Ainsi parlait Zarathoustra - Première partie (1883) - Œuvres complètes
By Friedrich Nietzsche
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Notice Ainsi parlait Zarathoustra
Ce qui caractérise Ainsi parlait Zarathoustra, c’est d’abord l’originalité de son écriture. Rompant avec les ouvrages antérieurs, Nietzsche compose un texte poétique, en usant du « langage du dithyrambe ». C’est ensuite la présence d’un personnage à qui se voit attribuer le texte de l’ouvrage, donc le choix d’une présentation indirecte. Pour la première fois, en effet, ce n’est pas Nietzsche qui s’exprime pour exposer ses analyses : ce sont les discours de Zarathoustra que présente ce livre. Il y a donc une mise en scène, souvent très appuyée, et l’on peut se demander de ce fait si Zarathoustra est, et est toujours, le porte-parole fidèle du philosophe. Le point essentiel en tout cas, pour saisir l’objet de cet ouvrage, est qu’il convient de se rappeler que Nietzsche affirmera dans Ecce homo que ce personnage incarne un type d’homme suprêmement affirmateur, qu’il présente encore comme correspondant à « l’idée même de Dionysos », qui donc s’oppose au type, négateur et maladif, des prédicateurs d’arrière-monde, dont les doctrines condamnent la vie sensible, et qui font l’objet d’une critique virulente.
L’ouvrage est composé en quatre temps. Il serait sans doute plus juste de dire plutôt de trois temps plus un, le quatrième texte qui porte ce titre étant de fait à part, et n’ayant pas été rassemblé par Nietzsche aux côtés des trois premiers. Les trois premières parties, rédigées en trois jets fulgurants, et publiées en l’espace de quinze mois, entre le début 1883 et le printemps 1884, constituaient un tout, et Nietzsche les fit du reste recueillir en un même volume en 1886. Il semble qu’il ait ensuite envisagé divers appendices à Ainsi parlait Zarathoustra, dont un seul fut finalement rédigé : le texte aujourd’hui présenté comme la quatrième partie.
Dès l’ouverture de la première partie, c’est avant tout à la présentation de la notion de type surhumain que s’attache Zarathoustra : un type incarnant une forme de vie humaine plus haute et plus saine que les types prétendument « supérieurs » vénérés jusqu’alors, l’homme bon, le désintéressé, le saint. Le problème central abordé par Zarathoustra est donc celui de la transformation de l’homme, plus précisément de la forme de vie humaine actuellement prédominante, ce qui correspond bien à un élément central du dispositif philosophique élaboré par Nietzsche, en l’occurrence à son second versant, que l’on peut désigner comme théorie de l’élevage, en d’autres termes de nouvelles organisations de la vie plus saines, plus affirmatrices, et plus assurées d’un avenir. À côté de la pensée du surhumain, la présentation de la doctrine de l’éternel retour constitue l’élément central des discours de Zarathoustra. C’est du moins ce qu’indiquera Nietzsche en revenant sur ce livre. Mais à y regarder de plus près, on constate que ladite doctrine est bien plus évoquée, assez lointainement, sur un mode allusif, indirect, voire même crypté, que réellement présentée explicitement par Zarathoustra. Toujours est-il que dans ces discours, Zarathoustra dénonce longuement, sous toutes leurs formes, les idéaux supra-sensibles négateurs de la vie, et, à titre de contrepartie, présente l’idée d’une vie affirmatrice, qui dit oui, d’une vie aimant l’éternité, qui se dirait éternellement oui à elle-même.
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Première partie
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§ Prologue
1
Quand Zarathoustra eut trente ans, il quitta sa patrie et le lac de sa patrie et s’en fut dans la montagne. Il vécut là, se nourrissant de sa sagesse et de sa solitude, et dix ans passèrent sans qu’il en fût las. Mais il advint que son cœur changea, et un matin, s’étant levé avec l’aurore, il se présenta devant le soleil et lui parla ainsi :
« Ô grand astre ! que serait ton bonheur, si tu n’avais ceux que tu éclaires ?
Voici dix ans que tu montes jusqu’à ma caverne ; tu te serais dégoûté de ta lumière et de ce trajet, si nous n’étions là, moi, mon aigle et mon serpent.
Mais nous t’attendions chaque matin, pour te prendre ton superflu, et t’en rendre grâces.
Vois : je suis saturé de ma sagesse, comme l’abeille qui a butiné trop de miel ; j’ai besoin de mains quémandeuses. Je voudrais donner, prodiguer ma sagesse, jusqu’au jour où les sages d’entre les hommes se sentiront heureux de leur folie, les pauvres heureux de leur richesse.
Il me faudra pour cela descendre dans les profondeurs, comme tu le fais chaque soir, quand tu plonges au-dessous de la mer pour aller porter ta lumière au monde souterrain, astre débordant de richesse.
Il me faudra comme toi décliner, ainsi que disent les hommes vers lesquels je veux descendre.
Bénis-moi donc, œil paisible qui peux voir sans envie même l’excès du bonheur !
Bénis la coupe qui va déborder, et que son or ruisselant aille porter partout le reflet de ta félicité.
Vois : cette coupe aspire à se vider de nouveau, et Zarathoustra aspire à redevenir homme. »
Ainsi commença le déclin de Zarathoustra.
2
Zarathoustra descendit seul la montagne sans rencontrer personne en chemin. Mais comme il entrait sous bois, il vit soudain se dresser devant lui un vieillard qui avait quitté son ermitage pour chercher des racines en forêt. Et le vieillard parla à Zarathoustra en ces termes :
« Ce voyageur ne m’est pas inconnu ; il est passé par ici, voici bien des années. Il s’appelait Zarathoustra ; mais il a changé.
Dans ce temps-là, tu portais tes cendres à la montagne ; est-ce ton feu que tu portes maintenant au val ? Ne crains-tu point le châtiment des incendiaires ?
Oui, je reconnais Zarathoustra. Son regard est limpide et sa lèvre est pure de tout dégoût. Ne s’avance-t-il pas là sur un pas de danse ?
Zarathoustra a changé. Zarathoustra est redevenu enfant, Zarathoustra s’est réveillé. Que viens-tu chercher chez les dormeurs ?
Tu vivais dans ta solitude comme au sein d’une mer, et cette mer te portait. Malheur à toi, tu veux donc atterrir ? Malheur, tu veux donc de nouveau traîner toi-même le poids de ton corps ? »
Zarathoustra répondit : « J’aime les hommes. »
— « Pourquoi donc, dit le saint, me suis-je retiré en forêt et dans ce désert ? N’était-ce point que j’aimais trop les hommes ?
À présent, j’aime Dieu ; je n’aime pas les hommes. L’homme est une créature trop imparfaite à mon goût. Aimer les hommes me tuerait. »
Zarathoustra répondit : « Qui te parle d’aimer ! J’apporte aux hommes un présent. »
— « Ne leur donne rien, dit le saint. Prends-leur plutôt une part de leur fardeau, que tu les aideras à porter ; rien ne leur fera autant de plaisir ; et puisses-tu, toi aussi, t’en trouver bien !
Et si tu veux leur faire un présent, que ce soit une aumône et attends d’abord qu’ils t’en prient. »
— « Non, répliqua Zarathoustra, je ne fais pas l’aumône, je ne suis pas assez pauvre pour cela. »
Le saint se prit à rire de Zarathoustra et lui dit :
« Alors, tâche qu’ils acceptent tes trésors. Ils se méfient des solitaires et ne croient guère que nous venions leur faire des présents. »
Le son de nos pas le long des rues éveille un écho trop solitaire. C’est ainsi que la nuit, dans leurs lits, lorsqu’ils entendent passer un homme, longtemps avant le lever du soleil, ils se demandent : « Où va-t-il, ce voleur ? »
Ne va pas chez les hommes, reste sur les monts. Va-t’en plutôt chez les bêtes. Pourquoi ne veux-tu pas être comme moi — ours parmi les ours, oiseau parmi les oiseaux ?
— « Et que fait le saint en forêt ? » demanda Zarathoustra.
Le saint répondit : « Je fais des chansons et je les chante, et tout en composant mes chansons, je ris, je pleure et je grommelle, c’est ma façon de louer Dieu.
Chantant, pleurant, riant et grommelant, je loue ce Dieu qui est mon Dieu. Mais quel est donc ce présent que tu nous apportes ? »
Quand Zarathoustra eut entendu ces paroles, il prit congé du saint en disant : « Je ne manquerais pas de présents à vous faire ! Mais laisse-moi partir bien vite, de peur que je ne vous dérobe quelque chose ! » — Et c’est ainsi qu’ils prirent congé l’un de l’autre, le vieillard et l’homme fait, riant comme deux gamins.
Mais une fois que Zarathoustra fut seul, il se dit en son cœur : « Serait-ce possible ! Ce vieux saint dans sa forêt n’a pas encore entendu dire que Dieu est mort ! »
3
Quand Zarathoustra parvint à la ville voisine qui est située à la lisière des bois, il y trouva une grande foule assemblée sur la place. Car un danseur de corde était annoncé. Et Zarathoustra s’adressa au peuple en ces termes : Je vous enseigne le Surhumain. L’homme n’existe que pour être dépassé. Qu’avez-vous fait pour le dépasser ?
Jusqu’à présent tous les êtres ont créé quelque chose qui les dépasse, et vous voudriez être le reflux de cette grande marée et retourner à la bête plutôt que de dépasser l’homme ?
Le singe, qu’est-il pour l’homme ? Dérision ou honte douloureuse. Tel sera l’homme pour le Surhumain : dérision ou honte douloureuse.
Vous avez fait le chemin qui va du ver à l’homme, et vous avez encore beaucoup du ver en vous. Jadis vous avez été singes, et même à présent l’homme est plus singe qu’aucun singe.
Même le plus sage d’entre vous n’est encore qu’un être hydride et disparate, mi-plante, mi-fantôme. Vous ai-je dit de devenir fantômes ou plantes ?
Voici, je vous enseigne le Surhumain.
Le Surhumain est le sens de la terre. Que votre vouloir dise : Puisse le Surhumain devenir le sens de la terre !
Je vous en conjure, ô mes frères, demeurez fidèles à la terre et ne croyez pas ceux qui vous parlent d’espérances supra-terrestres. Sciemment ou non, ce sont des empoisonneurs.
Ce sont des contempteurs de la vie, des moribonds, des intoxiqués dont la terre est lasse : qu’ils périssent donc !
Blasphémer Dieu était jadis le pire des blasphèmes, mais Dieu est mort et morts avec lui ces blasphémateurs. Désormais le crime le plus affreux, c’est de blasphémer la terre et d’accorder plus de prix aux entrailles de l’insondable qu’au sens de la terre.
Jadis l’âme jetait sur le corps un regard de mépris ; et rien n’était estimé plus haut que ce mépris. Elle le voulait maigre, hideux, famélique. Elle pensait ainsi échapper à ce corps et à la terre.
Cette âme elle-même, oh ! qu’elle était encore maigre, hideuse et famélique ! Et cette âme trouvait sa volupté à être cruelle !
Mais vous, mes frères, dites-moi : votre corps, que révèle-t-il de votre âme ? Votre âme n’est-elle pas misère, fange et pitoyable suffisance ?
En vérité, l’homme est un torrent bourbeux. Il faut être la mer à tout le moins pour absorber en soi un torrent bourbeux sans en être sali.
Voici, je vous enseigne le Surhumain. Il est cette mer, votre grand mépris ira se perdre en lui.
Quel peut être le plus grand événement de votre vie ? C’est l’heure du grand mépris. L’heure où vous prendrez en dégoût votre bonheur lui-même, et votre raison et votre vertu.
L’heure où vous vous direz : « Qu’importe mon bonheur ! Il n’est que misère, fange et pitoyable suffisance. Or mon bonheur devrait être une justification de l’existence. »
L’heure où vous vous direz : « Qu’importe ma raison ! A-t-elle faim de savoir, comme le lion a faim de pâture ? Elle n’est que misère, fange et pitoyable suffisance. »
L’heure où vous vous direz : « Qu’importe ma vertu ? Elle ne m’a pas encore rendu fou. Que je suis las de mon bien et de mon mal ! Tout cela n’est que misère, fange et pitoyable suffisance. »
L’heure où vous vous direz : « Qu’importe ma justice ! Il ne me semble pas que je sois encore tout feu tout flamme. Or le juste est tout feu, tout flamme. »
L’heure où vous vous direz : « Qu’importe ma pitié ! La pitié n’est-elle pas la croix où l’on cloue celui qui aime les hommes ? Or ma pitié ne m’a pas crucifié. »
Vous êtes-vous déjà dit ces choses ? Avez-vous déjà poussé ce cri ? Hélas ! que ne vous ai-je entendu crier ainsi !
Ce n’est pas votre péché, c’est votre plate satisfaction qui crie au ciel ; c’est votre parcimonie, même dans le péché, qui crie au ciel.
Où est l’éclair qui vous léchera de sa flamme ? Où est la folie contre laquelle il faudra vous faire inoculer ?
Voici, je vous enseigne le Surhumain. Il est cet éclair, il est cette folie. »
Quand Zarathoustra eut parlé ainsi, un homme s’écria du milieu de la foule : « Assez parlé de ce saltimbanque ! Montrez-le-nous à présent ! » Et tout le peuple se moquait de Zarathoustra. Mais le saltimbanque, qui avait pris ce discours pour lui, se mit aussitôt à l’ouvrage.
4
Zarathoustra, cependant, regardait la foule avec stupéfaction. Et il parla ainsi :
« L’homme est une corde tendue entre la bête et le Surhumain — une corde au-dessus d’un abîme.
Danger de franchir l’abîme — danger de suivre cette route — danger de regarder en arrière — danger d’être saisi d’effroi et de s’arrêter court !
La grandeur de l’Homme, c’est qu’il est un pont et non un terme ; ce qu’on peut aimer chez l’Homme, c’est qu’il est transition et perdition.
J’aime ceux qui ne savent vivre qu’à condition de périr, car en périssant ils se dépassent.
J’aime ceux qu’emplit un grand mépris, car ils portent en eux le respect suprême, ils sont les flèches du désir tendu vers l’autre rive.
J’aime ceux qui n’ont pas besoin de chercher par-delà les étoiles une raison de périr et de se sacrifier, mais qui s’immolent à la terre, afin que la terre soit un jour l’empire du Surhumain.
J’aime celui qui ne vit que pour savoir, et qui veut savoir afin de permettre un jour que le Surhumain vive. C’est ainsi qu’à sa façon il veut sa propre perte.
J’aime celui qui œuvre et invente afin de bâtir un jour au Surhumain sa demeure et d’aménager pour sa venue la terre, l’animal et la plante ; c’est ainsi qu’à sa façon il veut sa propre perte.
J’aime celui qui aime sa vertu ; car la vertu est volonté de périr et flèche de l’infini désir.
J’aime celui qui ne met pas en réserve la moindre goutte de son esprit, mais qui est la quintessence de sa propre vertu ; c’est à l’état d’esprit quintessencié qu’il franchira le pont.
J’aime celui qui fait de sa vertu son penchant et sa fatalité ; c’est ainsi que pour l’amour de sa vertu il veut à la fois vivre encore et ne plus vivre.
J’aime celui qui ne veut point avoir trop de vertus. Une vertu, c’est plus de vertu que deux, c’est un nœud plus fort où s’accroche le destin.
J’aime celui dont l’âme en sa prodigalité refuse toute gratitude, et ne rend jamais rien ; car il donne sans cesse et ne réserve rien pour soi.
J’aime celui qui est saisi de honte quand les dés tombent en sa faveur et qui se demande alors : “Suis-je un tricheur ?” Car sa volonté est de périr.
J’aime celui qui répand devant ses actions une jonchée de paroles dorées et qui tient toujours plus qu’il n’a promis ; car sa volonté est de périr.
J’aime celui qui par avance justifie les hommes futurs et délivre ceux du passé ; car sa volonté est de périr par ceux d’aujourd’hui.
J’aime celui qui châtie son Dieu parce qu’il aime son Dieu ; car il périra de la colère de son Dieu.
J’aime celui dont l’âme est profonde jusque dans ses blessures et qui peut mourir de quelque incident futile ; car c’est volontiers qu’il franchit le pont.
J’aime celui dont l’âme est débordante au point qu’il perd conscience de soi-même et porte toutes choses en lui ; ainsi c’est la totalité des choses qui cause sa perte.
J’aime celui qui est libre de cœur et d’esprit ; sa tête sert tout au plus d’entrailles à son cœur, et c’est son cœur qui le pousse à périr.
J’aime tous ceux qui sont semblables à ces lourdes gouttes qui tombent une à une du nuage noir suspendu au-dessus des hommes ; ils annoncent que l’éclair est proche, ils périssent d’en être les annonciateurs.
Voici, je suis l’annonciateur de la foudre, je suis une lourde goutte tombée de la nue ; mais cette foudre, c’est le Surhumain. »
5
Après que Zarathoustra eut prononcé ces paroles, il considéra de nouveau la foule en silence. « Les voilà, se dit-il en son cœur, les voilà qui rient ; ils ne me comprennent point, je ne suis pas la bouche qui convient à ces oreilles.
Faut-il d’abord que je leur crève le tympan pour qu’ils apprennent à entendre avec leurs yeux ? Faut-il battre des cymbales et hurler comme les prédicateurs de carême ? Ou ne croient-ils qu’aux propos des bafouilleurs ?
Il est une chose dont ils sont fiers. Comment appellent-ils cette chose dont ils sont fiers ? Ils l’appellent la culture, c’est ce qui les distingue des chevriers.
C’est pourquoi ils n’aiment point qu’on les traite par le mépris. C’est à leur orgueil que je vais m’adresser.
Je leur parlerai de ce qu’il y a de plus méprisable au monde, je veux dire du Dernier Homme. »
Et Zarathoustra parla au peuple en ces termes :
Il est temps que l’homme se fixe un but. Il est temps que l’homme plante le germe de son espérance suprême.
Son sol est encore assez riche pour cela. Mais ce sol, un jour, devenu pauvre et débile, ne pourra plus donner naissance à un grand arbre.
Hélas ! le temps approche où l’Homme ne lancera plus par-delà l’humanité la flèche de son désir, où la corde de son arc aura désappris de vibrer.
Je vous le dis, il faut avoir encore du chaos en soi pour enfanter une étoile dansante. Je vous le dis, vous avez encore du chaos en vous.
Hélas ! Le temps vient où l’homme deviendra incapable d’enfanter une étoile dansante. Hélas ! ce qui vient, c’est l’époque de l’homme méprisable entre tous, qui ne saura même plus se mépriser lui-même.
Voici, je vais vous montrer le dernier Homme :
« Qu’est-ce qu’aimer ? Qu’est-ce que créer ? Qu’est-ce que désirer ? Qu’est-ce qu’une étoile ? » Ainsi parlera le Dernier Homme, en clignant de l’œil.
La terre alors sera devenue exiguë, on y verra sautiller le Dernier Homme qui rapetisse toute chose. Son engeance est aussi indestructible que celle du puceron ; le Dernier Homme est celui qui vivra le plus longtemps.
« Nous avons inventé le bonheur », diront les Derniers Hommes, en clignant de l’œil.
Ils auront abandonné les contrées où la vie est dure ; car on a besoin de chaleur. On aimera encore son prochain et l’on se frottera contre lui, car il faut de la chaleur.
La maladie, la méfiance leur paraîtront autant de péchés ; on n’a qu’à prendre garde où l’on marche ! Insensé qui trébuche encore sur les pierres ou sur les hommes !
Un peu de poison de temps à autre ; cela donne des rêves agréables. Et beaucoup de poison pour finir, afin d’avoir une mort agréable.
On travaillera encore, car le travail distrait. Mais on aura soin que cette distraction ne devienne jamais fatigante.
On ne deviendra plus ni riche ni pauvre ; c’est trop pénible. Qui donc voudra encore gouverner ? Qui donc voudra obéir ? L’un et l’autre sont trop pénibles.
Pas de berger et un seul troupeau ! Tous voudront la même chose, tous seront égaux ; quiconque sera d’un sentiment différent entrera volontairement à l’asile des fous.
« Jadis, tout le monde était fou », diront les plus malins, en clignant de l’œil.
On sera malin, on saura tout ce qui s’est passé jadis ; ainsi l’on aura de quoi se gausser sans fin. On se chamaillera encore, mais on se réconciliera bien vite, de peur de se gâter la digestion.
On aura son petit plaisir pour le jour et son petit plaisir pour la nuit ; mais on révérera la santé.
« Nous avons inventé le bonheur », diront les Derniers Hommes, en clignant de l’œil. —
Ici prit fin le premier discours de Zarathoustra qu’on appelle aussi « le Prologue » ; car à ce moment les cris et l’hilarité de la foule l’interrompirent. « Donne-nous ce Dernier Homme, ô Zarathoustra, criaient-ils ; fais de nous ces Derniers Hommes ! Et garde pour toi ton Surhumain ! » Et tout le peuple exultait et faisait entendre des claquements de langue. Mais Zarathoustra en fut affligé et se dit en son cœur :
Ils ne me comprennent point, je ne suis pas la bouche qui convient à ces oreilles.
J’ai trop longtemps vécu en montagne, j’ai trop écouté les ruisseaux et les arbres ; je leur parle à présent comme on parle aux chevriers.
Mon âme n’est point ébranlée, elle est claire comme la montagne au matin. Mais eux me croient froid, ils me prennent pour un sinistre farceur.
Et maintenant ils me regardent en ricanant ; non contents de ricaner, ils me haïssent par surcroît. Il y a de la glace dans ces rires.
6
Mais il advint alors une chose qui rendit toutes les bouches muettes et fixes tous les regards. Dans l’entre-temps, le saltimbanque avait commencé son ouvrage ; il était sorti d’une petite porte et marchait sur la corde tendue entre deux tours au-dessus de la place et de la foule ; mais comme il avait fait juste la moitié du chemin, la petite porte s’ouvrit de nouveau et un gars bariolé qui avait l’air d’un paillasse en sortit d’un bond et courut à grands pas vers le premier. « Avance donc, boiteux, criait-il de son horrible voix ; avance, traînard, sournois, face de carême ! Et prends garde que je ne te chatouille de mon talon ! Que fais-tu là entre ces deux tours ? C’est dans la tour qu’est ta place, on devrait t’enfermer, tu barres la route à un meilleur que toi. » — Et à chaque mot il approchait davantage ; mais comme il n’était plus qu’à un pas derrière le premier, il arriva cette chose épouvantable qui rendit toutes les bouches muettes et fixes tous les regards : le nouveau venu poussa un cri diabolique et sauta par-dessus celui qui lui barrait la route. Or celui-ci, voyant la victoire de son rival, perdit la tête et lâcha la corde ; il jeta aussitôt son balancier et tomba plus vite encore dans le vide, en un tourbillon de bras et de jambes. La place et la foule ressemblaient à la mer quand la tempête s’élève ; tous s’enfuirent en tous sens, pêle-mêle, surtout à l’endroit où le corps allait s’abattre.
Mais Zarathoustra ne bougea pas, et le corps tomba tout près de lui, meurtri et brisé, mais vivant encore. Au bout d’un instant le blessé reprit conscience et vit Zarathoustra s’agenouiller à ses côtés : « Que fais-tu là ? dit-il enfin, je le savais depuis longtemps, que le Diable me ferait un croc-en-jambe. À présent il va m’entraîner en enfer ; vas-tu l’en empêcher ? »
— « Sur mon honneur, ami, répondit Zarathoustra, tout ce dont tu parles n’existe pas ; il n’y a ni Diable ni enfer. Ton âme va mourir plus vite encore que ton corps ; n’aie donc plus de crainte. »
L’homme leva un regard méfiant. « Si tu dis vrai, dit-il, je ne perdrai rien en perdant la vie. Je ne suis guère plus qu’un animal qu’on a dressé à danser, à force de coups et de maigre pitance. »
« Non pas, dit Zarathoustra. Tu as fait du danger ton métier, il n’y a rien là de méprisable. À présent tu vas mourir de ton métier, aussi vais-je t’enterrer de mes mains. »
À ces paroles, le mourant ne répondit plus ; mais il agita la main comme s’il cherchait la main de Zarathoustra pour le remercier.
7
Cependant le soir tombait et la place publique s’enveloppait de ténèbres ; alors la foule se dispersa, car la curiosité même et la frayeur se lassent. Mais Zarathoustra demeurait assis par terre auprès du mort, plongé dans ses pensées ; et il en oubliait le temps. Enfin la nuit vint et un vent froid souffla sur le solitaire. Alors Zarathoustra se leva et se dit en son cœur :
« En vérité, Zarathoustra a fait une belle pêche aujourd’hui ! Non pas un homme, mais un cadavre !
La vie humaine est sinistre et toujours dénuée de sens ; un paillasse suffit à lui devenir fatal.
J’enseignerai aux hommes quel est le sens de leur existence, je veux dire le Surhumain, l’éclair qui doit jaillir de la lourde nuée humaine.
Mais je suis encore bien loin d’eux, et mes pensées ont un sens qui ne parle pas à leurs sens. Les hommes ne voient encore en moi qu’un moyen terme entre un fou et un cadavre.
Obscure est la nuit, obscures sont les voies de Zarathoustra. Viens, compagnon rigide et glacé ! je t’emporterai là-bas où je t’enterrerai de mes mains.
8
Ayant ainsi parlé en son cœur, Zarathoustra chargea sur son dos le cadavre et se mit en chemin. Et il avait à peine fait cent pas qu’un homme se glissa près de lui et lui chuchota quelques mots à l’oreille ; or celui qui parlait, c’était le paillasse de la tour. « Éloigne-toi de cette ville, dit-il, ô Zarathoustra, il y a ici trop de gens qui te haïssent. Les bons et les justes te haïssent et disent que tu es leur ennemi et que tu les méprises ; les fidèles de la vraie foi te haïssent et disent que tu es un danger pour la foule. Tu as eu la chance qu’on ait ri de toi ; et en vérité tu as parlé comme un bouffon. Tu as eu la chance de t’associer à ce chien mort ; en t’abaissant ainsi tu t’es sauvé pour aujourd’hui. Mais éloigne-toi de cette ville — sinon demain je pourrai sauter par-dessus ton dos, moi vivant par-dessus un mort. » Ayant ainsi parlé l’homme disparut ; mais Zarathoustra poursuivit son chemin au long des ruelles obscures.
À la porte de la ville il rencontra les fossoyeurs ; levant leur torche à la hauteur de son visage ils reconnurent Zarathoustra et se gaussèrent fort de lui. « Voilà Zarathoustra qui emporte ce chien crevé ! À la bonne heure ! Zarathoustra s’est fait fossoyeur ! Car nous ne salirons pas nos mains pour un pareil gibier. Zarathoustra veut donc voler sa pâture au Diable ? Enfin, soit ; bon courage et bon appétit ! Pourvu que le Diable ne soit pas un voleur plus fort que Zarathoustra ! Il est capable de les enlever tous les deux, de les dévorer tous les deux ! » Et ils se mirent à rire en se parlant à l’oreille.
Zarathoustra poursuivit sa route sans répliquer un mot. Après avoir marché deux heures, et dépassé forêts et marécages il se lassa d’entendre le hurlement affamé des loups, et lui-même eut faim. Il s’arrêta donc devant une maison isolée où brûlait une lumière.
La faim m’assaille comme un brigand, dit Zarathoustra. Ma faim m’assaille au milieu des forêts et des marécages, en pleine nuit.
Ma faim a de singuliers caprices. Souvent elle ne me vient qu’après le repas, et aujourd’hui elle ne m’est pas venue de tout le jour. Où donc se cachait-elle ?
Parlant ainsi, Zarathoustra frappa à la porte de la maison. Un vieillard parut, portant une lumière, et demanda : « Qui vient chez moi troubler mon mauvais sommeil ? »
« Un vivant et un mort, dit Zarathoustra. Donnez-moi à manger et à boire, j’ai oublié d’y penser pendant la journée. Qui nourrit l’affamé rassasie son âme ; ainsi parle la sagesse. »
Le vieillard s’éloigna, mais revint aussitôt et offrit à Zarathoustra du pain et du vin. « C’est une mauvaise contrée pour les affamés, dit-il. C’est pourquoi j’y habite. Hommes et bêtes viennent à mon ermitage. Mais dis donc à ton compagnon de manger et de boire aussi, il est plus fatigué que toi. » Zarathoustra répondit : « Mon compagnon est mort, je l’en persuaderai difficilement. » « Peu m’importe, dit le vieux d’un ton bourru, quand on frappe à ma porte, il faut accepter ce que j’offre. Mangez et portez-vous bien ! » —
Là-dessus Zarathoustra marcha deux heures encore, se fiant à la route et à la lueur des étoiles ; car il avait l’habitude de marcher la nuit, et c’était son goût de regarder en plein visage tous les dormeurs. Mais quand parut l’aube, Zarathoustra se trouva dans une profonde forêt où l’on ne voyait plus aucun chemin. Alors il déposa le mort dans un arbre creux, à son chevet — car il voulait le mettre à l’abri des loups — et se coucha lui-même sur le sol, dans la mousse. Et bientôt il s’endormit, le corps las, mais l’âme inflexible.
9
Zarathoustra dormit longtemps, et non seulement l’aurore mais aussi la matinée passèrent sur son visage. Mais enfin il ouvrit les yeux ; surpris, Zarathoustra regarda la forêt et le silence, surpris il regarda en lui-même. Puis il se leva vite, comme un navigateur qui aperçoit soudain la terre, et poussa un cri de joie : car il apercevait une vérité nouvelle. Et il parla ainsi à son cœur :
Une clarté m’est apparue : j’ai besoin de compagnons, et de compagnons vivants, — non pas de compagnons morts et de cadavres que j’emporte avec moi où je veux.
C’est de compagnons vivants que j’ai besoin, de compagnons qui me suivront parce qu’ils voudront me suivre, — et me suivre où je veux.
Une clarté m’est apparue : ce n’est pas à la foule que doit parler Zarathoustra, mais à des compagnons. Zarathoustra ne sera ni le berger d’un troupeau ni le chien du berger.
Je suis venu — détourner du troupeau beaucoup de brebis. Il faut que la foule et le troupeau soient irrités contre moi ; Zarathoustra veut que les bergers voient en lui un brigand.
J’ai dit : les bergers ; mais eux se nomment les fidèles de la vraie foi. J’ai dit : les bergers ; mais eux se nomment les croyants de la vraie foi.
Voyez-les, ces bons et ces justes ! Quel est celui qu’ils haïssent le plus ? C’est celui qui brise leurs tables de valeurs, le brise-tout, le brigand : — or celui-là, c’est le créateur.
Voyez-les, ces fidèles de toutes les fois ! Quel est celui qu’ils haïssent le plus ? Celui qui brise leurs tables de valeurs, le brise-tout, le brigand : — mais celui-là, c’est le créateur.
Le créateur se cherche des compagnons et non des cadavres ; il ne veut ni troupeaux ni fidèles. Il cherche des créateurs pour s’associer à lui, de ceux qui gravent sur des tables nouvelles des valeurs nouvelles.
Le créateur se cherche des compagnons pour l’aider dans sa moisson, car les moissons chez lui sont mûres. Mais il lui manque cent faucilles, aussi arrache-t-il les épis à poignées, et il s’en irrite.
Le créateur se cherche des compagnons, de ceux qui savent aiguiser leurs faucilles. On les appellera destructeurs et détracteurs du Bien et du Mal. Mais ce sont des moissonneurs, qui moissonnent d’abord et se reposent ensuite.
Zarathoustra cherche des hommes qui veuillent créer avec lui, moissonner avec lui, prendre leur repos avec lui. Qu’a-t-il à faire de troupeaux, de bergers et de cadavres !
Et toi, mon premier compagnon, repose en paix ! je t’ai enseveli avec soin dans ton arbre creux, je t’ai bien caché à l’abri des loups.
Mais je te quitte, les temps sont mûrs. Du crépuscule à l’aurore il m’est survenu une vérité nouvelle.
Je ne serai ni berger ni fossoyeur. Je ne parlerai même plus au peuple ; c’est pour la dernière fois que j’ai parlé à un mort.
C’est aux créateurs, aux moissonneurs, à ceux qui se reposent une fois la tâche faite, que je veux m’associer ; je leur montrerai l’arc-en-ciel et tous les échelons qui mènent au Surhumain.
C’est aux solitaires que je dirai mon chant ; à ceux qui se sont retirés seuls ou à deux dans la solitude ; et quiconque a encore des oreilles pour entendre de l’inouï, j’accablerai son cœur de tout le poids de mon bonheur.
Je tends à mon but, je suis ma route ; je bondirai par-dessus hésitants et retardataires. Ainsi mon avance hâtera leur perte.
10
Zarathoustra avait ainsi parlé en son cœur quand le soleil atteignit son zénith ; il leva les yeux, fouillant les hauteurs du ciel, car il entendait au-dessus de lui l’appel strident d’un oiseau. Et voici, un Aigle décrivait de larges cercles dans l’air, et un Serpent se suspendait à lui, non comme une proie, mais en ami ; car il s’enroulait autour du cou de l’oiseau.
« Voici mes animaux ! dit Zarathoustra, le cœur plein de joie.
L’animal le plus fier sous le soleil et l’animal le plus sage sous le soleil. Ils sont partis en reconnaissance.
Ils veulent reconnaître si Zarathoustra est encore en vie. Et de fait, suis-je encore en vie ?
J’ai trouvé qu’il est plus dangereux de vivre chez les Hommes que chez les bêtes. Zarathoustra suit des voies périlleuses. Que mes animaux me guident ! »
Ayant dit ces mots, Zarathoustra se souvint des paroles du saint en forêt ; il soupira et se dit en son cœur :
Que ne suis-je plus sage ! Que ne suis-je pure sagesse, comme mon serpent !
Mais je demande là l’impossible, je prierai donc que mon Orgueil aille toujours de pair avec ma Sagesse.
Et si ma Sagesse un jour m’abandonne — hélas, elle aime à s’envoler ! — puisse alors mon Orgueil suivre au vol ma Folie !
— Ainsi commença le déclin de Zarathoustra.
* * *
Les discours de Zarathoustra
* * *
Des trois métamorphoses
Je vais vous dire les trois métamorphoses de l’esprit : comment l’esprit se change en chameau, le chameau en lion, et le lion en enfant, pour finir.
Il y a bien des choses qui semblent pesantes à l’esprit, à l’esprit robuste et patient, et tout imbu de respect ; sa force réclame de lourds fardeaux, les plus lourds qui soient au monde.
« Qu’y a-t-il de lourd à porter ? » dit l’esprit devenu bête de somme, et il s’agenouille, tel le chameau qui demande à être bien chargé.
« Quelle est la tâche la plus lourde, ô héros, demande l’esprit devenu bête de somme, que je l’assume, afin de jouir de ma force.
Serait-ce de s’humilier pour meurtrir son orgueil ? De faire éclater sa folie pour bafouer sa sagesse ?
Serait-ce d’abandonner une cause triomphante ? De gravir de hautes montagnes afin de tenter le Tentateur ?
Serait-ce de se nourrir des glands et de l’herbe de la connaissance, et de faire jeûner son âme pour l’amour de la vérité ?
Serait-ce, étant malade, de congédier les consolateurs et de lier amitié avec des sourds qui n’entendent jamais ce que l’on désire ?
Ou de descendre dans une eau bourbeuse, si c’est l’eau de la vérité, et de ne point écarter de soi les grenouilles froides et les crapauds cuisants ?
Ou encore d’aimer ceux qui nous méprisent et de tendre la main au fantôme qui cherche à nous effrayer ? »
Mais l’esprit docile prend sur lui tous ces lourds fardeaux ; pareil au chameau chargé qui se hâte de gagner le désert, il se hâte lui aussi de gagner son désert.
Et là, dans cette solitude extrême, se produit la deuxième métamorphose : l’esprit devient lion. Il entend conquérir sa liberté et être le roi de son propre désert.
Il se cherche un dernier maître ; il sera l’ennemi de ce dernier maître et de son dernier Dieu ; il veut se mesurer avec le grand dragon, et le vaincre.
Quel est ce grand dragon que l’esprit refuse désormais d’appeler son seigneur et son Dieu ? Le nom du grand dragon, c’est « Tu-dois ». Mais l’âme du lion dit : « Je veux ! »
« Tu-dois » lui barre la route, tout brillant d’or, couvert d’écailles, et sur chacune de ces écailles brillent en lettres d’or ces mots : « Tu dois ».
Des valeurs millénaires brillent sur ces écailles, et ainsi parle le plus puissant de tous les dragons : « Toutes les valeurs des choses étincellent sur mon corps.
Toutes les valeurs ont été créées dans le passé, et la somme de toutes les valeurs créées, c’est moi. » En vérité, il ne devra plus y avoir de « je veux »… Ainsi parle le dragon.
Mes frères, à quoi sert d’avoir ce lion dans l’esprit ? Pourquoi ne suffit-il point de l’animal patient, résigné et respectueux ?
Créer des valeurs nouvelles, le lion lui-même n’y est pas encore apte ; mais s’affranchir afin de devenir apte à créer des valeurs nouvelles, voilà ce que peut la force du lion.
Pour conquérir sa propre liberté et le droit sacré de dire non, même au devoir, pour cela, mes frères, il faut être lion.
Conquérir le droit à des valeurs nouvelles, c’est pour un esprit patient et laborieux l’entreprise la plus redoutable. Et certes il y voit un acte de brigandage et de proie.
Ce qu’il aimait naguère comme son bien le plus sacré, c’est le « Tu-dois ». Il lui faut à présent découvrir l’illusion et l’arbitraire au fond même de ce qu’il y a de plus sacré au monde, et conquérir ainsi de haute lutte le droit de s’affranchir de cet attachement ; pour exercer une pareille violence, il faut être lion.
Mais dites-moi, mes frères, que peut encore l’enfant, dont le lion lui-même eût été incapable ? Pourquoi le lion ravisseur doit-il encore devenir enfant ?
C’est que l’enfant est innocence et oubli, commencement nouveau, jeu, roue qui se meut d’elle-même, premier mobile, affirmation sainte.
En vérité, mes frères, pour jouer le jeu des créateurs il faut être une affirmation sainte ; l’esprit à présent veut son propre vouloir ; ayant perdu le monde, il conquiert son propre monde.
Je vous ai dit les trois métamorphoses de l’esprit : comment l’esprit s’est changé en chameau, le chameau en lion, et le lion en enfant, pour finir. — —
Ainsi parlait Zarathoustra, et il séjournait alors dans la ville qu’on appelle la Vache tachetée.
* * *
Des chaires de la vertu
On vantait à Zarathoustra un sage qui excellait à parler du sommeil et de la vertu, ajoutant qu’il était comblé d’honneurs et d’argent et que tous les jeunes gens se pressaient aux pieds de sa chaire. Zarathoustra alla le trouver et prit place avec tous les disciples au pied de la chaire. Et le sage parla ainsi :
Honorez, respectez le sommeil ! C’est le premier principe. Évitez tous ceux qui dorment mal et restent éveillés la nuit.
Le voleur lui-même est pris de honte en présence du sommeil, son pas léger passe furtif dans la nuit. Mais le veilleur de nuit est sans pudeur, c’est sans pudeur qu’il porte son cor.
Ce n’est pas une petite affaire que de savoir dormir ; il faut avoir veillé tout un jour pour y réussir.
Dix fois par jour tu remporteras une victoire sur toi-même ; voilà qui donne une bonne fatigue, voilà l’opium de l’âme.
Dix fois tu te réconcilieras avec toi-même ; car se faire violence est amer, et l’on dort mal sur sa rancœur.
Tâche de découvrir dix vérités chaque jour, de peur que tu ne passes la nuit à chercher la vérité et que ton âme ne reste affamée.
Dix fois le jour tâche de rire et de t’égayer, sinon tu seras harcelé la nuit par ton estomac, ce père de la mélancolie.
C’est une vérité peu connue, qu’il faut avoir toutes les vertus pour bien dormir. Porterai-je un faux témoignage ? Commettrai-je adultère ?
Convoiterai-je la servante de mon prochain ? Tout cela s’accorderait mal avec un bon sommeil.
Et même si l’on possède toutes les vertus, il faut encore y ajouter cette virtuosité, de savoir envoyer coucher à temps les vertus elles-mêmes.
Prends garde qu’elles ne se chamaillent entre elles, les bonnes petites. Et sur ton dos, malheureux !
Paix avec Dieu et avec ton prochain, voilà ce qu’exige un bon sommeil. Et paix au diable de ton prochain. Sinon il viendra te hanter la nuit.
Respect de l’autorité, obéissance à l’autorité, même cagneuse. Voilà ce qu’exige un bon sommeil. Est-ce ma faute si le pouvoir aime à marcher sur des jambes cagneuses ?
Celui qui mène paître ses brebis sur le plus vert pâturage sera toujours à mes yeux le meilleur des bergers ; voilà qui favorise un bon sommeil.
Je ne me souhaite ni grands honneurs ni grandes richesses ; ils échauffent la bile. Mais on dort mal, faute d’une bonne renommée et d’un petit magot.
J’aime mieux recevoir une société restreinte qu’une méchante société ; mais il faut qu’elle sache arriver et se retirer à propos. C’est favorable à un bon sommeil.
J’aime fort aussi les pauvres en esprit ; ils aident à bien dormir. Bienheureux les pauvres en esprit, surtout quand on leur donne toujours raison.
Ainsi s’écoule la journée de l’homme vertueux. La nuit venue, je me garde bien d’appeler le sommeil. Il n’aime point qu’on l’appelle, ce seigneur de toutes les vertus.
Mais je repasse tout ce que j’ai fait et pensé au cours de la journée. Et ruminant avec une patience de vache, je me demande : Quelles ont été tes dix victoires sur toi-même ?
Et tes dix réconciliations, et tes dix vérités, et les dix éclats de rire qui t’ont ragaillardi le cœur ?
Rêvant ainsi et bercé par mes quarante pensées, je me sens soudain envahi par le sommeil que je n’ai pas appelé, lui, le seigneur de toutes les vertus.
Le sommeil frappe mes yeux, qui s’appesantissent. Le sommeil touche mes lèvres, qui restent béantes.
En vérité il vient à pas feutrés, le plus charmant des voleurs, il vient me voler mes pensées ; et j’en reste stupide, autant que cette chaire elle-même.
Mais je ne lui résisterai pas longtemps ; et déjà me voilà couché. »
Quand Zarathoustra eut entendu ce sage parler ainsi, il rit en son cœur, car une lumière s’était levée en lui. Et il se dit en son cœur :
M’est avis que ce sage est un fou, avec ses quarante pensées ; mais je crois qu’il s’entend à bien dormir.
Bienheureux ceux qui habitent près de ce sage ! Pareil sommeil est contagieux, même à travers un mur épais.
Un charme émane de sa chaire elle-même. Ce n’est pas en vain que les jeunes gens viennent s’asseoir aux pieds de ce prédicateur de vertu.
Sa sagesse consiste à veiller afin de bien dormir. Et en vérité, si la vie n’avait point de sens et que je dusse faire choix de quelque absurdité, c’est ce genre d’absurdité que je préférerais, moi aussi.
J’aperçois à présent ce qu’on cherchait avant tout jadis, lorsqu’on se mettait en quête de professeurs de vertu : on cherchait à s’assurer un bon sommeil et des vertus soporifiques.
Pour tous ces illustres sages en chaire, la sagesse était un sommeil sans rêves ; ils ne connaissent pas à la vie de sens plus relevé.
Aujourd’hui encore il existe des gens qui ressemblent à ce prédicateur de vertu, et tous ne sont pas aussi honnêtes ; mais leurs temps est révolu. Et ils ne resteront pas longtemps debout ; les voilà déjà couchés.
Heureux sont-ils d’avoir sommeil ; car bientôt ils s’endormiront. —
Ainsi parlait Zarathoustra.
* * *
Des visionnaires de l’au-delà
Zarathoustra lui aussi, comme tous les hallucinés de l’au-delà, avait jadis lancé la flèche de son illusion par-delà l’humanité. Le monde m’apparut alors comme l’œuvre d’un Dieu souffrant et torturé.
Le monde me paraissait un songe, un poème inventé par un Dieu, une nuée irisée déployée devant les yeux d’un divin mécontent.
Bien et mal, joie et peine, moi et toi — autant de nuées irisées devant ses yeux créateurs. Le Créateur voulait détourner de soi le regard : c’est alors qu’il créa le monde.
Joie enivrante pour celui qui souffre, que de détourner les yeux de sa propre souffrance et de s’oublier. Le monde, jadis, me semblait joie enivrante et oubli de soi.
Ce monde éternellement imparfait, image d’une éternelle contradiction, et imparfaite image, m’apparaissait comme une joie enivrante pour son imparfait Créateur. Tel je m’imaginais le monde.
Aussi, pareil à tous les visionnaires de l’autre monde, ai-je lancé au-delà de l’homme la flèche de mon désir illusoire. Au-delà de l’homme, en vérité ?
Hélas ! mes frères, ce Dieu que je créais était ouvrage d’homme et folie humaine, comme tous les dieux.
Il était homme, pauvre fragment d’homme et de moi, fantôme né de ma cendre et de ma flamme, et certes il ne me venait point de l’au-delà.
Qu’arriva-t-il, mes frères ? Je sus me vaincre, bien que souffrant ; je portai mes cendres aux monts, j’inventai une flamme plus claire. Et voici, le fantôme s’évanouit.
Pour moi, guéri désormais, ce serait douleur et tourment que de croire encore à de tels fantômes, ce serait humiliation et douleur. Voilà ce que j’ai à dire à ces gens de l’Outre-monde.
Douleur et impuissance ont créé tous les outre-mondes, et ce bref délire de bonheur qu’éprouve seul celui qui souffre le plus.
La lassitude qui veut d’un seul bond, d’un bond mortel, atteindre son terme, cette pauvre lassitude ignorante qui ne veut même plus vouloir, c’est elle qui a créé tous les dieux et tous les outre-mondes.
Croyez-moi, mes frères : c’est le corps désespérant du corps qui a promené sur les ultimes murailles les doigts tâtonnants de l’esprit égaré.
Croyez-moi, mes frères : c’était le corps désespérant de la terre qui entendait parler les entrailles de l’être.
Il a voulu enfoncer du front les ultimes murailles, y passer la tête, et pas la tête seulement : il a voulu passer tout entier dans « l’autre monde ».
Mais il échappe aux prises de l’homme, cet autre monde, ce monde inhumain et déshumanisé, ce néant céleste ; et les entrailles de l’être ne parlent point à l’homme, à moins qu’elles ne lui parlent par la voix même de l’homme.
Tâche malaisée, en vérité, que de démontrer l’être et de le faire parler ! Dites-moi, mes frères, la chose la plus insolite, n’est-ce pas aussi la mieux démontrée ?
En fait, ce Moi plein de contradiction et de confusion, est encore celui qui parle le plus droitement de son être, ce Moi qui crée, qui veut et qui juge, ce Moi, mesure et valeur des choses.
Loyal entre tous, ce Moi parle du corps et veut le corps, même quand il rêve et divague ou papillonne, les ailes brisées.
Ce Moi apprend à s’exprimer avec une loyauté croissante ; et mieux il l’apprend, plus il trouve de mots pour dire les louanges du corps et de la terre.
Ce Moi m’a enseigné un orgueil nouveau, que j’enseigne aux hommes : à ne plus enfouir la tête dans le sable des choses célestes, mais à porter bien haut cette tête terrestre qui donne son sens à la terre.
J’enseigne aux hommes un vouloir nouveau : vouloir consciemment la route que l’homme a parcourue en aveugle, la juger bonne et ne plus s’en écarter furtivement, comme font les malades et les moribonds.
Ce sont les malades et les moribonds qui ont méprisé le corps et la terre et inventé les réalités célestes et les gouttes de sang rédemptrices ; mais même ces poisons doux et lugubres, ils les ont empruntés au corps et à la terre.
Ils voulaient échapper à leur misère, et les étoiles leur semblaient trop lointaines. Alors ils se sont pris à soupirer ! « Oh ! Que n’y a-t-il des chemins célestes qui nous introduiraient dans une autre existence et dans un autre bonheur ! » C’est alors qu’ils inventèrent leurs expédients et leurs sanglants breuvages.
Ingrats, qui se crurent alors libérés du corps et de la terre ! Mais à qui devaient-ils le spasme et la volupté de leur extase ? À leur corps et à cette terre.
Zarathoustra est plein d’indulgence pour les malades. En vérité, il ne leur fait pas grief des façons qu’ils ont de se consoler ou de se montrer ingrats. Qu’ils guérissent donc et qu’ils se surmontent et se créent un corps supérieur !
Zarathoustra est sans colère contre le convalescent qui donne à son illusion un regard de tendresse et vient hanter à minuit la tombe de son dieu ; mais ses larmes elles-mêmes sont encore maladie, et maladie du corps.
Il y a toujours eu beaucoup de malades parmi les poètes et les chercheurs de Dieu ; ils poursuivent d’une haine furieuse le disciple de la connaissance, et cette cadette d’entre les vertus qui a nom probité.
Ils tournent toujours leurs regards en arrière, vers des âges de ténèbres ; alors sans doute la folie et la foi avaient un autre visage, la démence de la raison passait pour rapprocher l’homme de Dieu, et le doute passait pour péché.
Je ne les connais que trop, ces gens qui se croient semblables à Dieu ; ils veulent que l’on croie en eux, et que le doute soit imputé à péché. Et je sais bien à quoi ils croient eux-mêmes par-dessus tout.
En vérité ce n’est pas aux mondes de l’au-delà ni aux gouttes de sang rédemptrices ; c’est au corps qu’ils croient surtout, eux aussi, et leur propre corps est pour eux la chose en soi.
Mais c’est pour eux une chose malade, et ils voudraient sortir de leur peau. C’est pourquoi ils écoutent les prédicateurs de mort et prêchent eux-mêmes les « outre-mondes ».
Écoutez plutôt, mes frères, la voix du corps sain. C’est une voix plus honnête et plus pure.
Il tient un langage plus honnête et plus pur, le corps sain, accompli, bâti à l’équerre ; et il parle du sens de la terre.
Ainsi parlait Zarathoustra.
* * *
Des contempteurs du corps
J’ai un mot à dire à ceux qui méprisent le corps. Je ne leur demande pas de changer d’avis ni de doctrine, mais de se défaire de leur propre corps — ce qui les rendra muets.
« Je suis corps et âme » — ainsi parle l’enfant. Et pourquoi ne parlerait-on pas comme les enfants ?
Mais l’homme éveillé à la conscience et à la connaissance dit : « Je suis tout entier corps, et rien d’autre ; l’âme est un mot qui désigne une partie du corps. »
Le corps est une grande raison, une multitude unanime, un état de paix et de guerre, un troupeau et son berger.
Cette petite raison que tu appelles ton esprit, ô mon frère, n’est qu’un instrument de ton corps, et un bien petit instrument, un jouet de ta grande raison.
Tu dis « moi », et tu es fier de ce mot. Mais il y a quelque chose de plus grand, à quoi tu refuses de croire, c’est ton corps et sa grande raison ; il ne dit pas mot, mais il agit comme un Moi.
Ce que pressent l’intelligence, ce que reconnaît l’esprit n’a jamais sa fin en soi. Mais l’intelligence et l’esprit voudraient te convaincre qu’ils sont la fin de toute chose ; telle est leur fatuité.
Intelligence et esprit ne sont qu’instruments et jouets ; le Soi se situe au-delà. Le Soi s’informe aussi par les yeux des sens, il écoute aussi par les oreilles de l’esprit.
Le Soi est sans cesse à l’affût, aux aguets ; il compare, il soumet, il conquiert, il détruit. Il règne, il est aussi le maître du Moi.
Par-delà tes pensées et tes sentiments, mon frère, il y a un maître puissant, un sage inconnu, qui s’appelle le Soi. Il habite ton corps, il est ton corps.
Il y a plus de raison dans ton corps que dans l’essence même de ta sagesse. Et qui sait pourquoi ton corps a besoin de l’essence de ta sagesse ?
Ton Soi rit de ton Moi et de ses bonds prétentieux. « Que m’importent ces bonds et ces envols de la pensée ? se dit-il. Ils me détournent de mon but. Car je tiens le Moi en lisières et je lui souffle ses pensées. »
Le Soi dit au Moi : « Souffre à présent. » Et le Moi souffre et se demande comment faire pour ne plus souffrir — c’est à cela que doit servir la pensée.
Le Soi dit au Moi : « Jouis à présent. » Et le Moi ressent de la joie et se demande comment faire pour goûter souvent encore de la joie — c’est à cela que doit lui servir la pensée.
Je veux dire leur fait à ceux qui méprisent le corps. Leur mépris est la substance de leur respect. Qu’est-ce donc qui a créé estime et mépris, valeur et vouloir ?
Le Soi créateur a créé à son usage le respect et le mépris, il a créé à son usage la joie et la peine. Le corps créateur a formé l’esprit à son usage pour être la main de son vouloir.
Jusque dans votre folie et dans votre mépris, contempteurs du corps, vous servez votre Soi. Je vous le dis, c’est votre Soi qui veut mourir et se détourne de la vie.
Il ne peut plus faire ce qu’il aime par-dessus tout : créer ce qui le dépasse ; c’est là l’objet de son désir suprême, de toute sa ferveur.
Mais à présent il est trop tard — aussi votre Soi veut-il mourir, ô contempteurs du corps.
Votre Soi veut périr, et pour cette raison vous êtes devenus les contempteurs du corps. Car vous n’êtes plus aptes à créer ce qui vous dépasse.
Et c’est pourquoi vous vous irritez contre la vie et la terre. Il y a une jalousie inconsciente dans le regard louche de votre mépris.
Je ne suivrai pas vos voies, contempteurs du corps. Vous n’êtes pas les ponts qui mènent au Surhumain. —
Ainsi parlait Zarathoustra.
* * *
Des passions de joie et de douleur
Si tu as une vertu qui soit tienne, ô mon frère, tu ne l’as en commun avec personne.
Sans doute, tu veux pouvoir l’appeler par son nom et la caresser ; tu veux pouvoir lui tirer l’oreille et jouer avec elle.
Et voici, tu lui donnes un nom qui est commun à toi et à la foule, tu es devenu peuple et troupeau dans tes relations avec ta vertu.
Tu ferais mieux de dire : « Ineffable et innommable est celle qui fait le tourment et le délice de mon âme, et dont mes entrailles ont faim, par surcroît. »
Que ta vertu soit trop haute pour porter un nom familier, et s’il te faut parler d’elle, n’aie pas honte de balbutier.
Parle donc et balbutie : « C’est mon bien que j’aime, c’est ainsi qu’il me plaît, c’est ainsi que j’entends le Bien.
Je ne veux point qu’il soit la loi d’un Dieu, je ne veux point qu’il soit d’institution ni de nécessité humaines ; je ne veux pas d’un indicateur qui m’oriente vers des régions transcendantes ou des paradis.
Celle que j’aime est une vertu terrestre, il n’y a guère en elle de malice, et moins encore de raison banale.
Mais c’est un oiseau qui a bâti son nid chez moi, aussi je l’aime et le caresse — il couve auprès de moi ses œufs d’or. »
Voilà ce qu’il te faut balbutier à la louange de ta vertu.
Tu avais naguère des passions que tu disais mauvaises. Mais à présent tu n’as plus que des vertus ; elles sont nées de tes passions.
Tu as imposé à ces passions tes fins suprêmes, elles sont alors devenues tes vertus et tes joies.
Et quand même tu serais de la race des violents ou des voluptueux, ou des fanatiques, ou des vindicatifs.
Tes passions ont fini par devenir des vertus, et tous tes diables des anges.
Tu avais naguère des chiens féroces dans ta cave, mais ils ont fini par se changer en oiseaux et en aimables chanteuses.
De tes poisons tu as extrait un baume ; ayant trait ta vache, Tristesse, tu bois maintenant le doux lait de ses mamelles.
Et aucun mal ne naît plus de toi désormais, si ce n’est le mal qui résulte du conflit entre tes vertus.
Mon frère, tu es heureux si tu n’as qu’une seule vertu et non plusieurs ; car tu franchiras plus aisément le pont.
C’est une distinction que d’avoir beaucoup de vertus, mais c’est un sort bien lourd ; et plus d’un s’en est allé mourir au désert, las de n’être que la bataille et le champ de bataille de ses propres vertus.
Mon frère, guerre et bataille seraient-elles un mal ? Mais c’est un mal nécessaire, il est nécessaire que tes vertus se jalousent et se tiennent en suspicion et se calomnient entre elles.
Vois comme tes vertus sont avides de tout posséder, chacune veut que ton âme tout entière lui serve à elle seule de héraut, elle requiert toute ta force dans la colère, la haine et l’amour.
Chacune de tes vertus est jalouse de l’autre, et c’est une chose terrible que la jalousie. Les vertus elles-mêmes peuvent périr de jalousie.
Celui que la flamme de la jalousie cerne de toute part finit, comme le scorpion, par tourner contre soi son dard venimeux.
Hélas ! mon frère, n’as-tu jamais vu une vertu se calomnier et se poignarder elle-même ?
L’homme est un être qui doit se dépasser, aussi faut-il aimer tes vertus — car c’est d’elles que tu périras. —
Ainsi parlait Zarathoustra.
* * *
Du pâle criminel
Vous ne voulez pas tuer, juges et sacrificateurs, avant que la bête ait courbé la tête ? Voyez, le pâle criminel a courbé la tête, son regard exprime le grand Mépris.
« Mon Moi est ce qu’il faut surmonter, mon Moi m’inspire le profond mépris de l’homme » — voilà ce que dit ce regard.
Le moment où il s’est condamné lui-même a été son apogée ; ne le laissez pas redescendre de cette cime à sa bassesse.
Pour celui qui souffre de soi à ce point, il n’y a pas de rédemption possible, si ce n’est une mort rapide.
Quand vous tuez, ô juges, que ce soit par pitié et non par vindicte. Et en tuant, veillez vous-mêmes à justifier la vie.
Il ne suffit pas que vous vous réconciliiez avec celui que vous allez faire mourir. Que votre tristesse soit amour du Surhumain ; vous justifierez ainsi votre propre survie.
C’est « ennemi » et non « malfaiteur » que vous devriez l’appeler, « malade » et non « gredin », « fou » et non « pêcheur ».
Et toi, juge rouge, si tu avouais à voix haute tout ce dont tu t’es jamais rendu coupable en pensée, tout le monde s’écrierait : « Ôtez cette immondice, ce serpent venimeux ! »
Mais autre chose est la pensée, autre chose l’acte, autre chose l’image de l’acte. Il n’y a pas entre eux de lien de causalité.
C’est une image qui a fait pâlir cet homme blême. Il était à la hauteur de son acte au moment où il l’a perpétré, mais une fois accompli il n’en a pas supporté l’image.
Désormais il ne s’est plus vu que comme l’auteur d’un seul acte. C’est ce que j’appelle sa folie ; il a pris l’exception pour la norme.
Un trait de craie hypnotise la poule ; l’acte commis a hypnotisé sa pauvre raison ; c’est ce que j’appelle la folie après l’acte.
Écoutez, ô juges ! Il y a aussi une autre folie, c’est la folie avant l’acte. Ah ! Vous n’avez pas sondé à fond cette âme !
Ainsi parle le juge rouge : « Pourquoi cet homme a-t-il tué ? Pour voler. » Mais moi je vous dis : Son âme avait soif de sang, non de rapine : elle avait soif du bonheur du couteau.
Mais sa pauvre raison n’a pas compris cette folie et l’a persuadé d’autre chose. « Qu’importe le sang ? a-t-elle dit. Ne veux-tu pas en profiter tout au moins pour voler ? Ou pour te venger ? »
Et il a écouté sa pauvre raison dont les paroles pesaient comme un plomb sur son âme — alors il a volé après avoir tué. Il ne voulait pas avoir à être honteux de sa folie.
Et à présent le plomb de sa faute pèse de nouveau sur lui, et sa pauvre raison lui semble si raide, si engourdie, si pesante !
Si seulement il pouvait branler la tête, il secouerait son fardeau. Mais qui pourrait ébranler cette tête ?
Qu’est-ce que cet homme ? Un amas de maladies qui rêvent de se jeter sur le monde pour y chercher leur proie.
Qu’est-ce que cet homme ? Un nœud de serpents féroces qui sont rarement en paix les uns avec les autres ; alors ils s’en vont chacun de son côté chercher pâture de par le monde.
Voyez ce pauvre corps. Ses souffrances, ses désirs, sa pauvre âme tenta de les interpréter comme une soif de meurtre, comme l’aspiration au bonheur du couteau.
Celui qui tombe malade aujourd’hui succombe au mal d’aujourd’hui, il veut faire souffrir les autres au moyen de ce qui le fait souffrir. Mais il y a eu d’autres temps et d’autres sortes de bien et de mal.
Autrefois le mal, c’était le doute, et la volonté d’être Soi. Le malade, c’était l’hérétique ou la sorcière ; et c’est comme hérétique ou comme sorcière qu’il souffrait et voulait souffrir.
Mais ce sont là des choses que vous refusez d’entendre : vous me dites que cela nuit à ceux que vous appelez les gens de bien. Mais qu’ai-je à faire de ceux que vous appelez les gens de bien !
Il y a chez vos gens de bien beaucoup de choses qui me répugnent, et non certes le mal qui est en eux. Je souhaiterais qu’ils eussent une folie dont ils dussent périr, comme ce pâle criminel.
En vérité, je voudrais que leur folie s’appelât vérité ou loyauté ou justice ; mais leur vertu leur sert à vivre longtemps dans une pitoyable suffisance.
Je suis un parapet au long du torrent ; me saisisse qui pourra. Mais je ne suis pas votre béquille. —
Ainsi parlait Zarathoustra.
* * *
Lire et écrire
De tout ce qu’on écrit, je n’aime que ce qu’on écrit avec son sang. Écris avec ton sang, et tu découvriras que le sang est esprit.
Il n’est guère possible de comprendre le sang d’autrui ; je hais tous ceux qui lisent en badauds.
Quand on connaît le lecteur, on ne fait plus rien pour le lecteur. Encore un siècle de lecteurs, et l’esprit lui-même sera une puanteur.
Que tout le monde ait le droit d’apprendre à lire, voilà qui à la longue vous dégoûte non seulement d’écrire mais de penser.
Jadis l’esprit était Dieu, puis il s’est fait homme, à présent il devient canaille.
Celui qui écrit avec son sang et en maximes ne veut pas être lu, mais appris par cœur.
En montagne le plus court chemin va de cime en cime ; mais il faut avoir les jambes longues. Il faut que les maximes soient des sommets, et que ceux à qui tu les destines soient sveltes et élancés.
Un air léger et pur, le danger proche et l’esprit plein de joyeuse malice, voilà qui s’accorde à merveille.
J’aime m’entourer de lutins malicieux, car je suis brave. Le courage chasse les fantômes, mais il se crée des lutins. Le courage aime à rire.
Je sens toute chose autrement que vous : ce nuage que j’aperçois au-dessous de moi, noir et lourd, et dont je me ris — c’est pour vous une nuée d’orage.
Vous levez les yeux, car vous aspirez à monter. Et moi j’abaisse mes regards, car je suis sur la cime.
Qui de vous sait encore rire, même après avoir atteint la cime ?
Celui qui gravit les plus hautes montagnes se rit des jeux tragiques de la scène comme de la gravité tragique de la vie.
Braves, insouciants, railleurs, impérieux, tels nous veut la sagesse ; elle est femme et ne saurait aimer qu’un guerrier.
Vous me dites : « La vie est lourde à porter. » Mais à quoi vous serviraient votre fierté matinale et votre résignation du soir ?
La vie est lourde à porter ? Ne soyez donc pas si douillets ! Nous ne sommes tous que de bons petits ânes et ânesses de somme.
Qu’avons-nous de commun avec le bouton de rose qui fléchit sous le poids d’une goutte de rosée ?
Il est vrai que si nous aimons la vie, c’est que nous sommes accoutumés moins à vivre qu’à aimer.
Il y a toujours un peu de folie dans l’amour. Mais il y a toujours un peu de raison dans la folie.
Et quant à moi, qui aime la vie, il me semble que ceux qui s’entendent le mieux au bonheur, ce sont les papillons et les bulles de savon, et tous ceux qui leur ressemblent.
À voir voltiger ces petites âmes légères et folâtres, gracieuses et mobiles, Zarathoustra se sent pris d’une envie de pleurer et de chanter.
Je ne peux croire qu’à un Dieu qui saurait danser.
Et quand j’ai rencontré mon Diable, je l’ai trouvé grave, méticuleux, profond, solennel ; c’était l’esprit de Pesanteur. C’est lui qui fait tomber toutes choses.
Ce n’est pas la colère, c’est le rire qui tue. Allons, sus à l’esprit de Pesanteur !
J’ai appris à marcher : depuis lors je cours sans effort. J’ai appris à voler ; depuis lors je n’attends plus qu’on me pousse pour changer de place.
Voyez comme je me sens léger ; voyez, je vole ; voyez, je me survole ; voyez, un Dieu danse en moi.
Ainsi parlait Zarathoustra.
* * *
L’arbre en montagne
Zarathoustra avait remarqué qu’un jeune homme l’évitait. Et un soir qu’il s’en allait seul par les montagnes qui dominent la ville appelée « la Vache tachetée », voici qu’il rencontra sur sa route ce jeune homme adossé à un arbre et qui jetait sur la vallée un regard las. Zarathoustra enlaça le tronc d’arbre auquel le jeune homme s’appuyait et lui dit :
Si je voulais ébranler cet arbre avec mes mains, je ne le pourrais pas.
Mais le vent, que nous ne voyons pas, le tourmente et le ploie à son gré. Les mains invisibles sont habiles entre toutes à nous ployer et à nous tourmenter à leur gré.
Le jeune homme se leva stupéfait et s’écria : « C’est Zarathoustra que j’entends, et justement je pensais à lui. »
Zarathoustra répliqua : « Pourquoi as-tu peur ? — Il en est des hommes comme de cet arbre.
Plus il aspire à monter vers les hauteurs et la clarté, plus ses racines aspirent à s’enfoncer dans la terre, dans les ténèbres, dans les profondeurs — dans le mal. »
« Oui, dans le mal, s’écria le jeune homme. Comment as-tu pu démasquer ainsi mon âme ? »
Zarathoustra sourit et dit : « Il est des âmes que l’on ne découvrira jamais, à moins de les avoir inventées. »
« Oui, dans le mal ! répéta le jeune homme.
Tu as dit vrai, Zarathoustra. Depuis que j’aspire à m’élever, je n’ai plus confiance en moi et personne n’a plus confiance en moi. D’où vient cela ?
Je change trop vite. Mon Moi d’aujourd’hui réfute mon Moi d’hier. Je saute souvent des marches en montant les degrés — et aucune marche ne me le pardonne.
Parvenu au sommet, je me trouve toujours seul. Nul ne m’adresse la parole, la solitude glaciale me fait grelotter. Qu’ai-je à chercher sur les hauteurs ?
Mon mépris croît avec mon désir ; plus je m’élève, plus je méprise celui qui s’élève. Que va-t-il chercher sur les hauteurs ?
Que j’ai honte de monter en trébuchant ! Combien je me raille de mon souffle haletant ! Que je hais celui qui a des ailes ! Que je suis las d’être monté si haut ! »
Ici le jeune homme se tut. Et Zarathoustra, considérant l’arbre auquel ils s’adossaient, lui parla ainsi :
« Cet arbre a crû solitaire dans la montagne ; il a dépassé dans sa croissance hommes et bêtes.
Et s’il voulait parler, personne ne le comprendrait plus, tant il a grandi.
Dès lors il attend, il attend sans cesse — mais quoi ? Il vit trop près de la demeure des nuées, sans doute attend-il la foudre prochaine. »
Quand Zarathoustra eut dit ces paroles, le jeune homme en proie à une violente agitation, s’écria : « Certes, Zarathoustra, tu as dit vrai. En cherchant les hauteurs, j’aspirais à ma perte, et tu es la foudre que j’attendais. Vois, que suis-je encore depuis que tu nous es apparu ? C’est l’envie que je te porte qui m’a détruit ! » Ainsi parla le jeune homme, pleurant amèrement. Mais Zarathoustra l’enlaçant de son bras l’emmena avec lui.
Et quand ils eurent fait un peu de chemin ensemble, Zarathoustra se mit à parler ainsi :
J’en ai le cœur déchiré. Ton regard mieux que tes paroles me dit le péril où tu es.
Tu n’es pas encore libre, tu cherches encore la vérité. C’est cette recherche qui t’a fait passer des nuits blanches, et exaspéré ta conscience.
Tu cherches les libres hauteurs, ton âme aspire aux étoiles. Mais tes mauvais instincts aussi ont soif de liberté.
Tes chiens féroces veulent se libérer ; ils aboient de joie dans ta cave tandis que ton esprit travaille à ouvrir toutes les geôles.
Tu es encore, je le vois, un prisonnier qui rêve de liberté. Hélas ! l’âme de ces prisonniers devient ingénieuse, mais astucieuse aussi et mauvaise.
Même l’esprit affranchi a encore besoin de se purifier. Il garde sur soi l’ombre de sa prison et l’odeur de moisi ; il faut encore que son regard retrouve la limpidité.
Certes, je connais le danger que tu cours. Mais je t’en conjure, au nom de mon amour et de mon espérance, ne répudie pas ton amour ni ton espérance !
Tu te sens noble encore, et même ceux qui t’en veulent et te regardent de travers sentent ta noblesse. L’homme noble, sache-le, est une pierre d’achoppement sur la route de tous les autres.
Même pour les bons, le noble est un obstacle, et, même quand ils lui donnent le nom de bon, c’est une façon de l’évincer.
L’homme noble veut créer du neuf et une neuve vertu. Le bon veut les vieilles choses, et conserver tout ce qui est vieux.
Cependant le danger, pour le noble, n’est pas de devenir bon, mais de devenir insolent, railleur et destructeur.
Hélas ! que j’en ai connu, de ces nobles cœurs, qui ont perdu leur plus haute espérance ! Dès lors ils ont dénigré toutes les hautes espérances.
Dès lors ils ont vécu une vie cynique, faite de joies brèves, sans voir plus loin que du jour au lendemain.
« L’esprit aussi est volupté », disaient-ils. Et du coup leur esprit eut les ailes brisées. À présent il rampe, souillé par tout ce qu’il ronge.
Naguère ils rêvaient de devenir des héros ; à présent, ce ne sont plus que des jouisseurs. Le héros leur est sujet de chagrin et de terreur.
Mais au nom de mon amour et de mon espérance, je t’en conjure : ne répudie pas le héros qui est en toi ! Vénère pieusement ta plus haute espérance ! —
Ainsi parlait Zarathoustra.
* * *
Des prédicateurs de mort
Il y a des prédicateurs de mort, et la terre est pleine de gens à qui l’on devrait prêcher de renoncer à vivre.
La terre est pleine de gens superflus, la vie est gâtée par ceux qui sont trop. Qu’on tâche donc, au nom de la « vie éternelle », de les persuader de quitter cette vie !
Les « jaunes », c’est ainsi qu’on appelle les prédicateurs de mort — ou les « noirs ». Mais je vous les montrerai sous bien d’autres couleurs encore.
Voici les plus redoutables, ceux qui portent le fauve en eux et qui n’ont d’autre choix qu’entre les plaisirs et la mortification. Et jusque dans leurs plaisirs il y a de la mortification.
Hommes redoutables, qui ne sont même pas encore au niveau de l’homme ! Qu’ils prêchent donc le renoncement à la vie, et qu’ils disparaissent eux-mêmes !
Voici les phtisiques de l’âme ; à peine nés ils commencent à mourir et ont soif des doctrines de lassitude et de renoncement.
Ils voudraient bien être morts, et nous devrions approuver leur désir. Gardons-nous d’éveiller ces morts ou de blesser ces cercueils vivants !
Il suffit qu’ils rencontrent un malade, un vieillard ou un cadavre ; et aussitôt de s’écrier : « La vie est réfutée. »
Mais c’est eux seuls qui sont réfutés, eux et leur regard qui ne voit qu’une des faces de l’existence.
Enveloppés dans une épaisse mélancolie et passionnément désireux des moindres hasards qui peuvent causer la mort, ils sont là qui attendent, les dents serrées.
Ou bien ils tendent la main vers des sucreries, tout en se moquant de leur propre enfantillage ; ils s’accrochent au fétu de leur existence et se moquent de la force qui les attache encore à ce fétu.
Leur sagesse dit : « Bien fous ceux qui tiennent à la vie, mais nous sommes de ces fous-là. Et c’est ce qu’il y a de plus fou dans la vie. »
« La vie n’est que souffrance », disent les autres ; et ils ne mentent point. Faites donc en sorte de disparaître vous-mêmes. Faites cesser une vie qui n’est que souffrance.
Et voici ce que devrait enseigner votre vertu : « Détruis-toi toi-même. Échappe à toi-même. » —
« La volupté est péché, disent quelques-uns de ces prédicateurs de mort. Retirons-nous à l’écart et cessons d’engendrer. »
« Il est pénible d’enfanter, disent les autres, et à quoi bon enfanter ? On n’enfante jamais que des malheureux. » Ceux-là aussi sont des prédicateurs de mort.
« Il faut être compatissants, disent d’autres encore. Prenez tout ce que je possède. Prenez ce que je suis. Je serai d’autant moins lié à la vie. »
S’ils étaient foncièrement compatissants, ils rendraient la vie intolérable à leur prochain. Être méchant, ce serait pour eux la véritable façon d’être bon.
Mais ils veulent s’affranchir de la vie ; peu leur chaut d’y rattacher plus solidement les autres, au moyen de chaînes et de présents.
Et vous aussi dont la vie n’est qu’inquiétude et travail acharné, n’êtes-vous point las de la vie ? N’êtes-vous pas mûrs, et plus que mûrs, pour la prédication de mort ?
Vous tous qui aimez le travail acharné et tout ce qui est rapide, neuf, inconnu, c’est que vous avez de la peine à vous supporter vous-mêmes ; votre ardeur au travail est une façon de vous fuir, de vous oublier.
Si vous aviez plus de foi en la vie, vous vous abandonneriez moins à l’instant présent. Vous n’avez pas assez de substance en vous pour savoir attendre, ni même pour vous permettre d’être paresseux.
De toutes parts résonne la voix de ceux qui prêchent la mort ; et la terre est pleine de ceux à qui il sied de prêcher la mort.
Ou la « vie éternelle » — c’est même chose à mes yeux — le tout est qu’ils s’en aillent vite.
Ainsi parlait Zarathoustra.
* * *
De la guerre et des guerriers
Nous ne nous soucions pas d’être épargnés par nos meilleurs ennemis, ni par ceux que nous aimons du fond du cœur. Donc, laissez-moi vous dire la vérité.
Guerriers, mes frères, je vous aime du fond du cœur. Je suis pareil à vous, je l’ai toujours été. Et je suis aussi votre meilleur ennemi. Laissez-moi donc vous dire la vérité.
Je connais la haine et l’envie qui vivent dans vos cœurs. Vous n’avez pas assez de grandeur d’âme pour ignorer la haine et l’envie. Ayez donc la grandeur de n’en pas avoir honte.
Et si vous ne pouvez être des saints de la Connaissance, soyez-en du moins les guerriers. Les guerriers de la Connaissance, ce sont les compagnons et les précurseurs de cette sainteté.
Je vois beaucoup de soldats : je voudrais voir beaucoup de guerriers. Ce qu’ils portent s’appelle un « uniforme ». Que du moins ne soit pas « uni-forme » ce qu’ils cachent là-dessous.
Je veux que vous soyez de ceux dont le regard est toujours en quête d’un adversaire — de votre adversaire. Et chez quelques-uns d’entre vous existe la haine au premier regard.
Cherchez-vous un ennemi, faites votre guerre, battez-vous pour vos pensées. Et si votre pensée succombe, que votre probité chante victoire néanmoins.
Aime la paix comme le moyen de nouvelles guerres, et la paix brève mieux que la longue.
Je ne vous conseille pas le travail, mais la lutte. Je ne vous conseille pas la paix, mais la victoire. Que votre travail soit lutte, que votre paix soit victoire !
On ne peut garder le silence et rester en paix que si l’on a un arc et des flèches ; autrement le temps passe en bavardages et en querelles. Que votre paix soit victoire !
Vous dites que c’est la bonne cause qui sanctifie la guerre même ? Mais moi, je vous le dis, c’est la bonne guerre qui sanctifie toute cause.
La guerre et le courage ont accompli plus de grandes choses que la charité. Ce n’est pas votre pitié, c’est votre bravoure qui jusqu’à ce jour a secouru les misérables.
Qu’est-ce que le bien ? demandez-vous. Le bien, c’est d’être brave. Laissez les petites filles dire : « Le bien c’est ce qui est à la fois joli et touchant. »
On vous accuse d’être sans cœur ; mais votre cœur est vrai, et j’aime la pudeur de votre cordialité. Vous avez honte de votre surabondance, comme d’autres ont la pudeur de leur indigence.
Vous êtes laids ? Soit, mes frères. Enveloppez-vous de sublime ; c’est le manteau de la laideur.
Et quand votre âme grandit, elle devient présomptueuse, et dans votre grandeur il y a de la méchanceté ; je vous connais.
La méchanceté est le terrain où se rencontrent le présomptueux et le débile. Mais ils ne se comprennent pas. Je vous connais.
Ce qu’il vous faut, ce sont des ennemis haïssables, non des ennemis méprisables. Il faut que vous puissiez être fiers de votre adversaire. Alors les succès de votre adversaire seront aussi vos succès.
Ce qui est noble chez l’esclave, c’est la révolte. Pour vous, que votre noblesse soit d’obéir. Même quand vous donnez des ordres, que ce soit par obéissance.
Pour un vrai guerrier, « tu dois » sonne mieux que « je veux ». Même ce que vous aimez le mieux, faites en sorte qu’on vous l’ordonne.
Que votre amour de la vie soit l’amour de votre suprême espérance et que votre suprême espérance soit la pensée suprême de la vie.
Mais votre pensée la plus haute, laissez-moi vous la prescrire — la voici : l’homme est ce qui doit être dépassé.
Vivez donc votre vie d’obéissance et de guerre. Qu’importe de vivre longtemps ! Quel guerrier veut être épargné ?
Je ne vous épargne point, je vous aime du fond du cœur, guerriers, mes frères. —
Ainsi parlait Zarathoustra.
* * *
La nouvelle idole
Dans certains lieux du monde il existe encore des peuples et des troupeaux, mais pas chez nous, mes frères ; chez nous il n’y a que des États.
L’État ? Qu’est-ce à dire ? Allons ! Ouvrez vos oreilles et je vais vous parler de la mort des peuples.
L’État, c’est le plus froid des monstres froids. Il est froid même quand il ment ; et voici le mensonge qui s’échappe de la bouche : « Moi, l’État, je suis le peuple. »
Mensonge ! C’étaient des créateurs, ceux qui ont formé les peuples et déployé au-dessus de leurs têtes une foi et un amour ; ils ont ainsi servi la vie.
Mais des destructeurs ont tendu des pièges à la multitude, c’est ce qu’ils appellent l’État ; ils ont suspendu au-dessus de leurs têtes un glaive et cent appétits.
Si tant est qu’il y ait encore un peuple, il ne comprend rien à l’État et le hait comme le mauvais œil, comme un péché contre la morale et le droit.
Je vous donne ce signe : tout peuple parle une langue particulière en matière de bien et de mal, et son voisin ne la comprend pas. Il invente pour soi un langage en matière de morale et de droit.
Mais l’État sait mentir dans toutes les langues du bien et du mal ; et dans tout ce qu’il dit, il ment ; et tout ce qu’il a, il l’a volé.
Tout est faux en lui ; il mord avec des fausses dents, ce hargneux. Ses entrailles même sont fausses.
La confusion de toutes les langues du bien et du mal, voilà le signe que je vous donne ; telle est la marque de l’État. En vérité, c’est un symptôme de la volonté de mourir. En vérité, c’est une invite aux prédicateurs de mort.
Il naît beaucoup trop d’hommes. L’État a été inventé pour ceux qui sont superflus.
Voyez-le, comme il les attire, ces superflus ! Comme il les avale et les mâche et les remâche !
« Rien n’est plus grand que moi sur la terre ; je suis le doigt souverain de Dieu » — ainsi rugit le monstre. Et ceux qui s’agenouillent devant lui, ce ne sont pas seulement ceux qui ont la vue basse et les oreilles longues.
Hélas ! en vous aussi, grandes âmes, il chuchote ses sinistres mensonges. Hélas ! il devine des cœurs riches qui aiment à se prodiguer.
Et vous aussi il vous devine, vainqueurs du Dieu d’autrefois. Vous vous êtes lassés de la lutte, et à présent notre lassitude s’est mise au service de la nouvelle idole.
Elle voudrait s’entourer de héros et d’hommes d’honneur, cette nouvelle idole. Il aime se chauffer au soleil des bonnes consciences, ce monstre froid.
Elle vous donnera tout, à condition que vous l’adoriez, cette nouvelle idole ; elle achètera à ce prix l’éclat de votre vertu et le regard de vos yeux fiers.
Elle veut se servir de vous comme d’un appât pour la multitude. Certes, c’est une machine infernale qu’elle a inventée là, un coursier de la mort tout cliquetant sous son harnachement d’honneurs divins.
Certes, on a inventé là à l’usage de la multitude une forme de mort qui se glorifie d’être vie ; en vérité c’était le meilleur service à rendre aux prédicateurs de mort.
L’État, c’est le lieu où tous sont intoxiqués, bons et méchants ; où tous se perdent, bons et méchants ; où le lent suicide de tous s’appelle « la vie ».
Voyez-moi ces superflus ! Ils s’emparent des œuvres des inventeurs et des trésors des sages ; cette rapine, c’est ce qu’ils appellent leur « culture », et chez eux tout se change en maladie et en revers.
Voyez-moi ces superflus ! Ils sont toujours malades, ils vomissent leur bile ; c’est ce qu’ils appellent des journaux. Ils s’entre-dévorent et n’arrivent point à se digérer.
Voyez-moi ces superflus ! Ils acquièrent des richesses et n’en deviennent que plus pauvres. Ils veulent le pouvoir, et d’abord le levier du pouvoir, beaucoup d’argent — ces impuissants !
Voyez-les grimper, ces singes agiles. Ils grimpent les uns sur les autres et se font crouler mutuellement dans la fange et dans l’abîme.
Tous veulent accéder au trône ; c’est leur folie ; comme si le bonheur était sur le trône. Souvent c’est la boue qui est sur le trône, et souvent c’est le trône qui est planté dans la boue.
Tous sont fous, je vous le dis, autant de singes grimpeurs et de fiévreux. Leur idole sent mauvais, ce monstre froid ; eux aussi sentent mauvais, ces idolâtres.
Voulez-vous étouffer dans l’exhalaison de leurs gueules et de leurs appétits, ô mes frères ? Brisez les vitres plutôt, et sautez dehors !
Fuyez cet odieux relent ! Évitez de tomber dans l’idolâtrie de ces superflus !
Fuyez cet odieux relent ! Éloignez-vous des fumées de ces sacrifices humains !
Pour ceux qui s’exilent volontairement, seuls ou à deux, il reste encore des lieux où souffle l’haleine des mers silencieuses.
Une vie libre reste possible aux grandes âmes. En vérité, quand on possède peu on est d’autant moins possédé. Louée soit une modeste pauvreté !
Où finit l’État commence l’homme qui n’est pas superflu ; où finit l’État commence le chant de la nécessité, la mélodie unique, irremplaçable.
Où finit l’État — regardez là-bas, mes frères — n’apercevez-vous par l’arc-en-ciel et les ponts qui mènent au Surhumain ? —
Ainsi parlait Zarathoustra.
* * *
Les mouches de la place publique
Fuis, mon ami, réfugie-toi dans ta solitude ! Je te vois abasourdi par le vacarme des grands hommes et harcelé par les aiguillons des petits.
Les rochers et les bois sauront se taire, gravement, en ta compagnie.
Sois de nouveau semblable à cet arbre que tu aimes, avec sa large ramure, silencieux, aux écoutes, suspendu au-dessus de la mer.
Où cesse la solitude commence la place publique ; et où commence la place publique commence aussi le vacarme des grands comédiens et le bourdonnement des mouches venimeuses.
Dans le monde, les meilleures choses ne sont guère appréciées s’il ne se trouve quelqu’un pour les mettre en scène ; ces metteurs en scène, voilà ceux que la foule appelle les grands hommes.
La foule n’a guère le sens de ce qui est grand, je veux dire de ce qui est créateur. Mais elle est sensible aux metteurs en scène et aux acteurs des grandes causes.
Le monde tourne autour des inventeurs de valeurs nouvelles ; il tourne d’un mouvement invisible. Mais autour des comédiens, c’est la foule qui gravite, et la gloire ; et l’on dit qu’ainsi va le monde.
Le comédien a de l’esprit, mais un esprit dénué de conscience. Il croit toujours à ce qui lui permet d’amener les autres à croire — en lui.
Demain il aura une croyance nouvelle, et après-demain une plus nouvelle encore. Il a des perceptions rapides, comme la foule, et des intuitions changeantes.
Renverser, c’est ce qu’il appelle démontrer. Affoler, c’est ce qu’il appelle convaincre. Et le sang est à ses yeux la meilleure des raisons.
Une vérité qui n’est faite que pour des oreilles délicates, il l’appelle mensonge et néant. Au fond, il ne croit qu’aux dieux qui mènent grand bruit dans le monde.
La place est encombrée de bouffons solennels et la foule se glorifie de ses grands hommes ; elle salue en eux les maîtres de l’heure.
Mais l’heure les presse ; aussi te pressent-ils à leur tour. Et toi aussi ils exigent que tu leur répondes par oui ou par non. Malheur à toi si tu veux t’établir entre le pour et le contre !
N’envie pas ces intransigeants, ces impatients, adorateur de la vérité ! Jamais encore la vérité ne s’est abandonnée aux bras des intransigeants.
À cause de ces impulsifs retourne dans ta retraite : ce n’est que sur la place publique que l’on vous assaille ainsi pour tirer de vous un oui ou un non.
La vie des puits profonds se déroule avec lenteur ; il leur faut attendre longtemps avant de connaître ce qui est tombé dans leurs profondeurs.
Tout ce qui est grand fuit la place publique et la renommée ; c’est loin de la place publique et de la renommée qu’ont toujours vécu les inventeurs de valeurs nouvelles.
Fuis, mon ami, réfugie-toi dans ta solitude ! Je te vois harcelé par les mouches venimeuses. Réfugie-toi où souffle un vent rude et fort !
Réfugie-toi dans ta solitude ! Tu as vécu trop près des petits et des minables. Fuis leur vengeance invisible ! Ils n’ont à ton égard qu’un sentiment, la rancune.
Ne lève plus la main sur eux. Ils sont innombrables ; ton destin n’est pas de devenir chasse-mouches.
Ils sont innombrables, ces petits, ces minables ; et l’on a déjà vu de fiers édifices réduits en ruine par l’action des gouttes de pluie et des herbes folles.
Tu n’es pas de pierre, mais déjà tu es miné par ces gouttelettes. Tu finiras par te briser, par t’effriter sous toutes ces gouttes.
Je te vois harassé par les mouches venimeuses, saignant de cent égratignures, et ton orgueil dédaigne même de se mettre en colère.
Ils veulent de ton sang, en toute innocence ; leurs âmes exsangues réclament du sang, et ils te piquent en toute innocence.
Mais toi, cœur profond, tu souffres trop profondément de blessures même légères ; et avant qu’elles soient refermées, la même vermine revient ramper sur ta main.
Tu me parais trop fier pour tuer ces gloutons. Mais prends garde que tu ne te trouves condamné à supporter toute leur venimeuse injustice.
Ils viennent bourdonner autour de toi ; même quand ils te louent, leur louange est importunité pure. Ce qu’ils veulent, c’est être le plus près possible de ta peau et de ton sang.
Ils te flattent comme on flatte un dieu ou un diable ; ils gémissent à tes pieds comme aux pieds d’un dieu ou d’un diable. Qu’importe ? Flatteurs et geignards, c’est tout ce qu’ils sont, et rien d’autre.
D’autres fois, ils font l’aimable avec toi, mais telle a toujours été la malice des lâches. Or les lâches sont malins.
Leur âme chétive réfléchit beaucoup à ton sujet ; ils te trouvent inquiétant. Ce dont on s’inquiète tant finit toujours par devenir inquiétant.
Ils te punissent de toutes tes vertus. Ils ne te pardonnent de tout cœur que tes bévues.
Indulgent et équitable comme tu es, tu te dis : « Ils sont innocents de leur propre mesquinerie. » Mais leur âme chétive pense : « L’existence de tout ce qui est grand est un péché. »
Même quand tu leur es indulgent, ils pensent que tu les méprises ; et tes bienfaits, ils te les rendent en méfaits cachés.
Ton orgueil sans phrases leur déplaît toujours ; ils jubilent chaque fois que tu te laisses aller à être assez modeste pour te montrer vaniteux.
Ce que nous discernons chez les autres, c’est aussi ce que nous attisons en eux. Donc, garde-toi de ces petits.
Ils se sentent petits devant toi, et leur bassesse est comme un charbon qui rougeoie et couve contre toi une invisible vengeance.
N’as-tu pas remarqué que souvent à ton approche ils se taisent brusquement et leur force semble les abandonner comme la fumée abandonne un feu qui s’éteint ?
Certes, mon ami, tu es la mauvaise conscience de ton prochain ; car aucun n’est à ta hauteur. Donc ils te haïssent et voudraient bien te sucer le sang.
Tes prochains seront toujours des mouches venimeuses ; ta grandeur ne fait que les rendre plus venimeux et plus importuns.
Fuis, mon ami ; réfugie-toi dans ta solitude, où souffle un vent rude et fort. Ton destin n’est pas de servir de chasse-mouches. —
Ainsi parlait Zarathoustra.
* * *
De la chasteté
J’aime la forêt. On vit mal dans les villes, on y rencontre trop d’humains en rut.
Ne vaut-il pas mieux tomber aux mains d’un meurtrier que dans les rêves d’une femme en folie ?
Et regardez-moi donc ces hommes : leur regard le dit, ils ne connaissent rien de meilleur au monde que de coucher avec une femme.
Ils ont un dépôt de fange au fond de leur âme ; et malheur à eux, si leur fange, pour comble, a de l’esprit !
Si du moins vous étiez purement et simplement animaux ! Mais l’animal a pour lui l’innocence.
Vous conseillerai-je de tuer vos sens ? Je vous conseille l’innocence des sens.
Vous conseillerai-je la chasteté ? La chasteté est vertu chez les uns, mais chez beaucoup d’autres presque un vice.
Il se peut bien qu’ils soient continents ; mais leur chienne Sensualité demeure aux aguets et trahit sa convoitise dans tout ce qu’ils font.
Jusque sur les cimes de leur vertu et dans les zones froides de l’esprit, la bête monstrueuse les poursuit et les inquiète.
Et avec quelle gentillesse elle sait mendier un morceau d’esprit, cette chienne Sensualité, quand on lui refuse un morceau de chair.
Vous aimez les tragédies et tout ce qui brise le cœur ? Donc je me méfie de votre chienne.
Vous avez des yeux trop cruels et un air de sensualité lubrique quand vous regardez ceux qui souffrent. Ne serait-ce point que votre sensualité s’est déguisée et porte le nom de pitié ?
Et je vous proposerai aussi cette parabole : il en est beaucoup qui voulant chasser le diable qu’ils portaient en eux se sont eux-mêmes changés en pourceaux.
Si la chasteté vous pèse, il faut vous la déconseiller, de peur que la chasteté ne devienne pour vous la route de l’enfer, je veux dire fange et lubricité de l’âme.
Vous parlé-je là de choses immondes ? Ce n’est pas le pire à mon gré.
Ce n’est pas quand la vérité est immonde, c’est quand elle est une eau sans profondeur que le héros de la connaissance répugne à s’y enfoncer.
En vérité, il y a des hommes foncièrement chastes ; ils ont plus de douceur de cœur, ils rient plus volontiers et plus souvent que vous.
Ils rient même de la chasteté ; ils demandent : « Qu’est-ce que la chasteté ? N’est-ce point une folie ? Mais cette folie est venue à nous, plutôt que nous ne sommes allés vers elle.
Nous avons offert à cette étrangère l’hospitalité de notre cœur ; elle est venue habiter chez nous ; qu’elle y reste tant qu’il lui plaira. »
Ainsi parlait Zarathoustra.
* * *
De l’ami
« J’ai toujours auprès de moi une présence importune », pense le solitaire. « Toujours une fois un, cela finit par faire deux, à la longue. »
Je et Moi sont engagés dans un dialogue trop véhément. Comment serait-il supportable, s’il n’y avait l’ami ?
Pour le solitaire, l’ami est toujours un tiers ; le tiers est le flotteur qui empêche le dialogue des deux de sombrer aux abîmes.
Hélas ! il y a toujours trop d’abîmes pour tous les solitaires. C’est pourquoi ils ont une telle soif de l’ami et de son altitude.
Notre foi en autrui trahit ce que nous voudrions pouvoir croire de nous-mêmes. Le désir que nous avons d’un ami nous trahit.
Et souvent l’amitié ne sert qu’à surmonter l’envie. Et souvent l’on n’attaque et l’on ne se fait un ennemi que pour cacher que l’on est vulnérable.
« Sois à tout le moins mon ennemi ! » — ainsi parle le véritable respect qui n’ose solliciter l’amitié.
Si l’on veut avoir un ami, il faut vouloir aussi se battre pour cet ami ; et pour se battre, il faut pouvoir être ennemi.
Il faut honorer dans son ami l’ennemi même. Peux-tu venir tout près de ton ami sans passer dans son camp ?
Il faut avoir en son ami son meilleur ennemi. C’est en lui résistant que tu seras le plus près de son cœur.
Tu ne veux porter aucun voile pour ton ami ? Tu penses faire honneur à ton ami en te montrant à lui tel que tu es ? Mais pour t’en remercier, il t’envoie au diable.
Celui qui ne dissimule rien de soi excite notre indignation ; voilà pourquoi il vous faut tant craindre la nudité. Si vous étiez des dieux, bien sûr, c’est de vos vêtements que vous auriez honte.
Tu ne saurais assez te parer pour ton ami ; car tu dois être pour la flèche du désir élancé vers le Surhumain.
As-tu déjà vu dormir ton ami, afin de le connaître tel qu’il est ? Quel est donc le visage coutumier de ton ami ? C’est ton propre visage, vu dans un miroir grossier et imparfait.
As-tu déjà vu dormir ton ami ? N’as-tu pas eu peur en le voyant tel qu’il est ? Ô mon ami, l’Homme est ce qui doit être dépassé.
Il faut que l’ami soit passé maître dans l’art de deviner et de se taire ; garde-toi de vouloir tout voir. Que ton rêve te révèle ce que fait ton ami qui veille.
Que ta pitié soit divinatrice ; sache d’abord si ton ami souhaite ta pitié. Peut-être aime-t-il en toi l’œil impassible et le regard de l’éternité.
Que ta pitié pour ton ami se dissimule sous une écorce rude ; casse-toi une dent sur cette pitié ; elle aura alors finesse et douceur.
Es-tu pour ton ami air pur et solitude, et pain et remède salutaire ? Plus d’un qui ne peut briser ses propres chaînes a su pourtant en libérer son ami.
Es-tu esclave ? Tu ne pourras être ami. Es-tu tyran ? Tu ne pourras avoir d’amis.
Trop longtemps il y a eu chez la femme un esclave et un tyran cachés. C’est pourquoi la femme n’est point encore capable d’amitié : elle ne connaît que l’amour.
Il y a de l’injustice dans l’amour de la femme, et de l’aveuglement à l’égard de tout ce qu’elle n’aime pas. Et même dans l’amour éclairé de la femme il reste toujours, à côté de la lumière, la surprise, l’éclair et la nuit.
La femme n’est pas encore capable d’amitié ; des chattes, voilà ce que sont les femmes, ou des oiseaux ; ou, tout au plus, des vaches.
La femme n’est pas encore capable d’amitié. Mais dites-moi, hommes, qui d’entre vous est donc capable d’amitié ?
Hélas, quelle pauvreté est la vôtre ! Et combien grande la parcimonie de vos âmes ! Ce que vous donnez à votre ami, je suis prêt à l’offrir à mon ennemi, et je ne me sentirai pas appauvri d’autant.
La camaraderie existe : puisse l’amitié naître !
Ainsi parlait Zarathoustra.
* * *
Des mille et une fins
Zarathoustra vit beaucoup de pays et beaucoup de peuples ; il découvrit ainsi le bien et le mal de nombreux peuples. Nulle part au monde Zarathoustra ne trouva puissance supérieure à celle du bien et du mal.
Aucun peuple ne pourrait vivre s’il ne commençait par se fixer des valeurs, et s’il tient à durer il ne peut adopter les évaluations du voisin.
Bien des choses qui passent pour bonnes chez un peuple ne sont pour un autre que honte et dérision ; voilà ce que j’ai découvert. J’ai vu souvent appeler mauvaises des choses qu’ailleurs on drapait de la pourpre des honneurs.
Jamais deux voisins ne se comprennent ; chacun s’étonne de la folie et de la méchanceté du voisin.
Une table de valeurs est inscrite au-dessus de chaque peuple ; c’est la table de ses victoires sur lui-même ; c’est la voix de son vouloir de puissance.
On appelle louable tout ce qui semble difficile ; ce qui est indispensable et difficile à la fois, on l’appelle le bien ; et la suprême ressource dans l’extrême péril, ce qu’il y a de plus rare et de plus difficile, on l’appelle le sacré.
Ce qui assure à un peuple domination, victoire et splendeur, ce qui excite la terreur et l’envie du voisin, passe pour noble, pour primordial, c’est la norme et le sens de toute chose.
En vérité, mon frère, dès que tu connaîtras quels sont les dangers, le sol, le climat et les voisins de ton peuple, tu pourras deviner la loi qui régit ses victoires sur lui-même, et tu sauras pourquoi il a choisi telle ou telle échelle pour monter vers la réalisation de ses espérances.
« En toutes choses il faut être le premier et surpasser tous les autres ; ton âme jalouse n’aimera rien que ton ami » — voilà ce qui jadis faisait palpiter l’âme grecque ; c’était pour elle le chemin de la grandeur.
« Dire la vérité et savoir manier l’arc et les flèches » — voilà ce qui paraissait précieux et difficile au peuple à qui je dois mon nom, si cher et si lourd à porter.
« Honorer père et mère, leur être soumis jusqu’aux racines de l’être » — un autre peuple a fixé au-dessus de sa tête cette table de ses victoires sur lui-même, qui l’ont fait puissant et éternel.
« Être loyal, et par loyauté vouer son honneur et son sang à une cause même mauvaise et hasardeuse » — un autre peuple a su se vaincre grâce à ce précepte, et s’étant ainsi dominé, il s’en est trouvé fécondé, il s’est alourdi et gonflé de vastes espérances.
En vérité, les hommes se sont donné à eux-mêmes leur règle du bien et du mal. En vérité, ils ne l’ont ni empruntée ni trouvée, elle ne leur est point venue comme une voix du ciel.
C’est l’homme qui a donné aux choses leur valeur, afin de se mettre en sécurité ; c’est lui qui leur a donné un sens — un sens humain. C’est pourquoi il est appelé « l’homme » — le mesureur des choses.
Évaluer, c’est créer — écoutez, ô créateurs ! Ce sont vos évaluations qui transforment les choses évaluées en trésors et en joyaux.
Évaluer, c’est créer des valeurs ; sans cette évaluation l’existence serait une noix creuse. Écoutez, ô créateurs !
Les valeurs changent, quand les créateurs changent. Si l’on veut créer, il faut commencer par détruire.
Les créateurs de valeurs furent d’abord des peuples, plus tard seulement des individus. En vérité, l’individu est le dernier-né de la Création.
Jadis les peuples ont gravé au-dessus de leurs têtes des tables du bien. L’amour qui veut dominer et l’amour qui veut obéir ont ensemble conçu ces tables.
Le goût du troupeau est plus ancien que le goût de l’individu. Et tant que la bonne conscience est celle du troupeau, c’est la mauvaise conscience qui parle quand nous disons : Moi.
En vérité, le Moi rusé, le Moi sans cœur qui cherche dans l’avantage de la majorité son propre avantage n’est pas venu à l’origine du troupeau : il en marque le déclin.
Ce furent toujours des âmes amoureuses et fécondes qui créèrent le bien et le mal. Les noms des vertus étincellent de tous les feux de l’amour et des feux de la colère.
Zarathoustra vit beaucoup de pays et de peuples, nulle part au monde il ne trouva puissance plus grande que celle des œuvres d’amour ; or leur nom, c’est « bien » et « mal ».
En vérité, prodigieuse est la puissance qui réside dans un tel éloge et dans un tel blâme. Dites-moi, ô mes frères, qui en pourrait triompher. Dites-moi qui domptera ce monstre. Dites-moi qui enchaînera cette bête aux mille nuques.
Il y a eu jusqu’à ce jour mille fins différentes, car il y a eu des milliers de peuples. Ce qui manque, c’est la chaîne passée à ces mille nuques, ce qui manque, c’est une fin unique. L’humanité n’a pas encore de fin.
Mais dites-moi, mes frères, si l’humanité souffre de manquer de fin, ne serait-ce pas qu’il n’y a pas encore d’humanité ? —
Ainsi parlait Zarathoustra.
* * *
De l’amour du prochain
Vous vous empressez autour du prochain, et votre empressement s’exprime en belles paroles. Mais je vous le dis : votre amour du prochain n’est que votre mauvais amour de vous-mêmes.
C’est pour vous fuir que vous vous empressez autour du prochain, et vous voudriez en faire une vertu ; mais j’ai percé à jour votre désintéressement.
Le Toi est plus ancien que le Moi ; le Toi passe pour saint, le Moi pas encore ; c’est pourquoi l’homme s’empresse autour du prochain.
Vous conseillé-je l’amour du prochain ? Je vous conseillerais plutôt de fuir le prochain et de n’aimer que le lointain.
Au-dessus de l’amour du prochain, il y a l’amour du lointain et du futur ; au-dessus de l’amour de l’humanité je place l’amour des choses et des fantômes.
Ce fantôme qui te précède, mon frère, il est plus beau que toi ; pourquoi ne lui donnes-tu pas ta chair et tes os ? Mais tu en as peur, et tu cherches refuge auprès du prochain.
Vous ne supportez pas votre propre compagnie, et vous ne vous aimez pas assez ; vous cherchez alors à séduire le prochain par votre amour et à vous dorer de son erreur.
Je voudrais que tous les prochains et leur séquelle vous devinssent intolérables ; vous seriez bien forcés alors de tirer de vous-mêmes l’ami au cœur débordant.
Quand vous voulez dire du bien de vous, vous convoquez un témoin ; et une fois que vous l’avez persuadé de penser du bien de vous, vous pensez vous-mêmes du bien de vous.
Est menteur non seulement celui qui parle contre sa conscience, mais aussi celui qui parle contre son inconscience. Or c’est ainsi que vous parlez de vous-mêmes dans le commerce journalier, et que vous trompez le prochain et vous-mêmes.
Ainsi parle le fou : « Le commerce des hommes gâte le caractère, surtout quand on n’a pas de caractère. »
L’un recherche le prochain parce qu’il se cherche, l’autre parce qu’il aspire à se perdre. Votre mauvais amour de vous-mêmes vous fait de votre solitude une prison.
Ce sont les plus lointains qui paient pour votre amour du prochain ; et dès que vous êtes cinq réunis, il faut qu’il y ait quelque part un sixième qui meure.
Je n’aime pas vos fêtes non plus ; j’y ai trouvé trop de comédiens, et les spectateurs eux-mêmes s’y conduisent souvent en comédiens.
Je ne vous enseigne pas le prochain, mais l’ami. Que l’ami soit pour vous la fête de la terre et le pressentiment du Surhumain.
Je vous enseigne l’ami au cœur débordant. Mais il faut savoir être éponge quand on veut être aimé par des cœurs débordants.
Je vous enseigne l’ami qui porte le monde en lui, comme une coupe débordante de bénédictions, l’ami créateur qui vous offre à tout instant un monde accompli.
Et de même qu’il voit le monde se dérouler à ses yeux, il le voit s’enrouler de nouveau en spires dans lesquelles le bien est produit par le mal et les fins naissent du hasard.
Que l’avenir, que les choses les plus lointaines soient pour toi les causes de ton labeur d’aujourd’hui ; en ton ami tu aimeras le Surhumain qui est la raison de ton être.
Mes frères, je ne vous conseille pas l’amour du prochain, je vous conseille l’amour du lointain.
Ainsi parlait Zarathoustra.
* * *
Des voies du créateur
Veux-tu, mon frère, t’en aller dans la solitude ? Veux-tu chercher le chemin qui mène à toi-même ? Hésite encore un peu et écoute.
« Quiconque cherche s’égare aisément. Toute solitude est un péché. » Ainsi parle la foule, le troupeau ; et tu as longtemps appartenu au troupeau.
Longtemps encore la voix du troupeau parlera au fond de toi. Et quand tu diras : « Ma conscience n’a plus rien de commun avec la vôtre », ce sera pour toi plainte et douleur.
Car c’est encore cette conscience commune qui a produit cette douleur ; et la dernière lueur de cette conscience jette encore un reflet sur la tristesse.
Mais tu veux suivre ce chemin de la tristesse, le chemin qui mène à toi-même ? Alors montre-moi si tu en as le droit et la force.
Es-tu force neuve et droit nouveau ? Premier mobile ? Roue qui tourne d’elle-même ? Peux-tu contraindre les étoiles elles-mêmes à graviter à ton entour ?
Hélas ! on voit tant de convoitises tendues vers les sommets ! Tant de contorsions d’ambitieux ! Montre-moi que tu n’es ni un jouisseur ni un ambitieux.
Hélas ! il y a tant de grandes pensées qui n’agissent qu’à la manière d’un soufflet : en se gonflant elles augmentent le vide.
Tu te dis libre ? Ce que je veux connaître c’est ta pensée souveraine ; je ne tiens pas à apprendre quel est le joug que tu as secoué.
Es-tu de ceux qui ont le droit de se soustraire au joug ? Plus d’un a perdu la dernière parcelle de sa valeur le jour où il a secoué sa servitude.
Libre de quoi ? Peu importe à Zarathoustra. Mais que ton regard me dise clairement pour quelle fin tu es libre.
Sauras-tu te prescrire à toi-même ton bien et ton mal et suspendre au-dessus de ta tête ton amour érigé en loi ? Sauras-tu être ton propre juge et le vengeur de ta propre loi ?
Terrible, ce tête-à-tête avec le juge et le vengeur de notre propre loi ! Tel un astre se trouve précipité dans l’espace vide et dans l’haleine glacée de la solitude.
Aujourd’hui encore tu souffres de la multitude, ô solitaire ; aujourd’hui encore tu disposes de ton courage entier, et de tes espérances.
Mais vienne le jour où tu te lasseras de ta solitude, où ton orgueil fléchira, où ton courage grincera des dents. Tu t’écrieras alors : « Je suis seul ! »
Un jour ta grandeur échappera à ta vue et ta bassesse te saisira à la gorge, ta pensée la plus sublime t’épouvantera, tel un fantôme, Tu t’écrieras un jour : « Tout est faux ! »
Il y a des sentiments qui cherchent à tuer le solitaire ; s’ils y échouent, alors, qu’il les tue ! Mais y a-t-il en toi l’étoffe d’un meurtrier ?
Mon frère, connais-tu déjà ce mot : mépris ? Et ce comble de ta justice : être juste envers ceux qui te méprisent ?
Tu as contraint beaucoup de gens à changer d’opinion à ton sujet ; ils t’en veulent terriblement. Tu t’es approché d’eux, mais tu as passé ton chemin ; ils ne te le pardonneront jamais.
Tu les dépasses ; mais plus tu t’élèves, plus tu deviens petit aux yeux des envieux. Celui qu’on hait le plus, c’est celui qui a des ailes.
« Comment pourriez-vous être justes envers moi ? devrais-tu leur dire. J’ai élu pour mon lot votre injustice. »
Ils jettent sur le solitaire l’injustice et l’ordure ; mais, mon frère, si tu veux être une étoile, tu ne les en éclaireras pas moins.
Garde-toi des bons et des justes. Ils aiment à mettre en croix ceux qui sont les inventeurs de leur propre vertu — ils haïssent le solitaire.
Garde-toi de la sainte simplicité. Tout ce qui n’est pas simple lui paraît impie ; elle aussi aime à jouer avec le feu — le feu des bûchers.
Et garde-toi aussi de tes accès de tendresse pour les hommes. Le solitaire n’est que trop porté à tendre la main au premier venu.
Il y a bien des gens à qui tu ne devras pas tendre la main, mais la patte ; et tâche que ta patte ait des griffes !
Mais tu seras toujours à toi-même ton pire ennemi ; partout à l’affût, c’est toi qui te guettes toi-même au fond des cavernes et des forêts.
Solitaire, tu suis le chemin qui mène à toi-même. Et sur ce chemin, tu te rencontreras toi-même, et tes sept démons.
Tu te sentiras hérétique et sorcier et devin et fou et mécréant et impie et malfaiteur à tes propres yeux.
Il te faudra te consumer à ta propre flamme ; comment naîtras-tu de nouveau, si tu ne t’étais d’abord consumé ?
Solitaire, tu sais le sentier des créateurs. De tes sept démons tu cherches à faire naître un Dieu.
Solitaire, tu suis le sentier de l’amoureux ; c’est toi que tu aimes et c’est pourquoi tu te méprises comme seuls savent mépriser les amoureux.
C’est par mépris que l’amoureux veut créer. Connaît-il l’amour, celui qui ne s’est pas senti contraint de mépriser ce qu’il aimait ?
Rentre dans ta solitude, ô mon frère, avec ton amour et ton vouloir créateur ; et plus tard seulement la justice t’y suivra, d’un pied boiteux.
Rentre dans ta solitude, mon frère, mes larmes t’y suivent. J’aime l’homme qui veut créer ce qui le dépasse, et qui en périt. —
Ainsi parlait Zarathoustra.
* * *
Des femmelettes jeunes et vieilles
« Pourquoi te glisses-tu furtivement au crépuscule, Zarathoustra ? Et que caches-tu avec tant de soin sous ton manteau ?
Est-ce un trésor qu’on t’a donné ? Ou un enfant qui t’est né ? Ou marcherais-tu à présent sur les sentiers des larrons, toi, l’ami des méchants ? » —
En vérité, mon frère, dit Zarathoustra, c’est un trésor qui m’a été donné, une petite vérité que je porte.
Mais elle est espiègle comme un jeune enfant ; et si je ne lui fermais la bouche elle crierait trop fort.
Comme je me promenais seul, à l’heure où le soleil décline, j’ai rencontré une petite vieille qui parla ainsi à mon âme :
« Zarathoustra s’est souvent adressé à nous, les femmes, mais il n’a jamais parlé des femmes. »
Et je lui répondis : « Ce n’est qu’aux hommes qu’on doit parler des femmes. »
« Tu peux me parler des femmes à moi aussi, me dit-elle, je suis assez vieille pour tout oublier aussitôt. »
Accédant au désir de la petite vieille je lui dis donc : Tout est énigme chez la femme, mais cette énigme a un mot ; ce mot, c’est maternité.
Pour la femme l’homme est un moyen ; la fin, c’est toujours l’enfant. Mais qu’est-ce que la femme pour l’homme ?
L’homme digne de ce nom n’aime que deux choses : le danger et le jeu. C’est pourquoi il désire la femme, le plus dangereux des jouets.
L’homme doit être élevé pour la guerre, la femme pour le délassement du guerrier : hors de cela tout est folie.
Le guerrier n’aime pas les fruits douceâtres. C’est pourquoi il aime la femme ; il y a de l’amertume dans la femme même la plus douce.
La femme, mieux que l’homme, comprend les enfants ; mais l’homme est enfant, plus que la femme.
Tout homme digne de ce nom recèle en lui un enfant, qui veut jouer. Allons, femmes, tâchez de découvrir l’enfant caché dans l’homme.
Que la femme soit un jouet pur et délicat, pareil au diamant, étincelant des vertus d’un monde qui n’est pas encore.
Faites passer dans votre amour le reflet d’une lointaine étoile. Que votre espérance soit : « Puissé-je enfanter le Surhumain ! »
Que votre amour soit brave ! Fortes de votre amour, attaquez-vous à celui dont vous avez peur.
Placez votre honneur dans votre amour. La femme, par ailleurs, n’entend pas grand-chose à l’honneur. Mais votre honneur, c’est d’aimer plus que vous n’êtes aimées et de ne jamais demeurer en reste.
Que l’homme craigne la femme qui aime ; elle ne reculera devant aucun sacrifice, et tout le reste lui paraîtra sans valeur.
Que l’homme craigne la femme qui hait : car l’homme, au fond du cœur, est méchant, mais la femme est mauvaise.
Quel est l’homme que la femme hait par-dessus tout ? Le fer un jour dit à l’aimant : « C’est toi que je hais par-dessus tout ; tu m’attires, mais tu n’es pas assez fort pour me retenir. »
Le bonheur de l’homme, c’est de dire : Je veux. Le bonheur de la femme, c’est de pouvoir dire : Il veut.
« Voici, le monde vient de toucher à la perfection », telle est la pensée de toute femme dans l’instant où elle se soumet par amour.
Et la femme a besoin d’obéir et de donner une profondeur à sa surface. L’âme de la femme est superficielle, c’est une surface mobile et agitée au-dessus d’un haut-fond.
Mais l’âme de l’homme est profonde, son flot mugit dans des cavernes souterraines ; la femme pressent cette force, elle ne la comprend pas.
Alors la petite vieille me répondit : « Zarathoustra m’a dit là des choses fort agréables, surtout pour celles qui sont assez jeunes pour cela.
Chose étrange, Zarathoustra connaît peu les femmes et pourtant il les juge bien. Serait-ce parce qu’en matière de femmes il n’y a rien d’impossible ?
Accepte à présent en retour une petite vérité. Je suis bien assez vieille pour te la dire.
Enveloppe-la bien et clos-lui la bouche de peur qu’elle ne crie trop fort, cette petite vérité. »
« Donne-moi, ô femme, cette petite vérité », dis-je. Et la petite vieille me dit :
« Tu vas chez les femmes ? N’oublie pas la cravache. »
Ainsi parlait Zarathoustra.
* * *
La morsure de la vipère
Zarathoustra s’était un jour endormi sous un figuier, car il faisait chaud, et de son bras, il abritait son visage. Vint une vipère qui le mordit au cou, et Zarathoustra cria de douleur. Quand il eut ôté le bras de son visage, il regarda le serpent ; alors la bête reconnut les yeux de Zarathoustra, se tordit gauchement et voulut s’éloigner. « Non pas ! dit Zarathoustra, je ne t’ai pas encore remerciée. Tu m’as éveillé à temps. J’ai encore un long chemin à faire. » — « Le chemin qui te reste, n’est plus bien long, dit tristement la vipère ; mon venin est mortel. » Zarathoustra sourit : « Depuis quand un dragon doit-il mourir du venin d’un serpent ? demanda-t-il. Mais reprends ton poison. Tu n’es pas assez riche pour m’en faire don. » Alors la vipère s’enroula de nouveau autour de son cou et lui suça sa blessure.
Un jour que Zarathoustra racontait cette histoire à ses disciples, ils demandèrent : « Et quelle est, ô Zarathoustra, la morale de cette histoire ? » Zarathoustra leur répondit :
Les bons et les justes m’appellent le destructeur de la morale : mon histoire est immorale.
Mais si vous avez un ennemi, gardez-vous de lui rendre le bien pour le mal ; vous l’humilieriez. Démontrez-lui plutôt qu’il vous a fait du bien.
Mettez-vous en colère contre lui, cela vaudra mieux que de l’humilier. Et si l’on vous maudit, il ne me plaît guère que vous veuillez bénir. Répondez plutôt par une autre malédiction.
Et si l’on vous a fait un tort grave, répondez bien vite par cinq autres petits. Il est horrible à voir, l’homme qui ne porte jamais d’autre poids que celui de l’injustice subie.
Le saviez-vous ? Un tort partagé est presque un droit. Et pour être capable de faire tort, il faut avoir la force de supporter un tort.
Se venger un peu, c’est plus humain que de ne pas se venger du tout. Et quand le châtiment ne constitue pas un droit et un honneur, même pour le délinquant, je n’aime pas non plus vos châtiments.
Il est plus noble de se mettre dans son tort que de revendiquer son droit, surtout quand on est dans son droit. Mais il faut être assez riche pour cela.
Je n’aime pas votre froide justice ; dans les yeux de vos juges, je vois luire le regard du bourreau et l’éclair de son glaive glacé.
Dites-moi où l’on trouve cette justice qui est amour clairvoyant !
Inventez donc, je vous prie, un amour prêt à assumer non seulement toutes les peines, mais aussi toutes les fautes.
Inventez donc la justice qui acquitterait tous les hommes, sauf celui qui juge.
Voulez-vous écouter un mot encore ? Chez celui qui veut être rigoureusement juste, le mensonge même est signe de mansuétude.
Mais comment voudrais-je être rigoureusement juste ? Comment rendrais-je à chacun son dû ? Qu’il me suffise de donner à chacun mon dû.
Enfin, mes frères, gardez-vous de faire tort aux solitaires. Comment un solitaire pourrait-il oublier ? Comment pourrait-il vous le revaloir ?
Le Solitaire ressemble à un puits profond. Il est aisé d’y jeter une pierre ; mais une fois tombée au fond, dites, qui l’en retirera ?
Gardez-vous d’offenser le Solitaire. Mais si vous l’avez offensé, alors, tuez-le par surcroît !
Ainsi parlait Zarathoustra.
* * *
De l’enfant et du mariage
J’ai une question, mais pour toi seul, mon frère. Je la jette comme une sonde dans ton âme pour en connaître la profondeur.
Tu es jeune, et tu te souhaites femme et enfant. Mais je te le demande, es-tu l’homme qui a le droit de désirer un enfant ?
Es-tu le vainqueur, maître de toi, dompteur de tes sens, seigneur de tes vertus ? Je te le demande.
Ou bien est-ce l’animal et le besoin animal qui parlent dans ce désir ? Ou la solitude ? Ou le mécontentement de soi ?
C’est ta victoire et ta liberté qui devraient désirer l’enfant. Tu dresseras alors des monuments vivants de ta victoire et de ta délivrance.
Il te faudra construire quelque chose qui te dépasse. Mais je te demande d’être d’abord bien construit toi-même, et bien d’équerre, de corps et d’âme.
Il ne s’agit pas seulement de propager ta race, mais de la porter plus haut. C’est à cela que doit t’aider le jardin du mariage.
Il te faudra créer un corps supérieur, un premier mobile, une roue qui tourne d’elle-même — il te faudra créer un créateur.
Mariage : j’appelle ainsi la volonté de créer à deux l’être unique qui devra dépasser ceux qui l’ont mis au monde. Respect mutuel, voilà ce qui constitue à mon sens le mariage, respect de ceux qu’anime une telle volonté.
Tel doit être le sens et la vérité de ton mariage. Mais ce que la multitude, la foule des superflus, appelle le mariage, hélas ! quel nom lui donnerai-je ?
Hélas ! Cette misère de l’âme à deux ! Hélas ! cette ordure de l’âme à deux ! Hélas ! ce pitoyable bien-être à deux !
Voilà ce qu’ils appellent le mariage. Et ils prétendent que leurs mariages sont inscrits au ciel !
Eh bien, je n’en veux pas, de ce ciel des superflus ! Non, je ne les aime point, ces bêtes empêtrées dans les célestes rets.
Et foin du Dieu qui arrive en boitant pour bénir ce qu’il n’a pas uni !
Ne riez pas de tels mariages. Quel enfant n’aurait pas lieu de pleurer sur ses parents ?
Cet homme me paraissait respectable et assez mûr pour saisir le sens de la terre — mais sitôt que j’eus vu sa femme, la terre me parut une maison de fous.
En vérité, je voudrais que la terre entrât en convulsions quand un saint s’accouple avec une oie.
Tel est parti comme un héros en quête de vérités ; il n’a capturé qu’un petit mensonge paré. C’est ce qu’il appelle son mariage.
Tel autre semblait réservé dans son commerce et difficile en ses goûts. Mais il a d’un seul coup gâté à jamais sa compagnie. C’est ce qu’il appelle son mariage.
Un troisième cherchait une servante douée des vertus d’un ange. Mais tout d’un coup c’est lui qui est devenu la servante d’une femme, et il serait temps maintenant qu’il devînt un ange par surcroît.
Je n’ai trouvé qu’acheteurs prudents, et tous ont des yeux pleins de ruse. Mais le plus rusé, quand il se marie, achète chat en poche.
Beaucoup de brèves folies — c’est ce que vous appelez l’amour. Et à ces folies le mariage met fin — par une longue bêtise.
Votre amour pour la femme, et l’amour de la femme pour l’homme : ah ! si c’était la pitié pour des dieux souffrants et voilés ! Mais le plus souvent ce sont seulement deux bêtes qui se reconnaissent.
Et même votre amour le meilleur n’est jamais que métaphore extatique et ardeur douloureuse. C’est une torche qui doit éclairer votre route vers les sommets.
Un jour vous aimerez au-delà de vous-mêmes. Apprenez donc d’abord à aimer ainsi. C’est pour cela qu’il vous a fallu boire le calice amer de votre amour.
Il y a de l’amertume dans le calice de l’amour, même le meilleur ; il nous inspire ainsi le désir du Surhumain ; il te donne soif, ô créateur !
Soif du créateur, flèche du désir lancé vers le Surhumain ; dis-moi, mon frère, est-ce là ce que tu cherches dans le mariage ?
Une telle volonté, un tel mariage me sont à jamais sacrés. —
Ainsi parlait Zarathoustra.
* * *
De la mort volontaire
Beaucoup meurent trop tard, et quelques-uns meurent trop tôt. Le précepte : « Meurs à temps » nous est encore étranger.
Meurs à temps ; tel est le conseil de Zarathoustra.
Mais celui qui n’a jamais vécu à temps, comment pourrait-il mourir à temps ? Mieux vaudrait qu’il ne fût point né. C’est le conseil que je donne aux superflus.
Mais les superflus eux-mêmes attachent bien trop d’importance à leur mort, et la noix la plus creuse exige encore qu’on la casse.
Tous prennent la mort au sérieux, mais la mort n’est pas encore une fête. Les hommes n’ont pas encore appris à célébrer les plus belles des fêtes.
Je vous montrerai une mort qui est le sceau de l’accomplissement, une mort qui pour les vivants est aiguillon et promesse.
L’homme qui a su accomplir son destin meurt en vainqueur, d’une mort qui est sienne, entouré de ceux qui sont espérance et promesse.
C’est ainsi qu’on devrait apprendre à mourir ; et jamais on ne devrait célébrer de fête sans qu’un tel mourant y parût pour donner sa consécration aux serments des vivants.
Mourir ainsi, rien n’est plus grand, et, en second lieu, mourir en pleine lutte, en prodiguant une grande âme.
Odieuse au combattant comme au vainqueur est votre mort grimaçante qui s’avance en rampant, tel un voleur, et partout se présente en souveraine.
Je vous vanterai ma mort, la mort volontaire, qui viendra parce que je le voudrai.
Mais quand le voudrai-je ? Quiconque a un dessein et un héritier choisit de mourir au moment le plus favorable à ce dessein et à cet héritier.
Et c’est par respect pour son dessein et pour son héritier qu’il renonce un jour à orner de guirlandes flétries le sanctuaire de la vie.
Je vous le dis, je ne veux pas ressembler aux cordiers qui étirent leur fil en longueur tout en allant eux-mêmes à reculons.
Tel devient trop vieux pour ses vérités et pour ses victoires ; une bouche édentée n’a plus droit à toutes les vérités.
Et quiconque convoite la gloire doit savoir prendre congé des honneurs alors qu’il en est temps encore, et pratiquer l’art difficile de partir à temps.
C’est lorsqu’on est le plus savoureux qu’il faut cesser de se laisser manger ; ceux qui veulent être aimés longtemps le savent bien.
Sans doute, il y a des pommes acides dont le destin est d’attendre jusqu’au dernier jour de l’automne, pour devenir du même coup mûres, dorées et ridées.
Chez les uns c’est le cœur qui vieillit le premier ; chez les autres, c’est l’esprit. Et quelques-uns sont vieux dès leur jeunesse ; mais la jeunesse qui vient tard est celle qui tient le plus longtemps.
Il en est qui manquent leur vie ; un ver venimeux leur ronge le cœur. Qu’ils tâchent au moins de réussir d’autant mieux leur mort.
D’autres ne deviennent jamais doux et pourrissent dès l’été. Seule la lâcheté les retient à leur branche.
Il y a beaucoup trop d’hommes qui vivent et qui trop longtemps pendent aux branches. Vienne l’ouragan qui jettera bas tous les fruits pourris ou véreux !
Viennent les prédicateurs de la mort prompte ! Voilà les vrais ouragans que je voudrais voir secouer l’arbre de la vie. Mais je n’entends prêcher que mort lente et patience envers l’existence « terrestre ».
Ah ! Vous prêchez la patience à l’égard de l’existence terrestre ? C’est cette existence terrestre qui a trop de patience envers vous, blasphémateurs !
En vérité, il est mort trop tôt, cet Hébreu que vénèrent les prédicateurs de la mort lente ; et pour beaucoup d’hommes c’est une fatalité qu’il soit mort trop tôt.
Il ne connaissait encore que les larmes et la mélancolie des Hébreux, et la haine des bons et des justes — l’Hébreu Jésus. Et voici, le désir de la mort le saisit subitement.
Que n’est-il resté au désert, loin des bons et des justes ! Peut-être aurait-il appris à vivre et à aimer la terre — et à rire par surcroît.
Croyez-moi, mes frères, il est mort trop tôt ; il aurait lui-même rétracté sa doctrine s’il avait atteint mon âge. Il était assez noble pour se rétracter.
Mais il n’était point encore mûr. L’amour chez le jeune homme est sans maturité, et c’est faute de maturité qu’il hait les hommes et la terre. Son âme et les ailes de son esprit sont encore liées et pesantes.
Mais il y a de l’enfant chez l’homme, plus que chez le jeune homme, et moins de mélancolie ; il s’entend mieux à mourir et à vivre.
Libre de mourir et libre en sa mort, négateur sacré quand il n’est plus temps d’affirmer, c’est ainsi qu’il sait et mourir et vivre.
Que votre mort ne soit point un blasphème contre les hommes et contre la terre, mes amis ; c’est la grâce que j’implore du miel de votre âme.
Qu’au moment de mourir votre esprit et votre vertu brillent encore, comme la rougeur du couchant embrase la terre ; sinon vous n’aurez pas su mourir.
C’est ainsi que moi-même je voudrais mourir, de telle sorte, ô mes amis, que vous aimiez mieux la terre à cause de moi ; je retournerai en terre pour y chercher le repos en celle qui m’a enfanté.
En vérité, Zarathoustra avait une cible vers laquelle il a lancé sa balle ; maintenant, mes amis, c’est vous qui héritez de ma cible, c’est à vous que je vais lancer ma balle d’or.
Plus que toute autre chose, amis, j’aime à vous voir lancer la balle d’or. Et c’est pourquoi je m’attarde encore un peu sur la terre. Pardonnez-le-moi !
Ainsi parlait Zarathoustra.
* * *
De la vertu qui donne
1
Quand Zarathoustra eut quitté la ville que son cœur aimait et dont le nom est la « Vache tachetée », beaucoup de ceux qui se disaient ses disciples le suivirent et lui firent escorte. Ils arrivèrent ainsi à un carrefour. Alors Zarathoustra leur dit qu’il entendait poursuivre seul sa route, car il était ami des marches solitaires. Mais ses disciples lui offrirent un bâton dont la poignée était un serpent d’or s’enroulant autour du soleil. Le bâton plut à Zarathoustra qui s’y appuya ; puis il parla ainsi à ses disciples : Me direz-vous comment l’or s’est acquis la suprême valeur ? C’est parce qu’il est rare, inutile, et brillant d’un doux éclat ; il fait largesse à tous.
C’est parce qu’il est l’image de la vertu suprême qu’il s’est acquis la valeur suprême. Le regard de celui qui donne luit comme l’or. Une lueur dorée suffit à réconcilier la lune et le soleil.
Rare est la vertu suprême, inutile, et brillante d’un doux éclat ; la vertu suprême, c’est la vertu qui donne.
Certes, je vous devine bien, mes disciples ; vous vous êtes efforcés comme moi de pratiquer la vertu qui donne. Qu’aviez-vous de commun avec les chats ou les loups ?
Vous avez soif de vous offrir vous-mêmes en victimes et en présents ; c’est pourquoi vous avez soif d’amasser toutes les richesses possibles dans vos âmes.
Votre âme est insatiable de trésors et de joyaux, parce que votre vertu a la volonté insatiable de donner.
Vous contraignez toutes choses à venir à vous et en vous, afin de refluer ensuite en fontaine jaillissante, en dons de votre amour.
En vérité, un amour aussi généreux fait main basse sur tous les trésors ; mais je vous le dis, cet égoïsme-là est sain et sacré.
Il existe un autre égoïsme, un égoïsme indigent, famélique, qui ne cherche qu’à dérober, l’égoïsme des malades, l’égoïsme malade.
C’est avec des yeux de larron qu’il regarde tout ce qui brille ; c’est avec une avidité famélique qu’il toise celui qui a de quoi manger en abondance ; et il rôde sans cesse autour de la table des donateurs.
Ce qu’exprime cette avidité, c’est la maladie et une invisible dégénérescence ; l’avidité de cet égoïsme rapace révèle un corps malade.
Dites-moi, mes frères, qu’y a-t-il pour nous de mauvais et de pire ? N’est-ce pas la dégénérescence ? Et nous pressentons une dégénérescence dès que manque la vertu généreuse.
Notre chemin est un chemin qui monte, de l’espèce vers une espèce supérieure. Mais ce qui nous fait frémir, c’est l’esprit dégénéré qui dit : « Tout pour moi ».
Notre esprit s’élance vers les hauteurs ; il sert ainsi de symbole à notre corps, et il est l’image d’une ascension. Les noms des vertus sont autant de symboles de cette ascension.
Le corps s’avance, au long de l’histoire, évoluant et luttant sans cesse. Et l’esprit ? Qu’est-il pour le corps ? À quoi lui sert-il ? Il est le héraut de ses luttes et de ses victoires, il en est le compagnon et l’écho.
Les divers noms du bien et du mal sont autant de paraboles ; ils n’expriment rien, ils suggèrent. Fou qui espère d’eux le savoir !
Respectez, mes frères, l’heure, quelle qu’elle soit, où votre esprit veut parler en métaphores : c’est alors que naît votre vertu.
Votre corps en cet instant s’élève au-dessus de lui-même et ressuscite. Sa joie enchante l’esprit qui devient créateur ; il évalue, il aime et prodigue ses dons à toute chose.
L’heure où votre cœur s’épanche, large et abondant comme un fleuve, bienfait et péril pour les riverains, c’est l’heure où naît votre vertu.
L’heure où vous vous sentez au-dessus de la louange comme du blâme ; où votre vouloir entend commander à toute chose, comme un vouloir amoureux, c’est à cette heure-là que naît votre vertu.
L’heure où vous méprisez confort et couche molle, où vous ne pouvez reposer assez loin des douillets, c’est l’heure où naît votre vertu.
L’heure où vous n’avez plus qu’un vouloir unique, où ce tournant de toute nécessité devient pour vous la nécessité même, c’est à cette heure-là que naît votre vertu.
En vérité, elle exprime un bien et un mal nouveaux. En vérité, elle est un nouveau et profond murmure d’eau jaillissante, et la voix d’une source nouvelle.
Elle est une force, une vertu nouvelles ; elle est une pensée dominatrice, qu’enveloppe une âme avisée ; un soleil d’or, et, enroulé autour de lui, le serpent de la connaissance.
2
Ici Zarathoustra garda un moment le silence et regarda ses disciples avec tendresse. Puis il poursuivit — et sa voix était altérée :
Restez fidèles à la terre, mes frères, de toute la force de votre vertu ! Que votre amour généreux, que votre intelligence soient au service du sens de la terre. Je vous en prie et vous en conjure.
Ne les laissez pas s’envoler loin de la terre et battre des ailes contre les murailles de l’éternité ! Hélas ! il y a toujours eu tant de vertu égarée au vol !
Ramenez, comme moi, ramenez à la terre la vertu égarée, ramenez-la au corps et à la vie, afin qu’elle donne à la terre son véritable sens, un sens humain.
L’esprit comme la vertu s’est cent fois égaré et mépris jusqu’à ce jour. Hélas ! toutes ces folies et ces méprises habitent encore notre corps ; elles se sont faites corps et volonté.
L’esprit comme la vertu se sont égarés en cent manières jusqu’à ce jour. L’homme lui-même n’est qu’une ébauche. Hélas ! que d’ignorance et d’erreur se sont incarnées en nous !
Ce n’est pas seulement la raison des siècles, c’est aussi leur folie qui éclate en nous. Qu’il est dangereux de porter un héritage !
Nous luttons encore pied à pied contre le géant Hasard ; sur toute l’humanité a régné jusqu’à ce jour l’insanité, le non-sens.
Que votre esprit et votre vertu servent le sens de la terre, mes frères ; posez à nouveau la valeur de toute chose. C’est pour cela qu’il vous faut combattre. C’est pour cela qu’il vous faut créer.
Le corps se purifie par le savoir ; par des tentatives conscientes il s’élève ; pour le serviteur de la connaissance tous les instincts sont sanctifiés ; et parvenue sur la cime l’âme est pleine de joie.
Médecin, guéris-toi toi-même ; tu guériras ton malade par surcroît. Ta meilleure cure sera de lui montrer un homme qui s’est guéri lui-même.
Il est encore mille sentiers que nul n’a foulés, mille ressources de santé, des centaines d’îlots secrets de la vie. On n’a encore épuisé ni découvert l’homme lui-même, ni la terre de l’homme.
Veillez et prêtez l’oreille, ô solitaires ! Du fond de l’avenir viennent à nous des brises au mystérieux battement d’ailes ; et quiconque a l’oreille fine perçoit la bonne nouvelle.
Solitaires d’aujourd’hui, qui vivez à l’écart, un jour vous formerez un peuple ; vous qui vous êtes élus vous-mêmes, vous donnerez naissance à un peuple élu ; et de ce peuple naîtra le Surhumain.
En vérité, la terre deviendra, quelque jour, un séjour salutaire. Déjà un parfum nouveau l’enveloppe, une odeur salubre — et une nouvelle espérance.
3
Après avoir ainsi parlé, Zarathoustra garda le silence comme un homme qui n’a pas encore dit son dernier mot ; longtemps il soupesa son bâton dans sa main d’un air perplexe. Enfin il parla ainsi et sa voix était altérée :
Je m’en vais seul à présent, mes disciples. Vous aussi, allez-vous-en loin d’ici, et partez seuls. Telle est ma volonté.
En vérité, c’est moi qui vous le conseille : éloignez-vous de moi et défendez-vous contre Zarathoustra. Et mieux encore, ayez honte de lui. Peut-être vous a-t-il trompés.
Le chercheur du vrai doit pouvoir non seulement aimer ses ennemis mais aussi haïr ses amis.
C’est mal récompenser un maître que de rester toujours son disciple. Et pourquoi ne voulez-vous pas effeuiller les fleurs de ma couronne ?
Vous avez pour moi de la vénération ; mais qu’arrivera-t-il si un jour votre vénération s’effondre ? Gardez-vous d’être écrasés par la chute d’une statue.
Vous dites que vous croyez en Zarathoustra ? Mais qu’importe Zarathoustra ? Vous croyez en moi ? Mais qu’importent tous les croyants !
Vous ne vous étiez pas encore cherchés quand vous m’avez trouvé. Ainsi font tous les croyants, c’est pourquoi toute croyance importe si peu.
Maintenant je vous ordonne de me perdre et de vous trouver ; et quand vous m’aurez tous renié, alors seulement je reviendrai parmi vous.
En vérité, c’est avec d’autres yeux que je chercherai alors mes amis perdus, c’est d’un autre amour que je vous aimerai.
Et une fois encore, vous redeviendrez mes amis et les fils d’une unique espérance ; alors, pour la troisième fois, je reviendrai parmi vous afin de célébrer avec vous le grand Midi.
Et le grand Midi, c’est l’heure où l’homme, parvenu au milieu de la voie qui va de l’animal au Surhumain, célébrera comme sa plus haute espérance le chemin déclinant du soir ; car c’est le chemin d’un nouveau matin.
Au moment de périr, il s’estimera bienheureux de passer dans une autre sphère ; et pour lui le soleil de la connaissance atteindra son zénith.
« Tous les dieux sont morts, ce que nous voulons à présent, c’est que le Surhumain vive » ; tel sera un jour, lors du grand Midi, notre vouloir suprême. —
Ainsi parlait Zarathoustra.