Ainsi parlait Zarathoustra - Quatrième et dernière partie (1885) - Œuvres complètes
By Friedrich Nietzsche
Hélas ! où se commet-il sur terre plus de folies que chez les miséricordieux ? Et qu’est-ce qui a fait plus de mal sur terre que la folie des miséricordieux ?
Malheur aux âmes aimantes qui n’ont pas en elles une cime où elles dominent leur pitié !
Le diable un jour m’a dit : « Dieu lui aussi a son enfer ; c’est son amour pour les hommes. »
Et récemment, je lui ai entendu dire cette parole : « Dieu est mort ; il a péri de sa pitié pour les hommes »
Ainsi parlait Zarathoustra,
IIe partie.
« Des miséricordieux »
* * *
L’offrande de miel
— Et de nouveau les mois et les ans passèrent sur l’âme de Zarathoustra sans qu’il y prît garde, mais ses cheveux blanchissaient. Un jour qu’assis sur une pierre à l’entrée de sa caverne, il regardait au loin sans rien dire, — or on voyait la mer de là-haut et l’on dominait un enchevêtrement d’abîmes — ses animaux rôdaient soucieux autour de lui, puis finirent par se placer en face de lui.
Ô Zarathoustra, dirent-ils, est-ce ton bonheur que tu cherches à l’horizon ? — Qu’importe le bonheur ! répondit-il, il y a longtemps que je ne suis plus à l’affût du bonheur, je suis à l’affût de mon œuvre. — Ô Zarathoustra, reprirent-ils, tu dis cela comme si tu étais rassasié de bonheur. Tu baignes, n’est-ce pas, dans un lac de bonheur azuré ? — Fripons que vous êtes, répondit Zarathoustra en souriant, que vous savez bien choisir votre parabole ! Mais vous savez aussi que mon bonheur est pesant, et non semblable à l’onde liquide ; il me pèse et m’obsède et s’attache à moi comme de la poix fondue. » —
Alors les animaux se remirent à tourner autour de lui, pensifs, puis derechef s’arrêtèrent en face de lui. « Ô Zarathoustra, dirent-ils, voilà donc, pourquoi ton teint devient de plus en plus noirâtre et jaune, alors que tes cheveux qui blanchissent deviennent pareils au chanvre. Prends garde de tomber dans cette poix dont tu parles ! » — « Que dites-vous là, mes animaux ? dit Zarathoustra en riant. En vérité, j’ai blasphémé en faisant allusion à la poix. Il ne m’est rien arrivé que ce qui advient à tous les fruits qui mûrissent. C’est le miel qui coule dans mes veines qui m’épaissit le sang et rend mon âme plus taciturne. » — « Sans doute, ô Zarathoustra, répondirent les animaux en se blottissant contre lui ; mais ne veux-tu pas monter aujourd’hui sur quelque haute montagne ? L’air est pur et la vue plus belle que jamais. » — « Oui, mes animaux, répondit-il, votre conseil est excellent et tout à fait selon mon cœur ; je gravirai dès aujourd’hui quelque haute cime. Mais ayez soin que je trouve là-haut du miel, tout un rayon doré de miel jaune et blanc, savoureux et glacé. Car sachez que je veux faire là-haut l’offrande du miel. » —
Mais quand Zarathoustra eut atteint la hauteur, il renvoya les animaux qui l’avaient accompagné et se retrouva seul ; alors il rit de tout son cœur, jeta les yeux autour de lui et parla ainsi :
Si j’ai parlé de miel, et de l’offrande du miel, c’était une ruse oratoire et en vérité une utile folie. Ici, sur cette hauteur, je puis parler plus librement que devant les cavernes des anachorètes et leurs animaux familiers.
Il s’agit bien d’offrande ! Si je gaspille ce qu’on me donne, moi le prodigue aux mille mains, — appellerai-je cela une offrande ?
Et si j’ai réclamé du miel, c’était pour en faire un appât ; je souhaitais ce doux et visqueux breuvage dont sont friands les ours les plus renfrognés et d’étranges oiseaux d’humeur morose et méchante,
— l’appât le plus apprécié des chasseurs et des pêcheurs. Car s’il est vrai que le monde est une forêt noire peuplée de bêtes sauvages, le paradis de tous les chasseurs farouches, il me paraît ressembler encore plus à une mer riche et sans fond,
— une mer pleine de poissons et de crabes bariolés qui tenteraient les dieux eux-mêmes de se faire pêcheurs et lanceurs de filets, tant cette mer est riche en monstres merveilleux, grands et petits,
le monde humain surtout, la mer humaine. C’est pour prendre l’homme que je lance ma ligne dorée en disant : « Ouvre-toi, abîme humain ! »
Ouvre-toi, jette à mes pieds tes poissons et tes crabes scintillants. J’ai pris le meilleur de mes appâts pour pêcher aujourd’hui les plus étranges poissons humains.
— L’appât que je lance à tous les vents, c’est mon bonheur ; je le lance au près et au loin, au levant, au midi et au couchant, dans l’espoir que de nombreux poissons humains viendront mordre et frétiller au bout de mon bonheur.
Puis quand ils auront mordu à mes hameçons aigus et bien dissimulés, je les tirerai jusqu’à ma propre hauteur, ces goujons des profondeurs aux teintes bariolées, pêchés par le plus malin de tous les pêcheurs d’hommes.
Car c’est bien là ce que je suis au fond et par nature : tirant, attirant, soulevant, élevant — haleur, éleveur et éducateur — et ce n’est pas en vain que je me suis dit naguère : « Deviens qui tu es. »
Aux hommes désormais de monter jusqu’à moi. Car j’attends encore les signes qui m’avertiront que l’heure est venue de mon déclin ; je ne redescendrai pas de moi-même chez les hommes ; ainsi le veut mon destin.
C’est pourquoi je demeure en attente sur ces hautes cimes, rusé et railleur, sans impatience ni patience, comme un homme qui aurait désappris la patience, car il n’a plus rien à supporter.
Mon destin, en effet, me laisse du répit ; sans doute m’a-t-il oublié. Ou bien il est allé s’asseoir à l’ombre sur une grosse pierre et s’occupe à attraper des mouches.
Et en vérité je lui sais gré, à mon destin éternel, de ce qu’il ne me harcèle ni ne me presse, mais me laisse le temps de faire des farces et de jouer des tours, si bien qu’aujourd’hui c’est pour pêcher des poissons que j’ai gravi cette haute montagne.
A-t-on jamais pris des poissons au sommet des montagnes ? Et quand même ce que je cherche et ce que je fais ici serait folie, n’est-ce pas mieux que de s’aigrir dans l’attente, et de jaunir et de verdir, —
— de devenir un furieux raidi dans son attente, un orage sacré hurlant du haut des montagnes, un impatient qui crie aux vallées : « Écoutez-moi ou je vous fouaillerai avec les verges de Dieu. »
Non que j’en veuille à de pareils enragés — ils sont tout juste bons à me faire rire. Il faut bien qu’ils soient impatients, ces gros tambours bruyants qui veulent à tout prix se faire entendre, maintenant ou jamais.
Mais moi et mon destin, nous ne nous adressons pas au présent — nous ne nous adressons pas non plus à « jamais » — nous avons toute la patience et tout le temps qu’il faut, et au-delà, pour attendre le moment de parler. Car il viendra nécessairement et ne passera pas sans s’arrêter.
Qui est celui-là qui viendra nécessairement et ne passera pas sans s’arrêter ? C’est notre grand Hazar[1], le grand et lointain empire de l’homme, le millénium de Zarathoustra. — —
À quelle distance est ce lointain ? Que m’importe ! Mais il ne m’en semble pas moins certain — c’est sur cette base solide que je me tiens d’aplomb, sur mes deux pieds,
— sur une base éternelle, sur la dure roche originelle, sur ce massif antédiluvien, plus haut et plus dur que tout autre, où se rencontrent tous les vents comme sur une ligne de partage, chacun demandant où ils sont, d’où et dans quelle direction il doit souffler.
Ris donc, ris, ma claire et saine malice. Du haut des cimes lance le scintillement de ton rire moqueur. Et que ton scintillement attire à moi les plus beaux des poissons humains.
Et tout ce qui m’appartient dans toutes les mers, l’en-moi et le pour-moi de toutes choses — pêche-le-moi, amène-le-moi ici ; voilà ce que j’attends, moi le plus malin de tous les pêcheurs.
Élance-toi, ma ligne ! Enfonce-toi, pénètre, appât de mon bonheur ! Distille ta rosée la plus suave, miel de mon cœur ! Mords, mon hameçon, mords au ventre tous les noirs chagrins !
Élance-toi, élance-toi, ô mon regard ! Oh ! que de mers autour de moi, que d’avenirs humains qui commencent à poindre ! Et au-dessus de moi — oh ! cette paix aux teintes de rose ! Ce silence sans nuages !
* * *
Le cri de détresse
Le lendemain Zarathoustra alla de nouveau s’asseoir sur sa pierre tandis que ses animaux erraient de par le monde, en quête de provende nouvelle et aussi de miel nouveau ; car Zarathoustra avait employé et prodigué jusqu’à la dernière goutte du miel ancien. Mais comme il méditait, son bâton à la main, et l’ombre de son corps se dessinant sur le sol, sans penser à soi ni à son ombre, — il prit peur soudain et tressaillit, car à côté de son ombre il en discernait une seconde. Et comme il se levait, jetant autour de lui un rapide regard circulaire, voici, le Prophète se tenait à ses côtés, le même qu’il avait naguère nourri et abreuvé à sa table, le Prophète de la grande lassitude, celui qui enseignait : « Tout se vaut, rien ne vaut la peine, le monde n’a pas de sens, le savoir nous étouffe. » Mais depuis lors il avait changé et Zarathoustra le dévisageant avec insistance sentit son cœur se serrer, tant il vit passer sur ces traits de mauvais présages et d’éclairs grisâtres et cendreux.
Le Prophète, comprenant ce qui se passait dans l’âme de Zarathoustra, se passa la main sur le visage comme pour en effacer les traits ; et Zarathoustra fit de même. Et s’étant ainsi ressaisis et raffermis en silence, ils se tendirent la main, en signe qu’ils voulaient renouer connaissance.
« Sois le bienvenu, dit Zarathoustra, Prophète de la grande lassitude. Je n’ai pas oublié que tu as été mon convive et mon hôte naguère. Mange et bois avec moi aujourd’hui encore, et pardonne si c’est un vieil homme jovial qui prend place à tes côtés. » — « Un vieil homme jovial ? répondit le Prophète en hochant la tête. Mais qui que tu sois ou prétendes être, ô Zarathoustra, tu ne joueras plus longtemps ce rôle sur cette hauteur ; bientôt ta barque ne sera plus en port sûr. » — « Suis-je donc en port sûr ? » demanda Zarathoustra en riant. — « Les vagues ne cessent de monter autour de ta montagne, répondit le Prophète, les vagues de la grande détresse et de la grande affliction ; bientôt elles soulèveront ta barque et elles t’emporteront. » — Zarathoustra garda le silence d’un air surpris. — « N’entends-tu rien encore ? poursuivit le Prophète. N’entends-tu pas ce murmure et ce grondement qui montent de l’abîme ? » — Zarathoustra de nouveau garda le silence en prêtant l’oreille ; alors il entendit un long, long cri que les abîmes se lançaient et se renvoyaient de l’un à l’autre, car aucun ne voulait le garder pour soi, tant il était discordant.
« Méchant Prophète, dit enfin Zarathoustra ; c’est un cri de détresse et un cri humain ; il monte sans doute de quelque noir océan. Mais que m’importe la détresse humaine ? Le dernier péché qui m’est réservé, tu sais quel nom il porte ? »
— « La pitié, répondit le Prophète d’un ton pathétique en levant les deux mains. Ô Zarathoustra, je suis venu t’induire à commettre ton dernier péché. » —
Et à peine eût-il prononcé ces mots que le cri retentit derechef, plus prolongé, plus angoissé qu’auparavant, et déjà beaucoup plus proche. « Entends-tu, entends-tu, ô Zarathoustra, s’écria le Prophète. C’est à toi qu’il s’adresse ; il te dit : Viens, viens, viens, il est temps, il est grand temps ! » —
Là-dessus Zarathoustra garda le silence, troublé et bouleversé en lui-même. Enfin il demanda comme doutant de soi : « Et qui est-ce qui m’appelle là-bas ? »
« Tu le sais bien, répondit le Prophète. Pourquoi feindre ? C’est l’Homme supérieur qui clame vers toi. »
« L’Homme supérieur ? s’écria Zarathoustra saisi de terreur. Que veut-il celui-là, que me veut-il ? L’Homme supérieur ? Qu’a-t-il à chercher ici ? » — et tout son corps se couvrit de sueur.
Mais le Prophète, sans répondre à la question angoissée de Zarathoustra, tendait l’oreille vers ce qui montait des profondeurs. Cependant, comme il y eut un silence prolongé, il détourna les yeux et vit Zarathoustra debout et tremblant devant lui.
« Ô Zarathoustra, déclara-t-il d’une voix attristée, tu n’as pas l’air d’un homme à qui son bonheur fait tourner la tête ; il va te falloir danser, de peur que tu ne tombes tout d’un coup.
Mais même si tu voulais danser et faire tous tes entrechats devant moi, personne n’affirmerait à te voir que tu es le seul homme au monde à connaître la joie.
C’est en vain que l’on chercherait cet homme-là sur cette cime ; on y trouverait bien des cavernes et des repaires et des cachettes pour ceux qui veulent se cacher, mais on n’y trouverait pas des mines de bonheur, des trésors et des filons vierges, pleins de l’or du bonheur.
Le bonheur ! — Comment trouver le bonheur chez ces enterrés vivants, chez ces solitaires ! Faudra-t-il que j’aille encore quérir le bonheur aux îles Fortunées ou au loin sur des mers oubliées ?
D’ailleurs tout se vaut, rien ne vaut la peine, inutile de chercher, il n’y a plus d’îles Fortunées. » — —
Ainsi gémissait le Prophète ; mais à son dernier gémissement Zarathoustra recouvra sa lucidité et son assurance, comme celui qui d’un profond abîme remonte à la lumière. « Non, non, non, et trois fois non ! s’écria-t-il d’une voix forte en se lissant la barbe. Je le sais mieux que toi. Il y a encore des îles Fortunées ! Ce n’est pas à toi d’en parler, vieux geignard !
Cesse ce clapotis, nuage de pluie d’avant midi ! Ne vois-tu pas que je suis inondé de ta tristesse et trempé comme un barbet ?
Je vais me secouer à présent et me sauver loin de toi pour me sécher ; n’en sois point surpris. Tu me trouves discourtois ? Mais c’est moi qui tiens ma cour ici.
Quant à ton Homme supérieur, eh bien, je vais me mettre au plus tôt à sa recherche dans ces forêts. C’est de là qu’est venu son cri. Peut-être est-il menacé par quelque bête féroce.
Il est sur mes terres, je ne veux pas qu’il lui arrive malheur. Et en vérité il ne manque pas de bêtes féroces dans mes environs. » —
Parlant ainsi, Zarathoustra se détourna et voulut s’éloigner. Alors le Prophète lui dit : « Ô Zarathoustra, tu es un fripon.
Je vois bien que tu veux te débarrasser de moi. Tu préfères même t’enfoncer dans les forêts et y poursuivre les bêtes féroces.
Mais à quoi cela te servira-t-il ? Tu me retrouveras ce soir ; je serai là dans ta caverne, patient et pesant comme une souche — et je t’attendrai. »
« Soit ! lui jeta Zarathoustra tout en s’éloignant ; et tout ce qui est à moi dans ma caverne est aussi à toi, ô mon hôte.
Mais si tu y trouves encore du miel, lèche ce qu’il en reste, ours bourru que tu es, et tâche d’adoucir ton humeur. Car il importe que ce soir nous soyons tous deux de bonne humeur,
— de bonne humeur et heureux que ce jour s’achève. Et toi-même tu danseras au son de mes chansons, comme mon ours savant.
Tu n’y crois pas ? Tu secoues la tête ? Allons, courage, vieil ours ! Car moi aussi, — je suis prophète ! »
Ainsi parlait Zarathoustra.
* * *
Dialogue avec les rois
1
Zarathoustra n’avait pas encore fait une heure de chemin dans ses montagnes et ses forêts, qu’il aperçut soudain un étrange cortège. Sur la route qu’il allait prendre pour descendre s’avançaient deux Rois parés de couronnes et de ceintures de pourpre, bariolés comme des flamants ; ils poussaient devant eux un âne bâté. « Que viennent faire ces Rois dans mon domaine ? » se dit Zarathoustra surpris en son cœur ; et vite il se cacha derrière un buisson. Mais comme les Rois approchaient, il dit à demi-voix, comme se parlant à lui-même : « Voilà qui est étrange, bien étrange ! Comment cela peut-il s’agencer ? Je vois deux Rois — et un seul âne ! »
Alors les deux Rois firent halte en souriant et regardèrent du côté d’où venait la voix, puis se regardèrent l’un l’autre bien en face : « Voilà des choses que l’on pense aussi chez nous, dit le Roi de droite, mais on ne les dit pas. »
Mais le Roi de gauche haussa les épaules et répondit : « C’est sans doute un chevrier, ou un solitaire qui a vécu trop longtemps dans la seule société des rochers et des arbres. L’absence de société corrompt aussi les bonnes mœurs. »
— Les bonnes mœurs ? répliqua l’autre Roi avec humeur et amertume. À quoi avons-nous cherché à nous soustraire ? N’est-ce pas aux bonnes mœurs justement ? À la « bonne société » ?
Mieux vaut, certes, vivre avec des ermites et des chevriers qu’avec cette plèbe dorée, fausse et outrageusement fardée, qui s’intitule la « bonne société »,
— bien qu’elle porte le nom de « noblesse ». Mais tout y est faux et pourri, le sang d’abord, à cause de vieilles maladies pernicieuses et de guérisseurs plus pernicieux encore.
Ce qu’il y a de meilleur, ce que je préfère, de nos jours, c’est un paysan robuste, grossier, matois, entêté, résistant ; il n’y a rien de plus noble de nos jours.
Le paysan est ce que nous avons de meilleur aujourd’hui, et la race paysanne devrait dominer. Mais c’est la populace qui domine — je ne m’y laisserai plus tromper. Or qui dit populace dit métissage.
Métissage populacier : tout y est mélangé à tout, saints et gredins, hobereaux et juifs, et toutes les bêtes de l’arche de Noé.
Les « bonnes mœurs » ! Tout est faux et pourri chez nous. On ne vénère plus rien. C’est là ce que nous avons fui. Ce sont des chiens doucereux et importuns ; ils s’occupent à dorer des palmes.
Le dégoût qui m’étrangle, c’est que même nous, les Rois, nous soyons, attifés et déguisés que nous sommes dans la splendeur vétuste et fanée de nos pères, pareils à des médailles que l’on offre aux plus bêtes et aux plus rusés et à tout ce qui trafique aujourd’hui du pouvoir.
Nous ne sommes pas les premiers — et nous sommes forcés d’en faire semblant, c’est une supercherie qui a fini par nous inspirer satiété et dégoût.
Nous avons voulu fuir la canaille, tous ces braillards, ces mouches à viande qui tiennent la plume, ce relent de boutiquiers, ces ambitions frétillantes, cette haleine empuantie — fi donc ! vivre parmi la canaille !
— Être les premiers parmi la canaille, fi donc ! Ah ! dégoût, dégoût, dégoût ! À quoi sommes-nous encore bons, nous autres Rois ?
« Voilà ton ancien mal qui te reprend, dit ici le Roi de gauche ; c’est le dégoût qui te reprend, mon pauvre frère. Mais tu le sais, quelqu’un nous écoute. »
Zarathoustra qui pendant ces discours avait été tout yeux tout oreilles sortit alors de sa cachette, s’avança vers les Rois et dit :
« Celui qui vous écoute, et qui vous écoute avec plaisir, ô Rois, s’appelle Zarathoustra.
Je suis Zarathoustra, celui qui a jadis proclamé : À quoi bon les Rois ? Excusez-moi, mais j’ai été heureux de vous entendre dire : À quoi sommes-nous encore bons, nous les Rois ?
Mais vous êtes ici dans mon domaine et sous ma loi. Que pouvez-vous bien venir chercher dans mon royaume ? Mais peut-être avez-vous trouvé, chemin faisant, celui que je cherche, l’Homme supérieur ? »
Quand les Rois entendirent ces paroles, ils se frappèrent la poitrine et s’écrièrent d’une seule voix : « Nous sommes démasqués !
Le glaive de ta parole ouvre une brèche dans les plus épaisses ténèbres de nos cœurs. Tu as découvert notre détresse, car voici, c’est pour découvrir l’Homme supérieur que nous nous sommes mis en route, —
— l’homme qui nous est supérieur, bien que nous soyons Rois. Nous lui amenons cet âne. Car l’Homme supérieur doit être aussi le maître suprême sur terre.
Le malheur le plus cruel qui puisse frapper l’humanité, c’est que les puissants de la terre ne soient pas les premiers en valeur. Tout est alors faussé, tordu, défiguré.
Et s’il arrive que les plus vils de tous aient le pouvoir, ceux qui sont plus bestiaux qu’humains, la populace gagne en prix de jour en jour et finalement la vertu populacière proclame : « Voici, moi seule je suis la Vertu ! » —
— Qu’ai-je entendu ? dit Zarathoustra. Que de sagesse chez des Rois ! J’en suis enchanté, en vérité, et j’ai déjà envie d’en faire un couplet, —
— même si ce couplet ne plaît pas à toutes les oreilles. Il y a longtemps que j’ai oublié l’art de ménager les longues oreilles. Allons ! Courage !
(Mais il arriva qu’ici l’âne prit aussi la parole, et prononça distinctement et avec humeur ces mots : Hi-han !)
Un jour — et l’on me dit que c’était en l’An Un —
La Sibylle disait, ivre sans avoir bu :
« Tout va mal ici-bas, tout va de mal en pis !
Tout dégénère, hélas ! le monde est chu bien bas.
Rome déjà n’est plus qu’un antre de débauche,
Son César une brute, et Dieu lui-même — un Juif ! »
2
Les Rois goûtèrent fort ce couplet. Mais le Roi de droite dit : « Que nous avons bien fait, ô Zarathoustra, de nous mettre en quête de toi !
Car tes ennemis nous montraient ton image dans leur miroir ; tu y faisais une grimace si diabolique et si sardonique, que nous avions peur de toi.
Mais malgré tout, tes maximes nous chatouillaient agréablement l’oreille et le cœur. Aussi avons-nous fini par nous dire : Qu’importe sa figure !
Nous voulons entendre celui qui enseigne : “Vous aimerez la paix comme le moyen de guerres nouvelles, et la paix brève plutôt que la longue.”
Personne n’a jamais tenu de propos aussi belliqueux. “Qu’est-ce qui est bon ? C’est d’être brave. La bonne guerre sanctifie toutes les causes.”
Ô Zarathoustra, en écoutant ces paroles le sang de nos pères s’est ému en nous ; c’est ainsi que le printemps parle aux vieilles futailles.
Quand les glaives s’entrecroisaient, pareils à des serpents mouchetés de rouge, alors nos pères trouvaient la vie bonne ; le soleil de la paix leur paraissait tiède et mou, la longue paix leur faisait honte.
Comme ils soupiraient, nos pères, quand ils voyaient sécher dans l’inaction les glaives étincelants pendus au mur ! Comme ils avaient soif de guerres ! Car l’épée a soif de sang et étincelle de désir. » — —
— Tandis que les Rois bavardaient ainsi, parlant avec animation de la félicité de leurs pères, il vint à Zarathoustra une légère envie de se moquer de leur enthousiasme — car c’étaient visiblement des Rois très pacifiques qu’il avait devant lui, avec leurs vieux visages affinés. Mais il se contint. « Allons ! dit-il, voici le chemin ; c’est là-haut que se trouve la caverne de Zarathoustra ; et nous allons terminer cette journée par une longue soirée. Mais à présent un appel de détresse m’oblige à m’éloigner de vous en toute hâte.
C’est un honneur pour ma caverne que des Rois daignent s’y asseoir pour m’attendre — mais sans doute vous faudra-t-il attendre longtemps.
Toutefois, qu’importe ? Où est-on mieux dressé à attendre, de nos jours, que dans les cours ? Et toute la vertu des Rois, la seule qui leur ait été laissée, — n’est-ce pas aujourd’hui de savoir attendre ? »
Ainsi parlait Zarathoustra.
* * *
La sangsue
Et Zarathoustra s’éloigna pensif, s’enfonçant de plus en plus dans les forêts et longeant des espaces marécageux ; mais comme il arrive quand on réfléchit à des choses difficiles, il buta par mégarde sur un homme. Et voici que soudain un cri de douleur et deux jurons et vingt injures lui giclèrent à la face : de telle sorte que dans son effroi il leva son bâton et frappa celui qu’il avait déjà heurté. Mais aussitôt il se ressaisit et se mit à rire en son cœur de la folie qu’il venait de faire.
« Pardonne-moi, dit-il à celui qu’il venait de heurter et qui s’était relevé furieux pour s’asseoir aussitôt, pardonne-moi et écoute avant toute chose une parabole.
Comme un voyageur qui rêve à des choses lointaines heurte par mégarde, dans une rue solitaire, un chien endormi par terre au soleil,
— comme tous deux sursautent et s’invectivent, pareils à des ennemis mortels, tous deux en proie à une peur mortelle, — ainsi en est-il advenu de nous.
Et pourtant, et pourtant — comme il s’en est fallu de peu qu’ils s’embrassent, ce chien et ce solitaire ! Ne sont-ils pas — tous deux — solitaires ? »
« Qui que tu sois, dit l’offensé toujours furieux, ta parabole me blesse à l’égal de ton coup de pied.
Regarde un peu si je suis un chien. » Et se remettant sur ses pieds, il tira un bras nu hors du marécage. Car il était auparavant couché de tout son long sur le sol, caché et méconnaissable, comme ceux qui guettent le gibier d’eau.
« Mais que fais-tu donc ? s’écria Zarathoustra épouvanté, car il voyait sur le bras nu le sang ruisseler en abondance. Que t’est-il arrivé ? Malheureux, est-ce une bête cruelle qui t’a mordu ? »
L’homme ensanglanté riait malgré sa colère. « Que t’importe ? dit-il en faisant mine de s’éloigner. Je suis chez moi ici, dans mon domaine. On a beau me poser des questions, il n’y a guère de chance que je réponde à un rustre. »
— « Tu te trompes, fit Zarathoustra avec compassion en le retenant. Tu te trompes, tu n’es pas chez toi ici, mais dans mon domaine, et je n’entends pas qu’il y arrive malheur à qui que ce soit.
Appelle-moi comme tu voudras, — je suis tel que je dois être. Le nom que je me donne, c’est Zarathoustra.
Courage ! ce chemin mène à la caverne de Zarathoustra. Ce n’est pas loin. — Ne veux-tu pas venir chez moi panser tes plaies ?
Tu n’as pas eu de chance dans cette vie, malheureux : d’abord une bête t’a mordu, — puis un homme t’a foulé aux pieds. » — —
Mais quand celui qu’il avait heurté entendit le nom de Zarathoustra, il devint tout autre. « Que m’arrive-t-il donc ? s’écria-t-il. Qu’y a-t-il au monde qui m’importe hormis ce seul homme, Zarathoustra, et ce seul animal qui vive de sang humain, la sangsue ?
C’est à cause de cette sangsue que j’étais là couché dans le marécage comme un pêcheur, et déjà mon bras étendu portait dix morsures et voici qu’une sangsue plus belle, Zarathoustra en personne, vient goûter à mon sang.
Ô bonheur ! ô miracle ! Béni soit le jour qui m’a conduit dans ce marécage ! Bénie soit la meilleure ventouse, la plus vivante qui vive aujourd’hui ! Béni soit Zarathoustra, la grande sangsue de la conscience ! » —
Ainsi parlait l’homme piétiné. Et Zarathoustra prenait plaisir à ses paroles et à ses façons délicates et respectueuses. « Qui es-tu ? demanda-t-il en lui tendant la main. Il reste bien des points à élucider et à éclaircir entre nous, mais déjà il me semble que le jour se lève, clair et pur. »
« Je suis l’Esprit de scrupule intellectuel, répondit son interlocuteur, et en ce qui concerne les choses de l’esprit il n’en est guère qui se montre plus sévère, plus rigoureux ou plus dur que moi, si ce n’est celui qui fut en cela mon maître, j’ai nommé Zarathoustra.
Plutôt ne rien savoir que de savoir beaucoup à moitié. Plutôt être un fou à ma guise qu’un sage au goût d’autrui. Moi, — je vais au fond des choses.
— Qu’importe que ce fond soit grand ou petit, qu’il s’appelle le marécage ou le ciel ? Un fond grand comme la main me suffit, pourvu qu’il soit un fond et une base véritables.
— Un fond grand comme la main suffit pour qu’on s’y tienne. En matière de conscience scientifique, rien n’est petit ni grand. »
« Tu es peut-être le spécialiste de la sangsue ? demanda Zarathoustra. Et tu étudies sans doute à fond la sangsue. Esprit scrupuleux ? »
« Ô Zarathoustra, répliqua le blessé, ce serait un sujet immense. Comment pourrais-je avoir de telles prétentions ?
Mais le domaine où je suis connaisseur et passé maître, c’est le cerveau de la sangsue. — C’est là mon univers.
Et c’est vraiment un univers. Mais pardonne si je laisse parler ici mon orgueil, car dans ce domaine je n’ai pas d’égal. C’est pourquoi je peux dire que c’est mon domaine.
Depuis combien de temps ne me suis-je pas attaché à cet unique sujet, le cerveau de la sangsue, craignant toujours que la vérité glissante ne m’échappe sur ce point précis. C’est là mon domaine.
— C’est pour cela que j’ai tout jeté par-dessus bord, c’est pour cela que tout le reste m’est devenu indifférent ; et ma noire ignorance commence à la frontière même de mon savoir.
Ma conscience scientifique exige que je sache une seule chose et rien d’autre. J’ai horreur de tous les demi-savants, des esprits nébuleux, flottants, exaltés.
Où cesse ma probité, je suis aveugle et je veux l’être. Mais où je veux savoir, je veux aussi être probe, c’est-à-dire dur, sévère, rigoureux, cruel, impitoyable.
Ce que tu as dit un jour toi-même, ô Zarathoustra, que l’esprit c’est la vie tranchant dans sa propre chair, c’est cette parole qui m’a conduit vers ta doctrine, c’est elle qui m’a séduit. Et en vérité, c’est au prix de mon sang que j’augmente mon propre savoir. »
— « Comme le prouve l’évidence », dit Zarathoustra. Car le sang coulait toujours du bras nu du Scrupuleux. Dix sangsues s’y étaient fixées.
« Ô singulier compagnon ! que de choses m’enseigne cette évidence, je veux dire ta personne ! Et je ne devrais peut-être pas tout confier à tes oreilles austères.
Allons ! Séparons-nous ici. Mais j’aimerais te revoir. Ce chemin là-haut monte à ma caverne. J’aurais plaisir à t’y accueillir ce soir.
J’aimerais réparer envers ton corps le mal que je t’ai fait en te foulant aux pieds. C’est à quoi je songe. Mais à présent un cri de détresse m’appelle en toute hâte loin de toi. »
Ainsi parlait Zarathoustra.
* * *
L’enchanteur
1
Mais comme Zarathoustra contournait un rocher, il vit non loin de lui sur le même chemin un homme qui agitait ses membres comme un dément et qui finit par se coucher à plat ventre sur le sol. « Halte ! se dit alors Zarathoustra en son cœur, celui-là doit être l’Homme supérieur, c’est lui qui a poussé ce cri de détresse, — je vais voir ce que je puis faire pour lui. » Mais étant accouru à l’endroit où l’homme gisait à terre, il vit un vieil homme tremblant aux yeux fixes, et tous ses efforts pour le remettre sur pied furent vains. Le malheureux ne semblait même pas s’apercevoir qu’il y eût quelqu’un auprès de lui ; au contraire, il continuait à regarder de côté et d’autre avec des gestes pitoyables, comme s’il était abandonné et isolé du monde entier. Enfin, après force tremblements, sursauts et recroquevillements sur lui-même, il se mit à se lamenter en ces termes :
Qui me réchauffera, qui m’aimera encore ?
Tendez-moi de brûlantes mains !
Donnez-moi des brasiers pour réchauffer mon cœur !
Me voilà gisant, frissonnant,
Pareil au moribond, dont on chauffe les pieds, —
tout grelottant, hélas ! de fièvres inconnues,
tremblant sous les flèches aiguës et glacées des frimas,
traqué par toi, Pensée
indicible, voilée, atroce,
chasseur embusqué derrière les nuées ;
abattu, foudroyé par toi,
œil moqueur qui me fixe du fond des ténèbres,
tel je suis là gisant,
convulsé, tordu, torturé
par tous les éternels supplices,
frappé
par toi, chasseur cruel,
par toi — Dieu inconnu !
Frappe, pénètre en moi !
Redouble !
Perce, brise ce cœur !
Quelle est cette torture
aux flèches émoussées ?
Pourquoi me regarder encore,
éternel affamé de la souffrance humaine,
pourquoi me foudroyer de tes yeux divins et cruels ?
Tu ne veux pas ma mort,
seulement mon martyre !
À quoi bon — me martyriser,
ô Dieu cruel, Dieu inconnu ? —
Ha ! Te voilà qui viens en tapinois
au cœur de cette nuit profonde.
Que me veux-tu ? Parle !
Tu me presses, tu me foules, —
hélas ! de bien trop près déjà !
Va-t’en, va-t’en !
Tu m’entends respirer ?
Tu écoutes battre mon cœur ?
O jaloux ! —
jaloux de quoi ?
Va-t’en, va-t’en ! À quoi bon cette échelle ?
Tu veux pénétrer
dans mon cœur,
entrer dans nos pensées,
dans mes plus secrètes pensées ?
Voleur éhonté — inconnu !
Que veux-tu dérober ?
Dis, que veux-tu surprendre ?
Que veux-tu m’extorquer à force de tortures ?
Tortionnaire !
Oh ! — Dieu bourreau !
Ou veux-tu me voir, comme un chien,
me rouler à tes pieds,
et soumis, hors de moi, ravi,
t’adorer — remuant la queue ?
C’est en vain ! Blesse-moi encore,
cruel aiguillon ! Non,
je ne suis pas ton chien — ton gibier seulement,
chasseur cruel,
ta plus orgueilleuse capture,
brigand d’au-delà des nuées.
Parle enfin,
que me veux-tu, voleur de grand chemin,
voilé d’éclairs, parle Inconnu !
Que me veux-tu, — Dieu inconnu ? — —
Quoi ? Ma rançon ?
Pourquoi vouloir une rançon ?
Mais demande beaucoup, mon orgueil t’en avise !
et parle en peu de mots — mon autre orgueil te le conseille.
Haha !
C’est moi — que tu veux ? Moi ?
Moi ? — Tout entier ?
Haha !
Et tu me martyrises, fou que tu es.
Tu martyrises mon orgueil !
Donne-moi plutôt de l’amour. Qui me réchauffera ?
Qui m’aimera encore ?
Donne-moi de brûlantes mains !
Donne-moi des brasiers pour réchauffer mon cœur !
Donne-moi, à moi solitaire,
que la glace sept fois redoublée sur mon cœur
a fait si désireux, hélas !
désireux — même d’ennemis —
donne-moi, — plutôt donne-toi,
cruel ennemi,
donne-toi — à moi ! — —
Disparu !
Envolé, lui aussi,
mon dernier, mon seul compagnon,
mon grand ennemi,
mon inconnu,
mon divin bourreau ! —
— Non ! Reviens
avec tous tes supplices,
reviens vers le dernier de tous les solitaires !
Oh ! reviens !
Tous les ruisseaux de mes pleurs
courent vers toi.
L’ultime flamme de mon cœur —
flambe pour toi.
Oh ! reviens,
toi, mon Dieu inconnu ! Toi ma douleur ! Toi mon dernier —
bonheur !
2
— Mais ici Zarathoustra n’y put tenir plus longtemps, il saisit son bâton et frappa de toutes ses forces le pleureur. « Arrête ! lui cria-t-il avec un rire de colère, arrête, comédien, faux-monnayeur, fieffé menteur ! Je te reconnais bien !
Va, je t’échaufferai bien les jambes, moi, méchant. Enchanteur, je m’y entends à faire suer ceux qui te ressemblent ! »
— Arrête ! dit le vieil homme en sautant sur ses pieds. Cesse de me frapper, ô Zarathoustra, je faisais cela par jeu.
Cela fait partie de mon art. Je voulais te mettre à l’épreuve en te donnant cette preuve de mon art. Et en vérité tu m’as bien démasqué.
Mais toi aussi, — tu m’as donné une preuve appréciable de ce que tu sais faire. Tu es dur, sage Zarathoustra, tu frappes fort avec tes « vérités », voilà la vérité que ton gourdin a tirée de moi.
— Ne me flatte pas, répliqua Zarathoustra encore irrité et assombri, comédien que tu es. Tu es faux — pourquoi parles-tu de vérités ?
Paon des paons, mer de vanité, quelle comédie m’as-tu jouée là, sinistre enchanteur ! Qui voulais-tu m’obliger à reconnaître en toi en t’écoutant gémir et te lamenter de la sorte ?
— « Je jouais le rôle du Pénitent de l’esprit, dit le vieil homme, c’est toi qui as naguère inventé ce mot —
— le poète, le magicien qui finit par tourner contre soi-même son esprit, l’homme qui s’étant transformé intérieurement se congèle au contact de sa mauvaise science, de sa mauvaise conscience.
Et, avoue-le, il t’a fallu du temps, ô Zarathoustra, pour découvrir mon artifice et mon mensonge. Tu croyais vraiment à ma détresse quand tu me soutenais la tête à deux mains. —
— Je t’ai entendu te lamenter : “On l’a trop peu aimé, trop peu aimé.” L’idée de t’avoir si bien abusé faisait exulter ma malice au-dedans de moi. »
« Tu as pu tromper de plus malins que moi, dit Zarathoustra durement. Je ne me méfie pas des imposteurs, c’est pour moi une nécessité que d’ignorer la prudence ; mon destin le veut ainsi.
Mais toi, tu mens de toute nécessité ; je te connais assez pour le savoir. Tout ce que tu dis est à double, triple, quadruple et quintuple sens. Même ce que tu viens de m’avouer ne me semble ni assez vrai, ni assez faux, à mon gré.
Méchant faux-monnayeur, comment pourrais-tu faire autrement ? tu farderais jusqu’à ta maladie si tu te montrais nu à ton médecin.
C’est ainsi que tu viens de farder sous mes yeux ton mensonge en me disant : “Je ne l’ai fait que par jeu.” Tu y avais mis du sérieux aussi, tu es dans une certaine mesure le Pénitent de l’esprit.
Je te devine : tu es pour tout le monde un enchanteur, mais aucun de tes mensonges, aucune de tes ruses n’agit plus sur toi — tu es désenchanté à tes propres yeux.
Tu as récolté le dégoût comme ta seule vérité. Il n’y a plus un mot de vrai en toi, mais ta lèvre est vraie : je veux dire le dégoût qui colle à ta lèvre. » — —
— « Mais qui es-tu donc ? s’écria alors le vieil Enchanteur d’une voix hautaine. Qui a le droit de me parler ainsi, à moi le plus grand de tous les vivants ? » — Et il lança sur Zarathoustra un regard vert. Mais tout aussitôt il changea d’expression et dit tristement :
« Ô Zarathoustra, je suis las de tout cela, j’ai le dégoût de mes artifices, je ne suis pas grand, à quoi bon feindre ? Mais tu le sais, — je cherche la grandeur.
J’ai voulu agir en grand homme, et j’ai séduit beaucoup de gens ; mais c’était un mensonge au-dessus de mes forces, j’en suis brisé.
Ô Zarathoustra, tout est mensonge en moi, mais je suis bien réellement brisé, c’est la seule vérité qui reste en moi. » —
« Cela te fait honneur, dit Zarathoustra d’un air sombre, abaissant et détournant le regard. Chercher la grandeur, cela te fait honneur, mais aussi cela te trahit. Tu n’es pas grand.
Vieil Enchanteur sinistre, ce que tu as de meilleur et de plus honnête en toi, ce que je respecte en toi, c’est que tu t’es lassé de toi-même et que tu as déclaré : Je ne suis pas grand.
En cela je t’honore, en cela tu es bien réellement le Pénitent de l’esprit, ne fût-ce que le temps d’un souffle ou d’un clin d’œil, dans cet instant-là tu as été — vrai.
Mais, dis-moi, que cherches-tu ici dans ces forêts et ces rochers qui m’appartiennent ? Et à quelle épreuve voulais-tu me soumettre en te mettant en travers de mon chemin ? —
— En quoi voulais-tu me tenter ? » —
Ainsi parlait Zarathoustra, les yeux étincelants. Le vieil Enchanteur garda d’abord le silence, puis il dit : « T’ai-je tenté ? — j’ai seulement tenté de te trouver.
Ô Zarathoustra, je cherche un homme vrai, droit, pur, simple, sans équivoque, un homme de toute probité, un vase de sagesse, un saint de la Connaissance, un grand homme.
Ne le sais-tu pas, ô Zarathoustra, je cherche Zarathoustra. »
— Et ici il y eut un long silence entre eux. Et Zarathoustra s’absorbait profondément en lui-même, les yeux clos. Puis revenant à son interlocuteur, il prit l’Enchanteur par la main et dit avec infiniment de courtoisie et de ruse :
« Allons ! Le chemin qui monte là-haut mène à la caverne de Zarathoustra. Tu pourras y aller chercher celui que tu désires trouver.
Et prends conseil de mes animaux, de mon aigle et de mon serpent ; ils t’aideront dans ta recherche. Mais ma caverne est grande.
Quant à moi, il est vrai, — je n’ai jamais vu de grand homme. Les yeux les plus subtils sont encore trop grossiers pour voir la grandeur. Nous vivons sous le règne de la populace.
J’ai déjà rencontré plus d’un homme occupé à se hausser et à se gonfler, et le peuple criait : Voyez quel grand homme ! Mais à quoi servent tous les soufflets de forge ? Il n’en sort jamais que du vent.
La grenouille, à force de se gonfler, finit par crever ; et le vent s’en échappe. Piquer au ventre un enflé, voilà ce que j’appelle un bon tour. Écoutez cela, mes enfants !
Le présent appartient à la populace ; sait-on encore ce qui est grand, ce qui est petit ? Qui est-ce qui a réussi dans sa quête de la grandeur ? Un fou seulement. Les fous y réussissent.
Tu es en quête de grands hommes, singulier fou ? Qui donc t’a enseigné cette quête ? Est-ce le moment ? Entre toutes tes tentatives, pourquoi — venir me tenter, méchant ? » — —
Ainsi parlait Zarathoustra, le cœur rasséréné, et il poursuivit en souriant sa marche.
* * *
En disponibilité
Mais peu de temps après que Zarathoustra se fut débarrassé de l’Enchanteur, il vit de nouveau un homme assis au bord de la route, un homme noir et long, au visage pâle et décharné ; et il en fut tristement impressionné. « Hélas ! se dit-il en son cœur, ce qui est assis là, c’est de la tristesse masquée, c’est une figure de prêtre, à ce qu’il me semble ; que veulent-ils, ceux-là, dans mon domaine ?
Quoi ! Je viens à peine d’échapper à cet Enchanteur — et il faut qu’un autre nécromant se mette en travers de ma route, —
— quelqu’un de ces thaumaturges qui pratiquent l’imposition des mains, quelque sombre faiseur de miracles par la grâce de Dieu, quelque onctueux détracteur de la vie, que le diable emporte !
Mais le diable n’est jamais où il devrait être, il arrive toujours trop tard, maudit nain, sacré pied bot ! » —
Ainsi jurait Zarathoustra plein d’impatience en son cœur, décidé à passer rapidement devant l’homme en détournant le regard, mais voici qu’il en arriva tout autrement. En effet, l’homme assis l’avait aperçu au même instant ; et comme s’il avait trouvé à l’improviste quelque bonheur imprévu, il se leva d’un bond et s’avança vers Zarathoustra.
« Qui que tu sois, ô voyageur, dit-il, viens en aide à un homme égaré qui cherche son chemin, à un vieillard à qui il risque d’arriver malheur.
Ce monde-ci m’est étranger et lointain, et j’ai entendu hurler des bêtes sauvages ; et celui qui aurait pu me protéger n’est plus.
J’étais en quête du dernier des hommes pieux, un saint ermite qui seul dans sa forêt n’avait pas encore entendu dire ce que tout le monde sait de nos jours. »
« Qu’est-ce que tout le monde sait de nos jours ? demanda Zarathoustra. Est-ce peut-être que le vieux Dieu auquel tout le monde croyait autrefois n’existe plus ? »
« Tu l’as dit, répondit tristement le vieillard. Et j’ai servi ce vieux Dieu jusqu’à sa dernière heure.
Mais maintenant je suis en disponibilité, sans maître, bien que je ne sois pas libre ; je n’ai plus une heure de bonheur, si ce n’est dans mes souvenirs.
Je suis monté sur cette montagne pour y célébrer de nouveau une de ces fêtes qui conviennent à un vieux Papa et Père et l’Église : car sache-le, je suis le dernier Pape — la fête des pieux souvenirs et des rites divins.
Mais il se trouve qu’il est mort lui aussi, cet homme pieux entre tous, ce saint de la forêt qui louait son Dieu sans cesse, par ses chants et ses grognements.
J’ai trouvé sa cabane, mais lui, je ne l’ai plus trouvé ; — j’y ai vu deux loups qui l’appelaient en hurlant à la mort — car toutes les bêtes l’aimaient. Alors j’ai pris la fuite.
Étais-je donc venu en vain dans ces forêts et ces montagnes ? J’ai alors résolu en mon cœur d’en chercher un autre, le plus pieux parmi ceux qui ne croient pas en Dieu — j’ai résolu de chercher Zarathoustra. »
Ainsi parla le vieillard, fixant d’un regard perçant son vis-à-vis ; mais Zarathoustra saisit la main du vieux Pape et la considéra longuement, plein d’admiration.
« Vois donc, saint Père, dit-il enfin, quelle belle main effilée ; la main d’un homme qui n’a jamais fait que bénir. Mais à présent c’est moi qu’elle tient solidement, moi que tu cherches, Zarathoustra.
Je suis Zarathoustra le sans-Dieu, qui dit : Qui est plus impie que moi, que j’aille me mettre à son école ? » —
Ainsi parlait Zarathoustra, et son regard perçait à jour les pensées et arrière-pensées du vieux Pape. Celui-ci reprit enfin :
« L’homme qui l’a le mieux aimé, le mieux possédé, est aussi celui qui l’a le mieux perdu. —
Vois : je suis sans doute, de nous deux, le plus privé de Dieu. Mais qui oserait y trouver plaisir ? »
— « Tu l’as servi jusqu’à la fin ? demanda Zarathoustra d’un air rêveur, après un long silence. Tu sais comment il est mort ? Est-ce vrai, ce que l’on dit, que c’est la pitié qui l’a étouffé ?
— Qu’ayant vu l’homme pendu à la Croix il n’a plus pu supporter que l’amour des hommes fût devenu pour lui un enfer et causât sa mort pour finir ? » — —
Mais le vieux Pape, sans répondre, détournait le regard d’un air farouche et son visage n’écrit que douleur et tristesse.
« Ne t’occupe plus de lui, reprit Zarathoustra après une longue réflexion, regardant toujours le vieillard dans le blanc des yeux.
Ne t’occupe plus de lui, il a disparu. Et bien que ce soit tout à ton honneur de ne vouloir dire que du bien de ce disparu, tu sais tout aussi bien que moi quel il était, et qu’il suivait de singulières voies. »
— « Pour le dire entre trois yeux, dit le vieux Pape un peu déridé (car il était borgne), sur le compte de Dieu j’en sais plus long que Zarathoustra en personne, — et c’est justice.
Mon dévouement l’a servi pendant de longues années, mon vouloir se pliait en toute chose à son vouloir. Mais un bon serviteur sait tout, et bien des choses que son maître se dissimule à soi-même.
C’était un Dieu secret, plein de mystère. En vérité il n’a su se procurer un Fils que par des voies clandestines. À l’entrée de son credo se tient l’adultère.
Le célébrer comme un Dieu d’amour, c’est déprécier l’amour. Ce Dieu n’a-t-il pas aussi voulu être juge ? Mais l’amoureux est étranger à toute pensée de récompense ou de rétribution.
Il était dur et vindicatif dans sa jeunesse, ce Dieu venu d’Orient, et il édifia un enfer pour distraire ses favoris.
Mais il finit par devenir vieux et mou et flasque et compatissant, plus semblable à un grand-père qu’à un père, semblable surtout à une vieille grand-mère toute branlante.
Il se tenait là tout flétri au coin de son feu, se plaignant de ses mauvaises jambes, fatigué de vivre, fatigué de vouloir, et un jour il finit par périr étouffé par son excessive pitié. » — —
« Et toi, vieux Pape, dit Zarathoustra en l’interrompant un instant, tu as vu tout cela de tes yeux ? C’est peut-être bien ainsi que cela s’est passé — ainsi ou autrement, car les dieux, quand ils meurent, meurent de diverses morts.
Peu importe ! D’une manière ou de l’autre, d’une manière et de l’autre, — il n’est plus. Il offusquait mes yeux et mes oreilles, c’est ce que j’ai à dire de pire contre lui.
J’aime tout ce qui a le regard limpide et la parole nette. Mais lui — tu le sais bien, vieux prêtre — il avait en lui quelque chose de tes manières à toi, des manières de prêtre — il était ambigu.
Et il avait l’esprit confus. Combien de fois il s’est irrité contre nous, fumant de colère parce que nous le comprenions de travers ? Que ne s’exprimait-il plus nettement ?
Et si la faute était à nos oreilles, pourquoi nous avait-il donné de mauvaises oreilles ? S’il y avait de la fange dans nos oreilles, qui dont l’y avait mise ?
Il a échoué dans trop de ses créations, ce potier novice. Mais se venger sur ses poteries et sur ses créatures de ce qu’elles n’étaient pas réussies, — c’était un péché contre le bon goût.
En matière de piété aussi il existe un bon goût ; c’est ce bon goût qui a fini par dire : “Assez d’un pareil Dieu ! Plutôt n’avoir pas de Dieu, plutôt se tailler à soi-même sa destinée, plutôt être fou, plutôt être nous-mêmes dieux.” »
— « Qu’ai-je entendu ? dit ici le vieux Pape en dressant l’oreille. Ô Zarathoustra, tu es plus pieux que tu ne le penses, avec une pareille incroyance. C’est quelque Dieu présent en toi qui t’inspire ton impiété.
N’est-ce pas ta pitié même qui t’empêche de croire encore en Dieu ? Et ton excessive probité qui t’entraîne au-delà du bien et du mal ?
Vois donc tout ce qui t’a été réservé. Tu as des yeux, des mains et des lèvres faits pour bénir, de toute éternité. On ne bénit pas de la main seulement.
Auprès de toi, bien que tu prétendes être le pire des impies, je flaire un secret parfum d’encens et de longues bénédictions ; tu m’en vois heureux et peiné.
Permets-moi d’être ton hôte, ô Zarathoustra, pour une seule nuit. Nulle part au monde, je ne me sentirai mieux que chez toi. » —
« Amen, ainsi soit-il ! dit Zarathoustra très surpris. Ce chemin qui monte, là-haut, mène à la caverne de Zarathoustra.
En vérité, j’aimerais t’y conduire moi-même, saint Père car j’aime tous les hommes pieux. Mais à présent un cri de détresse m’appelle en hâte loin de toi.
Je ne veux pas qu’il arrive malheur à personne sur mes terres ; ma caverne est un havre sûr. Et je voudrais replacer tous les affligés sur un sol ferme, et les aider à se remettre d’aplomb sur leurs jambes.
Mais qui pourrait te soulager de la tristesse qui te pèse aux épaules ? Je suis trop faible. Certes, nous pourrions attendre longtemps avant que quelqu’un réussisse à ressusciter ton Dieu.
Car ce vieux Dieu a cessé de vivre ; il est mort et bien mort. » —
Ainsi parlait Zarathoustra.
* * *
Le plus hideux des hommes
— Et de nouveau Zarathoustra s’en alla par monts et par forêts, et ses yeux avaient beau chercher partout, ils ne trouvaient nulle part celui qu’ils cherchaient, le misérable qui avait poussé ce grand cri de détresse. Mais chemin faisant il était plein d’allégresse et de reconnaissance en son cœur. « Que de bonnes choses m’a données cette journée, se disait-il, pour me dédommager d’avoir si mal commencé ! Que de singulières rencontres !
Je ruminerai longtemps leurs propos, comme on remâche le bon grain, jusqu’à ce que mes dents les aient broyés et moulus en fine farine et qu’ils me coulent comme du lait dans l’âme. » —
Mais comme le chemin contournait de nouveau un rocher, soudain le paysage changea et Zarathoustra entra dans le domaine de la Mort. Des aiguilles rocheuses, rouges et noires, surgirent ; pas un brin d’herbe, pas un arbre, pas un cri d’oiseau. Car c’était une vallée que toutes les bêtes évitaient, même les bêtes de proie ; seule une espèce de gros et affreux serpents verts venaient y crever dans leur vieillesse. Aussi les pâtres appelaient-ils ce vallon la Mort aux Serpents.
Zarathoustra cependant se plongea dans de sombres souvenirs ; car il lui semblait avoir été déjà une fois dans ce val. Et son âme était accablée, de telle sorte qu’il ralentit de plus en plus le pas, puis s’arrêta. Mais alors, levant les yeux, il vit assis au bord du chemin quelque chose qui ressemblait à un homme mais n’avait presque pas forme humaine, un être innommable. Et tout à coup Zarathoustra fut étreint par la grande honte d’avoir vu pareille chose ; rougissant jusqu’à la racine de ses cheveux blancs, il détourna les yeux et fit un pas pour s’éloigner de ce mauvais passage. Mais alors la morne solitude prit une voix ; du sol montait un gargouillement et un râle, comme l’eau qui la nuit gargouille et râle dans les tuyaux obstrués ; finalement ce fut une voix humaine et une parole humaine — qui s’exprimait ainsi :
« Zarathoustra, Zarathoustra, devine mon énigme. Parle, parle : quelle est la vengeance contre le Témoin ?
Recule, je t’en prie, la glace est glissante. Prends garde que ton orgueil ne s’y casse la jambe.
Tu te crois sage, orgueilleux Zarathoustra ? Devine donc cette énigme, toi qui brises les noix les plus dures. — Devine l’énigme que je suis. Dis-moi, qui suis-je ? »
— Mais quand Zarathoustra eut entendu ces paroles, — que croyez-vous qui se passa dans son âme ? La pitié l’assaillit et il tomba comme une masse, tel un chêne qui a longtemps tenu tête à de nombreux bûcherons et qui tombe d’une chute lourde, soudaine, à la terreur de ceux-là mêmes qui voulaient l’abattre. Mais déjà il se relevait et ses traits se durcirent.
« Je te reconnais, dit-il d’une voix d’airain, tu es le meurtrier de Dieu. Laisse-moi passer.
Tu n’as pu supporter qu’il te vît, qu’il t’eût constamment sous les yeux et te perçât à jour, ô le plus hideux des hommes. Tu t’es vengé de ce témoin. »
Ayant ainsi parlé, Zarathoustra voulut poursuivre sa route, mais l’être innommable le saisit par un pan de son manteau et se remit à gargouiller en cherchant ses mots. « Reste ! dit-il enfin. —
— Reste ! Ne t’éloigne pas ! J’ai deviné quelle est la hache qui t’a abattu. Mais à la bonne heure, ô Zarathoustra, tu t’es redressé.
Tu as deviné, je le sais, ce que doit éprouver celui qui l’a tué, — le meurtrier de Dieu. Reste ! Prends place à côté de moi, tu n’y perdras rien.
Vers qui voudrais-je aller, sinon vers toi ? Assieds-toi. Mais ne me regarde pas. Respecte aussi — ma laideur.
Ils me persécutent ; tu es mon dernier refuge. Ce n’est pas leur haine ni leurs sbires qui me poursuivent — oh ! je me rirais d’une pareille poursuite, j’en serais fier et content.
Le succès n’est-il pas toujours du côté de ceux qui ont été persécutés ? Et dans la poursuite on apprend à suivre, puisqu’on marche à la suite de ce qu’on poursuit. Mais ce que je fuis, c’est leur pitié. —
C’est contre leur pitié que je viens te demander asile. Ô Zarathoustra, protège-moi, toi mon dernier refuge, toi qui seul m’as deviné !
— Car tu as deviné ce que doit éprouver celui qui l’a tué. Reste ! Et si tu veux t’en aller, ô impatient, ne prends pas le chemin que j’ai suivi. C’est un mauvais chemin.
Je t’irrite depuis trop longtemps par mon bafouillage ? Et parce que je me permets déjà de te donner des conseils ? Mais sache que c’est moi, le plus Hideux des Hommes, qui ai aussi les pieds les plus grands et les plus lourds. Où j’ai passé, le chemin devient mauvais ; je ruine et gâte tous les chemins.
Tu allais me dépasser sans rien dire, en rougissant, je l’ai bien vu — à cela j’ai reconnu que tu es Zarathoustra.
Tout autre m’aurait jeté son aumône, sa pitié en regards et en paroles. Mais pour l’accepter — je ne suis pas assez mendiant, tu l’as deviné. —
— Je suis trop riche, riche en choses grandes et terribles, hideuses, inexprimables. Ta honte, ô Zarathoustra, me fait honneur.
Je me suis dépêtré à grand-peine de la cohue des compatissants — afin de découvrir le seul homme qui de nos jours enseigne que la pitié est importune ; — afin de te découvrir, ô Zarathoustra !
Qu’elle vienne d’un Dieu ou des hommes, la pitié offusque la pudeur. Et le refus de tout secours peut être plus noble que la vertu trop officieuse.
Or ce qu’on appelle vertu aujourd’hui chez les petites gens, c’est la pitié — on ne respecte pas un grand malheur, une grande laideur, un grand échec.
Je les domine tous du regard, comme le chien domine les dos grouillants des troupeaux de moutons. Ce sont de petites gens grisâtres, laineux, débonnaires.
Tel un héron qui, la tête renversée, domine dédaigneusement du regard les plats étangs, mon regard se porte au-delà de ce fourmillement de petites vagues grises, de petits vouloirs gris, de petites âmes grises.
Trop longtemps on leur a donné raison, à ces humbles ; c’est ainsi qu’on a fini par leur donner aussi le pouvoir. — À présent ils enseignent : N’est bien que ce que les humbles trouvent bien.
Et la vérité, à notre époque, c’est ce qu’a dit ce prédicateur issu du milieu d’eux, cet étrange saint, ce porte-parole des humbles, qui disait de lui-même : Je — suis la Vérité.
C’est ce présomptueux qui depuis longtemps gonfle d’orgueil les petites gens, — lui dont l’erreur pourtant n’était pas mince, quand il disait : Je — suis la Vérité.
Fit-on jamais réponse plus courtoise à un présomptueux ? — Cependant, toi, ô Zarathoustra, tu l’as dépassé sans t’arrêter en disant : Non, non, non, et trois fois non !
Tu as signalé son erreur, tu as été le premier à signaler le danger de la pitié — non pour tout le monde ni pour personne, mais pour toi et ceux qui sont de ta race.
Tu ressens la honte d’être le témoin d’une grande douleur. Et en vérité, quand tu dis : “La pitié nous couvre de son lourd nuage ; prenez garde, ô hommes !”
— quand tu enseignes que tous les créateurs sont durs, que tout grand amour triomphe de sa propre pitié — ô Zarathoustra, je pense que tu t’entends bien aux signes des temps.
Mais toi-même, — prends garde à ta propre pitié. Car une foule de gens se sont mis en route pour venir te trouver, tous les souffrants, les douteurs, les désespérés, ceux qui sont en péril de se noyer ou de mourir congelés. —
Contre moi aussi je te mets en garde. Tu as deviné le meilleur et le pire de cette énigme que je suis. Tu as deviné qui je suis et ce que je fais. Je connais la hache qui peut t’abattre.
Mais Lui — il a bien fallu qu’il mourût. De ses yeux qui voyaient tout, il voyait le fond et l’arrière-fond de l’homme, toute sa honte et sa hideur cachées.
Sa pitié était sans pudeur ; il s’insinuait dans les replis les plus immondes, ce curieux, cet indiscret, ce maniaque de la pitié ; il a bien fallu qu’il mourût.
Il me regardait sans cesse ; j’ai voulu me venger de ce témoin — ou cesser de vivre.
Le Dieu qui voyait tout, et même l’homme, il a fallu qu’il mourût. L’homme ne souffre pas de laisser vivre un pareil témoin. »
Ainsi parla le plus Hideux des Hommes. Mais Zarathoustra se leva et se prépara à poursuivre sa route ; car il se sentait glacé jusqu’aux moelles.
« Être innommable, dit-il, tu me mets en garde contre ce chemin que tu suis. Pour t’en remercier, je te ferai l’éloge du mien. Regarde, là-haut se trouve la caverne de Zarathoustra.
Ma caverne est grande et profonde, elle a de nombreux recoins ; le plus caché trouve encore à s’y cacher. Et tout à côté l’on trouve cent cachettes, cent retraites pour animaux rampants, sautants et volants.
Proscrit volontaire, tu ne veux plus vivre parmi les hommes et la compassion humaine ? Soit, fais comme moi ! Ainsi tu t’instruiras à mon exemple. C’est en agissant qu’on s’instruit.
Et consulte d’abord et avant toute chose mes animaux ! L’animal le plus fier et l’animal le plus rusé — ils doivent pouvoir nous donner à tous deux de bons conseils. » — —
Ainsi parlait Zarathoustra, et il poursuivit sa route, plus pensif, plus lent qu’auparavant. Car il se posait beaucoup de questions auxquelles il ne savait que répondre.
« Que l’homme est misérable ! pensait-il en son cœur. Qu’il est laid, râlant, plein de secrète ignominie !
On me dit que l’homme s’aime soi-même. Hélas ! que cet amour de soi doit être grand ! Que de mépris il lui faut vaincre !
Celui-là aussi s’aimait autant qu’il se méprisait — je vois en lui l’homme du grand amour et du grand mépris.
Jamais encore je n’ai trouvé chez personne pareil mépris de soi. Cela aussi, c’est grand. Était-ce lui peut-être, cet Homme supérieur dont j’ai perçu l’appel ?
J’aime ceux qu’emplit le grand mépris. Mais l’homme est ce qui doit être dépassé. » — —
* * *
Le mendiant volontaire
Quand Zarathoustra eut quitté le plus Hideux des Hommes, il se sentit glacé par le froid et la solitude ; car beaucoup de pensées solitaires et glacées lui passaient par l’esprit, et ses membres eux-mêmes en étaient refroidis. Mais comme il continuait à avancer par monts et par vaux, tantôt longeant de verts pâturages, tantôt traversant des ravins sauvages et pierreux où jadis quelque ruisseau turbulent avait dû faire son lit, il se sentit tout à coup réchauffé et réconforté en son cœur.
« Que m’est-il donc arrivé ? se demanda-t-il. D’où vient ce souffle chaud et vivant qui me ranime ? Ce doit être de tout près de moi.
Déjà je me sens moins seul ; des compagnons, des frères inconnus rôdent autour de moi, leur chaude haleine émeut mon âme. »
Mais comme il promenait ses regards à l’entour, cherchant d’où lui venait ce réconfort dans sa solitude, voici qu’il aperçut des vaches assemblées sur une hauteur ; leur approche et leur odeur lui avaient réchauffé le cœur. Cependant elles semblaient écouter avec attention quelqu’un qui leur parlait, et ne prenaient pas garde au survenant. Et quand Zarathoustra fut tout près d’elles, il entendit distinctement une voix qui parlait du milieu du groupe de vaches, et toutes tournaient ostensiblement la tête vers l’orateur.
Alors Zarathoustra grimpa sur la hauteur et écarta les vaches, car il craignait qu’il ne fût arrivé malheur à quelqu’un que la pitié des vaches ne pouvait guère secourir. Mais en cela il se trompait. Car voici, il vit un homme assis à terre et qui semblait exhorter les vaches à n’avoir point peur de lui — un homme pacifique, pareil à celui qui prêchait sur la montagne et dont les yeux prêchaient la bonté. « Que viens-tu chercher ici ? » dit Zarathoustra stupéfait.
— « Ce que je viens chercher ? répondit-il. Ce que tu cherches aussi, trouble-fête, le bonheur sur la terre.
C’est pourquoi je tâche de me faire instruire par ces vaches. Sais-tu bien que je leur ai parlé la moitié de la matinée, et justement elles allaient me répondre. Pourquoi viens-tu nous déranger ?
Si nous ne nous convertissons et ne devenons semblables aux vaches, nous n’entrerons pas au royaume des cieux. Il y a une chose que nous devrions apprendre d’elles : à ruminer.
Et en vérité, que servirait-il à un homme de gagner le monde, s’il n’apprenait à ruminer ? Il n’arriverait pas à se libérer de sa tristesse,
— de sa grande tristesse dont le nom aujourd’hui est dégoût.
Qui donc n’a aujourd’hui du dégoût plein le cœur, plein la bouche et plein les yeux ? Même toi ! Même toi ! Mais regarde un peu ces vaches. » —
Ainsi parla ce prédicateur en montagne, puis il regarda Zarathoustra. Car il avait jusqu’alors tenu ses regards tendrement attachés aux vaches. Mais aussitôt il changea de visage. « Qui est cet homme à qui je parle ? s’écria-t-il effrayé en se redressant d’un bond.
C’est l’homme qui ignore le dégoût, c’est Zarathoustra en personne, celui qui a triomphé du grand dégoût. Ce sont bien les yeux, ce sont les lèvres, c’est le cœur de Zarathoustra. »
Et tout en parlant il baisait les mains de celui à qui il parlait et il se comportait comme s’il lui était tombé du ciel à l’improviste un joyau sans prix. Mais les vaches, voyant tout cela, s’en émerveillaient.
« Ne parle pas de moi, homme étrange et délicieux, disait Zarathoustra en se défendant contre sa tendresse, parle-moi d’abord de toi ! N’es-tu pas le Mendiant volontaire qui a naguère renoncé à une grande richesse —
celui qui avait honte de sa richesse et des riches, et qui se réfugia parmi les plus pauvres pour leur faire don de son abondance et de son cœur ? Mais ils ne voulurent pas de lui. »
« Mais ils n’ont pas voulu de moi, dit le Mendiant volontaire, tu le sais. J’ai donc fini par aller chez les bêtes, et chez ces vaches. »
« Et tu as vu alors, dit Zarathoustra en l’interrompant, combien il est plus difficile de bien donner que de bien recevoir, et qu’il y a un art de bien donner qui est la suprême et la plus subtile virtuosité de la bonté. »
« Surtout de nos jours, répliqua le Mendiant volontaire, de nos jours où tout ce qui est bas est en état de révolte, farouche et plein d’orgueil à sa façon — à sa façon populacière.
Car l’heure est venue, tu le sais, l’heure de la grande insurrection de la populace et des esclaves, l’heure de cette grande, maligne, longue et lente insurrection qui ne fait que grandir sans cesse.
À présent le moindre bienfait, la moindre largesse révoltent les humbles, et ceux qui sont trop riches n’ont qu’à se bien tenir.
Ceux qui ressemblent à des bouteilles ventrues à goulot étroit qui ne donnent leur contenu que goutte à goutte, — on aime de nos jours à leur briser le col.
Luxure avide, jalousie bilieuse, sombre rancune, orgueil plébéien, voilà tout ce qui m’a sauté aux yeux. Il n’est plus vrai de dire : Bienheureux les pauvres ! Mais le royaume des cieux existe parmi les vaches. »
« Et pourquoi pas parmi les riches ? » demanda Zarathoustra pour l’éprouver, tout en écartant les vaches qui reniflaient familièrement sur le visage du débonnaire.
« Pourquoi me tentes-tu ? répondit l’autre. Tu le sais mieux que moi. Qu’est-ce qui m’a poussé à m’en aller vers les pauvres, ô Zarathoustra ? N’était-ce pas le dégoût que j’ai des riches,
— de ces forçats de la richesse qui cherchent leur profit jusque dans les balayures, avec des yeux froids, des pensées cupides,
— cette racaille dont la puanteur monte vers le ciel, cette populace frelatée et dorée dont les pères étaient des larrons, des détrousseurs de cadavres ou des chiffonniers, cette gent complaisante aux femmes, lubrique et oublieuse — car en fait ils ne diffèrent guère des filles publiques.
Populace en haut de l’échelle, populace en bas ! Qu’importent aujourd’hui pauvres ou riches ! J’ai désappris de faire cette différence, — et je me suis enfui plus loin, toujours plus loin, jusqu’à ce que je me sois trouvé parmi ces vaches. »
Ainsi parla le pacifique, soufflant lui-même et suant à ses propres paroles ; si bien que les vaches de nouveau s’étonnèrent. Mais Zarathoustra le regardait sans cesser de sourire, tandis qu’il tenait des propos si durs et il secouait la tête sans rien dire :
« Tu te fais violence, prédicateur en montagne, en usant de mots si durs. Tes lèvres ni tes yeux ne sont faits pour tant de dureté ; ni, à ce qu’il me semble, ton estomac non plus ; toute cette colère, cette haine, cette fureur lui sont contraires. Ton estomac réclame des aliments plus doux. Tu n’as rien d’un boucher.
Tu me parais bien plutôt homme à vivre de plantes et de racines, peut-être broies-tu des graines pour ta nourriture, mais assurément tu répugnes aux joies de la chair, et tu aimes le miel. »
« Tu m’as bien deviné, répondit le Mendiant volontaire, le cœur allégé. J’aime le miel, je broie des grains, car je recherche ce qui a bon goût et ce qui donne une haleine pure,
— et ce qui prend beaucoup de temps, ce qui occupe des jours entiers les mâchoires des doux flâneurs, des doux fainéants.
Ces vaches, il est vrai, en savent plus long encore, elles ont inventé de ruminer et de se vautrer au soleil. Et elles s’abstiennent aussi de toutes pensées pénibles qui gonflent le cœur. »
— « C’est bon, dit Zarathoustra. Mais tu devrais voir mes animaux à moi, mon aigle et mon serpent ! — ils n’ont pas leurs pareils sur terre à l’heure actuelle.
Vois, ce chemin là-haut mène à ma caverne, sois-en l’hôte ce soir. Et tu t’entretiendras avec mes animaux du bonheur animal, —
— jusqu’à mon retour. Car à présent un cri de détresse m’appelle en hâte loin de toi. Tu trouveras aussi chez moi du miel nouveau, du miel doré en rayon, frais comme glace : manges-en.
Mais maintenant, prends vite congé de tes vaches, homme étrange et délicieux, si dur que cela te soit. Car tu as en elles tes meilleures amies et tes meilleurs maîtres. » —
— « À l’exception d’un seul que j’aime mieux encore, reprit le Mendiant volontaire. Tu es bon, meilleur même qu’une vache, ô Zarathoustra. »
« Va-t’en, va-t’en vite, affreux flatteur cria Zarathoustra irrité. Pourquoi veux-tu me corrompre avec le miel de tes louanges et de ta flatterie ? »
« Va-t’en, va-t’en loin de moi », cria-t-il encore une fois, menaçant du bâton le tendre Mendiant ; mais celui-ci s’en fut en toute hâte.
* * *
L’ombr e
Mais à peine le Mendiant volontaire se fut-il éloigné et Zarathoustra se fut-il retrouvé seul qu’il entendit derrière lui une autre voix qui criait : « Halte, Zarathoustra, attends-moi ! C’est moi, ô Zarathoustra, moi, ton Ombre. » Mais Zarathoustra ne s’arrêta point, car un soudain dépit le gagna, à cause de cette foule importune qui encombrait sa montagne. « Qu’est devenue ma solitude ? se disait-il.
C’en est trop, à la fin. Cette montagne est grouillante, mon royaume n’est plus de ce monde-ci, il me faudra d’autres montagnes.
C’est mon Ombre qui m’appelle ? Qu’importe mon Ombre ? Qu’elle me coure après, moi je la fuis. »
Ainsi parlait Zarathoustra en son cœur tout en courant. Mais celui qui était derrière lui le poursuivait et bientôt ils furent trois à se courir après, le Mendiant volontaire, puis Zarathoustra, et en troisième et dernier lieu son Ombre. Ils n’avaient pas longtemps couru que Zarathoustra se repentit de sa folie et secoua tout d’un coup tout dépit et toute répugnance.
« Hé quoi ! se dit-il. N’est-ce pas chez nous, vieux ermites, vieux saints, qu’arrivent toujours les choses les plus risibles ?
En vérité, ma folie a prospéré en montagne. Voilà maintenant que j’entends six vieilles jambes de fous cliqueter à la queue leu leu.
Mais Zarathoustra a-t-il le droit d’avoir peur d’une Ombre ? Aussi bien je finis par croire qu’elle a les jambes plus longues que moi. »
Ainsi parlait Zarathoustra, riant de tous ses yeux et de ses entrailles même. Il s’arrêta et fit vivement demi-tour — et faillit renverser son Ombre et son Double, tant elle le serrait de près et tant elle était débile. En effet, quand il la toisa, il eut peur comme à l’apparition soudaine d’un fantôme, tant elle paraissait mince, noirâtre, creuse et exténuée.
« Qui es-tu ? demanda Zarathoustra avec véhémence. Que fais-tu là ? Et pourquoi dis-tu que tu es mon Ombre ? Tu n’es guère à mon goût. »
— « Pardonne-moi d’être ce que je suis, répondit l’autre, mais je suis ton Ombre en effet, et si je te déplais, eh bien, ô Zarathoustra, je t’en approuve et je te fais compliment de ton bon goût.
Je suis un voyageur, depuis longtemps déjà attaché à tes talons, toujours en route, mais sans but et sans foyer ; et peu s’en faut que je ne sois l’éternel Juif errant, sauf que je ne suis pas éternel, et que je ne suis pas juif non plus.
Hé quoi ? Me faudra-t-il errer perpétuellement, bousculé par tous les vents, instable, pourchassé ? Ô Terre, tu es trop ronde à mon gré !
Je me suis reposé sur toutes les surfaces planes, je me suis endormi comme une poussière lasse sur les miroirs et les vitres, tout me ronge, rien ne m’enrichit, je me fais mince — peu s’en faut que je ne ressemble à une ombre.
Mais, ô Zarathoustra, c’est toi que j’ai le plus longtemps suivi et poursuivi ; encore que je me sois caché de toi, j’ai toujours été ton Ombre la plus dévouée ; où que tu te sois fixé, je me suis posé ; je t’ai accompagné dans les régions les plus lointaines et les plus glaciales, comme un fantôme qui se plaît à courir sur la neige, sur les toits blanchis par l’hiver.
Avec toi, j’ai pénétré dans tout ce qu’il y a de plus interdit au monde, de pire et de plus lointain ; et s’il y a quelque vertu en moi, c’est de n’avoir reculé devant aucun interdit.
Avec toi, j’ai brisé tout ce que mon cœur avait adoré, j’ai renversé toutes les bornes-frontières et toutes les statues, j’ai cédé aux désirs les plus dangereux, — en vérité j’ai passé une fois au moins en courant par-dessus tous les crimes.
Avec toi j’ai perdu la foi dans les mots, les valeurs consacrées et les grands noms. Quand le diable change de peau, ne change-t-il pas de nom du même coup ? Car le nom est une sorte d’épiderme. Et le diable lui-même n’est peut-être — qu’un épiderme.
“Rien n’est vrai, tout est permis”, me disais-je un jour pour me réconforter. Je me plongeai tout entier, tête et cœur, dans les eaux les plus glaciales. Ah ! que de fois en suis-je sorti nu et rouge comme une écrevisse.
Hélas ! Qu’ai-je fait de tout ce qui était bon en moi, de ma pudeur et de ma foi dans les bons ? Hélas ! où s’en est allée cette candeur mensongère que j’ai possédée jadis, la candeur des bons et de leurs nobles mensonges ?
Trop souvent, en vérité, j’ai serré de près la vérité ; alors elle m’a heurté de front. Parfois j’ai cru mentir, et c’est alors que je me suis trouvé en face — de la vérité.
Trop de choses me sont devenues claires ; rien ne m’importe plus. Il n’y a plus rien que j’aime au monde ; — comment pourrais-je encore m’aimer moi-même ?
“Mener la vie qui me fait envie, ou ne pas vivre du tout” — voilà ce que je veux, ce que veut aussi le plus grand des saints. Mais hélas ! ai-je encore envie de quoi que ce soit ?
Ai-je encore — un but ? Un port où tendre ma voile ?
Un vent favorable ? Hélas ! seul celui qui sait où il va sait aussi quel est le vent favorable qui l’y mènera.
Que me reste-t-il ? Un cœur las plein d’impiété ; un vouloir instable ; des ailes qui battent follement ; une échine brisée.
Cette poursuite de ma patrie, ô Zarathoustra, le sais-tu bien, c’est là le mal qui me poursuit ; il me dévore !
“Où est — ma patrie ?” Je m’en informe et je la cherche et l’ai cherchée sans la trouver. Ô éternel partout, ô éternel nulle part, ô éternel — en vain ! »
Ainsi parla l’Ombre, et le visage de Zarathoustra s’allongeait en l’écoutant. « Oui, tu es mon Ombre, dit-il enfin avec tristesse.
Le danger que tu cours n’est pas négligeable, libre esprit, voyageur ! Ta journée a été mauvaise, aie soin que la soirée ne soit pas pire.
Les inquiets comme toi finissent par trouver du charme même à une prison. As-tu jamais vu dormir des criminels qu’on vient d’arrêter ? Ils dorment paisiblement, ils jouissent de leur récente sécurité.
Prends garde que pour finir quelque étroite croyance ne s’empare de toi, quelque dure et rigide illusion. Car désormais tu seras séduit et tenté par tout ce qui est étroit et rigide.
Tu as perdu ton but : hélas ! comment pourras-tu en prendre ton parti ? Comment te consoleras-tu de cette perte ? Du même coup — tu as aussi perdu ta route.
Pauvre errant, pauvre égaré, papillon fatigué ! veux-tu goûter ce soir un répit et un foyer ? Alors monte jusqu’à ma caverne.
Voilà le chemin de ma caverne. Et maintenant je vais te quitter en toute hâte. Déjà je sens comme une ombre qui pèse sur moi.
Je vais courir seul jusqu’à ce que je me retrouve en pleine clarté. Pour cela il me faudra longtemps encore mouvoir gaillardement mes jambes. Mais chez moi, ce soir — on dansera. » — —
Ainsi parlait Zarathoustra.
* * *
Midi
— Et Zarathoustra se mit à courir sans plus rencontrer personne ; bientôt il se retrouva seul et se ressaisit, heureux de pouvoir se nourrir et se repaître de sa solitude et penser à de bonnes choses pendant des heures. Mais vers midi, comme le soleil était au zénith au-dessus de lui, il arriva près d’un vieil arbre tordu et noueux qu’enlaçait et qu’enveloppait de toute part l’étreinte d’une vigne amoureuse ; des grappes dorées s’offraient au voyageur à foison. Alors il sentit l’envie d’étancher une soif légère et de cueillir une grappe ; mais comme il tendait déjà la main, il eut encore plus envie d’autre chose : de s’allonger sous l’arbre et de dormir un peu en plein midi.
Ainsi fit-il. Et à peine se fut-il étendu sur le sol dans le silence et le mystère de l’herbe fleurie, qu’il oublia sa soif et s’endormit. Car il y a un proverbe de Zarathoustra qui dit : « De deux choses, l’une est plus nécessaire que l’autre. » Cependant il gardait les yeux ouverts, car il ne se rassasiait pas de voir et de célébrer l’arbre et la vigne amoureuse. Et tout en s’endormant Zarathoustra se disait en son cœur :
Silence ! Silence ! N’est-il pas vrai que le monde vient de toucher à sa perfection ? Qu’est-ce donc qui m’arrive ?
Comme une brise délicieuse danse, invisible, sur la mer aplanie, légère, légère comme la plume — ainsi le sommeil danse sur mon esprit.
Il ne clôt pas mes yeux, il laisse mon âme éveillée. Il est léger, en vérité, léger comme la plume.
Il me circonvient, je ne sais comment. De sa main caressante il effleure ma fibre la plus intime. Il s’empare de moi. Il oblige mon âme elle-même à s’allonger aussi. —
— Qu’elle me semble longue et lasse, cette âme étrange ! Est-ce déjà le soir du septième jour qui la surprend en plein midi ? A-t-elle trop longtemps erré avec délice parmi les choses bonnes et mûres ?
La voilà étendue de tout son long — plus longue encore. La voilà muette, mon âme étrange. Elle a savouré trop de bonnes choses, cette tristesse dorée lui pèse, sa bouche se contracte.
— Telle une barque qui accoste dans la baie la plus calme qui soit au monde, — elle s’adosse maintenant à la terre, lasse des longs voyages et des mers incertaines. La terre n’est-elle pas plus sûre ?
Telle cette barque qui recherche l’appui, la caresse de la terre : — il suffit alors qu’une araignée tisse son fil entre la terre et elle ; point n’est besoin d’un câble plus fort.
Pareil à cette barque lasse dans la plus paisible des baies, je repose au contact de la terre, fidèle, confiant, dans l’attente, lié à elle par les fils les plus ténus.
Ô bonheur ! Ô bonheur ! Tu voudrais sans doute chanter, ô mon âme ? Tu gis dans l’herbe. Mais voici l’heure secrète et solennelle où nul pâtre ne souffle plus dans son chalumeau.
Prends garde ! Midi brûlant dort sur les pâturages. Ne chante pas ! Silence ! Le monde touche à sa perfection !
Ne chante pas, oiseau des prés, ô mon âme ! Ne chuchote même pas ! Regarde — silence ! l’antique midi est endormi, il remue les lèvres ; ne vient-il pas de boire une goutte de bonheur ? —
— Une vieille goutte brune d’un bonheur doré, d’un vin doré ? Un souffle passe sur lui, son bonheur rit. Ainsi rit un dieu. Silence ! —
— « Il est heureux qu’il en faille si peu pour être heureux ! » Ainsi pensais-je naguère, me croyant sage. Mais c’était un blasphème ; je m’en aperçois à présent. Les fous, dans leur sagesse, parlent mieux.
La moindre chose, la moins bruyante et la plus légère, le frôlement d’un lézard, un souffle, un glissement, un clin d’œil — c’est de ce peu que se compose l’essence du bonheur le plus exquis. Silence !
— Que m’est-il arrivé ? Écoutez ! Le temps s’est-il envolé ? Serait-ce que je tombe, que je suis tombé — écoutez ! — dans le puits de l’éternité ?
— Que m’arrive-t-il ? Silence ! Une flèche m’a blessé — hélas ! — au cœur ! Au cœur ? Oh ! brise-toi, cœur, après un tel bonheur, après une telle blessure !
— Comment ! Le monde ne vient-il pas de toucher à sa perfection ? N’est-il pas trop rond et mûr ? Oh ! ce cercle d’or, d’une rondeur parfaite, — où va-t-il s’envoler, que je lui coure après. Il a fui !
Silence ! — — (Ici Zarathoustra s’étira et sentit qu’il dormait.)
Debout se dit-il à lui-même, debout, dormeur, dormeur en plein midi ! Allons, courage, mes vieilles jambes ! Il est temps, il est plus que temps. Il vous reste encore à faire un bon bout de chemin. —
Et maintenant vous avez assez dormi. Combien de temps ? Une demi-éternité à tout le moins. Allons, courage, vieux cœur ! Après un tel somme, combien de temps te faudra-t-il — pour avoir de nouveau sommeil ?
(Mais aussitôt il se rendormit, et son âme se défendait et lui résistait, et elle se recoucha.) — « Laisse-moi donc ! Silence ! Le monde ne vient-il pas de toucher à sa perfection ? Oh ! la belle balle d’or toute ronde ! » —
— « Lève-toi, dit Zarathoustra, petite voleuse, fainéante ! Quoi ? toujours t’étirer, bâiller, soupirer, te laisser choir dans des puits profonds ?
Qui donc es-tu, mon âme ? (et ici il tressaillit effrayé, car un rayon de soleil tomba droit du ciel sur son visage).
Ô ciel au-dessus de ma tête, dit-il en soupirant et en se redressant sur son séant, tu me regardes ? Tu écoutes cette âme étrange ?
Quand boiras-tu cette goutte de rosée tombée sur toutes les choses terrestres ? — Quand boiras-tu cette âme étrange ?
— Quand donc, ô puits de l’éternité, abîme lumineux et frémissant de midi, quand reprendras-tu à toi mon âme ? »
Ainsi parlait Zarathoustra, et il se releva de sa couche sous l’arbre, comme s’il sortait d’une étrange ivresse, et voici, le soleil était encore au zénith droit au-dessus de sa tête. De quoi l’on pourrait conclure que Zarathoustra n’avait pas dormi longtemps ce jour-là.
* * *
La salutation
Il était tard dans l’après-midi quand Zarathoustra, après beaucoup de courses et de recherches vaines, parvint à sa caverne. Mais quand il en fut à vingt pas à peine, il arriva ce qu’il attendait le moins : il entendit de nouveau le grand cri de détresse. Et chose étrange, ce cri sortait cette fois de sa caverne. Or c’était un étrange cri, prolongé et multiple, et Zarathoustra distinguait nettement qu’il était produit par plusieurs voix, bien que, de loin, il fît l’effet de sortir d’une seule bouche.
Alors Zarathoustra s’élança vers sa caverne. Quel spectacle l’attendait, après ce concert ! Car il voyait assis là côte à côte tous ceux qu’il avait laissés en chemin pendant la journée : le Roi de droite et le Roi de gauche, le vieil Enchanteur, le Pape, le Mendiant volontaire, l’Ombre, l’Esprit de scrupule, le Prophète de mauvais augure et l’Âne ; mais l’Homme Hideux avait mis une couronne et s’était ceint de deux écharpes de pourpre, car il aimait, comme tous ceux qui sont laids, à se travestir et à faire le beau. Mais au milieu de cette triste société se tenait l’aigle de Zarathoustra, hérissé et inquiet, car on lui posait une foule de questions auxquelles sa fierté lui interdisait de répondre, et le rusé serpent pendait enlacé à son cou.
Zarathoustra fut grandement surpris, mais ensuite il examina chacun de ses hôtes avec une bienveillante curiosité, et ayant lu dans leurs âmes il s’étonna derechef. Cependant tous s’étaient levés de leurs sièges et attendaient avec respect que Zarathoustra prît la parole. Et Zarathoustra leur parla en ces termes :
« Hommes désespérés, Hommes singuliers, c’est donc votre cri de détresse que j’ai entendu ! Et je sais à présent où se trouve celui que j’ai cherché en vain tout le jour, l’Homme supérieur. —
— Le voilà donc dans ma caverne, l’Homme supérieur ! Mais pourquoi m’en étonner ? Ne l’ai-je pas moi-même attiré ici par l’offrande du miel et les malins appeaux de mon bonheur ?
Mais vous me paraissez mal faits pour vous accorder, vous ne cessez de vous irriter les uns contre les autres, vous tous qui êtes là côte à côte, poussant des appels de détresse. Vous auriez besoin qu’un autre se joignît à vous,
— un autre qui vous apprendrait à rire de nouveau, un bon bouffon bien jovial, un danseur, un coup de vent, un feu follet, quelque vieux fou — que vous en semble ?
Pardonnez-moi, ô désespérés, de me servir de mots si humbles, indignes en vérité de tels hôtes. Mais vous ne devinez pas ce qui me met le cœur en joie. —
— C’est vous-mêmes, c’est de vous voir là, excusez-moi. En effet, on reprend courage, quand on voit un désespéré, et pour rendre courage à un désespéré, — tout le monde se croit assez fort.
Vous m’avez aussi donné cette force, c’est un don précieux, mes nobles invités, un bon présent à faire à son hôte. Allons, ne soyez point irrités si je vous offre à mon tour de ce que je possède.
C’est ici mon domaine et mon royaume, mais ce soir et cette nuit tout ce qui est mien sera vôtre. Mes animaux vous serviront, ma caverne sera votre lieu de repos.
Je ne veux pas de désespérés chez moi, à mon foyer ; dans mon domaine j’entends protéger chacun contre ses propres fauves. Et la première chose que je vous offre, c’est la sécurité. Mais la deuxième, c’est mon petit doigt. Et quand vous le tiendrez, saisissez la main tout entière, et, ma foi ! le cœur avec. Vous êtes ici les bienvenus, les très bien venus, ô mes hôtes ! »
Ainsi parlait Zarathoustra, riant d’un air de tendresse et de malice à la fois. Après cette allocution de bienvenue ces hôtes s’inclinèrent de nouveau, gardant un silence respectueux. Mais le Roi de droite répondit en leur nom :
« À la façon dont tu nous as tendu la main et souhaité la bienvenue, nous avons reconnu que tu es Zarathoustra. Tu t’es humilié devant nous ; un peu plus, tu aurais blessé notre déférence. —
— Mais quel autre que toi pourrait s’humilier avec tant d’orgueil ? Cela même nous redresse, réconforte nos yeux et nos cœurs.
Rien que pour voir cela, nous serions prêts à gravir des monts plus hauts encore. Nous sommes venus avec des regards avides, désireux de voir ce qui rassérène les yeux attristés.
Et voici que déjà nous avons oublié notre appel de détresse. Déjà nos esprits et nos cœurs sont ouverts et ravis. Peu s’en faut que notre courage ne devienne un joyeux défi.
Il n’y a rien de plus tonique sur terre qu’une haute et forte volonté ; c’est la plus belle plante qui soit. Tout le paysage est égayé par ce seul arbre.
C’est au pin que je comparerai celui qui croît comme toi, ô Zarathoustra, haut, silencieux, dur, solitaire, fait du meilleur bois et du plus flexible, magnifique, —
— étalant au sommet ses fortes branches vertes afin d’étendre sa propre domination, posant des questions vigoureuses aux vents, aux tempêtes et à tout ce qui est familier des hauteurs,
— y donnant des réponses plus vigoureuses encore, commandant en maître, en vainqueur. Oh ! qui ne gravirait de hautes montagnes pour y voir de pareilles plantes !
Ton arbre, ô Zarathoustra, rend le courage aux mélancoliques eux-mêmes, aux vaincus de la vie ; son aspect rassure les inquiets et guérit leur courage.
Et en vérité, beaucoup de regards, de nos jours, sont fixés sur ta montagne et sur l’arbre qu’elle porte ; une aspiration puissante s’est levée, et beaucoup d’hommes ont appris à dire : Qui est Zarathoustra ?
Et tous ceux à qui jamais tu instillas dans l’oreille le miel de ton chant, les hommes secrets, ceux qui s’en vont à l’écart, seuls ou à deux, ont dit soudain en leur cœur :
“Zarathoustra est-il encore en vie ? Il ne vaut pas la peine de vivre, tout est égal, tout est vain, si nous ne pouvons vivre avec Zarathoustra.”
Pourquoi ne vient-il pas, après s’être si longtemps annoncé ? » Et plus d’un se demande : A-t-il été englouti par la solitude ? Parviendrons-nous à le retrouver ?
Or il apparaît à présent que la solitude a mûri, et qu’elle se fend comme un sépulcre qui ne peut plus retenir ses morts. On ne voit partout que ressuscités.
Les flots montent peu à peu autour de ta montagne, ô Zarathoustra. Et si haute que soit ta cime, ils parviendront sans doute à te rejoindre, ta barque ne demeurera plus longtemps à sec.
Et nous qui désespérions, nous sommes venus à ta caverne, et déjà nous avons cessé de désespérer ; ce n’est là que le signe et le présage qui annoncent que d’autres, meilleurs que nous, sont déjà en route pour venir te trouver. —
— Car ce qui s’est mis en quête de toi, c’est le dernier reste de ce qu’il y a de divin dans l’homme, ce sont tous les hommes qu’animent la grande nostalgie, le grand dégoût, la grande satiété,
— tous ceux qui ne veulent plus vivre à moins de retrouver l’espérance, à moins qu’ils n’apprennent de toi, ô Zarathoustra, la grande espérance. »
Ayant ainsi parlé, le Roi de droite saisit la main de Zarathoustra pour la baiser ; mais Zarathoustra arrêta ce geste d’adoration et recula effrayé, taciturne, comme s’il s’enfonçait soudain dans des lointains infinis. Au bout d’un petit instant cependant il se retrouva auprès de ses hôtes, fixa sur eux un regard lucide et critique et dit :
« Hommes supérieurs, mes hôtes, je vous le dirai tout net, en bon allemand. Ce n’est pas vous que j’attendais dans ces montagnes. »
— « Tout net, en bon allemand ? Que Dieu ait pitié de nous ? dit ici le Roi de gauche à part soi. On s’aperçoit qu’il ne connaît pas ces bons Allemands, ce sage d’Orient !
Mais il veut dire : grossièrement, à l’allemande : soit ! De nos jours, ce n’est pas le pire goût. »
— « Vous avez beau être probablement tous des Hommes supérieurs, poursuivit Zarathoustra, — vous n’êtes, à mon sens, ni assez grands ni assez forts.
À mon sens, je veux dire relativement à l’exigence inflexible que je tais mais que je ne tairai pas toujours. Et bien que vous soyez des miens, je ne vous considère pas comme mon bras droit.
Car ceux qui, comme vous, s’avancent sur des jambes malades et débiles, qu’ils le sachent ou non, désirent être ménagés.
Or je ne ménage ni mes bras ni mes jambes, je ne ménage point mes guerriers. Comment seriez-vous propres à faire ma guerre ?
Vous me gâteriez mes victoires. Et le son bruyant de mes tambours suffirait trop souvent à vous faire tomber à la renverse.
Je ne vous trouve pas non plus assez beaux ni assez bien nés. Il me faut pour ma doctrine des miroirs purs et parfaitement polis. Mon image elle-même se déforme à votre surface.
Trop de fardeaux, trop de souvenirs pèsent à vos épaules. Trop de lutins malévoles nichent dans vos replis. Il y a en vous trop d’instincts plébéiens qui se dissimulent.
Et vous avez beau être grands et de haute extraction, vous portez en vous trop de difformités et de malfaçons. Aucun forgeron au monde ne réussirait à vous redresser et à vous reforger droits.
Vous n’êtes que des ponts ; puissiez-vous servir de ponts à d’autres plus grands que vous. Vous êtes des degrés : ne vous irritez pas contre ceux qui vous franchissent afin d’atteindre à leur propre altitude.
Votre semence pourra quelque jour donner naissance à celui qui sera mon fils légitime, mon héritier accompli, mais c’est encore loin. Vous n’êtes pas, quant à vous, ceux qui peuvent revendiquer mon héritage et mon nom.
Ce n’est pas vous que j’attends dans ces montagnes, ce n’est pas avec vous que je redescendrai une dernière fois chez les hommes. Vous n’êtes pour moi qu’un présage de ceux qui, plus grands que vous, sont en route vers moi ; —
— non pas les hommes de la grande nostalgie, du grand dégoût, de la grande satiété, ni ceux que vous appelez les vestiges de Dieu chez les hommes,
— non, non, non, trois fois non ! Ce sont d’autres hommes que j’attends ici dans ces montagnes et je ne bougerai d’ici qu’en leur compagnie ;
— d’autres plus grands, plus forts, plus triomphants, plus allègres, des hommes bâtis à l’équerre, de corps et d’âme, — les lions rieurs qui viendront.
Ô mes singuliers hôtes, — avez-vous jamais entendu parler de mes enfants ? Ne vous a-t-on pas dit qu’ils sont en route pour venir me trouver ?
Parlez-moi de mes jardins, de mes îles Fortunées, de ma race belle et nouvelle — pourquoi ne m’en parlez-vous pas ?
Le don que je réclame de votre affection, c’est que vous me parliez de mes enfants. C’est pour eux que je suis riche. C’est pour eux que je me suis appauvri.
— Que n’ai-je donné, que ne donnerais-je pour posséder cet unique bien, ces enfants, cette vivante pépinière, ces arbres vivants de mon vouloir et de ma haute espérance ! »
Ainsi parlait Zarathoustra, et soudain il interrompit son discours, car la nostalgie le saisit et l’émotion de son cœur lui ferma les yeux et les lèvres. Et tous ses hôtes se turent aussi et demeurèrent immobiles et consternés, à l’exception du vieux Prophète qui ne cessait de gesticuler par gestes et par contorsions.
* * *
La Cène
À ce moment le Prophète interrompit les salutations qu’échangeaient Zarathoustra et ses hôtes, il se poussa en avant comme quelqu’un qui n’a pas de temps à perdre, saisit la main de Zarathoustra et s’écria : « Mais Zarathoustra, tu l’as dit toi-même, de deux choses l’une est plus nécessaire que l’autre : eh bien, il y a une chose qui m’est à présent plus nécessaire que tout au monde.
À propos : ne m’as-tu pas invité à un repas ? Et regarde, tous ceux-ci qui ont fait un long chemin. Tu ne vas pourtant pas nous rassasier de discours ?
Et vous avez tous beaucoup trop parlé du danger de mourir congelés, noyés, étouffés ou de tout autre mal ; aucun de vous n’a pensé au mal dont je souffre, quant à moi, et qui est la faim. »
Ainsi parla le Prophète, mais quand les animaux de Zarathoustra entendirent ces paroles, ils s’enfuirent épouvantés. Car ils voyaient bien que tout ce qu’ils avaient apporté pendant la journée ne suffirait pas à remplir l’estomac de ce seul Prophète.
— « Sans parler de la soif, continua le Prophète. Et bien que j’entende un clapotis d’eau qui ressemble aux discours de la sagesse, abondant et infatigable, comme eux ce que je veux, c’est — du vin !
Tout le monde n’est pas comme Zarathoustra buveur d’eau de naissance. L’eau ne vaut rien aux gens fatigués et usés ; pour nous, il nous faut du vin. — Le vin seul opère des guérisons soudaines et donne une santé toujours alerte. »
C’est alors, comme le Prophète réclamait du vin, que le Roi de gauche, le taciturne, prit la parole à son tour : « Quant au vin, dit-il, nous y avons pensé, mon frère le Roi de droite et moi ; nous en avons en abondance, la charge d’un âne. Nous ne manquerons donc de rien, que de pain. »
« Du pain ? dit Zarathoustra en riant, c’est justement de quoi manquent les ermites. Toutefois l’homme ne vit pas de pain seulement, mais aussi de la chair succulente des agneaux comme ces deux-ci.
— Il faut les abattre au plus tôt et les apprêter de façon savoureuse avec de la sauge ; c’est ainsi que je les aime. Et il ne manque pas non plus de racines ni de fruits, de quoi plaire même à des gourmands et à des gourmets ; sans parler de noix et d’autres menus casse-tête.
Nous allons donc faire bientôt un bon repas. Mais ceux qui veulent manger avec moi devront mettre la main à la pâte, tous sans excepter les Rois. Chez Zarathoustra il n’est pas défendu même aux Rois d’être cuisiniers. »
La proposition plut à tous, sauf que le Mendiant volontaire protesta contre la viande, le vin et les épices.
« Écoutez un peu ce glouton de Zarathoustra ! s’écria-t-il plaisamment. Est-ce pour faire de pareils festins qu’on va dans les cavernes et en haute montagne ?
Je comprends à présent ce qu’il nous a enseigné naguère : Louée soit une modeste pauvreté ! — et pourquoi il veut supprimer les mendiants. »
— « Ne te fâche pas, lui répondit Zarathoustra, fais comme moi. Tiens-t’en à tes habitudes, mon cher. Broie tes grains, bois ton eau, fais l’éloge de ta cuisine, pourvu qu’elle te mette en joie.
Je ne veux faire la loi qu’aux miens, je ne suis pas une loi pour tous. Mais ceux qui sont de mon espèce doivent avoir les os solides et le pied léger. —
— Il faut qu’ils soient toujours dispos pour la guerre et pour les festins — ni mélancoliques ni songe-creux, prêts à l’effort le plus pénible comme à une fête, intacts et sains.
Tout ce qu’il y a de meilleur nous appartient, à moi et aux miens ; et si on ne nous le donne pas, nous le prenons : la meilleure chère, le ciel le plus pur, les pensées les plus fortes, les plus belles femmes. » —
Ainsi parlait Zarathoustra — mais le Roi de droite répliqua : « C’est étrange ! A-t-on jamais entendu choses aussi raisonnables sortir de la bouche d’un sage ?
Et en vérité ce qu’il y a de plus étrange chez un sage, c’est qu’il soit raisonnable et ne soit pas un âne. »
Ainsi parlait le Roi de droite surpris. Mais l’âne ponctua ce discours d’un Hi-han ! mécontent. Ce n’était toutefois que le début de ce long repas que les chroniques appellent la Cène. Et à ce repas il ne fut question que de l’Homme supérieur.
* * *
De l’homme supérieur
1
La première fois que je suis allé chez les hommes, j’ai commis la sottise que commettent tous les solitaires, la grande sottise d’aller m’installer sur la place publique.
M’adressant à tous, je ne m’adressais à personne. Mais le soir j’eus pour compagnons des saltimbanques et des cadavres ; et peu s’en fallut que je ne fusse moi-même un cadavre.
Mais au matin suivant je vis briller une certitude nouvelle ; j’appris à dire : « Que m’importent la place publique et la populace et le tapage forain et les longues oreilles de la populace ! »
Hommes supérieurs, apprenez de moi cette vérité : sur la place personne ne croit aux Hommes supérieurs. Et si vous voulez parler sur la place publique, faites-le ; mais la populace dira en clignant de l’œil : « Nous sommes tous égaux. »
« Hommes supérieurs — ainsi parle la populace en clignant de l’œil — il n’y a pas d’Hommes supérieurs, nous sommes tous égaux. L’Homme n’est jamais qu’un homme — devant Dieu nous sommes tous égaux. »
Devant Dieu ! — Mais ce Dieu est mort. Mais nous refusons d’être égaux devant la populace. Hommes supérieurs, tenez-vous loin de la place publique.
2
Devant Dieu ! — Mais ce Dieu est mort ! Hommes supérieurs, ce Dieu était votre pire danger.
C’est depuis qu’il gît au sépulcre que vous êtes ressuscités. C’est maintenant enfin que va luire le grand Midi, que l’Homme supérieur va être — le maître.
Comprenez-vous cette parole, ô mes frères ? Vous êtes épouvantés, votre cœur a le vertige ? Vous voyez s’ouvrir un abîme ? Entendez-vous l’aboiement du dogue d’enfer ?
Allons, courage ! Hommes supérieurs. C’est à présent que la montagne de l’avenir humain va accoucher. Dieu est mort. Mais nous, nous voulons à présent — que le Surhumain vive.
3
Les plus soucieux demandent aujourd’hui : Comment faire pour conserver l’homme ? Mais Zarathoustra est le premier et le seul à demander : Comment faire pour surmonter l’homme ?
C’est le Surhumain qui me tient au cœur. Il est mon premier, mon unique souci, — lui et non l’homme, ni le prochain, ni le plus pauvre, ni le plus souffrant, ni le meilleur. —
Ô mes frères, ce que je puis aimer chez l’homme, c’est qu’il est à la fois transition et perdition. Vous aussi vous avez en vous bien des choses qui m’inspirent tendresse et espoir.
Vous fûtes méprisants, Hommes supérieurs ; cela me donne espoir. Les plus méprisants sont aussi les plus respectueux.
Vous avez désespéré : c’est très respectable. Car vous n’avez pas appris à vous résigner, vous avez ignoré les prudences mesquines.
Aujourd’hui les petites gens sont les maîtres, tous prêchent la résignation, l’accommodation, et la prudence et le labeur, et les ménagements, et tout le long et caetera des menues vertus.
Les hommes efféminés, les fils d’esclaves et surtout la populace métissée, tout cela veut à présent prendre en main le destin humain — ô dégoût, dégoût, dégoût !
Voilà ceux qui cherchent et s’enquièrent sans se lasser : Comment conserver l’homme le plus longtemps, le mieux possible, avec le plus d’agrément ? — Ils sont ainsi les maîtres de l’heure.
Il faudra mater ces maîtres de l’heure, — ces petites gens, ô mes frères. Ils sont pour le Surhumain le pire des dangers.
Surmontez, je vous en prie, Hommes supérieurs, ces petites vertus, ces petites astuces, ces scrupules gros comme un grain de sable, ce fourmillement de fourmis, cette misérable satisfaction de soi, ce bonheur du plus grand nombre. —
et désespérez plutôt que de vous rendre. Car en vérité je vous aime parce que vous ne savez pas vivre au temps où nous sommes, Hommes supérieurs. C’est pourquoi vous êtes ceux qui vivez — le mieux.
4
Avez-vous du courage, ô mes frères ? Êtes-vous hardis ? Non pas un courage devant témoins, mais un courage de solitaire ou d’aigle qui n’a plus même Dieu pour témoin ?
Les âmes froides, les mulets, les aveugles, les ivrognes n’ont pas ce que j’appelle du courage. Celui qui a du courage, c’est celui qui connaît la peur, mais qui dompte la peur, qui voit l’abîme, mais qui en est fier.
Quiconque voit l’abîme, mais d’un œil d’aigle, quiconque étreint l’abîme, mais dans des serres d’aigle, celui-là a du courage. — —
5
« L’homme est méchant » — c’est ce que m’ont dit pour me consoler les sages les plus éminents. Hélas ! que n’est-ce vrai de nos jours ! Car chez l’homme le mal est encore la meilleure énergie.
Il faut que l’homme devienne à la fois meilleur et pire — c’est ma doctrine. Le pire mal est indispensable au bien du Surhumain.
Bon pour ce prédicateur des humbles d’avoir souffert et porté sa part du péché des hommes ! Pour moi le grand péché fait ma joie, c’est mon meilleur réconfort. —
Mais ceci n’est pas destiné aux longues oreilles. Toutes les paroles ne sont pas à leur place dans toutes les bouches. Il s’agit ici de choses délicates et lointaines, rien que puissent saisir les sabots des moutons.
6
Hommes supérieurs, pensez-vous que je sois là pour réparer ce que vous avez mal fait ?
Ou pour préparer une couche plus moelleuse à vos douleurs ? Ou pour vous indiquer des sentiers plus aisés, à vous les inquiets, les errants, les égarés en haute montagne ?
Non, non, trois fois non ! Un nombre croissant d’entre vous périra, — car il faut que la vie vous devienne de plus en plus dure et pénible. C’est ainsi seulement, —
— c’est ainsi seulement que l’homme grandit, atteint les hauteurs où la foudre le frappe et le brise : quand il est monté assez haut pour rencontrer l’éclair.
Ma pensée, mon désir s’attachent au petit nombre, aux choses lointaines et de longue portée. Que m’importe votre petite détresse multiple et brève ?
Vous ne souffrez pas encore assez à mon gré. Car vous souffrez de vous-mêmes, ce n’est pas encore de l’homme tel qu’il est que vous souffrez. Si vous parliez autrement, vous mentiriez. Aucun de vous ne souffre de ce dont je souffre. — —
7
Il ne me suffit pas qu’on ait rendu la foudre inoffensive. Je ne cherche point à la dévier, je veux lui apprendre — à travailler pour moi.
Depuis longtemps ma sagesse s’amasse comme un nuage, de plus en plus sombre et silencieuse. C’est ainsi que fait toute sagesse qui doit un jour enfanter la foudre. —
Je ne veux pas être une lumière pour ces hommes d’aujourd’hui, ni qu’ils me prennent pour une lumière. Ceux-là — je veux les aveugler ! Éclair de ma sagesse, crève-leur les yeux !
8
Gardez-vous de vouloir ce qui est au-dessus de vos forces. Il y a une fausseté pernicieuse chez ceux qui veulent ce qui est au-dessus de leurs forces.
Surtout s’ils veulent de grandes choses. Car ils éveillent la méfiance envers les grandes choses, ces rusés faux-monnayeurs, ces comédiens subtils, —
— jusqu’au jour où ils se travestissent même à leurs propres yeux, avec leurs regards louches, leur bois vermoulu passé au vernis, drapé de grands mots, leurs vertus de parade, leurs œuvres frelatées, leur clinquant.
Soyez sur vos gardes, hommes supérieurs. Il n’est rien qui me semble aujourd’hui plus précieux ni plus rare que la probité.
L’heure présente n’est-elle pas l’heure de la populace ? Or la populace ignore ce qui est grand ou petit, droit ou honnête ; elle est retorse avec innocence, elle ment toujours.
9
Soyez prudents surtout, Hommes supérieurs, hommes vaillants, cœurs vaillants, cœurs sincères ! Et tenez vos raisons secrètes. Car l’heure présente est celle de la populace.
Ce que la populace a appris à croire sans raison, comment pourrait-on le — détruire par des raisons ?
Et sur la place publique, c’est par gestes que l’on persuade les gens. Mais la populace se méfie des raisons.
Et si parfois la vérité triomphe, demandez-vous avec une juste méfiance : Quelle est l’erreur robuste qui a combattu pour elle ?
Gardez-vous aussi des savants. Ils vous haïssent, car ils sont inféconds. Ils ont les yeux froids et secs, les oiseaux leur semblent tous déplumés.
D’aucuns se vantent de ne point mentir, mais il s’en faut que l’impuissance à mentir soit l’amour de la vérité. Méfiez-vous !
Il s’en faut que l’absence de fièvre soit la lucidité de la Connaissance. Je ne crois pas aux esprits refroidis. Quiconque ne sait mentir ignore ce qu’est la vérité.
10
Voulez-vous monter là-haut ? Servez-vous de vos propres jambes. Ne vous faites pas porter sur la hauteur, ne montez pas porté sur le dos ni sur la tête d’autrui.
Mais toi, tu es monté à cheval ? Et maintenant trottes allégrement vers ton but ? C’est bien, mon ami. Mais ton pied bot t’accompagne, sur ton cheval.
Une fois arrivé à ton but, une fois descendu de cheval, c’est sur ta cime, Homme supérieur, — que tu trébucheras.
11
Ô créateurs, Hommes supérieurs, on ne porte jamais en soi que son propre enfant.
Ne vous laissez pas persuader, endoctriner. Qui donc est votre prochain ? Même en agissant « dans l’intérêt du prochain », — vous ne créez rien pour lui.
Oubliez donc ce « pour », créateurs. C’est votre vertu qui exige que vous ne fassiez rien « pour », « à cause de », ni « parce que ». Il faut boucher vos oreilles à ces petits mots mensongers.
Agir « pour le prochain », c’est la vertu des petites gens, de ceux qui pensent : « Qui se ressemble s’assemble » et « Une main lave l’autre ». — Ils n’ont pas droit à votre égoïsme ; ils n’en ont pas la force non plus.
Dans votre égoïsme, ô créateurs, entre la prudence et la prévoyance de la future mère. Ce que nul encore n’a vu de ses yeux, votre fruit, voilà ce que vous devez protéger et ménager et nourrir de tout votre amour.
Où est votre amour, je veux dire en votre enfant, là aussi est toute votre vertu. Votre œuvre, votre vouloir, voilà ce qui est pour vous le « prochain ». Ne vous laissez pas suggérer des valeurs fausses.
12
Ô créateurs, Hommes supérieurs, quiconque va enfanter est malade. Mais quiconque vient d’enfanter est impur.
Demandez aux femmes : on n’enfante pas par plaisir. C’est la douleur qui fait caqueter poules et poètes.
Ô créateurs, il y a en vous beaucoup d’impureté. C’est parce qu’il vous a fallu enfanter.
Un enfant qui naît, oh ! que d’impureté vient au monde avec lui ! Allez-vous-en à l’écart. Et que celui qui a enfanté lave son âme et la purifie.
13
Ne soyez point vertueux au-delà de vos forces. Et n’exigez de vous-mêmes rien qui passe la vraisemblance.
Suivez à la trace les vertus de vos pères. Comment pourriez-vous monter plus haut si le vouloir de vos pères ne s’élève aussi avec vous ?
Celui qui tient à être un précurseur, qu’il prenne garde à ne pas être un épigone. Ce n’est pas dans le domaine où vos pères ont péché que vous pourrez devenir des saints.
Celui dont les pères ont aimé les femmes, les vins forts et la chasse au sanglier, comment pourrait-il exiger de soi la chasteté ?
Ce serait folie ! En vérité, ce sera beaucoup à mes yeux s’il se contente d’être l’époux d’une, ou de deux ou trois femmes.
Et il aurait beau fonder des monastères, et graver sur leur porte ces mots : « le Chemin de la Sainteté », — je dirais encore : « À quoi bon ? C’est une nouvelle folie.
Il a fondé pour lui-même une prison et un asile : grand bien lui fasse, mais je n’y crois pas. »
Ce qui grandit dans la solitude, c’est ce que chacun y apporte, y compris la brute interne. C’est pourquoi il faut déconseiller la solitude à beaucoup.
Y a-t-il jamais eu rien de plus immonde sur terre que les saints anachorètes ? Autour d’eux ce n’est pas seulement le diable qui se déchaînait, — mais le porc aussi.
14
Craintifs, honteux, empruntés, pareils au tigre qui a manqué son bond, tels je vous ai souvent vus vous en aller à l’écart, Hommes supérieurs. Vous aviez manqué votre coup.
Mais qu’importe, ô joueurs de dés ? Vous ne savez pas encore jouer et plaisanter comme il se doit. Ne sommes-nous pas constamment assis à une grande table de jeu et de divertissement ?
Et si vous avez manqué quelque grand coup, est-ce vous-mêmes qui êtes — manqués pour autant ? Et si vous êtes manqués, quant à vous, l’homme est-il — manqué pour autant ? Et si c’est l’homme qui est manqué — eh bien ! courage, en avant !
1 5
Plus une chose est rare en son essence, plus rarement elle réussit. Hommes supérieurs, vous tous qui êtes ici, n’êtes-vous pas tous plus ou moins — des ratés ?
Prenez-en votre parti, il n’importe ! Que de possibilités restent ouvertes ! Apprenez à rire de vous-mêmes comme il faut savoir rire.
Est-ce merveille que vous soyez des ratés ou des demi-ratés, vous qui êtes à demi brisés ? Ce qui s’agite et se heurte en vous, n’est-ce pas l’avenir de l’homme ?
Ce que l’homme a de plus lointain, de plus profond, de plus haut — écume et bout dans votre pot.
Est-ce merveille que tant de pots se brisent ? Apprenez à rire de vous-mêmes comme il sied d’en savoir rire. Hommes supérieurs, que de possibilités restent ouvertes !
Et à la vérité, que de choses ont déjà réussi ! Que la terre est riche en menues perfections, en heureuses réussites !
Entourez-vous de menues choses bonnes et parfaites, Hommes supérieurs. Leur maturité dorée guérit le cœur. Ce qui est parfait enseigne l’espérance.
16
Quel a été jusqu’à présent sur terre le plus grand des péchés ? N’est-ce pas d’avoir dit : Malheur à ceux qui rient !
N’avait-il donc trouvé aucun motif de rire sur cette terre, celui qui a dit cette parole ? C’est qu’il avait mal cherché. Un enfant même y trouve des motifs.
C’est qu’il manquait d’amour — autrement il nous eût aimés aussi, nous les rieurs. Mais il nous haïssait, il se gaussait de nous, il nous promettait les pleurs et les grincements de dents.
Faut-il nécessairement maudire tout ce que l’on n’aime pas ? C’est d’un bien mauvais goût, à mon avis. Mais c’est là ce que faisait cet intransigeant. Il était issu de la populace.
Et lui-même — n’aimait pas assez : sans quoi il ne se fût point irrité de n’être pas assez aimé. Ce que veut tout grand amour, ce n’est pas qu’on l’aime, c’est beaucoup plus.
Écartez-vous de tous ces intransigeants, c’est une pauvre race malade, une engeance plébéienne ; ils regardent méchamment cette vie, ils ont le mauvais œil pour cette terre.
Écartez-vous de tous ces intransigeants. Ils ont le pied pesant, le cœur lourd. Comment la terre leur serait-elle légère ?
1 7
Les bonnes choses arrivent à leur terme par des voies détournées. Elles font le gros dos comme les chats, elles ronronnent intérieurement, sentant que leur bonheur approche. — Toutes les bonnes choses rient.
L’allure de la marche trahit si l’on est dans la bonne voie ; regardez-moi marcher. Mais quand on approche du but, on danse.
Et en vérité, je n’ai pas été changé en statue, je ne suis pas là figé, obtus, pétrifié, rigide comme une colonne ; j’aime à courir vite.
Et bien qu’il y ait sur terre des marécages et beaucoup d’épaisse tristesse, quand on a le pied léger, on traverse en courant la fange même, et l’on danse comme sur la glace polie.
Élevez vos cœurs, mes frères, levez-les plus haut encore. Et n’oubliez pas les jambes ! Levez aussi la jambe, bons danseurs, et mieux encore, tenez-vous un peu sur la tête !
18
Cette couronne du rieur, cette guirlande de roses, je l’ai moi-même posée sur ma tête ; j’ai moi-même proclamé que mon rire était saint. Je n’ai pas trouvé d’autre homme assez fort pour faire cela de nos jours.
Moi, Zarathoustra, le danseur, Zarathoustra le léger, qui bat des ailes, prêt à l’essor, complice de tous les oiseaux, alerte et dispos, dans son insouciance bienheureuse : —
moi, Zarathoustra le prophète, Zarathoustra le rieur prophétique, ni impatient ni intransigeant, ami des bonds et des écarts, j’ai moi-même posé sur ma tête cette couronne.
19
Élevez vos cœurs, mes frères, levez-les haut, plus haut encore ! Et surtout n’oubliez pas les jambes ! Levez la jambe aussi, bons danseurs, et, ce qui vaudra mieux, tenez-vous un peu sur la tête.
Il y a, même dans le bonheur, de lourdes brutes, il y a des pieds bots de naissance. Ils font de bizarres efforts, tel un éléphant qui s’efforce de se tenir sur la tête.
Mais mieux vaut être fou de bonheur que fou de malheur, mieux vaut danser lourdement que de marcher en boitant. Apprenez donc ce que m’enseigne ma sagesse : la pire des choses a au moins deux bons côtés. —
— La pire des choses a deux bonnes jambes pour danser dessus ; apprenez donc vous-mêmes, Hommes supérieurs, à vous tenir sur vos jambes.
Oubliez les ampoules de la mélancolie et de la tristesse populacière ! Oh ! que je les trouve tristes, ces bouffons de la populace ! Car le présent appartient à la populace.
20
Imitez le vent qui s’élance hors des cavernes de la montagne. Il veut danser au son de son propre chalumeau, les mers frémissent et bondissent sous ses pas.
Loué soit l’esprit qui donne des ailes aux ânes, qui trait les lionnes, le bon génie indomptable qui vient comme l’ouragan souffler sur tout présent, sur toute populace, —
— l’ennemi des têtes de chardons et des coupeurs de cheveux en quatre, de toutes les feuilles mortes et de toutes les herbes flétries, loué soit cet ouragan farouche et libre et bon, qui danse au-dessus des marécages et des mélancolies, comme sur autant de prairies,
l’ennemi des phtisiques plébéiens et de tous les produits tristes et mal venus, loué soit cet esprit de tous les libres esprits, l’ouragan rieur qui souffle de la poussière dans les yeux de tous les pessimistes, de tous les purulents.
Votre pire défaut, Hommes supérieurs, c’est que vous ne savez pas danser comme il faut danser — jusqu’au-delà de vous-mêmes. Qu’importe que vous n’ayez pas réussi !
Que de possibilités restent ouvertes ! Apprenez donc à rire au-delà de vous-mêmes. Élevez vos cœurs, bons danseurs, levez-les bien haut, plus haut encore ! Et n’oubliez pas non plus le bon rire !
Cette couronne du rieur, cette guirlande de roses, c’est à vous que je la lance, frères ! J’ai proclamé que le rire est sacré : Hommes supérieurs, apprenez donc — à rire !
* * *
Chant de mélancolie
1
Zarathoustra avait prononcé ces discours près de l’entrée de sa caverne ; mais aux derniers mots il se déroba à ses hôtes et s’en alla au-dehors chercher un peu l’air libre.
« Ô purs arômes qui m’entourez, s’écria-t-il, ô bienheureux silence de ces parages ! Mais où sont mes animaux ? Venez, venez, mon aigle et mon serpent !
Dites-moi, mes animaux, ces Hommes supérieurs, tous tant qu’ils sont, — serait-ce qu’ils ne sentiraient pas bon ? Ô purs arômes qui m’environnez ! Je sais, je sens enfin à quel point je vous aime, chers animaux. »
— Et Zarathoustra répéta : « Je vous aime, chers animaux. » Mais l’aigle et le serpent, entendant ces paroles, se blottirent auprès de lui, levant la tête pour le regarder. Ils étaient ainsi réunis tous trois, sans rien dire, humant et savourant ensemble l’air salubre. Car l’air était meilleur au-dehors qu’auprès des Hommes supérieurs.
2
Mais à peine Zarathoustra eut-il quitté sa caverne que le vieil Enchanteur se leva, regarda autour de lui d’un air finaud et dit : « Il est sorti.
Et déjà, Hommes supérieurs — il m’est bien permis à moi aussi de chatouiller votre vanité en vous donnant ce nom flatteur et louangeur — déjà je subis les atteintes de mon mauvais esprit d’imposture et de magie, de mon démon mélancolique
— qui est l’adversaire irréductible de Zarathoustra : il faut l’en excuser. Il a envie à présent de vous montrer quelques tours de magie, c’est son heure. Je lutte en vain contre ce mauvais esprit.
Vous tous, quels que soient les noms honorables que vous vous donniez — que vous vous nommiez les “libres esprits”, ou les “véridiques”, ou les “pénitents de l’esprit” ou les “affranchis” ou les “compagnons du grand désir” —
— vous tous qui souffrez comme moi du grand dégoût, vous pour qui le Dieu ancien est mort et qui n’avez pas encore de nouveau Dieu couché dans son berceau et dans ses langes — vous tous, mon mauvais esprit, mon démon magicien vous aime.
Je vous connais, Hommes supérieurs, et je le connais aussi — je connais également ce monstre que j’aime malgré moi, Zarathoustra ; il me semble souvent qu’il porte le beau masque d’un saint,
— il me semble reconnaître en lui le nouveau et singulier travesti dans lequel se complaît mon mauvais esprit, mon diable mélancolique. — Si j’aime Zarathoustra, il me semble souvent que c’est à cause de mon mauvais esprit. —
Mais déjà le voilà qui m’assaille et me subjugue, cet esprit de mélancolie, ce démon du crépuscule, et en vérité, Hommes supérieurs, ce dont il a envie —
— vous allez ouvrir de grands yeux — ce dont il a envie, c’est de se montrer nu à vos yeux — mâle ou femelle, je ne sais encore, mais il approche, il me subjugue — holà ! tenez tous vos sens en alerte !
Le bruit du jour s’éteint, le soir vient pour toute chose, même pour les meilleurs ; écoutez et voyez, Hommes supérieurs, quelle sorte de démon mâle ou femelle est ce génie de la mélancolie vespérale. »
Ayant ainsi parlé le vieil Enchanteur regarda malicieusement autour de lui et tendit la main vers sa harpe.
3
Dans l’air où s’éteint la clarté,
quand déjà la rosée, baume consolateur,
tombe doucement sur la terre
sans qu’on la voie ni qu’on l’entende —
car la rosée consolatrice
est chaussée de sandales légères
comme tous les doux messagers de consolation —
te souvient-il, ô cœur brûlant, te souvient-il
de cette soif que tu avais naguère
de pleurs célestes et de gouttes de rosée,
lorsque tu haletais consumé, harassé,
sur des chemins d’herbe jaunie
où les rayons cruels du soleil vespéral
te poursuivaient entre les arbres noirs,
les rayons brûlants, aveuglants, d’un malveillant soleil ?
Amant de la vérité ? Toi ? — ils te raillaient ainsi —
Non pas ! Rien que poète !
Un animal rusé, et rapace, et rampant,
obligé de mentir,
obligé de mentir, le sachant, le voulant,
et toujours avide de proie
sous ses masques bariolés,
masqué même à ses propres yeux,
une proie pour lui-même —
Ça, — l’amant de la vérité ?
Non, rien que fou, rien que poète !
Fertile seulement en discours bigarrés,
hurlant des mots bariolés sous ses masques de fou,
escaladant des ponts de paroles menteuses
et des arcs-en-ciel diaprés,
entre de faux ciels
et de fausses terres,
errant, planant au hasard. —
Non, rien que fou ! Rien que poète !
Ça — l’amant de la vérité ?
Ni taciturne ni rigide,
ni froid ni lisse, à l’image
de la statue d’un dieu,
ni dressé à l’entrée des temples
pour veiller sur le seuil d’un dieu.
Non ! Ennemi de ces statues du Vrai,
plus à l’aise dans les déserts que devant les temples,
et comme un chat capricieux,
sautant par toutes les fenêtres,
vlan ! au cœur de tous les hasards,
flairant toutes les forêts vierges,
en reniflant d’envie et de désir.
Et dans toutes les forêts vierges,
tu courais parmi les fauves au pelage bigarré ;
d’une santé insolente, on te voyait courir
haut en couleur, beau comme le péché,
et les babines frémissantes,
heureux de tout railler, infernal, sanguinaire,
ou fondant sur ta proie, ou rampant, à l’affût, —
ou comme l’aigle qui longtemps,
longtemps regarde fixement les abîmes,
ses abîmes — —
Oh ! comme ses regards s’enfoncent, toujours plus bas,
tournoyant dans les profondeurs
de plus en plus profondes —
Puis
soudain, tout droit,
d’un brusque essor,
il fond sur les agneaux,
piquant droit, affamé,
avide de la chair des agneaux,
ennemi des âmes d’agnelles,
en rage contre qui porte un air moutonnier,
doux yeux d’agneau, toisons bouclées,
grise douceur laineuse des agneaux…
Tels,
pareils à l’aigle, à la panthère,
sont les désirs du poète
sont tes désirs aux mille masques,
ô fou ! ô poète !
Quand tu vois l’homme,
qu’il soit dieu ou mouton, qu’importe, —
mettre en pièces le dieu dans l’homme
et aussi le mouton dans l’homme,
et rire en le déchirant, —
c’est là, c’est bien là ton plaisir,
ton bonheur de panthère ou d’aigle,
bonheur de poète et de fou ! — —
Dans l’air où se meurt la clarté,
quand déjà le croissant de lune,
vert entre des rougeurs de pourpre,
glisse jalousement,
adversaire du jour,
fauchant à chaque pas, sournoisement,
les hamacs de roses,
jusqu’à les faire s’abîmer,
s’effondrer pâlis dans la nuit, —
tel moi aussi je suis déchu
de ma folie de vérité,
de mon ardent désir du jour,
et las du jour, malade de clarté,
je suis tombé vers les bas-fonds, le soir, les ombres,
brûlé et assoiffé, n’aspirant plus
qu’à une seule vérité.
— Te souvient-il, cœur embrasé, te souvient-il,
combien alors tu avais soif ? —
Las ! Faut-il que je sois banni
de toute vérité :
et rien que fou,
rien que poète !
* * *
Du savoir
Ainsi chantait le magicien ; et comme autant d’oiseaux, tous ceux qui étaient assemblés là se laissaient prendre à leur insu aux rets de sa volupté perfide et mélancolique. Seul l’Esprit de scrupule ne s’était point laissé capturer ; il arracha vivement la harpe aux mains de l’Enchanteur et s’écria : « De l’air ! Faites entrer de l’air pur ! Faites entrer Zarathoustra ! Tu alourdis et tu empoisonnes l’air de cette caverne, vieil Enchanteur perfide !
Perfide et subtil, tu nous suggères des désirs et des fourrés inconnus. Et malheur à nous quand tes pareils parlent de la vérité et s’en réclament !
Malheur aux libres esprits sans méfiance devant des enchanteurs de ton espèce. C’en est fait de leur liberté. Tu les endoctrines et les fais rentrer au cachot. —
— Vieux démon de la mélancolie, ta plainte est une sorte d’appeau, tu ressembles à ceux qui en chantant les louanges de la chasteté nous inclinent secrètement à la licence. »
Ainsi parla le Scrupuleux. Mais le vieil Enchanteur, jetant les yeux autour de lui, jouissait de sa victoire et ravalait sans effort le dépit que lui causaient les dires de l’Esprit de scrupule. « Tais-toi, dit-il à mi-voix, aux bonnes chansons il faut un bon écho ; après de beaux chants il sied de garder longtemps le silence.
C’est ce que font tous ces Hommes supérieurs. Mais toi, tu n’as sans doute pas compris grand-chose à mon chant. Tu n’as guère le sens de la magie. »
— «Tu me flattes, répliqua le Scrupuleux, en me distinguant de ceux-ci. Soit ! Mais que vois-je, vous autres ? Vous voilà de nouveau avec des yeux pleins de regards lubriques ! —
Âmes libres, où est votre liberté ? Vous ressemblez presque, ce me semble, à ceux qui ont longtemps regardé danser nues des filles vicieuses, vos âmes dansent elles aussi.
Vous avez sans doute plus que moi, Hommes supérieurs, ce que l’Enchanteur appelle son mauvais esprit d’imposture et de magie ; — nous sommes sans doute différents.
Et en vérité nous avions assez causé et médité ensemble avant que Zarathoustra revînt à sa caverne, pour que je n’ignore pas que nous sommes en effet différents.
Même ce que nous cherchons ici sur ces hauteurs est différent. Ce que je cherche, c’est plus de certitude, et c’est pour cela que je suis venu trouver Zarathoustra, car il est à tout prendre la tour la mieux fortifiée, le vouloir le plus fort, —
— en ces temps où tout vacille, où toute terre tremble. Mais vous, à voir les yeux que vous faites, il me semble presque que vous êtes venus chercher plus d’incertitude.
— Plus de frisson, plus de danger, plus de tremblement de terre. Il me semble presque — excusez ma présomption, Hommes supérieurs, —
— il me semble que vous devez avoir envie de la vie la plus mauvaise, la plus dangereuse, celle qui me fait à moi le plus peur, la vie des bêtes sauvages. Vous rêvez de cavernes, de forêts, de monts escarpés et de véritables dédales de précipices.
Et ceux qui vous plaisent, ce ne sont pas les guides qui vous tireront le mieux du danger, mais ceux qui vous entraîneront loin de tout sentier, les mauvais guides. Mais bien que vous ayez réellement de tels désirs en vous, je n’arrive pas à y croire.
La peur — est en effet un sentiment héréditaire et profond chez l’homme ; la peur explique tout, le péché originel et la vertu originelle. C’est de la peur qu’est née ma vertu à moi, qui s’appelle le Savoir.
La peur des bêtes sauvages est celle qui a été le plus longtemps inculquée à l’homme, la peur de toutes les bêtes, y compris cette bête sauvage qu’il porte en lui et dont il a peur. — C’est ce que Zarathoustra appelle “la brute interne”.
Cette longue et très ancienne peur, enfin affinée, spiritualisée, intellectualisée, c’est, à ce qu’il me semble, ce qu’on appelle : le Savoir. » —
Ainsi parla le Scrupuleux ; mais Zarathoustra, qui venait de rentrer dans la caverne et avait entendu ou deviné la dernière partie de ce discours, lança au Scrupuleux une poignée de roses et se mit à rire de ces « vérités ». « Quoi ? s’écria-t-il, qu’est-ce que je viens d’entendre ? En vérité, tu es fou, ou c’est moi qui le suis ; et ta vérité, je vais te la retourner en un clin d’œil et la mettre sens dessus dessous.
La peur, en effet, — est l’exception chez nous. Mais le courage et l’esprit d’aventure, le goût de l’incertain et des prouesses inédites, — le courage en un mot me semble résumer toute la préhistoire de l’homme.
Aux animaux les plus sauvages et les plus courageux il a envié et dérobé toutes leurs vertus ; c’est ainsi qu’il est devenu — homme.
Ce courage, enfin affiné, spiritualisé, intellectualisé, ce courage d’homme aux ailes d’aigle et à la prudence de serpent, c’est ce qu’on appelle de nos jours, à ce qu’il me semble — »
— « Zarathoustra ! » s’écrièrent d’une seule voix tous ceux qui étaient assemblés là, tout en faisant de grands rires ; mais il semblait que la lourde nuée qui pesait sur eux se fût dissipée.
L’Enchanteur lui-même riait et dit d’un air fin : « À la bonne heure ! Mon mauvais esprit s’en est allé !
Et ne vous ai-je pas mis moi-même en garde, en vous disant qu’il est un imposteur, un esprit d’imposture et de mensonge ? Surtout quand il se montre nu. Mais que puis-je, moi, contre ses ruses ? Est-ce moi qui l’ai fait, qui ai créé le monde ?
Allons ! Retrouvons notre bonne humeur et notre gaieté. Et bien que Zarathoustra ait l’air courroucé, — voyez comme il m’en veut ! —
— avant la nuit il aura appris de nouveau à m’aimer et à me louer, il ne peut vivre longtemps sans faire de pareilles folies.
Lui, — il aime ses ennemis. De tous ceux que j’ai vus, aucun ne pratique cet art mieux que lui. Mais en revanche il se venge sur ses amis. »
Ainsi parla le vieil Enchanteur, et les Hommes supérieurs l’approuvèrent et Zarathoustra fit le tour de la société, serrant les mains de ses amis avec tendresse et malice, comme s’il avait quelque chose à réparer et à se faire pardonner. Mais comme il arrivait à la porte de la caverne, voici qu’il fut repris de l’envie de respirer l’air pur du dehors et de retrouver ses animaux, — et il était sur le point de se faufiler au-dehors.
* * *
Chez les filles du désert
1
Alors le voyageur qui se disait l’Ombre de Zarathoustra lui dit : « Ne t’en va pas ! Reste avec nous, sans quoi le poids de notre vieille tristesse nous accablerait de nouveau.
Déjà ce vieil Enchanteur nous a régalés de ce qu’il a de pire, et regarde donc, ce bon vieux Pape si dévot a des larmes plein les yeux et s’est de nouveau embarqué sur la mer de mélancolie.
Les Rois font encore bonne contenance ; de nous tous ce sont eux qui ont le mieux compris la leçon d’aujourd’hui. Mais s’ils étaient seuls et sans témoins, je parie que recommencerait en eux aussi ce mauvais jeu, —
— le mauvais jeu des nuées errantes, des humeurs mélancoliques, des ciels couverts, des soleils escamotés, des vents hurlants de l’automne,
— le mauvais jeu de nos hurlements, de nos cris de détresse. Reste avec nous, ô Zarathoustra. Il y a ici beaucoup de misère cachée qui voudrait s’exprimer, beaucoup de soir, de nuages et d’air confiné.
Tu nous as nourris de la viande des forts et de préceptes énergiques. Ne permets pas qu’au dessert nous assaillent de nouveau les démons de lâcheté et de mollesse.
Toi seul sais rendre autour de toi l’atmosphère tonique et claire. Où ai-je jamais trouvé sur terre un air plus salubre que celui qu’on respire dans ta caverne ?
J’ai pourtant vu des pays en grand nombre, mes narines ont appris à déguster l’air et à l’apprécier, mais c’est auprès de toi qu’elles savourent leur plus grand plaisir,
si ce n’est — si ce n’est — pardonne à un vieux souvenir, — pardonne à une vieille chanson à boire que j’ai composée chez les Filles du Désert. —
— Chez elles, en effet, on respirait ce même air pur, lumineux, oriental. C’est là que je me suis senti le plus loin de cette vieille Europe nuageuse, humide et mélancolique.
En ce temps-là, j’aimais les filles d’Orient et cet azur que ne ternissent jamais ni nuages ni pensées.
Vous ne sauriez croire avec quelle décence elles demeuraient assises dès qu’elles cessaient leurs danses — profondes, mais sans pensées, comme autant de petits secrets, de mystères enrubannés, de noix que l’on casse au dessert ; —
étranges et bariolées, en vérité, mais sans nuages ; des énigmes qui se laissent deviner c’est pour elles que j’ai composé mon psaume d’après-dîner. »
Ainsi parla le Voyageur ou l’Ombre, et avant que personne lui eût répondu il s’était déjà emparé de la harpe du vieil Enchanteur, et, les jambes croisées, jetait autour de lui un regard tranquille et sage — mais il aspirait l’air avec lenteur par les narines, d’un air d’inquisition, comme on déguste un air étranger dans des pays nouveaux. Puis poussant une sorte de rugissement il se mit à chanter :
2
Le Désert gagne :malheur à qui recèle des Déserts !
— Ah ! solennel
vraiment solennel,
ce digne exorde ;
d’une solennité tout africaine !
Bien digne d’un lion
ou d’un signe hurleur, d’un moraliste
— mais rien qui vous convienne,
mes délicieuses amies
aux pieds desquelles
pour la première fois il est donné
à un Européen de prendre place
sous les palmiers. — Sela !
Miracle, en vérité !
Me voici donc assis
près du Désert, et déjà
si loin du Désert !
Nullement dévasté, quant à moi,
mais englouti
par cette oasis minuscule. —
Comme elle ouvrait justement en bâillant
sa gueule exquise,
petite gueule parfumée entre toutes les gueules,
j’y suis tombé,
roulant jusqu’au fond et plus loin,
pour me retrouver parmi vous,
mes délicieuses amies. — Sela !
Honneur, honneur à la Baleine
si elle sut choyer ainsi son hôte !
Vous saisissez
ma docte allusion ?
Honneur à son ventre
s’il était comme celui-ci,
un charmant ventre d’oasis,
mais j’en doute —
il faut vous avouer que j’arrive d’Europe,
et l’Europe est plus soupçonneuse
que toutes les vieilles épouses.
Que Dieu l’amende !
Amen !
Me voici donc
dans cette oasis minuscule,
telle une datte
brune, sucrée, gonflée d’or, et qui rêve
d’une ronde bouche de jeune fille,
et surtout de dents virginales,
glacées, neigeuses et tranchantes ;
c’est de quoi rêvent, en effet,
les cœurs de toutes les dattes brûlantes. — Sela !
Pareil à ces fruits du midi,
et trop pareil à eux,
me voilà donc gisant ici,
environné d’un vol d’insectes minuscules
qui viennent me flairer et se jouer autour de moi,
assailli de mille désirs et de caprices
plus menus encore, plus fous, plus coupables,
assiégé par vous,
chattes muettes et songeuses,
Doudou et Suleïka, —
ensphinxé, si je veux enfermer en un mot
beaucoup d’impressions
(Dieu me pardonne
un tel péché contre la langue !)
— me voici donc, humant un air délicieux,
un air de paradis, en vérité,
un air léger, lumineux, strié d’or,
le meilleur air qui soit jamais
chu de la lune. —
Fut-ce hasard ?
Fut-ce bravade ?
comme le content les poètes d’autrefois.
Mais moi, douteur, je le révoque
en doute, car j’arrive
d’Europe,
d’une Europe plus soupçonneuse
que toutes les vieilles épouses.
Que Dieu l’amende !
Amen !
Humant cet air exquis,
les narines gonflées en coupes,
sans avenir, sans souvenirs,
charmantes amies, me voici,
contemplant ce palmier
qui, telle une danseuse,
se plie, s’incline et se balance sur ses hanches
— à force de le regarder, on finirait par l’imiter —
pareil à la danseuse qui, je crois,
est restée trop longtemps, et plus qu’il n’est prudent,
perchée sur une seule jambe
jusqu’à en oublier, je crois,
son autre jambe.
Du moins est-ce en vain que je cherche
ce joyau jumeau,
disparu —
je veux dire son autre jambe —
dans le voisinage sacré
de son délicieux, de son ravissant jupon
de lames d’éventail, d’ailes et de paillettes.
Même, si vous voulez m’en croire,
belles amies,
je pense qu’elle l’a perdue.
Disparue,
pour toujours disparue,
son autre jambe !
Quel dommage ! cette autre jambe si jolie,
où peut-on bien l’avoir laissée, en quel triste abandon,
cette jambe esseulée ?
Peut-être en proie à la terreur
d’un féroce lion aux boucles d’or, voire déjà
rongée et grignotée,
quelle pitié, hélas ! grignotée ! — Sela !
Ne pleurez pas, ne pleurez pas, je vous en prie,
tendres cœurs,
ne pleurez pas,
cœurs de dattes, seins de lait,
petits cœurs
de réglisse !
Ne pleure plus,
pâle Doudou ;
sois un homme, Suleïka, courage, courage !
— Ou peut-être, qui sait ?
un tonique, un cordial
serait ici en place,
un sage avis tout plein d’onction,
une exhortation solennelle ? —
Ha ! redresse-toi, ma dignité !
À moi, vertu, dignité de l’Européen !
Souffle, souffle de nouveau,
soufflet de forge de la vertu !
Ha !
Rugir une fois encore,
rugir en moraliste,
comme un lion de la morale,
rugir devant les Filles du Désert…
Car le rugissement de la vertu,
délicieuses filles,
est plus puissant que toutes
les ardeurs de l’Européen, que la fringale de l’Européen.
Et je me retrouve soudain,
européen ;
je ne puis autrement, que Dieu me soit en aide !
Amen !
Le Désert gagne : malheur à qui porte en soi des déserts !
* * *
Le réveil
1
À la fin du chant du Voyageur ou de l’Ombre, la caverne s’emplit tout à coup de bruit et de rires ; et comme tous les hôtes assemblés parlaient à la fois, et que l’âne lui-même, ainsi encouragé, ne demeurait pas muet, Zarathoustra ressentit quelque dépit et quelque ironie envers ses visiteurs, bien qu’il prît plaisir à leur gaieté. Car il y voyait un signe de guérison. Il sortit donc furtivement pour aller parler à ses animaux.
« Qu’est devenue leur détresse ? dit-il, et déjà il se sentait remis de son léger mouvement d’humeur. — Chez moi ils ont désappris de pousser des cris de détresse, à ce qu’il me semble.
— Bien que malheureusement ils n’aient pas désappris de crier. » Et Zarathoustra se boucha les oreilles, car le hihan de l’âne se mêlait bizarrement à la clameur joyeuse de ces Hommes supérieurs.
« Ils sont gais, reprit-il ; et qui sait ? peut-être aux dépens de leur hôte ; et si je leur ai appris à rire, ils n’ont pourtant pas appris à rire comme moi.
Mais qu’importe ! Ce sont de vieilles gens ; c’est leur façon de guérir ; c’est leur façon de rire, mes oreilles ont déjà supporté pire sans s’en irriter.
Ce jour est un jour de victoire. Le voici déjà qui cède, qui s’enfuit, l’Esprit de Pesanteur, mon vieil ennemi, mon ennemi juré. Comme il va bien finir, ce jour qui commença si mal, si pesamment !
Il va finir. Déjà le soir approche, il arrive à cheval d’au-delà de la mer, en bon cavalier. Comme il se balance sur sa selle de pourpre, le soir bienheureux qui rentre au gîte !
Le ciel le regarde, lumineux, le monde gît là-bas dans les profondeurs. O mes singuliers hôtes, vous qui êtes venus à moi, certes, il vaut la peine de vivre auprès de moi. »
Ainsi parlait Zarathoustra. Et de nouveau les cris et les rires des Hommes supérieurs retentirent, sortant de la caverne. Et il se reprit à parler.
« Ils mordent, mon appât est efficace ; déjà leur ennemi, l’Esprit de Pesanteur, s’éloigne d’eux aussi. Déjà ils ont appris à rire d’eux-mêmes. Ai-je bien entendu ?
La nourriture que je destine aux forts, mes préceptes pleins de sève et de force agissent sur eux, et en vérité je ne les ai pas nourris de légumes creux mais de la viande qui convient aux guerriers, aux conquérants ; j’ai éveillé en eux des appétits nouveaux.
Des espoirs nouveaux s’éveillent dans leurs bras et dans leurs jambes, leur cœur se dilate. Ils trouvent des paroles nouvelles, bientôt leur âme respirera l’audace.
Sans doute, n’est-ce pas la nourriture qui convient aux enfants, ni aux femmelettes langoureuses, vieilles ou jeunes. Il y a d’autres moyens de convaincre ces estomacs-là. Je ne suis ni leur médecin ni leur précepteur.
Le dégoût disparaît chez ces Hommes supérieurs ; tant mieux ; c’est mon triomphe. Dans mon domaine ils sont en sécurité, toute fausse honte s’efface, ils s’épanchent librement.
Ils épanchent leurs cœurs, ils ont de nouveau de bons moments, ils réapprennent à prendre du repos et à ruminer — ils deviennent reconnaissants.
C’est à mes yeux le meilleur des symptômes ; ils ont appris la reconnaissance. Bientôt ils imagineront des fêtes et dresseront des monuments à leurs joies d’antan.
Ce sont des convalescents. » Ainsi Zarathoustra se parlait joyeusement à lui-même, les yeux perdus au loin ; mais ses animaux vinrent se blottir contre lui, respectant son bonheur et son silence.
2
Mais soudain les oreilles de Zarathoustra furent épouvantées, car la caverne jusqu’alors pleine de tumulte et de rires s’emplit tout à coup d’un silence de mort ; — mais ses narines captaient une vapeur odoriférante et un encens qui semblait provenir de la combustion de pommes de pin.
« Qu’arrive-t-il ? Que font-ils ? » se demanda-t-il en se rapprochant en tapinois de l’entrée, de façon à voir sans être vu de ses hôtes. Mais miracle sur miracle ! que lui fallut-il alors voir de ses yeux !
« Ils sont tous redevenus pieux ; ils prient, ils sont fous ! » — dit-il au comble de la surprise. Et en effet, tous ces Hommes supérieurs, les deux Rois, le Pape en disponibilité, le méchant Enchanteur, le Mendiant volontaire, le Voyageur ou l’Ombre, le vieux Prophète, l’Esprit de scrupule, l’Homme Hideux, tous étaient agenouillés comme des enfants ou de vieilles dévotes, et adoraient l’âne. Et justement l’Homme Hideux commençait à gargouiller et à s’ébrouer comme si des choses ineffables cherchaient à jaillir de lui ; mais quand il parvint à articuler quelques paroles, voici, c’était une étrange et pieuse litanie à la louange de l’âne, adoré et encensé. Et voici cette litanie :
Amen ! Louange, honneur, sagesse, reconnaissance, gloire et force à notre Dieu, d’éternité en éternité !
— Et l’âne de répondre Hi-han !
Il porte nos fardeaux, il a pris la forme d’un serviteur ; il est humble de cœur et ne dit jamais non ; et qui aime bien son Dieu le châtie bien.
— Et l’âne de répondre Hi-han !
Il ne parle pas, sauf pour approuver toujours le monde qu’il a créé ; c’est sa façon de louer sa création. S’il ne parle pas, c’est par finesse. Aussi a-t-il rarement tort.
— Et l’âne de répondre : Hi-han !
Il passe inaperçu dans le monde. Grise est la couleur favorite dont il revêt sa vertu. S’il a de l’esprit, il le cache ; mais tout le monde croit à ses longues oreilles.
— Et l’âne de répondre : Hi-han !
Que de sagesse cachée dans ces longues oreilles et dans cette décision de dire toujours oui et jamais non ! N’a-t-il pas créé le monde à son image, bête au possible ?
— Et l’âne de répondre : Hi-han !
Que tu suives des chemins droits ou tortueux, peu t’importe ce qui nous semble droit ou tortueux, à nous autres hommes. Ta candeur est de ne pas savoir ce qu’est la candeur.
— Et l’âne de répondre : Hi-han !
Voici, tu ne repousses personne, ni mendiants ni rois. Tu laisses venir à toi les petits enfants et quand les méchants garnements te font des avances, tu réponds simplement : Hi-han !
— Et l’âne de répondre : Hi-han !
Tu aimes les ânesses et les figues fraîches, tu ne dédaignes pas la bonne chère. Un chardon te ravigote quand tu as faim. Il y a là-dedans une sagesse divine.
— Et l’âne de répondre : Hi-han !
* * *
La fête de l’âne
1
À ce passage de la litanie, Zarathoustra ne put plus se contenir, il se mit à crier lui aussi Hi-han ! plus fort que l’âne et fit irruption au milieu de ses hôtes affolés. « Mais que faites-vous là, fils d’hommes ? s’écria-t-il en relevant brusquement les dévots prosternés sur le sol. Malheur à vous si un autre Zarathoustra vous voyait !
Avec votre nouvelle religion, tout le monde vous prendrait pour les pires des blasphémateurs ou les plus absurdes des vieilles bonnes femmes.
Et toi, vieux Pape, comment peux-tu t’accommoder d’adorer un âne et de le prendre pour ton Dieu ? » —
— « Ô Zarathoustra, répondit le Pape, pardonne-moi, mais en fait de Dieu, j’en sais encore plus long que toi. Et il n’y a rien là que de légitime.
Plutôt adorer Dieu sous cette forme que de ne l’adorer sous aucune. Songe à cette maxime, mon noble ami, et tu devineras vite qu’elle implique de la sagesse.
Celui qui a dit : “Dieu est esprit” est celui qui a fait le plus grand pas, le plus grand bond vers l’incroyance ; il n’est pas aisé de réparer le mal que cette parole a fait sur terre.
Mon vieux cœur saute et bondit à l’idée qu’il existe encore sur terre quelque chose qu’on puisse adorer. Pardonne à ce vieux cœur de Pape, plein de dévotion. »
— « Et toi, dit Zarathoustra au Voyageur ou à l’Ombre, tu te dis, tu te crois un libre esprit ? Et tu te livres ici à des pratiques idolâtres et à ces simagrées de prêtres ?
En vérité, tu te conduis plus mal ici qu’avec tes mauvaises filles à la peau bronzée, mauvais néophyte que tu es. »
— « C’est assez malheureux, répondit le Voyageur ou l’Ombre, tu as raison. Mais que puis-je y faire ? Le vieux Dieu est ressuscité, ô Zarathoustra, tu auras beau dire.
C’est le plus Hideux des Hommes qui en est cause, c’est lui qui l’a réveillé. Et il a beau dire qu’il l’a tué jadis, en matière de dieux la mort n’est jamais qu’un préjugé. »
— « Et toi, dit Zarathoustra, vieil Enchanteur sinistre, qu’as-tu fait ? Qui pourra encore te faire confiance, en ces temps de pensée affranchie, si tu te mets à croire à ces âneries divines ?
Tu as fait une sottise ; comment as-tu pu, malin comme tu l’es, faire pareille sottise ? »
« Ô Zarathoustra, répondit le rusé Enchanteur, tu as raison, c’était une sottise — et il m’en a assez coûté de la faire. »
— « Et toi surtout, dit Zarathoustra à l’Esprit de scrupule, réfléchis un peu, en portant le doigt le long de ton nez. Ce qui se passe ici ne choque donc pas ta conscience ? Ton esprit n’est-il pas trop net pour ces prières et pour le fumet qu’exhale cette dévote confrérie ? »
« Il y a du vrai dans ce qui se passe là, répondit le Scrupuleux, un doigt posé le long du nez, il y a même dans ce spectacle quelque chose qui réconforte ma conscience.
Il se peut que je n’aie pas le droit de croire en Dieu ; mais une chose est certaine, c’est sous cette forme que je croirais le plus aisément en lui.
Dieu est éternel, s’il faut en croire les gens pieux ; quand on a tant de temps devant soi, on prend son temps. En avançant aussi lentement, aussi bêtement que possible, un Dieu pareil peut aller loin.
Et quand on a trop d’esprit, il est permis de raffoler de tant de sottise et de folie. Songe à toi-même, ô Zarathoustra !
Toi-même, en vérité, tu pourrais bien, à force de richesse et de sagesse, être changé en âne.
Le sage le plus accompli n’aime-t-il pas à suivre les chemins les plus tortueux ? C’est d’une évidence qui saute aux yeux, ô Zarathoustra, voire à tes propres yeux. »
— « Et toi, enfin, dit Zarathoustra en s’adressant au plus Hideux des Hommes, qui demeurait prosterné en terre, les bras tendus vers l’âne (à qui il offrait du vin à boire), parle, Innommable, qu’as-tu fait là ?
Tu me parais transformé, ton œil brille, ta laideur se drape dans le manteau du sublime, qu’as-tu donc fait ?
Est-ce vrai, ce que disent les autres, que c’est toi qui l’as ressuscité ? Et pourquoi ? N’avait-il pas été exécuté et liquidé à bon droit ?
Toi-même tu me parais ressuscité : qu’as-tu fait ? Pourquoi es-tu revenu en arrière ? Pourquoi t’es-tu converti ? Parle, Innommable ! »
— « Ô Zarathoustra, répondit le plus Hideux des Hommes, tu n’es qu’un fripon.
Quant à savoir si Celui-là est vivant ou ressuscité ou complètement mort, — qui de nous deux le sait le mieux, je te le demande ?
Mais il y a une chose que je sais, — et c’est toi qui me l’as enseignée jadis, ô Zarathoustra : quand on veut tuer radicalement, on rit.
Ce n’est pas la colère, c’est le rire qui tue. — Voilà ce que tu disais autrefois. Ô Zarathoustra, homme retors, destructeur impassible, saint pernicieux — tu n’es qu’un fripon ! »
2
Mais il advint alors que Zarathoustra, surpris de tant de réponses malicieuses, recula d’un bond jusqu’à l’entrée de sa caverne et s’écria d’une voix forte :
« Ô fripons tous tant que vous êtes, ô farceurs ! Pourquoi vous déguiser et vous travestir à mes yeux ?
Comme vos cœurs à tous frétillaient de joie et de malice en vous sentant redevenus semblables aux petits enfants, je veux dire pieux, —
— parce que vous faisiez de nouveau ce que font les petits enfants, qui prient en joignant les mains et disent : Mon bon Dieu !
Mais à présent vous allez déguerpir de cette chambre d’enfants, de ma propre caverne où s’étale aujourd’hui tant d’enfantillage. Allez mettre au frais, dehors, l’ardeur de votre pétulance enfantine et votre tapage sentimental.
Il est vrai que si vous ne redevenez semblables aux petits enfants vous n’entrerez point dans le royaume des cieux, — et Zarathoustra montrait du doigt le ciel —
mais quant à nous, nous ne voulons nullement aller au royaume des cieux, nous sommes devenus Hommes ; — ce que nous voulons, c’est le royaume de la Terre. »
3
Et Zarathoustra reprit encore une fois la parole : « Ô mes nouveaux amis, dit-il, — hommes singuliers, Hommes supérieurs, que vous me plaisez à présent, —
— depuis que vous avez retrouvé la gaieté ! Vous en êtes tout épanouis, en vérité ; il me semble qu’à des fleurs comme vous il faut des fêtes nouvelles,
— une petite absurdité courageuse, une manière de culte et de Fête de l’Âne, et quelque vieux fou joyeux comme Zarathoustra, et un bon coup de vent pour balayer vos âmes.
N’oubliez pas cette nuit ni cette Fête de l’Âne, Hommes supérieurs. Vous l’avez inventée chez moi, j’y vois un heureux présage. — Des inventions pareilles, ce sont des inventions de convalescents.
Et quand vous célébrerez de nouveau cette Fête de l’Âne, faites-le pour l’amour de vous, faites-le aussi pour l’amour de moi. Et en mémoire de moi. »
Ainsi parlait Zarathoustra.
* * *
La chanson ivre
1
Cependant ils étaient sortis l’un après l’autre dans la nuit fraîche et rêveuse ; mais Zarathoustra conduisait par la main le plus Hideux des Hommes pour lui montrer son univers nocturne, et la grande lune ronde, et les cascades d’argent auprès de sa caverne. Enfin ils firent halte, silencieux et côte à côte, tous vieilles gens, mais le cœur ragaillardi et courageux, surpris à part eux de se sentir si heureux sur terre ; cependant le mystère de la nuit étreignit de plus en plus leurs cœurs. Et de nouveau Zarathoustra pensa à part soi : « Oh ! comme je les aime à présent, ces Hommes supérieurs » — toutefois il ne le dit pas, par respect pour leur bonheur et leur silence. —
Mais il arriva alors la chose la plus surprenante de toutes au cours de cette longue et surprenante journée : le plus Hideux des Hommes recommença pour la dernière fois à gargouiller et à s’ébrouer, et quand il fut arrivé à parler, une question jaillit, ronde et pure, de sa bouche, une bonne, une profonde et claire question qui émut le cœur de tous ceux qui l’entendirent.
« Vous tous, mes amis, dit le plus Hideux des Hommes, que vous en semble ? À cause de cette unique journée, — je suis pour la première fois content d’avoir vécu cette longue vie.
Et ce n’est pas encore assez dire. Il vaut la peine d’avoir vécu sur cette terre ; une seule journée, une seule fête chez Zarathoustra m’a enseigné à aimer la vie.
“C’était donc cela, — la vie” dirai-je à la mort. “Eh bien, recommençons !”
Mes amis, que vous en semble ? Ne voulez-vous pas comme moi dire à la mort : C’était donc cela, — la vie ? Alors, soit, pour l’amour de Zarathoustra, recommençons ! » — —
Ainsi parla le plus Hideux des Hommes, mais Minuit approchait. Et que croyez-vous qu’il arriva ? Dès que les Hommes supérieurs eurent entendu sa question, ils se sentirent transformés et guéris et se souvinrent de celui à qui ils devaient cette guérison. Et ils s’élancèrent vers Zarathoustra, le remerciant, l’adorant, le caressant, lui baisant les mains, chacun à sa façon, les uns riant, les autres pleurant. Mais le vieux Prophète dansait de joie. Et s’il est vrai, comme le pensent certains auteurs, qu’il fût alors plein de vin doux, il était certainement plus plein encore de la douceur de vivre et avait oublié toute lassitude. D’aucuns racontent même que l’âne aurait dansé lui aussi ce jour-là ; car ce n’est pas sans effet que le plus Hideux des Hommes lui avait fait boire du vin. Quoi qu’il en soit, si l’âne n’a pas dansé ce jour-là, on vit cette fois de plus singuliers prodiges que la danse d’un âne. Enfin, comme dit le dicton de Zarathoustra : Qu’importe !
2
Mais Zarathoustra, voyant ce qui arrivait au plus Hideux des Hommes, était pareil à un homme ivre ; son regard s’était éteint, sa langue balbutiait, ses jambes flageolaient. Et qui pourrait deviner les pensées qui effleuraient alors son âme ? Et son esprit, visiblement, le quitta et s’en alla planer au-dessus de lointaines contrées « comme sur une crête élevée entre deux mers », ainsi qu’il est écrit,
— « suspendu comme un lourd nuage entre le passé et l’avenir ». Et peu à peu, alors que les Hommes supérieurs le tenaient entre leurs bras, il revint à lui et repoussa des deux mains l’insistance de ses adorateurs soucieux. Il ne disait rien. Tout à coup cependant il tourna vivement la tête comme s’il entendait quelque son, posa le doigt sur ses lèvres et dit : « Venez ! »
Et aussitôt tout fut silence et mystère alentour ; mais un son de cloche montait lentement des profondeurs. Zarathoustra prêta l’oreille ainsi que les Hommes supérieurs, puis posa de nouveau le doigt sur ses lèvres et répéta : « Venez, venez ! Minuit approche. » Et sa voix était changée, mais il ne bougeait toujours pas de place. Alors le silence et le mystère redoublèrent et tous avaient l’oreille tendue, l’âne aussi et les animaux héraldiques de Zarathoustra, l’aigle et le serpent, et la caverne de Zarathoustra, et la grande lune fraîche, et la nuit elle-même. Mais Zarathoustra posa pour la troisième fois le doigt sur ses lèvres et dit :
« Venez, venez, venez ! Partons à présent. C’est l’heure. Allons-nous-en par la nuit. »
3
Hommes supérieurs, Minuit approche ; je vous dirai alors à l’oreille ce que cette vieille cloche me dit aussi à l’oreille —
— un secret terrible et réconfortant comme celui que me dit cette cloche de Minuit, dont l’expérience est plus longue que celle d’aucun homme,
— et qui a déjà compté les battements de cœur et les douleurs de vos pères. Hélas, hélas ! Comme elle soupire ! Comme elle rit en rêve, cette antique, cette profonde, profonde, ténèbre de Minuit !
Silence, silence ! On discerne à présent bien des voix qui ne peuvent s’élever pendant le jour. — — Mais à présent, dans l’air rafraîchi, quand vos cœurs font silence, —
— à présent elles parlent, elles se font entendre, elles pénètrent dans les âmes nocturnes et lucides. Hélas, hélas ! Comme elle soupire, comme elle rit en rêve !
— Ne l’entends-tu pas qui te parle en secret, terrible et cordiale, cette antique, cette profonde, profonde, ténèbre de minuit ? Humain, écoute !
4
Malheur à moi ! Où le temps s’est-il englouti ? Dans quels puits profonds suis-je tombé ? Le monde dort. —
Hélas, hélas ! Le chien hurle, la lune brille. Je préférerais mourir, mourir plutôt que de vous dire ce que pense en ce moment mon cœur de minuit.
Déjà je suis mort. Tout est fini. Araignée, pourquoi viens-tu tisser ta toile autour de moi ? Veux-tu du sang ? Hélas, hélas ! la rosée tombe, l’heure approche, —
— l’heure qui me fera grelotter et frissonner, me demandant et me redemandant sans cesse : « Qui en aura le courage ?
— Qui sera le maître de la terre ? Qui osera dire : Voici dans quel sens vous devez couler, fleuves petits et grands ! »
— L’heure approche. Homme, Homme supérieur, prends garde. Ce discours est pour des oreilles subtiles, pour tes oreilles. — Que dit minuit, de sa voix grave ?
5
Je me sens emporté, mon âme danse. Ô ma tâche ! Ô ma tâche ! Qui sera le maître de la Terre ?
La lune est fraîche, le vent s’est tu. Hélas, hélas ! n’avez-vous pas volé assez haut ? Vous avez dansé, mais une jambe n’est pas encore une aile.
Bons danseurs, tout plaisir est mort, le vin s’est changé en lie, les coupes se sont affadies, un murmure sort des tombeaux.
Vous n’avez pas volé assez haut ; à présent un murmure sort des tombeaux : « Délivrez donc les morts ! Pourquoi la nuit est-elle si longue ? Ne sommes-nous point ivres de clair de lune ? »
Hommes supérieurs, délivrez donc les tombeaux, réveillez les cadavres. Hélas ! qu’est-ce que le ver ronge encore ? L’heure est proche, l’heure est proche. —
— La cloche gronde, le cœur grince encore, le ver ronge encore le bois, ronge encore le cœur. — Hélas ! hélas ! L’univers est profond.
6
Douce lyre, douce lyre ! J’aime ta note pareille à la note enivrée du crapaud. — Du fond de quel passé, de quelle distance me parvient ta voix, venue de si loin, des étangs de l’amour !
Vieille cloche, douce lyre ! Toute douleur te frappe au cœur — douleur paternelle, douleur ancestrale, douleur des aïeux les plus reculés — ton verbe a mûri, —
— a mûri comme l’automne et l’après-midi dorés, comme mon cœur de solitaire. Tu parles à présent, le monde lui-même a mûri, le raisin se dore,
— et à présent il souhaite mourir, mourir de bonheur. Hommes supérieurs, ne sentez-vous pas ce parfum ? Un parfum qui monte vers nous, secrètement,
— un parfum, une odeur d’éternité, le bouquet d’un vin d’or bruni, délicieux comme un parfum de rose, le parfum d’un très ancien bonheur,
— du bonheur enivré de mourir à minuit, du bonheur qui chante : Le monde est profond, plus que le jour ne l’imagine.
7
Arrière ! Arrière ! Je suis trop pur pour toi. Ne me touche pas ! Le monde ne vient-il pas pour moi de toucher à sa perfection ?
Ma peau est trop nette pour tes mains. Laisse-moi, jour stupide, balourd, obscur ! minuit n’est-il pas plus lumineux ?
Les plus purs seront les maîtres de la Terre, les plus ignorés, les plus forts, les âmes de Minuit, plus claires et plus profondes que le jour.
Ô jour, tu tâches encore de me saisir ? Tu cherches à tâtons mon bonheur. Tu me crois riche, solitaire, une mine de trésors, une chambre pleine d’or ?
Ô jour c’est moi que tu veux ? Me crois-tu profane ? Me crois-tu sacré ? Me crois-tu divin ? Mais jour et monde, vous êtes trop balourds ! —
— Tâchez donc d’avoir des mains plus expertes, de vous emparer d’un bonheur plus profond, d’un malheur plus profond, de vous emparer d’un dieu — n’essayez pas de vous emparer de moi !
— Mon malheur, mon bonheur sont profonds, jour étrange, mais je ne suis pourtant pas un dieu, ni l’enfer d’un dieu. Profonde est sa douleur.
8
La douleur de Dieu est plus profonde, ô monde étrange, empare-toi de la douleur de Dieu et non de moi. Que suis-je, en effet ? Une douce lyre enivrée, —
une lyre de minuit, l’appel flûté du crapaud. Nul ne me comprend, mais il me faut parler à des sourds, Homme supérieurs. Car vous ne me comprenez point !
Passée, passée, ô ma jeunesse ! Ô midi ! Ô après-midi ! Maintenant le soir est venu, la nuit, Minuit — le vent hurle comme un chien.
— Le vent n’est-il point un chien ? Il gémit, il jappe, il hurle.
Comme elle soupire, comme elle rit, comme elle râle et halète, la nuit de Minuit.
Comme elle parle avec sagesse, cette poétesse enivrée ! Elle a sans doute noyé dans le vin son ivresse ? Elle est devenue extra-lucide ? Elle rumine ?
— Antique et profonde ténèbre de Minuit, elle rumine son mal en rêve, et plus encore son plaisir. Car si le mal est profond, plus profonde encore est la joie.
9
Cep de vigne, pourquoi me donnes-tu des louanges ? Je t’ai taillé. Je suis cruel. Tu saignes. — Que signifient les louanges que tu donnes à ma cruauté enivrée ?
« Tout ce qui touche à sa perfection, tout ce qui est mûr — veut mourir, dis-tu. Bénie, bénie soit la serpe du vigneron ! » Mais tout ce qui est encore vert veut vivre, hélas ! pour mûrir, pour connaître la joie et le désir,
Le mal dit : Passe ! Va-t’en, ô mal ! Mais tout ce qui souffre veut vivre pour mûrir, pour connaître la joie et le désir,
— le désir des choses lointaines, plus hautes, plus claires. « Je veux des héritiers, dit tout ce qui souffre, je veux des enfants, ce n’est pas moi que je veux. » —
Mais la joie ne veut pas d’enfants ni d’héritiers — la joie se veut elle-même, elle veut l’éternité, le Retour, et que tout demeure éternellement pareil à soi-même.
Le mal dit : « Brise-toi, saigne, ô cœur ! marche, pied ! Aile, vole ! En avant, monte, ô douleur ! » Allons, courage, mon vieux cœur : La douleur dit : Passe et péris !
10
Hommes supérieurs, que vous en semble, suis-je un prophète ? un rêveur ? un homme ivre ? l’interprète des songes ? la cloche de Minuit ?
Une goutte de rosée ? une vapeur, un parfum d’éternité ? N’entendez-vous pas, ne sentez-vous pas que le monde, le mien, vient de toucher à sa perfection ? Minuit, c’est aussi Midi. —
La douleur est joie aussi, la malédiction est bénédiction, la nuit est un soleil aussi. Allez-vous-en, ou apprenez qu’un sage, c’est aussi un fou.
Avez-vous jamais dit oui à une joie ? Ô mes amis, vous avez alors dit oui en même temps à toute douleur. Toutes choses sont enchaînées, enchevêtrées, amoureusement liées. —
— Avez-vous jamais souhaité qu’une même chose revînt deux fois ? Avez-vous jamais dit : « Tu me plais, bonheur ! Reviens, instant ! » Alors vous avez souhaité le Retour de toutes choses,
— toutes revenant de nouveau, toutes éternelles, enchaînées, enchevêtrées, amoureusement liées ; oh ! c’est ainsi que vous avez aimé le monde !
— Vous mêmes éternels, vous l’aimez éternellement et en tout temps ; et même au mal vous dites : « Passe — mais reviens ! » Car la joie veut — l’éternité.
1 1
Toute joie veut l’éternité de toute chose, veut le miel, veut la lie, veut l’ivresse de Minuit, veut les tombes, veut la consolation des larmes funéraires, veut la splendeur dorée du couchant. —
— Que ne veut la joie ! Elle est plus avide, plus tendre, plus affamée, plus terrible, plus secrète que tous les maux ; elle se veut elle-même, elle mord dans sa propre chair, en elle agit la volonté du cycle éternel. —
— Elle veut l’amour, elle veut la haine, elle est d’une richesse surabondante, elle donne, elle gaspille, elle supplie qu’on accepte ses dons, elle remercie ceux qui acceptent, elle souhaite qu’on la haïsse. —
Si riche est la joie qu’elle a soif de douleur, d’enfer, de haine, d’opprobre, d’infirmité, de monde — ce monde que vous connaissez bien !
Hommes supérieurs, elle a soif de vous, cette joie indomptable et bienheureuse — soif de vos maux, créatures mal venues. Toute joie éternelle a soif d’êtres mal venus.
Car toute joie se veut elle-même — elle veut donc aussi l’affliction. Ô bonheur, ô douleur ! Brise-toi, ô cœur ! Sachez-le, Hommes supérieurs, toute joie veut l’éternité.
— La joie veut l’éternité de toute chose, elle veut une profonde, profonde éternité.
12
Et maintenant, avez-vous appris mon chant ? Avez-vous deviné ce qu’il veut dire ? Allons, courage ! Hommes supérieurs, chantez à présent mon refrain.
Chantez-moi le chant dont le titre est : « Encore une fois ! » et dont le sens est : « Pour toute l’éternité ! » Chantez, Hommes supérieurs, le refrain de Zarathoustra :
Humain, écoute !
Que dit Minuit de sa voix grave ?
« J’étais plongé dans le sommeil —,
J’émergeai d’un rêve profond. —
L’univers est profond, profond,
Plus que le jour ne l’imagine.
Profonds son mal et sa douleur —,
Plus profonde encore est sa joie.
La douleur dit : Passe et péris !
Mais la joie veut l’éternité, —
— Veut la profonde éternité. »
* * *
Le signe
Mais au lendemain de cette nuit, Zarathoustra sauta à bas de sa couche, ceignit ses reins et sortit de sa caverne, ardent et fort comme le soleil matinal qui se dégage des montagnes sombres.
« Grand astre, dit-il, comme il l’avait dit autrefois, profond œil du bonheur, que serait ton bonheur si tu n’avais ceux que tu éclaires,
ou s’ils restaient dans leurs chambres alors que déjà tu es éveillé, que tu viens pour prodiguer tes dons et les répandre ! Comme ta fière pudeur s’en irriterait !
Mais s’ils dorment encore, ces Hommes supérieurs, moi, je suis éveillé ; ce ne sont pas mes vrais compagnons. Ce n’est pas eux que j’attends ici sur ma montagne.
Je veux aller vers mon œuvre, vers ma journée ; mais ils ne comprennent pas les signes avant-coureurs de mon aurore, mon pas — ne les tire pas du sommeil.
Ils dorment encore dans ma caverne, leur rêve se nourrit encore de mes chants d’ivresse. Mais l’oreille qui m’entendra, l’oreille qui m’obéira ne leur a pas encore été donnée. »
— Zarathoustra se disait ces choses en son cœur, comme le soleil montait. Mais il leva les yeux d’un air interrogateur, car il entendait au-dessus de lui le cri perçant de son aigle.
« Allons, dit-il, voilà qui me plaît et me convient ! — Mes animaux sont éveillés parce que je suis éveillé.
Mon aigle est éveillé et adore comme moi le soleil. De ses serres d’aigle, il cherche à s’emparer du jour nouveau. Oui, vous êtes miens, mes animaux ! Je vous aime.
Mais je n’ai pas encore trouvé les hommes qui seraient miens. » —
Ainsi parlait Zarathoustra, mais il arriva qu’il fut soudain environné comme d’un vol et d’un essaim d’oiseaux innombrables ; et le battement de toutes ces ailes et le fourmillement autour de sa tête étaient si intenses qu’il ferma les yeux. Et en vérité, il fut comme enveloppé d’une nuée, d’une nuée de flèches qui s’abattent sur un nouvel ennemi. Mais c’était une nuée de tendresse, qui s’abattait sur un nouvel ami.
« Que m’arrive-t-il ? » pensa Zarathoustra en son cœur, tout surpris, et lentement il alla s’asseoir sur une grosse pierre à l’entrée de sa caverne. Mais comme il étendait les mains autour de lui, au-dessus de lui et au-dessous de lui pour écarter les tendres oiseaux, voici qu’il lui advint une chose plus surprenante encore : sa main s’enfonça à l’improviste dans une toison épaisse et chaude, tandis qu’un rugissement résonnait devant lui — un long et doux rugissement de lion.
« Le Signe est proche ! » dit Zarathoustra bouleversé. Et quand il vit plus clair devant lui, il vit un fauve puissant couché à ses pieds, frottant sa tête contre ses genoux, si plein d’amour qu’il ne voulait plus le quitter, comme un chien qui retrouve son ancien maître. Mais les colombes dans leur tendresse n’étaient pas moins démonstratives que le lion ; et chaque fois qu’une colombe effleurait le mufle du lion, il secouait la tête d’un air surpris, et riait.
À tout cela, Zarathoustra ne répondit qu’un mot : « Mes enfants, mes enfants approchent ! » — Après quoi il resta muet. Mais il avait le cœur allégé, et de ses yeux les pleurs tombaient goutte à goutte, inondant ses mains. Et sans plus donner attention à rien, il demeurait assis, immobile, sans même se défendre contre les animaux. Alors les colombes se mirent à voleter autour de lui, à se poser sur ses épaules et à becqueter ses cheveux blancs, infatigables dans leur tendresse et leur joie. Mais le puissant lion léchait les larmes qui tombaient sur les mains de Zarathoustra, rugissant et grondant timidement. Ainsi se comportaient ces animaux. —
Tout cela dura un temps long ou court ; car à vrai dire, pour de telles choses, il n’y a plus de temps sur la terre. — Mais sur ces entrefaites les Hommes supérieurs s’étaient éveillés dans la caverne de Zarathoustra et s’ordonnèrent en cortège pour lui offrir la salutation matinale. Car ils s’étaient aperçus au réveil qu’il n’était plus auprès d’eux. Mais comme ils arrivaient à l’entrée de la caverne, précédés du bruit de leurs pas, le lion eut un sursaut puissant, se détourna brusquement de Zarathoustra et s’élança vers la caverne avec un féroce rugissement. Et les Hommes supérieurs l’entendant rugir hurlèrent tous d’une seule voix, s’enfuirent et disparurent en un clin d’œil.
Mais Zarathoustra lui-même, étourdi et abasourdi, se leva de son siège, promena le regard autour de soi, demeura stupéfait, interrogea son cœur, reprit ses esprits, — et se trouva seul. « Qu’ai-je donc entendu ? dit-il enfin lentement. Que m’est-il arrivé tout à l’heure ? »
Et déjà le souvenir lui revenait, et il comprit d’un seul coup tout ce qui s’était passé du soir à l’aube. « Voici pourtant la pierre », dit-il en se lissant la barbe, « sur laquelle je me suis assis hier matin. Et c’est ici que le Prophète m’a abordé, et c’est ici que j’ai entendu pour la première fois le cri que je viens d’entendre de nouveau, le grand cri de détresse.
Hommes supérieurs, c’est de votre détresse que ce vieux Prophète me parlait hier matin.
— Il voulait user de votre détresse pour me séduire et me persuader. Ô Zarathoustra, me disait-il, je viens t’induire en ton dernier péché. »
« Mon dernier péché ? » s’écria Zarathoustra, riant avec colère de ses propres paroles. « Quelle perspective me reste-t-il encore si ce n’est celle de mon dernier péché ? »
— Et de nouveau Zarathoustra s’absorba en lui-même et se rassit sur la grosse pierre pour réfléchir. Soudain il se leva d’un bond. —
« La pitié ! La pitié pour l’Homme supérieur ! » s’écria-t-il, et son visage semblait coulé dans l’airain. « Soit ! — Il n’est plus temps,
que je pâtisse ou compatisse — qu’importe ? Est-ce à mon bonheur que j’aspire ? J’aspire à mon œuvre.
Debout ! Le lion est venu, mes enfants approchent, Zarathoustra a mûri, mon heure est venue. —
Voici mon aube, mon jour se lève. Parais, monte au ciel, ô grand Midi ! » — —
Ainsi parla Zarathoustra, et il quitta sa caverne, ardent et fort comme le soleil matinal qui se dégage des sombres montagnes.