore chaude. Une pression fantôme. Un poids fantôme. Le cachemire de mon pull avait conservé une très légère senteur de cannelle et de vanille.
Elle avait le visage pressé contre la vitre. Ses lunettes de soleil étaient repoussées dans ses cheveux, son souffle embuait le verre et la ceinture de son manteau était à moitié tordue sous celle de sécurité. Nous avons poursuivi notre route vers l’ouest et, chaque fois qu’un mur de pierre, un mouton ou une haie humide apparaissait, elle émettait un petit bruit.
— Regardez.
Elle s’est tournée vers moi, les yeux écarquillés, les joues rougies par une joie sans la moindre retenue.
— Des bébés moutons qui portent des manteaux.
Je me suis penché devant elle pour regarder. Mon bras a frôlé le sien. Je l’ai laissé là une seconde de plus que je n’aurais dû. Le mouton portait effectivement un gilet vert en nylon.
— C’est un manteau d’agnelage. On le met aux agneaux que l’éleveur doit surveiller.
— C’est la chose la plus adorable que j’aie jamais entendue.
— Hum.
— Vous ne trouvez pas ça adorable ?
J’ai haussé les épaules en regardant par la vitre à côté de moi.
— Je suppose qu’on pourrait les trouver adorables.
— Mon Dieu, vous êtes un mur de pierre.
À l’avant, le chauffeur a pouffé, puis dissimulé son rire derrière une toux.
Mlle Cross n’a pas semblé le remarquer. Elle s’est retournée vers la vitre et s’est extasiée devant un pub au toit de chaume que j’avais dépassé trois mille fois sans le voir. J’ai essayé de me rappeler la dernière fois que j’avais délibérément regardé tout cela. J’avais cessé d’observer les routes sur lesquelles j’avais grandi. À quoi bon ? J’avais déjà tout vu. Je me suis plutôt mis à la détailler, elle. Ses réactions étaient plus intéressantes que tout ce qui se trouvait à l’extérieur de la voiture.
— Vous êtes nerveux ? a-t-elle demandé de but en blanc alors qu’il nous restait une vingtaine de minutes de trajet.
— Non.
— Vraiment ?
— Pourquoi le serais-je ?
— Je ne sais pas. Ça fait longtemps que vous n’êtes pas revenu ici, non ?
Elle s’est tournée vers moi et, pour la première fois depuis soixante-dix minutes, son attention s’est concentrée sur l’intérieur de la voiture.
Je n’ai pas fait remarquer que cela faisait plutôt des années que je n’étais pas venu au domaine.
— Ce n’est qu’une maison. Il n’y a pas de quoi s’inquiéter.
— J’imagine que c’est vrai.
— Et vous, êtes-vous nerveuse ?
J’ai penché la tête, guettant le moindre signe qu’elle souhaitait renoncer à notre accord.
Elle s’est mordu la lèvre inférieure, et j’ai retenu mon souffle jusqu’à ce qu’elle réponde.
— Peut-être un peu. C’est… beaucoup de choses, vous comprenez ?
Elle a scruté mon visage et j’allais répondre lorsqu’elle a repris précipitamment.
— Ce n’est pas que je ne sois pas reconnaissante. Et je vais toujours vous épouser. C’est juste que…
— Ça fait beaucoup. Je comprends, Mlle Cross.
L’allée du domaine Davies s’étirait sur un kilomètre et demi de gravier concassé entre des hêtres qui dominaient la voiture. Adolescent, j’étais passé sous leurs branches sur la banquette arrière d’une autre voiture noire, en rentrant de l’enterrement de mes parents, puis de nouveau, jeune homme, après celui de mon grand-père. Ces deux jours-là, j’avais compté les arbres pour ne pas compter les minutes.
Les arbres se sont écartés à un tournant de l’allée, et la maison — le fichu manoir — a surgi du paysage, trois étages de pierre couleur miel surmontés d’une façade que mon arrière-arrière-grand-père avait commandée à un architecte qui le détestait.
— Oh. Mon. Dieu.
J’ai regardé Mlle Cross, dont les mains reposaient sur ses genoux et la bouche était légèrement entrouverte. Son attention est restée entièrement fixée sur le domaine tandis qu’elle se taisait.
— Tout va bien ?
— C’est joli.
Sa voix était plus ténue qu’une minute auparavant.
— C’est vraiment très joli, Nolan.
J’ai failli sourire. Le chauffeur a suivi la courbe de l’allée en gravier et arrêté la voiture. Il en a fait le tour pour ouvrir d’abord sa portière, puis la mienne.
Heureusement, la pluie avait cessé. J’ai contourné la voiture pour rejoindre Mlle Cross tandis qu’elle regardait deux silhouettes sortir de la maison et venir vers nous.
— Qui sont-ils ? a chuchoté Mlle Cross.
Elle ne les quittait pas des yeux.
Je me suis penché vers elle pour parler à voix basse et ai désigné d’un signe de tête l’homme âgé.
— C’est M. Clark, le majordome, et à côté de lui, Mme Hill, l’intendante.
Comme si mes paroles lui avaient donné du courage, Mlle Cross a redressé les épaules et relevé le menton, un sourire éclatant sur le visage.
— Monsieur Davies, quel plaisir de vous voir rentrer chez vous, a déclaré Clark.
Clark, qui nous avait rejoints le premier, m’a serré la main.
— J’espère que votre voyage a été agréable.
— Merci, Clark. Je suis heureux d’être de retour. Et Mme Hill, je suis ravi de…
Ouf !
Mme Hill m’a interrompu en m’attirant dans une étreinte à vous briser les os. J’aurais dû m’y attendre.
— Tu m’as manqué, mon garçon.
— Ça ne se… voit pas… Je ne peux plus… respirer…
J’ai aspiré une goulée d’air lorsqu’elle m’a enfin relâché, puis j’ai lissé mon manteau et retrouvé mon équilibre.
— Bien, donc, M. Clark, Mme Hill, permettez-moi de vous présenter Mlle Kloe Cross, ma…
J’ai cherché le mot, mais il est resté coincé dans ma gorge.
— Fiancée, a complété Mlle Cross en tendant la main à Clark. Je suis ravie de faire votre connaissance. Et vous aussi, Mme Hill, je… oh !
Mlle Cross a poussé un cri de surprise lorsque Mme Hill l’a prise dans ses bras. Quand elles se sont séparées, le sourire de Mlle Cross s’était encore élargi, si tant est que ce fût possible.
— Je suis tellement contente que vous aimiez aussi faire des câlins.
— Toutes mes excuses, Mlle Cross. Voilà des années que j’attends que ce garçon ramène une femme à la maison. Maintenant, laissez-moi vous regarder.
Mme Hill a tenu Mlle Cross par les épaules et l’a examinée de la tête aux pieds.
— Seigneur, que vous êtes ravissante. Entrez donc, ma chère. Nous avons déjà préparé le dîner pour vous.
Mme Hill a posé une main sur le coude de Mlle Cross et l’a guidée vers la porte d’entrée. Ce n’est qu’une fois arrivées en haut des marches qu’elle a regardé derrière elle et s’est arrêtée.
— Vous venez, Nolan ? a demandé Mlle Cross en regardant tour à tour Mme Hill, à ses côtés, et moi.
— Dans un instant, ai-je répondu.
J’ai jeté un coup d’œil à M. Clark et au chauffeur, qui sortaient péniblement les valises de la voiture.
Mme Hill a entraîné Mlle Cross à travers les hautes portes d’entrée sans un mot de plus, et j’ai pris une profonde inspiration.
— Laissez-moi vous aider, Clark, ai-je dit.
J’ai regardé une dernière fois les portes d’entrée avant de passer une main dans mes cheveux et de trottiner vers la voiture.
J’ai posé un instant la valise la plus lourde sur le gravier et fait rouler mes épaules. Clark en soulevait déjà une autre. Le chauffeur nous a salués d’un signe de tête et est retourné vers la voiture, nous laissant tous les deux avec les derniers bagages.
— Ne devriez-vous pas être auprès de votre dame ? a demandé Clark.
Cette étincelle sèche et familière brillait dans son regard tandis qu’il ajustait sa prise sur la poignée.
Il avait employé le même ton quand, à quatorze ans, j’avais essayé de sortir en douce la vieille Jaguar pour faire une virée.
— Elle est entre de bonnes mains avec Mme Hill, ai-je répondu.
J’ai repris la valise avant de monter les marches.
— De meilleures mains que les miennes pour le moment. Je l’ennuierais probablement en lui racontant l’histoire de chaque fichue pierre de la façade.
Clark a laissé échapper un bref souffle amusé.
— Vous avez toujours aimé vous réfugier dans les faits lorsque vous étiez nerveux. Êtes-vous nerveux ?
Je lui ai lancé un regard sans le nier.
— Ne devrais-je pas l’être ?
Nous sommes arrivés en haut des marches et avons déposé les valises juste à l’intérieur du hall d’entrée. Clark a rajusté sa veste, puis m’a fixé du même regard imperturbable que le jour où j’étais rentré de l’université en annonçant que je prenais plus tôt que prévu la direction de l’entreprise.
— Elle a l’air d’être quelqu’un de bien. Vive d’esprit. Cela pourrait vous faire du bien de sourire de temps en temps, vous savez.
— C’est une femme bien. Je veux dire qu’elle a bon cœur.
J’ai de nouveau passé une main dans mes cheveux, conscient de m’agiter comme un écolier.
— Elle est… différente. Toute cette situation est différente.
Clark a hoché une fois la tête.
— Alors ne restez pas dehors avec un vieil homme quand vous pourriez être à l’intérieur pour vous assurer qu’elle ne prend pas la fuite en voyant la collection de portraits de votre grand-père. Les femmes aiment savoir qu’on tient à elles, mon garçon. Même celles qui sourient comme si elles avaient compris le monde entier.
J’ai expiré.
— Vous vous formez pour devenir thérapeute, à ce que je vois.
— Cela fait quarante ans que je vous observe tous. Il fallait bien que quelqu’un compense vos lacunes.
Il m’a donné une tape sur l’épaule.
— Allez-y. Je vais monter tout ça. Et essayez de ne pas avoir l’air d’affronter un conseil d’administration lorsque vous lui parlez. Ce n’est pas l’une de vos employées.
Je l’ai salué d’un signe de tête et suis entré. L’odeur familière du bois ciré et de la vieille pierre m’a frappé dès que j’ai franchi les portes. Clark avait raison. Il fallait que je cesse de rester en marge comme s’il ne s’agissait encore que d’une transaction. Mlle Cross méritait mieux que cela.