Ainsi parlait Zarathoustra - Troisième partie (1884) - Œuvres complètes
By Friedrich Nietzsche
Vous levez les yeux vers les hauteurs, parce que vous aspirez à monter.
Mais moi j’abaisse mes regards, parce que je suis sur la cime.
Qui d’entre vous est capable de rire alors qu’il a atteint la cime ?
Celui qui gravit les plus hautes cimes se rit des jeux tragiques de la scène comme de la gravité tragique de la vie.
Ainsi parlait Zarathoustra,
Ire partie.
« Lire et écrire »
* * *
Le voyageur
Il était minuit quand Zarathoustra se mit en route pour franchir la crête de l’île afin d’arriver dès le point du jour sur l’autre rive ; car c’est là qu’il voulait s’embarquer. On y trouvait, en effet, une bonne rade où des navires étrangers aimaient à jeter l’ancre ; ils prenaient à leur bord ceux qui voulaient quitter les îles Fortunées et passer la mer. Chemin faisant, tout en gravissant la montagne, Zarathoustra songeait aux nombreuses courses solitaires qu’il avait faites dès sa jeunesse, à tous les monts, les crêtes et les cimes qu’il avait déjà escaladés.
« Je suis un voyageur, un grimpeur de montagnes, se disait-il en son cœur, je n’aime point les plaines et il semble que je ne puisse longtemps me fixer.
Et quels que doivent être encore mes destins et mes aventures, — ils impliqueront un voyage ou une ascension de montagne ; on ne répète jamais que sa propre expérience.
Le temps n’est plus où je pouvais encore être en butte au hasard ; quel lot pourrait m’échoir encore qui ne soit déjà mien ?
Ce qui revient à moi, ce qui retrouve en moi sa patrie, — c’est mon propre Moi, et la part de ce Moi qui avait longtemps séjourné en terre étrangère, dispersée parmi les hasards et les choses.
Et je sais encore ceci : j’ai à présent devant moi ma cime suprême et ce qui m’a été le plus longtemps épargné.
Hélas ! Il me reste à monter la route la plus âpre. Hélas ! j’ai commencé mon ascension la plus solitaire.
Mais quand on est de mon espèce, on ne peut échapper à une heure semblable, celle qui nous dit : À présent tu vas enfin te mettre en route vers la grandeur. La cime et l’abîme — se confondent à présent en une même résolution.
Tu es en marche vers ta grandeur ; ton suprême refuge, c’est maintenant ce qui fut jusqu’à ce jour ton suprême péril.
Tu suis le chemin de ta grandeur ; ton meilleur courage sera que derrière toi il n’y a plus de route.
Tu suis le chemin de ta grandeur. Et que nul ne s’y traîne à ta suite ! Derrière toi tes pas ont effacé leur piste, au-dessus de cette route est écrit le mot : Impossible.
Et si toutes les échelles te manquent désormais, tu apprendras à monter sur ta propre tête ; comment voudrais-tu faire autrement ?
Sur ta propre tête, foulant aux pieds ton propre cœur. Il faut à présent que tout ce qu’il y a de tendresse en toi s’endurcisse à l’extrême.
Quand on s’est toujours beaucoup ménagé, on finit par tomber malade à force de ménagements. Loué soit ce qui endurcit ! Je ne louerai pas, quant à moi, le pays où beurre et miel — coulent.
Apprendre à détacher de soi son regard, c’est indispensable à qui veut beaucoup embrasser du regard ; c’est la dureté nécessaire à tout grimpeur de montagnes.
Mais celui qui quête la Connaissance avec des yeux trop avides, que peut-il voir des choses au-delà de leurs premiers plans ?
Pour toi, Zarathoustra, tu as voulu voir le fond et l’arrière-fond de toute chose ; il faut donc que tu t’élèves plus haut que toi-même — plus avant, plus haut, jusqu’à voir au-dessous de toi même tes propres étoiles. »
Oui, dominer du regard moi-même et mes propres étoiles, voilà ce que j’appellerai ma cime, voilà ce qui m’est encore réservé, voilà ma cime dernière. —
Ainsi Zarathoustra se parlait à lui-même tout en gravissant la montagne, en consolant son cœur par des maximes dures ; car il avait le cœur plus endolori que jamais. Et parvenu sur la crête, il vit s’étaler sous ses yeux la seconde mer ; et il demeura longtemps en silence. Mais la nuit sur cette hauteur était froide et claire d’étoiles.
« Je reconnais mon sort, dit-il enfin avec tristesse. Soit ! Je suis prêt. Je suis entré dans mon ultime solitude.
Hélas ! mer triste et noire au-dessous de moi ! Hélas ! noir et sombre chagrin ! Hélas ! Destin et mer ! C’est vers vous qu’il me faut descendre !
J’ai devant moi ma cime la plus haute et mon pèlerinage le plus long ; c’est pourquoi il me faut d’abord descendre plus bas que je ne descendis jamais,
— plus bas dans la douleur que je ne descendis jamais. Jusque dans son eau la plus noire. Ainsi en a décidé mon sort. Soit ! Je suis prêt.
D’où viennent les plus hauts monts ? me demandais-je naguère. J’appris alors qu’ils ont surgi de la mer.
Le témoignage en est écrit dans leurs roches, et sur les parois de leurs sommets. C’est des profondeurs suprêmes que les hauteurs suprêmes s’élancent vers leur altitude. » —
Ainsi parlait Zarathoustra sur la cime du mont, où il faisait froid. Mais lorsque, arrivé près de la mer, il finit par se trouver seul parmi les récifs, il se sentit las de la route et plus tourmenté de nostalgie qu’auparavant.
« Tout dort encore, dit-il ; la mer elle-même est endormie ; elle tourne vers moi des yeux ivres de sommeil et comme absents.
Mais son haleine est chaude, je la sens. Et je sens aussi qu’elle rêve. Elle s’agite en rêvant sur de durs coussins.
Écoutez ! Écoutez ! Comme elle gémit, en proie à de mauvais souvenirs ! Ou peut-être à de mauvais présages.
Hélas ! tu m’affliges, monstre obscur, et je m’en veux à moi-même à cause de toi.
Hélas ! que ma main n’est-elle assez forte ! En vérité, je voudrais te délivrer de tes mauvais rêves. » —
Et tout en parlant ainsi, Zarathoustra riait de lui-même, d’un rire mélancolique et amer. « Comment, Zarathoustra, disait-il, tu veux consoler la mer elle-même par ta chanson !
Ô Zarathoustra, fol au cœur tendre, toujours ivre de confiance ! Mais tu fus toujours ainsi, toujours tu t’es approché familièrement des choses terribles.
Tu as voulu caresser tous les monstres. Une chaude haleine, un peu de souple fourrure autour des griffes — et aussitôt tu étais prêt à aimer le monstre et à l’attirer à toi par des caresses.
L’amour, c’est le danger des plus solitaires, l’amour de tous les vivants, pourvu qu’ils vivent. Il y a certes de quoi rire à voir à quel point je suis fou et modeste en amour. » —
Ainsi parlait Zarathoustra, riant de nouveau ; mais alors il pensa aux amis qu’il avait quittés ; et comme s’il les avait offensés par ses pensées, il s’en voulut de ses pensées. Et bientôt il arriva que le rieur pleurait : — de colère et de nostalgie, Zarathoustra pleurait amèrement.
* * *
La vision et l’énigme
1
Lorsqu’on apprit parmi les matelots que Zarathoustra était à bord — car en même temps que lui un autre homme y était monté, venant des îles Fortunées — tous furent dans la curiosité et dans l’attente. Mais Zarathoustra garda deux jours le silence, froid et sourd dans sa tristesse, ne répondant ni aux regards ni aux questions. Au soir du deuxième jour cependant il rouvrit ses oreilles, tout en gardant encore le silence ; car il ne manquait pas de choses étranges et dangereuses à entendre sur ce navire qui venait de loin et s’en allait plus loin encore. Or Zarathoustra était l’ami de tous ceux qui font de lointains voyages et n’aiment pas à vivre sans péril. Et voici qu’enfin, à force de prêter l’oreille, il sentit sa langue se délier aussi, et la glace de son cœur fondit — et il se mit à parler en ces termes :
À vous, chercheurs hardis, explorateurs, et à tous ceux qui jamais s’embarquèrent sous des voiles astucieuses pour franchir les mers redoutables,
à vous, ivres d’énigmes, amis du clair-obscur, dont l’âme cède à l’appel de flûte de tous les dédales de l’abîme,
— car vous vous refusez à suivre d’une main peureuse un fil conducteur, et ce que vous pouvez deviner, vous détestez d’avoir à le déduire —
c’est à vous seuls que je raconterai l’énigme que j’ai vue — la vision du solitaire entre les solitaires. —
Je m’avançai dernièrement, assombri, à travers un crépuscule livide — sombre et dur, les lèvres serrées. Pour moi plus d’un soleil s’était couché.
Un sentier qui grimpait obstinément dans les éboulis, un méchant sentier solitaire, déserté par l’herbe et les buissons, un sentier de montagne crissait sous le défi de mon pied.
Progressant, muet, parmi le crissement moqueur des cailloux, foulant la pierre qui le faisait glisser, mon pied grimpait peu à peu.
Il grimpait — en dépit de l’esprit qui l’entraînait vers le précipice, l’esprit de Pesanteur, mon diable et ennemi fieffé.
Il grimpait, bien que le démon me chevauchât, mi-gnome, mi-taupe ; rigide et me paralysant, instillant dans mon cerveau du plomb par l’oreille, des pensées pareilles à du plomb fondu.
« Ô Zarathoustra, chuchotait-il railleur en détachant les syllabes, roc de sagesse ! Tu t’es projeté bien haut, mais toute pierre lancée finit par — retomber.
Ô Zarathoustra, roc de sagesse, pierre lancée d’une fronde, fracasseur d’étoiles ! C’est toi-même que tu as projeté bien haut, mais toute pierre lancée finit par — retomber.
Réduit à toi-même et à te lapider toi-même, ô Zarathoustra, tu as lancé bien loin ta pierre, — mais c’est sur toi qu’elle retombera. »
Alors le nain se tut ; et cela dura longtemps. Mais son silence me pesait, et dans un pareil tête-à-tête, en vérité, on est plus seul que quand on est seul.
Je montais, montais, rêvant, pensant — mais tout me pesait. J’étais comme un malade lassé de son dur martyre et qu’un rêve pire tire de son sommeil. —
Mais j’ai en moi cette chose que j’appelle mon courage ; jusqu’à présent il a réussi à mettre à mal tous mes découragements. Ce courage m’enjoignit enfin de faire halte et de dire : « Gnome ! À nous deux : toi ou moi ! » —
En effet il n’y a meilleur meurtrier que le courage — le courage qui attaque, car qui dit attaque dit fanfare.
Or l’homme est la bête la plus courageuse. C’est pour cette raison qu’il a vaincu toutes les bêtes. Au son de la fanfare il a surmonté par surcroît toute douleur ; et la douleur humaine est la pire des douleurs.
Le courage détruit aussi le vertige qui hante le bord des abîmes ; et y aurait-il un lieu où l’homme ne se trouvât pas au bord des abîmes ? Ne suffit-il pas de regarder pour apercevoir des abîmes ?
Le courage est le plus habile des tueurs ; le courage tue jusqu’à la pitié. Or la pitié, c’est le plus profond abîme ; quand l’homme plonge son regard dans la vie, c’est dans la pitié qu’il le plonge.
Mais le courage est le plus habile des tueurs — le courage qui attaque. Il tuera même la mort, en disant : « Était-ce cela, la vie ? Soit ! Recommençons. »
Mais une telle maxime, c’est une fanfare. Que celui qui a des oreilles entende ! —
2
« Arrête, gnome, dis-je. À nous deux : moi ou toi ! Mais je suis le plus fort des deux. — Tu ne connais pas ma pensée d’abîme ; tu ne la supporterais pas. » —
Il arriva alors que je me sentis allégé, car le nain, curieux comme il l’était, sauta à bas de mes épaules. Et il s’accroupit sur une pierre en face de moi. Mais à l’endroit où nous étions arrêtés se trouvait justement une poterne.
« Regarde cette poterne, gnome, lui dis-je encore. Elle a deux issues. Deux chemins se rejoignent ici ; nul ne les a suivis jusqu’au bout.
Cette longue route qui s’allonge derrière nous dure une éternité. Et cette longue route qui s’étire devant nous, c’est une autre éternité.
Ces chemins se contrecarrent ; ils se heurtent du front, — et c’est ici, sous cette poterne, qu’ils se rencontrent. Le nom de la poterne est inscrit au fronton : ce nom, c’est l’Instant.
Mais si quelqu’un suivait l’une de ces routes, — sans arrêt et jusqu’au bout, crois-tu, gnome, que ces routes s’opposeraient toujours ? » —
« Tout ce qui est droit est menteur, murmura le nain d’un ton méprisant. Toute vérité est courbe, le temps lui-même est un cercle. »
« Esprit de Pesanteur, dis-je avec colère, ne prends pas tout ainsi à la légère, ou je te laisse accroupi où tu es, pied bot — et je t’ai pourtant porté haut.
Regarde, lui dis-je, cet instant. À partir de cette poterne de l’Instant une longue route, une route éternelle s’étend en arrière de nous ; il y a une éternité derrière nous.
Tout ce qui est apte à courir n’a-t-il pas dû, nécessairement, parcourir une fois cette route ? Tout ce qui peut arriver, entre toutes les choses, ne doit-il pas déjà être arrivé, s’être accompli, être passé ?
Et si tout ce qui est a déjà été, que penses-tu de cet instant, nain ? Cette poterne ne doit-elle pas aussi — avoir déjà été ?
Et toutes choses ne sont-elles pas si solidement enchevêtrées que cet instant présent entraîne à sa suite toutes les choses futures ? Et — — lui-même aussi par conséquent ?
Car tout ce qui est apte à courir devra de toute nécessité parcourir une fois encore cette longue route qui s’éloigne d’ici. —
Et cette lente araignée qui rampe au clair de lune, et ce clair de lune et toi et moi sous cette poterne, parlant à voix basse de choses éternelles — ne faut-il pas, de toute nécessité, que les uns et les autres nous ayons déjà existé ?
— Ne nous faudra-t-il pas revenir et parcourir cette autre route qui s’éloigne devant nous, cette route longue et redoutable — ne faut-il pas que tous nous revenions ? » —
Ainsi parlai-je, et de plus en plus bas, car j’avais peur de mes propres pensées et arrière-pensées. Alors soudain j’entendis tout près de moi hurler un chien.
Avais-je jamais entendu un chien hurler de la sorte ? Ma pensée remonta rapidement le cours du temps. Oui, étant enfant, dans ma plus lointaine enfance,
— j’entendis un chien hurler ainsi. Et je le vis aussi, le poil hérissé, la tête levée, tremblant, à l’heure silencieuse de minuit où les chiens eux-mêmes croient aux fantômes,
— en sorte que je fus ému de pitié. La pleine lune montait justement dans un silence de mort au-dessus de la maison, puis elle s’arrêta pareille à un disque incandescent au-dessus du toit plat, comme si elle s’installait sur le bien d’autrui. —
C’est ce qui effraya le chien : les chiens croient aux voleurs et aux fantômes. Et quand j’entendis de nouveau ce hurlement, je fus comme jadis ému de pitié.
Où était passé le gnome ? Et la poterne ? Et l’araignée ? Et cette voix chuchotante ? Avais-je rêvé ? Était-ce un réveil ? Je me retrouvai parmi les rochers sauvages, seul soudain, isolé sous le clair de lune le plus désolé qui fût.
Mais un homme gisait là. Et le chien bondissant, hérissé, gémissant, — me vit venir alors, — et de nouveau il hurla, il cria — ai-je jamais entendu chien crier à l’aide de la sorte ?
Et je vis, en vérité, ce dont rien auparavant ne m’avait jamais donné l’idée. Je vis un jeune pâtre qui se tordait, râlant et convulsé, le visage décomposé, car un lourd serpent noir pendait hors de sa bouche.
Ai-je jamais vu tant de dégoût et d’horreur blême peints sur un même visage ? Sans doute s’était-il endormi. Et le serpent s’était insinué dans sa gorge — et s’y était fixé par ses crocs.
Ma main se mit à tirer le serpent, elle tira — mais en vain. Elle n’arrivait pas à extirper du gosier ce serpent. Alors une voix cria par ma bouche : « Mords-le ! Mords-le ! »
« La tête ! Tranche-lui la tête ! » — criait la voix. Épouvante, haine, dégoût, pitié, tout ce que je portais de meilleur et de pire en moi jaillissait de moi en un seul cri. —
Braves qui m’entourez, chercheurs, aventuriers et vous tous qui jamais vous êtes embarqués sous des voiles astucieuses, sur des mers inexplorées, amateurs d’énigmes,
dites-moi le mot de l’énigme que je vis alors, interprétez donc un peu la vision du très solitaire !
Car c’était à la fois vision et prévision. — Qu’ai-je vu alors en image ? Et quel est celui qui doit venir un jour ?
Qui est ce pâtre, quel est ce serpent qui s’est glissé dans sa gorge ? Quel est l’homme dans le gosier duquel se glissera tout ce qu’il y a de plus lourd et de plus noir au monde ?
— Cependant le pâtre mordit, comme mon cri le lui avait conseillé ; il mordit à belles dents. Il cracha loin de lui la tête du serpent — et se dressa d’un bond. —
Ce n’était plus un pâtre, ce n’était plus un homme — transformé, transfiguré, il riait. Jamais homme n’a ri comme lui sur cette terre.
Ô mes frères, j’entendis un rire qui n’était pas un rire humain, — — et désormais une soif me dévore, un désir que rien n’assouvira.
Le désir que j’ai de ce rire me dévore ; oh ! comment tolérer encore de vivre ! Et comment tolérer à présent de mourir ! —
Ainsi parlait Zarathoustra.
* * *
De la béatitude involontaire
Le cœur plein de ces énigmes et de ces peines, Zarathoustra passa la mer. Mais quand il fut arrivé à quatre jours de voyage des îles Fortunées et de ses amis, il avait surmonté sa douleur — victorieux et de pied ferme il dominait de nouveau sa destinée. Et Zarathoustra parla alors à sa conscience pleine de joie :
Me voici seul de nouveau, et je veux l’être. Seul avec le ciel pur et la mer libre ; et de nouveau l’après-midi se déploie alentour.
C’est l’après-midi que jadis j’ai pour la première fois rencontré mes amis ; l’après-midi aussi pour la deuxième fois, — à l’heure où toute lumière se fait plus douce.
Car tout ce qu’il y a encore de bonheur errant entre ciel et terre se cherche un refuge en quelque âme lumineuse ; c’est à force de bonheur que la lumière à présent se fait plus douce.
Après-midi de ma vie ! jadis mon bonheur aussi est descendu au val pour y chercher asile ; et il y a trouvé ces âmes ouvertes et hospitalières.
Après-midi de ma vie ! Que n’ai-je donné en échange de cet unique bien : cette vivante plantation de mes pensées et cette aube matinale de ma suprême espérance !
Le créateur, jadis, s’est cherché des compagnons qui fussent fils de sa propre espérance ; et voici, il est apparu qu’il ne pouvait les trouver à moins de les créer d’abord lui-même.
Me voici donc à mi-chemin de mon œuvre, allant vers mes enfants et revenant d’auprès d’eux ; il faut que pour l’amour de ses enfants Zarathoustra se parachève soi-même.
Car on n’aime du fond du cœur que son fils et son œuvre. Un grand amour de soi est un présage de maternité ; du moins, c’est ce que j’ai observé.
Mes enfants verdoient encore en leur premier printemps, plantés côte à côte, ondulant aux mêmes vents, arbres de mon verger et de mon terreau le meilleur.
Et en vérité, où croissent des arbres pareils, rangés côte à côte, c’est là que sont les îles Fortunées.
Mais un jour je les transplanterai et les repiquerai, chacun pour soi, afin qu’ils apprennent solitude, ténacité et prudence.
Noueux, tordus, durs mais flexibles, tels je veux les voir dressés au bord de la mer, phares vivants de vie invincible.
Là-bas où les ouragans s’abattent dans la mer, où la montagne aspire l’eau par sa trompe, c’est là que chacun à son tour ira passer les veilles de la nuit, afin qu’il y soit lui aussi éprouvé et sondé à fond.
Il faut qu’il soit éprouvé et connu à fond, pour voir s’il est de ma race et de ma lignée, maître d’un long vouloir, taciturne même en paroles, et complaisant au point qu’il ne sait donner sans prendre, —
— afin que je fasse un jour de lui mon compagnon, associé aux travaux et aux loisirs de Zarathoustra, qu’il soit l’un de ceux qui gravent sur mes propres tables mon propre vouloir : donner à toute chose une plus pleine perfection.
Et c’est pour l’amour de celui-là et de ses pareils qu’il me faut me parachever moi-même ; c’est pourquoi je me dérobe à mon bonheur et m’offre à toutes les infortunes, — afin de subir moi-même cette suprême épreuve par laquelle je me connaîtrai.
Et en vérité il était temps de m’en aller ; et l’Ombre du Voyageur et l’Instant le plus long et l’Heure du suprême silence, — tous m’ont dit : Il est grand temps.
Le vent, par le trou de la serrure, m’a soufflé : Viens ! Sournoise, la porte s’est ouverte devant moi et m’a dit : Va !
Mais je demeurais enchaîné à l’amour de mes enfants, mon désir me tenait dans ces rets, mon désir d’amour, le besoin de m’offrir en proie à mes enfants et de me perdre pour l’amour d’eux.
Le désir — ce mot à lui seul signifie que je me suis perdu. Je vous ai, ô mes enfants. Dans cette possession, tout doit être certitude, rien ne doit être désir.
Mais le soleil de mon amour flambait brûlant au-dessus de mon âme. Zarathoustra se sentait cuire dans son propre jus. — Des ombres et des doutes passèrent à tire-d’aile au-dessus de moi.
Déjà j’aspirais au gel et aux frimas. « Oh ! soupirais-je, puissent le gel et les frimas gercer ma peau et me faire claquer des dents ! » — Alors des brouillards glacés s’élevèrent sous mes pas.
Mon passé brisa son sépulcre, plus d’une douleur enterrée vive s’éveilla ; — elle avait dormi seulement, cachée sous les linceuls.
Ainsi tout me disait en signes : Il est temps ! — Mais moi, — je n’entendais pas. Jusqu’à ce qu’enfin mon abîme tressaillît et ma pensée me mordît.
Pensée d’abîme, ô ma pensée, quand trouverai-je la force de t’entendre fouir sans trembler ?
Le cœur me bat jusqu’à la gorge quand je t’entends fouir. Ton silence même m’étouffe, taciturne pensée d’abîme.
Jamais je n’ai osé te faire monter de l’abîme, il me suffisait de te — porter en moi. Jamais encore je n’ai été assez fort pour la suprême audace et le suprême défi du lion.
Ton poids m’a toujours semblé assez redoutable en soi, mais un jour je trouverai, pour te faire monter de l’abîme, la force et la voix du lion.
Alors seulement, m’étant ainsi vaincu moi-même, j’exigerai de moi plus encore, et je mettrai le sceau à mon accomplissement par une victoire. —
En attendant je vogue encore sur des mers incertaines, le hasard me flatte de sa langue doucereuse ; j’ai beau porter mes regards en avant, en arrière, — je n’aperçois de terme nulle part.
L’heure de ma dernière bataille n’est point encore venue — est-ce elle peut-être qui vient de sonner ? En vérité, quelle beauté perfide dans cette mer et cette vie qui me regardent à l’entour !
Après-midi de ma vie ! Ô bonheur d’avant soir ! Ô port en pleine mer ! Ô paix dans l’incertain ! Combien je me méfie de vous tous !
En vérité, je me méfie de votre beauté perfide, tel l’amoureux qui se méfie d’un sourire trop velouté.
Ainsi qu’il repousse loin de lui la bien-aimée, même la plus chère, tendre encore dans sa dureté, ce jaloux, ainsi je repousse loin de moi cette heure de félicité.
Éloigne-toi, heure bienheureuse ! Tu m’as apporté une félicité que je n’ai pas voulue. Je suis prêt à un comble de doleur — tu es venue à contretemps.
Éloigne-toi, heure bienheureuse ! Va plutôt chercher asile là-bas — chez mes enfants. Hâte-toi de répandre sur eux avant le soir la bénédiction de mon bonheur.
Voici déjà que le soir approche. Le soleil décline. Mon bonheur — s’enfuit ! —
Ainsi parlait Zarathoustra. Et toute la nuit il attendit son malheur, mais il attendit en vain. La nuit resta claire et tranquille, et ce fut le bonheur qui vint rôder autour de lui, de plus en plus proche. Mais vers le matin Zarathoustra se mit à rire en son cœur, disant d’un air railleur : « Le bonheur me court après ? C’est parce que moi, je ne cours pas après les femmes. Or le bonheur — la Fortune — est femme. »
* * *
Avant l’aurore
Ô ciel au-dessus de moi, ciel pur, ciel profond ! Abîme de lumière ! Et te contemplant je frissonne de désirs divins.
Me jeter dans ton altitude — voilà pour moi la profondeur. Me cacher au cœur de ta pureté — voilà mon innocence.
Le dieu nous est voilé par sa propre beauté ; ainsi tu nous dérobes tes étoiles. Tu gardes le silence — ainsi tu me montres ta sagesse.
Muet au-dessus de la mer mugissante — tel tu m’es apparu aujourd’hui ; ton amour et ta pudeur se révèlent à mon âme mugissante.
Si tu es venu à moi, resplendissant mais voilé par ta propre beauté, si tu me parles en paroles muettes, par l’évidence même de ta sagesse,
Oh ! comment ne devinerais-je pas les pudiques secrets de ton âme ! Avant que parût le soleil, tu es venu vers moi, solitaire entre les solitaires.
Nous fûmes amis dès l’origine. Tristesse, terreur et profondeur nous sont communes. Le soleil aussi nous est commun.
Nous ne nous disons rien, nous en savons trop — nous nous regardons sans rien dire, un sourire suffit à nous dire ce que nous savons.
N’es-tu pas la clarté de ma flamme ? Ton âme n’est-elle pas sœur de ma pensée ?
Ensemble nous nous sommes instruits. Ensemble nous avons appris à nous élever au-dessus de nous-mêmes jusqu’à nous et à sourire d’un sourire sans nuage, —
— à faire briller ce sourire sans nuage, bien haut, du fond d’un recul infini, quand au-dessous de nous fument, comme la vapeur qui suit la pluie, la contrainte, la finalité et la faute.
Et dans mes pérégrinations solitaires, de qui mon âme avait-elle faim au long des nuits et des sentiers hasardeux ? Et quand je gravissais des montagnes, qui donc ai-je jamais cherché sur les montagnes, sinon toi ?
Et tous ces pèlerinages, et toutes ces ascensions de montagne, qu’était-ce donc qu’un pis-aller et une façon de tromper mon impuissance — ce que je voulais, c’était m’envoler, m’envoler en toi.
Et contre qui ai-je ressenti plus de haine que contre les nuages vagabonds et contre tout ce qui souille ta pureté ? Et j’ai haï cette haine même, qui ternissait ta pureté.
Je leur en veux, à ces nuages vagabonds, à ces chats en maraude qui rampent là-haut ! ils nous prennent, à toi et à moi, ce qui nous est commun : l’affirmation immense, illimitée, qui dit à tout oui et amen.
Ces indiscrets qui mêlent et mélangent tout ! Nous leur en voulons, à ces nuages vagabonds, à ces cœurs partagés qui ne savent ni bénir ni maudire de tout leur cœur.
Je préférerais vivre sans horizon, dans un tonneau, ou au fond d’un gouffre privé de ciel, plutôt que de te voir souillé par ces nuages errants, ciel lumineux.
Et souvent l’envie m’a pris de les coudre sur place grâce aux fils d’or zigzagants de l’éclair, afin de pouvoir, comme le tonnerre, jouer de la timbale sur leurs ventres de chaudrons, —
— en timbalier furieux, parce qu’ils me dérobent ta clarté qui dit à tout oui et amen, ô ciel au-dessus de ma tête, ciel pur, ciel lumineux, abîme de clarté, — et parce qu’ils te dérobent aussi mon élan qui te dit oui et amen.
Car je préférerais encore le vacarme et le tonnerre et les malédictions de l’orage à cette douceur féline, prudente et hésitante. Et parmi les hommes aussi, je hais entre tous ceux qui marchent sur la pointe des pieds, qui ne savent dire ni oui ni non, qui sont autant de nuages errants, hésitants et tatillons.
Et « quand on ne sait pas bénir, il faut apprendre à maudire » — cette maxime lumineuse m’est tombée du haut d’un ciel lumineux, c’est une étoile qui brille à mon ciel, même au cœur des nuits les plus noires.
Mais moi, je ne suis que bénédiction et affirmation, tant que tu m’environnes, ciel pur, ciel lumineux, abîme de clarté. — Jusqu’au fond de tous les abîmes je porte alors mon affirmation qui bénit.
J’ai appris à bénir et à affirmer, il m’a fallu pour cela lutter longtemps et devenir un lutteur, afin d’avoir un jour les mains libres pour bénir.
Mais ma façon de bénir, c’est de me déployer au-dessus de toutes choses comme le ciel qui leur est propre, comme leur coupole arrondie, leur cloche d’azur et leur éternelle sécurité ; et bienheureux celui qui bénit ainsi !
Car toutes choses ont été baptisées à la fontaine d’éternité, par-delà le bien et le mal ; et le bien et le mal ne sont qu’ombres passagères, humides fléaux, nuages errants.
En vérité, ce que j’enseigne est bénédiction et non blasphème, quand je dis : « Au-dessus de toute chose s’étend le ciel de la Contingence, le ciel de l’Innocence, le ciel du Hasard, le ciel du Caprice. »
« Par hasard » — c’est la plus vieille noblesse du monde, je l’ai restituée à toutes choses, je les ai libérées de la servitude de la finalité.
Comme une cloche d’azur, j’ai posé sur toutes choses cette liberté, cette sérénité céleste, le jour où j’ai enseigné qu’au-dessus d’elles et par elles il n’y a pas de « vouloir éternel » qui agisse.
J’ai mis à la place de ce vouloir ce caprice et cette folie, du jour où j’ai enseigné qu’en toutes choses ce qui est impossible — c’est qu’elles soient « rationnelles ».
Sans doute, un peu de raison, un grain de sagesse, dispersé d’étoile en étoile, c’est le levain mêlé à toutes choses ; c’est pour qu’elles soient plus folles qu’un peu de sagesse a été incorporée aux choses.
Il peut y avoir un peu de sagesse, c’est vrai ; mais voici la certitude divine que j’ai trouvée en toutes choses ; c’est sur les jambes du hasard qu’elles préfèrent — danser !
Ô ciel au-dessus de ma tête, ciel pur, ciel haut ! La pureté, à mes yeux, c’est qu’il n’y a plus désormais d’éternelle araignée de la raison, d’éternelles toiles d’araignée de la raison. —
— C’est que tu m’apparais comme un parquet de danse pour les hasards divins, comme une divine table de jeu pour les dés divins et les divins joueurs de dés. —
Mais tu rougis ? Ai-je dit l’indicible ? Ai-je blasphémé en voulant te bénir ?
Ou bien est-ce la pudeur du tête-à-tête qui t’a fait rougir ? — M’ordonnes-tu de me taire et de m’éloigner parce qu’à présent — le jour vient ?
Le monde est profond, — et plus profond que le jour l’imagina jamais. Toute chose n’a pas le droit de s’exprimer au jour. Mais voici le jour : séparons-nous.
Ô ciel au-dessus de ma tête, ô ciel pudique, ô ciel ardent ! Ô mon bonheur d’avant l’aurore ! Voici le jour : séparons-nous. —
Ainsi parlait Zarathoustra.
* * *
De la vertu amoindrissante
1
Quand Zarathoustra eut regagné la terre ferme, au lieu de se diriger droit vers sa montagne et sa caverne, il suivit toutes sortes de routes, posa toutes sortes de questions, s’informant de choses et d’autres, de telle sorte qu’il disait plaisamment de lui-même : « Voici un fleuve qui par de nombreux méandres remonte vers sa source. » Car il voulait savoir ce qu’il était advenu de l’homme sur ces entrefaites, s’il était devenu plus grand ou plus petit. Et voyant une rangée de maisons neuves il en fut surpris et dit :
« Que signifient ces maisons ? En vérité, ce n’est pas une grande âme qui les a bâties pour lui servir de symboles.
Est-ce un enfant idiot qui les a tirées de sa boîte à jouets ? Pourvu qu’un autre enfant les range bien vite dans la sienne !
Et ces chambres et ces appartements ! Comment des hommes peuvent-ils y vivre ? Ils ne semblent faits que pour des poupées vêtues de soie ou pour des chattes friandes qui aiment aussi à se faire lécher. »
Et Zarathoustra s’arrêta pour réfléchir. Enfin il dit avec tristesse : « Toutes choses sont devenues plus petites.
Je vois partout des portes plus basses ; ceux de mon espèce peuvent encore y passer, — mais en se courbant.
Oh ! quand me retrouverai-je dans ma patrie où je n’aurai plus à me courber, où je n’aurai plus à me courber devant les petits ! » — Et Zarathoustra soupirait en regardant au loin. —
Mais ce même jour il prononça son discours sur la vertu amoindrissante.
2
Je passe parmi ce peuple, les yeux bien ouverts ; ils ne me pardonnent pas de ne point leur envier leurs vertus.
Ils me montrent les dents, parce que je leur dis : « Il faut aux petites gens de petites vertus », — et parce que j’ai peine à admettre qu’il faut qu’il y ait de petites gens.
Je ressemble aussi au coq placé dans une basse-cour étrangère, et que mordent même les poules ; mais je n’en veux pas à ces poules.
J’use envers eux de courtoisie, comme on en use avec les petits ennuis ; montrer ses piquants à de menus ennuis, c’est à mon avis une sagesse de hérisson.
Ils parlent tous de moi, le soir, autour du feu — ils parlent de moi, mais aucun ne pense à moi.
C’est une nouvelle forme de silence que j’ai appris à connaître : le bruit qu’ils mènent à mon sujet recouvre comme d’un manteau mes pensées.
Ils criaillent entre eux : « Que nous veut ce nuage sombre ? Prenons garde qu’il ne nous apporte quelque épidémie. »
Et récemment une femme attira violemment à elle son enfant qui voulait venir vers moi. « Éloignez les enfants ! criait-elle. Ces yeux-là consument l’âme des enfants. »
Ils toussent dès que je me mets à parler. Ils pensent que la toux protège contre les courants d’air ; ils ne devinent rien du mugissement de ma joie.
« Nous n’avons pas encore le temps de penser à Zarathoustra » — c’est leur défaite. Mais quel est donc ce temps où « l’on n’a pas le temps » de penser à Zarathoustra ?
Et même quand ils me vantent, comment pourrais-je me reposer sur leurs éloges ? Leur louange est pour moi comme une ceinture à pointes d’acier, j’en sens la démangeaison même après l’avoir ôtée.
Et voici encore ce que j’ai appris d’eux : celui qui donne des louanges fait semblant de rendre un bienfait, mais en réalité il désire recevoir encore.
Demandez à mon pied s’il aime la mélodie de leurs louanges et de leurs flatteries ! En vérité il n’aime ni danser ni se reposer sur ce rythme ou à ce tic-tac.
Ils voudraient à force de louanges me convertir à leur petite vertu ; ils voudraient persuader mon pied de suivre le tic-tac d’un petit bonheur.
Je passe parmi ce peuple, les yeux bien ouverts : ils sont tous devenus plus petits et deviennent de plus en plus petits : — c’est la conséquence de leur notion du bonheur et de la vertu.
Jusque dans leur vertu ils sont modestes, car ils aiment leurs aises ; or la vertu modeste est seule compatible avec les aises.
Sans doute, ils apprennent à marcher et à avancer à leur façon ; j’appelle cela boitiller —. C’est pourquoi ils sont une entrave à tous ceux qui se hâtent.
Et plus d’un parmi eux avance tout en regardant en arrière, la nuque raide ; ce sont ceux que j’aime à heurter dans ma course.
Il ne faut pas que les pieds et les yeux mentent ou se démentent les uns les autres. Mais il y a beaucoup de mensonges chez les petites gens.
Quelques-uns d’entre eux ont un vouloir, mais la plupart sont voulus. Quelques-uns sont sincères, mais la plupart sont de mauvais comédiens.
Il y a parmi eux des comédiens sans le savoir et des comédiens sans le vouloir —, les hommes vrais sont toujours rares, surtout les vrais comédiens.
Ils ne sont guère virils ; c’est pourquoi leurs femmes se virilisent. Car seul celui qui est assez viril peut — libérer la féminité dans la femme.
Et voici la pire hypocrisie que j’aie jamais rencontrée parmi eux : que même ceux qui commandent feignent les vertus de ceux qui obéissent.
« Je sers, tu sers, nous servons » — c’est la litanie que déroule ici l’hypocrisie des maîtres eux-mêmes — et c’est un malheur quand le premier des maîtres n’est que le premier des serviteurs.
Hélas ! mon regard curieux s’est égaré jusque dans leurs hypocrisies, et j’ai bien deviné tout leur bonheur de mouches qui bourdonnent autour des vitres ensoleillées.
Où je vois de la bonté, je vois aussi de la faiblesse. Où je vois justice et pitié, je vois juste autant de faiblesse.
Ronds, équitables et bienveillants entre eux — c’est leur façon d’être ; ronds, équitables et bienveillants comme les grains de sable le sont envers les autres grains de sable.
Embrasser modestement un humble bonheur — voilà ce qu’ils appellent se résigner ; et ce faisant ils louchent déjà du côté de quelque autre humble bonheur.
Ce qu’ils veulent, au fond, c’est une chose bien simple : c’est que personne ne leur fasse de mal. Aussi tâchent-ils de circonvenir les autres en leur faisant du bien.
Et cela, c’est de la lâcheté : bien que cela porte le nom de « vertu ». —
Et s’il arrive qu’ils parlent avec rudesse, ces humbles, je ne saisis qu’une chose, qu’ils sont enroués, — car le moindre courant d’air les enroue.
Ils sont prudents, leur vertu a des doigts prudents. Mais ils manquent de poings, leurs doigts ne savent pas se blottir à l’abri de leur poing.
La vertu, pour eux, c’est ce qui rend modeste et docile : ils font ainsi du loup un chien, et de l’homme la meilleure bête domestique de l’homme.
« Nous nous sommes installés au juste milieu » — voilà ce que me dit leur moue satisfaite — « à égale distance du gladiateur mourant et du porc vautré dans sa jouissance ».
Mais cela, — c’est de la médiocrité, même si on l’appelle juste milieu. —
3
Je passe parmi ce peuple, laissant tomber au passage mainte sentence ; mais ils ne savent ni recevoir ni retenir.
Ils s’étonnent de ne pas me voir tonner contre les plaisirs et les vices ; et en vérité je ne suis pas venu non plus pour les mettre en garde contre les coupeurs de bourses.
Ils s’étonnent que je ne me montre pas disposé à aiguiser et à affiner encore leur matoiserie ; comme s’il n’y avait pas parmi eux assez de malins dont la voix grince à mes oreilles comme le crayon sur l’ardoise.
Et quand je m’écrie : « Maudissez tous les démons de lâcheté que vous portez en vous, ces démons toujours prêts à gémir, à joindre les mains et à adorer ! » — ils s’écrient : « Zarathoustra est un impie ! »
Ce sont surtout leurs prêcheurs de résignation qui disent ces choses —, et c’est à ceux-là justement que j’aime corner aux oreilles : « Oui, c’est moi, Zarathoustra l’impie ! »
Ces prêcheurs de résignation ! Dans tous les coins où nichent la mesquinerie, la maladie, la gale, ils se faufilent comme des poux, et le dégoût seul m’empêche de les écraser entre deux doigts.
Voici donc la prédication que je dédie à leurs oreilles ; moi, Zarathoustra l’impie, voici ce que j’ai à leur dire : « Qui est plus impie que moi, que je me mette à son école ? »
Je suis Zarathoustra l’impie ; où trouverait-on mon pareil ? Mes pareils, ce sont ceux qui fixent eux-mêmes leur propre vouloir et fuient toute résignation.
Je suis Zarathoustra l’impie. Je mets tous les hasards à mijoter dans ma propre marmite. Et quand ils sont bien cuits, je déclare qu’ils sont excellents, car ils sont plats de ma cuisine.
Et en vérité, plus d’un hasard m’abordait avec arrogance, mais mon vouloir lui a répondu avec plus d’arrogance encore, — et bientôt je l’ai vu s’effondrer suppliant à mes genoux —,
— me suppliant de lui accorder asile et affection, et m’assaillant de paroles flatteuses : « Regarde, ô Zarathoustra, c’est un ami qui vient te voir en ami. » —
Mais à quoi bon dire ces choses si personne n’a pour m’entendre les oreilles qu’il faut ! Je le crierai donc à tous les vents :
Vous rapetissez à vue d’œil, vous les humbles ! Vous vous désagrégez, amateurs de vos aises ! Je finirai par vous voir périr, —
— périr à force de petites vertus, à force de petits méfaits, à force de petite résignation !
Trop ménager et trop céder, c’est de cela qu’est fait le sol où vous vivez ; mais pour qu’un arbre croisse, il faut que de ses dures racines il enserre le roc dur.
Vos lacunes même s’incorporent au tissu de tout l’avenir humain ; votre néant même est une toile d’araignée, une araignée qui se nourrit du sang de l’avenir.
Et ce que vous acceptez ressemble à un vol, vertueux mesquins ; mais les coquins eux-mêmes connaissent cette maxime de l’honneur : « Il ne faut dérober par ruse que ce que l’on ne peut ravir de force. »
« Tout s’arrange » — voilà encore une maxime de résignation. Mais je vous le dis, âmes douillettes : « Tout se dérange, et tout vous dérangera de plus en plus. »
Ah ! que ne renoncez-vous à vos demi-volontés ! Que n’êtes-vous capables de vouloir, tant votre indolence que vos actes !
Ah ! que ne comprenez-vous ma parole : — « Faites tout ce que vous voudrez, mais soyez d’abord capables de vouloir ! »
« Aimez votre prochain comme vous-mêmes, si cela vous plaît ; mais sachez d’abord vous aimer vous-mêmes, —
— vous aimer du grand amour, vous aimer du grand mépris ! » Ainsi parle Zarathoustra l’impie. —
Mais à quoi bon parler quand personne n’a d’oreilles pour m’entendre. Il est encore trop tôt pour moi.
Je suis parmi ce peuple mon propre précurseur, le chant du coq qui annonce ma venue dans les ruelles obscures.
Mais leur heure sonnera. Et la mienne aussi. D’heure en heure ils deviennent plus mesquins, plus misérables, plus inféconds — pauvre végétation, misérable terroir.
Et bientôt je les verrai pareils à l’herbe sèche de la steppe, et véritablement las d’eux-mêmes, — aspirant au feu plutôt qu’à l’eau.
Instant de la foudre, instant béni ! Ô mystère d’avant midi ! — Un jour je ferai d’eux l’incendie qui se propage, et des précurseurs aux langues de feu. —
— Ils annonceront un jour en langues de flamme : « Il vient, il approche, le grand Midi ! »
Ainsi parlait Zarathoustra.
* * *
Sur le mont des Oliviers
L’hiver, mauvais convive, s’est installé chez moi ; sous son étreinte amicale, mes mains sont devenues bleues.
Je le vénère, cet hôte malin, mais je préfère le laisser seul dans la chambre. J’aime à lui échapper, et on peut lui échapper, à condition de bien courir.
Les pieds au chaud, la pensée au chaud, je m’élance vers le lieu où le vent fait trêve — vers le coin ensoleillé de mon oliveraie.
Et là je me ris de mon hôte sévère, tout en lui sachant gré de ce qu’il reste à la maison à attraper les mouches et à faire taire beaucoup de menus bruits.
Car il ne souffre pas d’entendre chanter un moucheron, ni surtout deux ; il fait le vide jusque dans les rues, tellement que le clair de lune y a peur, la nuit.
C’est un hôte dur — mais je le vénère, car je n’adore pas, comme font les douillets, le dieu du feu, avec son gros ventre.
J’aime encore mieux claquer un peu des dents que d’adorer des idoles — c’est ainsi que je suis fait. Et je déteste par-dessus tout ces idoles fuégiennes qui ne savent que brûler, fumer et vous entêter.
Mes amis, je les aime mieux l’hiver que l’été ; je me raille mieux de mes ennemis, et plus gaillardement, depuis que j’ai l’hiver dans ma maison.
Gaillardement en vérité, même quand je suis réduit à aller me blottir en rampant dans mon lit — : mon bonheur pelotonné sur lui-même rit encore et plaisante, il n’est pas jusqu’à mon rêve menteur qui ne rie lui aussi.
En rampant ? — Moi ? Jamais je n’ai rampé devant les puissants. Et si jamais j’ai menti, ce fut par amour. Aussi je reste joyeux jusque dans mon lit hivernal.
Un lit modeste me réchauffe mieux qu’un lit fastueux, car je suis jaloux de ma pauvreté. Et c’est en hiver qu’elle m’est le plus fidèle.
Je commence ma journée par quelque malice, je nargue l’hiver à l’aide d’un bain froid ; et mon hôte sévère de grommeler !
J’aime aussi le chatouiller à l’aide d’une petite bougie, jusqu’à l’heure où il daigne enfin me laisser voir le ciel, émergeant de l’aube cendrée.
Je suis particulièrement méchant le matin de bonne heure, quand on entend le seau tinter à la fontaine et les chevaux pousser de chauds hennissements dans les rues grises. —
C’est alors que j’attends impatiemment de revoir le ciel limpide, le ciel d’hiver à la barbe chenue, vieillard à la tête blanche,
le ciel d’hiver, ce ciel taciturne qui souvent tait jusqu’à son soleil.
Est-ce de lui que j’ai appris ce long silence lumineux ? Ou l’a-t-il appris de moi ? Ou l’avons-nous inventé, chacun pour soi ?
Toutes les bonnes choses ont des origines multiples, — toutes les bonnes choses à l’humeur allègre s’élancent d’un bond joyeux dans l’existence ; comment ne le feraient-elles — qu’une seule fois ?
Le long silence, c’est aussi l’une de ces bonnes choses à l’humeur allègre, et l’art de faire briller un œil rond dans une face claire, pareille au ciel d’hiver, —
— l’art de taire, comme il le fait, son soleil et son inflexible vouloir solaire, en vérité, c’est un art et une allégresse hivernale que j’ai bien appris.
Ma méchanceté favorite, mon tour préféré, c’est d’avoir enseigné à mon silence à ne pas se trahir par le silence.
Par un cliquetis de paroles et de dés, je trompe mes graves gardiens ; il me faut dérober mon vouloir et mon dessein à ces inquisiteurs sévères.
C’est pour que nul ne sonde jusqu’au fond mon vouloir ultime — que j’ai inventé ce long silence lumineux.
J’ai rencontré tant de malins qui voilaient leur face et troublaient leur eau afin que nul ne les perçât à jour, ne les sondât à fond.
Pourtant c’est à eux que s’adressaient les soupçonneux les plus retors, les déchiffreurs d’énigmes ; c’est à eux que l’on prenait leurs poissons les mieux cachés.
Mais les clairs, les braves, les limpides, voilà à mon avis ceux qui savent le mieux se taire ; car leur fond est si profond que l’eau même la plus limpide ne saurait le — trahir. —
Ciel d’hiver à barbe neigeuse, ciel taciturne, tête blanche à l’œil rond, là-haut au-dessus de moi ! Ô céleste symbole de mon âme et de sa gaieté mutine !
Ne faut-il pas, en effet, que je me cache, comme celui qui a avalé de l’or, — de peur qu’on ne veuille m’éventrer l’âme ?
Ne faut-il pas que je prenne des échasses, pour leur dissimuler mes longues jambes — à tous ces jaloux, ces mélancoliques qui m’entourent ?
Ces âmes enfumées, tièdes de la touffeur des chambres, usées, verdies, aigries — comment leur jalousie tolérerait-elle mon bonheur ?
Je ne leur montrerai donc que la glace et l’hiver sur mes cimes — et non toutes les zones ensoleillées qu’enferme encore ma montagne.
Ils n’entendront siffler que mes tempêtes hivernales ; ils ne m’entendront pas courir à la surface des mers chaudes, tels les vents du sud, ardents, lourds et brûlants.
Ils s’apitoieront sur les risques et les hasards que je cours — mais ma devise, c’est « Laissez venir à moi le hasard ; il est innocent comme un petit enfant ».
Comment pourraient-ils supporter mon bonheur si je n’entourais ce bonheur d’accidents et de détresse hivernale, de bonnets en peau d’ours et des voiles d’un ciel neigeux,
— si je n’avais moi-même pitié de leur pitié : la pitié de ces jaloux, de ces mélancoliques !
— si je ne m’appliquais à soupirer et à grelotter en leur présence, et à me laisser docilement emmailloter dans leur pitié !
Telle est la sagesse mutine et la bienveillance de mon âme, qu’elle ne cache ni son hiver ni ses tempêtes glacées ; elle ne cache même pas ses engelures.
La solitude, pour les uns, c’est le refuge du malade ; pour d’autres, elle est un refuge à l’abri des malades.
Ils auront beau m’entendre grelotter et gémir de froid, tous ces pauvres diables aux yeux torves qui m’entourent, ces gémissements, ces grelottements sont pour moi le moyen de fuir leurs chambres chauffées.
Ils auront beau me plaindre et pousser des soupirs en pensant à mes engelures, — et se lamenter en disant : « Il finira par se congeler dans les glaces de la connaissance. »
Dans le même temps, je parcours en tous sens, les pieds au chaud, les sentiers de mon oliveraie ; dans le coin ensoleillé de ce mont aux oliviers je chante et me ris de toute pitié. —
Ainsi chantait Zarathoustra.
* * *
Passer son chemin
Traversant ainsi sans hâte des peuples et des cités sans nombre, Zarathoustra regagnait par des chemins détournés sa montagne et sa caverne. Et voici qu’il arriva à l’improviste aux portes de la Grand-Ville. Alors un fou écumant s’élança sur lui les mains tendues et lui barra la route. Or c’était ce même fou que le peuple appelait le Singe de Zarathoustra, car il avait dérobé à Zarathoustra quelque chose du ton et du rythme de son discours, et il aimait aussi à puiser dans le trésor de sa sagesse. Mais le fou parla à Zarathoustra en ces termes :
« Ô Zarathoustra, voici la Grand-Ville ; tu n’as rien à chercher ici, tu as tout à y perdre.
Pourquoi voudrais-tu barboter dans cette fange ? Aie pitié de tes pieds. Crache plutôt contre la porte de la ville, — et passe ton chemin.
Ici c’est l’enfer pour les pensées des solitaires ; ici les grandes pensées sont ébouillantées vives et réduites en bouillie.
Ici pourrissent tous les grands sentiments ; ici l’on n’autorise que le cliquetis de menus sentiments entièrement décharnés.
Ne sens-tu pas d’ici l’odeur des abattoirs et des gargotes de l’esprit ? Cette ville n’exhale-t-elle pas un fumet d’esprit massacré ?
Ne vois-tu pas les âmes pendre comme des chiffes molles et sales ? — Et de ces chiffes ils font encore des journaux !
N’entends-tu pas que l’esprit n’est plus ici que jeu verbal ? Il vomit une répugnante lavasse de mots. Et de ce vomissement ils font encore des journaux !
Ils se traquent mutuellement sans savoir où ils vont. Ils s’excitent les uns contre les autres sans savoir pourquoi. Ils font tinter leur fer-blanc, sonner leur or.
Ils ont froid et tâchent de se réchauffer avec de l’eau-de-vie. Ils ont chaud et cherchent le contact frais des esprits glacés ; tous sont malades, tous sont contaminés par l’opinion publique.
C’est ici la patrie de toutes les voluptés et de tous les vices, mais même ici il y a des hommes vertueux ; il y a même ici beaucoup de vertu officieuse et officielle.
Beaucoup de vertu officieuse, munie de doigts agiles pour écrire, d’un pouvoir infini de patience et d’attente, comblée de décorations sans valeur et de filles empaillées à la croupe plate, beaucoup de piété aussi et de servilité dévote, toute une cuisine flatteuse servie à la gloire du Dieu des armées.
C’est “d’en haut” que descendent les étoiles et les crachats conférés par le maître ; c’est “en haut” que s’adressent les vœux de toutes les poitrines vierges encore de toute étoile.
La lune a un halo qui lui forme une cour ; la cour est peuplée d’imbéciles ; mais tout ce qui vient de la cour est adoré par le peuple des quémandeurs, par la vertu quémandeuse et officieuse.
“Je sers, tu sers, nous servons” — c’est la litanie que la vertu officieuse adresse au Prince, dans l’espoir que l’étoile bien méritée se fixera enfin sur quelque chétif thorax.
Mais la lune gravite aussi autour des choses terrestres ; de même le Prince gravite de son côté autour de tout ce qu’il y a de plus terrestre au monde, je veux dire autour de l’or des boutiquiers.
Le Dieu des armées n’est pas le Dieu des lingots ; le Prince propose — le boutiquier dispose.
Au nom de tout ce qui est clair et fort et bon en toi, ô Zarathoustra, crache sur cette ville de boutiquiers et passe ton chemin.
Ici le sang coule putride, tiède et spumeux dans toutes les veines ; crache sur la Grand-Ville, sur cette grande sentine où fermentent toutes les lies.
Crache sur cette ville des âmes déprimées et des poitrines étroites, des yeux perçants, des doigts poisseux —
— sur cette ville des importuns, des impudents, des écrivassiers et des braillards, des ambitieux surchauffés,
— où fermente en une même purulence tout ce qui est carié, décrié, lascif, trouble, blet, purulent, clandestin : —
— crache sur cette Grand-Ville et rebrousse chemin ! » — —
Ici Zarathoustra interrompit le fou écumant et lui mit la main sur la bouche :
« Te tairas-tu enfin ! s’écria Zarathoustra, voilà longtemps que tes discours et tes façons m’écœurent !
Pourquoi t’es-tu attardé au bord du marécage jusqu’à devenir toi-même grenouille ou crapaud ?
N’as-tu pas dans tes propres veines le sang putride et spumeux des marécages, pour avoir si bien appris à coasser et à blasphémer ?
Pourquoi n’es-tu pas allé en forêt ? Pourquoi n’es-tu pas allé labourer la terre ? Et la mer n’est-elle pas couverte d’îles verdoyantes ?
Ton mépris, je le méprise ; et puisque tu m’as averti, — que ne t’es-tu plutôt averti toi-même ?
Mon mépris, et le petit oiseau qui me sert de présage, c’est du fond de mon amour et non du marécage qu’ils prennent l’essor. —
On t’appelle mon singe, fou écumant ; mais moi je t’appelle mon porc grognon, — tes grognements me gâtent jusqu’à l’éloge que j’ai fait de la folie.
Qu’est-ce qui t’a d’abord fait grogner ? C’est qu’on ne t’ait pas flatté suffisamment ; — aussi es-tu allé te fixer dans cette ordure, afin d’avoir des raisons de beaucoup grogner, —
— afin d’avoir des raisons de te venger par ces grognements. La vengeance, fou écumant, c’est ce qui te fait écumer. Va, je t’ai bien deviné !
Mais tes propos de fou me portent préjudice, même quand tu as raison. Et même si Zarathoustra avait cent fois raison en paroles, toi, usant de mes propres paroles, — tu réussirais à avoir tort. »
Ainsi parlait Zarathoustra ; et regardant la Grand-Ville il soupira et demeura longtemps silencieux. Enfin il parla ainsi :
Moi aussi, cette Grand-Ville me répugne, et non ce fou seulement. Il n’y a plus rien chez l’un ni chez l’autre qu’on puisse encore améliorer ni empirer.
Malheur à cette Grand-Ville ! — Je voudrais voir déjà la colonne de feu qui la consumera.
Car de telles colonnes de feu précèdent le grand Midi. Mais cela viendra en son temps, conformément au destin. —
Quant à toi, fou, voici le précepte que je te donne en guise d’adieu : « Où il n’y a plus rien à aimer — passe ton chemin. » —
Ainsi parlait Zarathoustra — et il s’éloigna, laissant derrière lui le fou et la Grand-Ville.
* * *
Des renégats
1
Faut-il, hélas ! que tout ce qui récemment encore couvrait de verdure et de fleurs la prairie soit déjà flétri et décoloré ? Et combien de miel d’espérance avais-je butiné là pour en emplir mes ruches ?
Ces jeunes cœurs, les voici déjà devenus vieux ? — Pas même vieux, mais las, vulgaires, indolents — c’est ce qu’ils appellent être redevenus pieux.
Hier encore je les voyais dès l’aube se mettre en route d’un pas vaillant, mais les pieds de leur Connaissance se sont lassés et les voilà qui dénigrent par surcroît leur vaillance matinale.
En vérité, plus d’un d’entre eux mouvait ses jambes à la façon d’un danseur, à l’appel du rire qui est enclos dans ma sagesse ; mais il s’est ravisé. Je viens de le voir, courbé — ramper aux pieds de la Croix.
Naguère ils ceignaient de leur vol la lumière et la liberté, comme font les phalènes et les jeunes poètes. Ils ont vieilli, ils se sont refroidis, et déjà les voilà amis des ténèbres, marmonneurs et casaniers.
Le cœur leur a-t-il manqué parce que la solitude m’a englouti, comme une baleine ? Ont-ils longtemps et ardemment tendu vers moi l’oreille en vain, vers mes fanfares, vers mes clameurs de héraut ?
— Hélas ! ils n’ont jamais été nombreux, ceux dont le cœur était longtemps plein de courage, et d’exubérance ; et chez ceux-là l’esprit même reste patient. Mais le reste est lâche.
Le reste, c’est toujours la majorité, la banalité, le surplus, les superflus — tous ceux-là sont lâches. —
Quiconque est de ma race rencontrera sur son chemin ce que rencontrent ceux de ma race ; et il aura pour premiers compagnons des cadavres et des saltimbanques.
Mais les compagnons qui lui viendront en second lieu — s’appelleront ses fidèles : essaim turbulent, beaucoup d’amour, beaucoup de folie, beaucoup de vénération encore imberbe.
Il n’attachera pas son cœur à ces fidèles, s’il est de ma race ; il ne croira pas à ces renouveaux, à ces prairies émaillées de fleurs, s’il connaît la race furtive et lâche des hommes.
S’ils pouvaient faire autrement, ils voudraient aussi faire autrement. Ceux qui ne sont ni chair ni poisson gâtent tout ce qui est intact. Les feuilles se fanent ? — Qu’y a-t-il là à déplorer ?
Laisse-les aller, laisse-les tomber, ô Zarathoustra, sans te lamenter. Fais plutôt souffler sur eux des vents bruissants. —
— Souffle sur ces feuilles, ô Zarathoustra, et que tout ce qui est flétri s’envole au plus tôt loin de toi ! —
2
« Nous sommes redevenus pieux » — voilà ce qu’avouent ces renégats ; et quelques-uns sont trop lâches même pour l’avouer.
Ceux-là, je le lis dans leurs yeux, je le leur dis en face, en pleine rougeur de leurs joues : Vous êtes de ceux qui ont recommencé à prier !
Mais c’est une honte de prier ! Non pour tous, mais pour toi et moi, et pour quiconque porte sa conscience jusque dans son cerveau. Pour toi c’est une honte de prier !
Tu le sais bien : le lâche démon qui est en toi, celui qui aime à joindre les mains et à se croiser les bras et qui tient à ses aises, — c’est ce lâche démon qui te souffle qu’il y a pourtant un Dieu.
De ce fait, tu es de ceux qui craignent la lumière, que la lumière empêche de dormir ; il te faudra dorénavant plonger la tête tous les jours plus avant dans la nuit et dans le brouillard.
Et, certes, tu as bien choisi ton heure ; car les oiseaux de nuit viennent de reprendre l’essor. C’est l’heure de tous ceux qui redoutent la lumière, l’heure vespérale où le travail chôme — mais eux ne chôment point.
Je l’entends et je le sens : c’est pour eux l’heure de la chasse où ils se mettent en quête, non pas l’heure d’une chasse effrénée, mais d’une chasse bien sage, un peu paralytique et renifleuse, qui se fait à pas furtifs, tout en marmonnant des prières —
— une chasse aux poltrons sentimentaux. Toutes les souricières à prendre les cœurs sont en place. Et dès que je déplace un rideau, il en sort précipitamment quelque petit papillon de nuit.
Était-il blotti là avec un autre petit papillon de nuit ? Car je flaire partout de petites communautés clandestines ; et il suffit qu’il existe des chambres hautes pour qu’on y trouve de nouvelles confréries, avec leur relent de confréries pieuses.
Ils passent ensemble de longues soirées, répétant : « Redevenons pareils aux petits enfants, apprenons à dire de nouveau : “Mon bon Dieu.” » — Et ils se laissent gâter le goût et l’estomac par leurs pieux confiseurs.
Ou bien ils passent des soirées entières à observer une araignée porte-croix, une araignée rusée à l’affût et qui prêche aux araignées elles-mêmes la prudence, déclarant qu’il fait bon filer sous la Croix.
Ou bien ils vont s’asseoir des journées entières au bord des marécages, la canne à pêche en main — et de se croire profonds ! Mais pêcher où il n’y a pas de poisson, c’est, je le déclare, se montrer moins encore que superficiel.
Ou bien ils vont chez quelque poète apprendre à toucher de la harpe sur un mode pieux et gai à la fois, — chez un de ces poètes qui comptent sur leur harpe pour leur ouvrir l’accès du cœur des jeunes femmes, s’étant lassés des vieilles et de leurs éloges.
Ou bien ils vont apprendre le grand frisson auprès d’un docte demi-fou qui attend dans des pièces obscures que les Esprits se montrent — et lui ôtent l’esprit.
Ou bien ils vont écouter un vieux joueur ambulant de pipeau ou de cornemuse à qui les bises aigres ont enseigné des sons lugubres ; et il leur fait une musique accordée au vent qui souffle et leur prêche d’une voix lugubre une doctrine lugubre.
Et quelques-uns sont même devenus veilleurs de nuit ; ils ont appris à souffler dans leur corne, à patrouiller la nuit et à réveiller de vieilles choses depuis longtemps endormies.
Hier soir près du mur du jardin j’ai entendu cinq phrases au sujet de ces vieilles choses ; elles ont été dites par quelques-uns de ces vieux et tristes veilleurs de nuit momifiés.
« Pour un Père, il ne s’occupe pas assez de ses enfants : les pères humains font mieux. » —
« Il est trop vieux. Il a complètement cessé de s’occuper de ses enfants », — répondait l’autre veilleur de nuit.
« Mais a-t-il vraiment des enfants ? Personne ne saurait le démontrer, à moins qu’il n’en donne lui-même la preuve. Il y a longtemps que je voudrais le voir en faire la preuve irréfutable. »
« La preuve ? Comme s’il avait jamais donné une preuve quelconque ! Il lui est difficile de prouver ; il aime beaucoup à être cru. »
« Oui, oui, c’est la foi qui le sauve, la foi qu’on a en lui. Les vieillards sont ainsi faits. Nous sommes tout pareils. » —
— Ainsi devisaient les deux vieux veilleurs de nuit, qui craignent tant la lumière, et là-dessus ils soufflaient mélancoliquement dans leurs cornes ; cela s’est passé hier à la nuit, au long du mur du jardin.
Mais mon cœur dans ma poitrine se tordait de rire, à croire qu’il allait éclater, et ne sachant où se mettre il pesait sur le diaphragme.
En vérité, je finirai par mourir de rire, de voir des ânes en état d’ébriété et d’entendre des veilleurs de nuit douter de Dieu de la sorte.
Le temps n’est-il pas depuis longtemps passé pour cette façon de douter ? Qui donc se permettrait de réveiller ces vieilles choses endormies qui craignent la lumière ?
Les dieux anciens sont depuis longtemps morts ; — et en vérité ils sont morts d’une bonne mort joyeuse, comme il sied à des dieux.
Ils n’ont pas passé par un « crépuscule » — c’est un mensonge. Bien plutôt sont-ils un beau jour morts — de rire,
le jour où un dieu proféra la parole impie entre toutes : — « Il n’y a qu’un seul Dieu. Tu n’auras d’autre Dieu que moi. » —
— Ce vieux barbon de Dieu, ce vieux bourru, ce vieux jaloux se laissa aller à parler ainsi.
Et tous les dieux se mirent à rire et à vaciller sur leurs sièges et s’écrièrent : « Ce qui est divin, n’est-ce pas justement qu’il y ait des dieux, et non un Dieu ? »
Que celui qui a des oreilles pour ouïr entende. —
C’est ainsi que parlait Zarathoustra dans la ville qu’il aimait et qu’on appelle la Vache tachetée. De là il avait encore deux jours de marche pour aller retrouver sa caverne et ses animaux, mais son âme exultait sans cesse à l’idée d’un proche retour. —
* * *
Le retour au pays
O solitude, solitude ma patrie ! J’ai trop longtemps vécu à l’étranger, en étranger, pour ne pas te revenir avec larmes.
Menace-moi du doigt, comme font les mères ; souris-moi comme font les mères, dis-moi seulement : « Le voilà donc, celui qui s’est un jour arraché à moi comme un ouragan,
— et qui en me quittant s’est écrié : J’ai vécu trop longtemps en compagnie de ma solitude, j’en ai désappris de me taire. C’est donc là — ce que tu as appris maintenant ?
Ô Zarathoustra, je sais tout, et que tu t’es senti plus abandonné, toi l’unique, dans la multitude, que tu ne le fus jamais auprès de moi.
Une chose est l’abandon, autre chose est la solitude ; voilà — ce que tu as appris maintenant, et que chez les hommes tu te sentiras toujours un étranger, un barbare :
— étranger et barbare même quand ils t’aimeront ; car ce qu’ils veulent avant tout, c’est qu’on les ménage.
Mais ici tu es chez toi, à ton foyer, dans ta maison ; ici tu peux tout dire et t’épancher à loisir ; rien n’a honte ici de sentiments enfouis, endurcis.
Toutes choses ici approchent caressantes à ton appel et viennent te flatter, car elles ont envie de te grimper sur le dos. Tous les symboles sont bons pour te porter à la conquête de toutes les vérités.
Ici tu peux parler franc, parler net à toutes choses, et en vérité c’est une flatterie à leurs oreilles — qu’on leur parle franc.
Mais autre chose est l’abandon. Te souvient-il, Zarathoustra, de ce jour où ton oiseau criait au-dessus de ta tête, et où tu étais là en forêt, irrésolu, ne sachant où aller, face à face avec un cadavre ? —
— Tu disais alors : Que mes animaux me conduisent ! J’ai constaté qu’il est plus dangereux de vivre chez les hommes que chez les bêtes. — Cela, c’était l’abandon.
Et te souvient-il, Zarathoustra, de ce temps où tu vivais dans ton île, fontaine de vin parmi des seaux vides ; donnant, te vidant sans cesse, versant, te déversant parmi ceux qui avaient soif,
— jusqu’au jour où tu finis par te trouver seul ayant soif au milieu de gens ivres, et où tu te mis à gémir dans la nuit : “N’y a-t-il pas plus de bonheur à recevoir qu’à donner ? Et encore plus de bonheur à voler qu’à recevoir ?” — Cela, c’était l’abandon.
Et te souvient-il, Zarathoustra, de l’Heure du suprême silence, qui vint te tirer hors de toi-même en te chuchotant d’une voix méchante : “Dis ce que tu as à dire, puis brise-toi !” —
— cette heure qui te dégoûta de toute ton attente et de ton silence, et qui découragea ton humble courage : cela c’était l’abandon. » —
Ô solitude, solitude ma patrie ! Qu’elle est divine et tendre, ta voix qui me parle !
Nous ne nous posons pas de questions, nous n’échangeons pas des lamentations, nous passons ouvertement côte à côte par des portes ouvertes.
Car tout est ouvert et clair chez toi, et les heures elles-mêmes courent ici d’un pas plus léger. Dans les ténèbres, en effet, le temps nous pèse plus que dans la lumière.
Ici toutes les paroles de l’être et leurs arcanes les plus secrets s’ouvrent à moi ; ici tout être souhaite se faire verbe, tout devenir réclame que je lui apprenne à parler.
Là-bas au contraire, — tout discours est vain. Là-bas, la meilleure sagesse consiste à oublier, à passer son chemin : voilà — ce que j’ai appris désormais.
Pour tout comprendre de l’homme il faudrait s’attaquer à tout ce qui est en lui ; mais j’ai pour cela les mains trop nettes.
Jusqu’à leur haleine que je n’aime point respirer. Hélas ! pourquoi ai-je vécu si longtemps dans leur vacarme, dans leur haleine viciée ?
Ô silence bienheureux qui m’entoure ! Ô purs arômes autour de moi ! Ô silence qui tire du fond de ma poitrine un souffle pur ! Oh ! comme il prête l’oreille, ce bienheureux silence !
Là-bas, au contraire, — tout parle et rien n’est écouté. On aura beau annoncer sa sagesse à son de cloches, les marchands sur la place en couvriront le son du tintement de leurs gros sous.
Chez eux tous parlent et aucun ne sait comprendre. Tout tombe à l’eau mais rien ne s’enfonce dans des puits profonds.
Chez eux tout parle et rien n’aboutit ni ne vient à maturité. Tous caquètent, mais on n’en trouverait pas un pour rester au nid et couver des œufs.
Chez eux tout parle, tout s’effrite en paroles. Et ce qui hier encore semblait trop coriace pour le temps et la dent du temps pend aujourd’hui usé et rongé entre les mâchoires des hommes d’à présent.
Chez eux tout parle, tout se trahit. Et ce qu’on appelait autrefois le mystère et le secret des âmes profondes appartient aujourd’hui aux crieurs publics et autres braillards.
Ô singulière nature de l’homme ! Vacarme des ruelles obscures ! Maintenant que je vous ai laissés derrière moi, — mon pire danger est passé.
Ménager les hommes, avoir pitié d’eux — tel fut toujours pour moi le pire danger ; car tout ce qui est humain demande à être ménagé et toléré.
Plein de vérités rentrées, avec ma main de dupe et mon cœur de dupe, riche en menus mensonges de pitié, — tel j’ai toujours vécu parmi les hommes.
Je portais chez eux un travestissement, toujours prêt à me faire tort pour les mieux tolérer, et me répétant volontiers : « Fou que tu es, tu ne connais pas les hommes ! »
On désapprend ce que sont les hommes en vivant parmi les hommes ; chez tous il y a trop de premier plan bien en vue ; — à quoi servent alors des yeux perçants, épris de lointains ?
Et quand ils me méconnaissaient, j’étais assez sot pour les ménager d’autant plus, et plus que moi-même, habitué que j’étais à me montrer dur à moi-même et à me venger sur moi, par surcroît, de ces ménagements.
Je vivais ainsi parmi eux, criblé de piqûres de mouches venimeuses, creusé comme la pierre par d’innombrables gouttelettes de méchanceté et je me persuadais encore que toute petitesse est innocente de sa propre petitesse.
Ceux qui se disent les bons m’ont paru être les mouches venimeuses entre toutes ; ils piquent en toute innocence, ils mentent en toute innocence. Comment pourraient-ils se montrer — justes envers moi ?
À ceux qui vivent parmi les bons, la pitié enseigne à mentir. La pitié alourdit l’atmosphère de toutes les âmes libres. Or la bêtise des bons est sans fond.
Me cacher, celer ma richesse, voilà ce que j’ai appris là-bas ; car je les ai trouvés tous pauvres d’esprit par surcroît.
En quoi ma pitié leur mentait, c’est qu’en chacun d’eux j’avais discerné,
— en chacun d’eux j’avais vu et flairé quelle dose d’esprit il pouvait supporter, et quelle dose il ne tolérait plus.
Leurs sages compassés, je les trouvais sages, et non compassés ; — j’apprenais ainsi à avaler les mots. Leurs fossoyeurs, je les appelais des chercheurs, des explorateurs ; j’apprenais ainsi à équivoquer sur les mots.
Les fossoyeurs contractent des maladies dans leurs fouilles. Sous les vieux décombres dorment des exhalaisons malsaines. Il ne faut pas remuer les marécages. Il faut vivre en montagne.
Mes narines se délectent à respirer de nouveau la liberté montagnarde. Mon nez est enfin délivré de tous les relents des choses humaines.
Picotée par d’âpres bises pareilles à des vins mousseux, mon âme éternue — elle éternue et se dit joyeusement à elle-même : « À ta santé ! »
Ainsi parlait Zarathoustra.
* * *
Des trois maux
1
En rêve, dans l’ultime rêve de l’aube, je me trouvais aujourd’hui debout sur un promontoire, — au-delà du monde, et tenant une balance, je pesais le monde.
Oh ! pourquoi faut-il que l’aurore m’ait trop tôt surpris ! Elle m’a éveillé par son ardent reflet, la jalouse ! Elle est toujours jalouse de l’ardeur de mon rêve matinal.
Mesurable pour quiconque a le temps, pondérable pour un bon peseur, accessible aux ailes vigoureuses, déchiffrable aux divins déchiffreurs d’énigmes : tel m’est apparu le monde en rêve. —
Mon rêve, hardi navigateur, qui tient du navire et de l’ouragan, muet comme un papillon, impatient comme un faucon de race — comme il a su patienter et prendre son temps pour peser le monde ce matin !
Était-ce que ma sagesse lui soufflait des paroles, ma sagesse diurne, rieuse et éveillée, qui se rit de tous les « mondes infinis » ? Car, dit-elle, où il y a de l’énergie le nombre est maître, c’est lui qui a le plus de force.
De quel regard assuré mon rêve dominait ce monde fini ! D’un regard où il n’y avait ni désir du nouveau, ni regret du passé, ni crainte, ni prière.
— Telle une pomme rebondie qui se serait offerte à ma main, une pomme d’or bien mûre à la pelure douce, fraîche et veloutée — tel le monde s’offrait à moi. —
— Tel un arbre qui m’aurait fait signe, un arbre aux larges ramures, au vouloir puissant, recourbé pour offrir un dossier ou un escabeau au voyageur : tel le monde se dressait sur mon promontoire. —
— Comme si des mains gracieuses m’avaient tendu une cassette ouverte, — pour le ravissement de mes regards timides et respectueux : tel m’apparut le monde ce matin-là. —
— Ni assez énigmatique pour effaroucher la tendresse humaine, ni assez catégorique pour endormir la sagesse humaine — une bonne chose, une chose humaine : tel me semblait le monde ce matin, ce monde dont on dit tant de mal.
Que de grâces j’ai à rendre à mon rêve d’avant l’aurore, qui, dès l’aube ce matin, m’a permis de peser le monde ! Il est venu à moi comme une bonne chose, une chose humaine, ce rêve consolateur.
Et pour l’égaler aujourd’hui et pour apprendre peu à peu à le connaître et à l’imiter dans ce qu’il a de meilleur, je vais peser sur ma balance les trois pires maux, je vais les peser en toute bonté humaine. —
Le Maître qui enseigna à bénir enseigna aussi à maudire. Quelles sont les trois choses les plus maudites en ce monde ? Je vais les poser sur mes balances.
La volupté, la passion de dominer, l’égoïsme, voilà les trois choses que l’on a le plus maudites, le plus cruellement vilipendées et calomniées — je vais les peser toutes trois en toute bonté humaine.
Courage ! Voici mon promontoire, et voilà la mer qui vient se rouler à mes pieds, hirsute, caressante, vieux monstre fidèle aux cent têtes, vieux chien que j’aime.
Courage ! Je vais ériger mes balances au-dessus de la mer onduleuse, et je vais choisir un témoin qui nous surveillera. — Ce sera toi, arbre solitaire aux puissants arômes, aux larges frondaisons : arbre solitaire que j’aime. —
Quel est le pont qui mène de jadis à maintenant ? Quelle est la force qui contraint ce qui est haut à s’abaisser ? Et comment peut-on faire — monter — encore ce qu’il y a de plus élevé ?
Voici que la balance en équilibre s’immobilise. J’y ai déposé trois lourds problèmes ; l’autre plateau porte trois lourdes réponses.
2
Volupté : aiguillon, écharde dans la chair de tous les détracteurs du corps, sous leurs cilices ; flétrie comme « profane » par tous les tenants de l’Outre-monde, car elle raille et dupe tous les maîtres de trouble et d’erreur.
Volupté : pour les infâmes un feu lent où ils sont consumés, pour tous les bois vermoulus, pour tous les haillons puants le four et la fournaise tout préparés.
Volupté : pour les cœurs libres, innocente et libre, paradis terrestre, effusion reconnaissante de l’avenir envers le présent.
Volupté : poison douceâtre, mais pour l’homme flétri seulement ; pour les vouloirs léonins le cordial suprême, le vin des vins respectueusement ménagé.
Volupté : le grand bonheur qui sert de symbole à tout bonheur supérieur, à tout espoir suprême. À tant de choses, en effet, le mariage est promis, et mieux que le mariage, —
— à tant de choses plus étrangères l’une à l’autre que l’homme et la femme — et qui donc a jamais compris à quel point l’homme et la femme sont étrangers l’un à l’autre ?
Volupté : mais il me faut tenir en bride mes pensées et même mes paroles de peur qu’en mes jardins ne fassent irruption les pourceaux et les exaltés. —
Passion de dominer : verges cuisantes réservées aux cœurs durs entre tous ; cruel martyre réservé au plus cruel ; sombre flamme des bûchers où grésille la chair vive.
Passion de dominer : frein cruel imposé aux peuples les plus orgueilleux ; insulte à toute vertu incertaine ; cavalier qui chevauche toutes les montures et tous les orgueils.
Passion de dominer : tremblement de terre qui brise et fracasse tout ce qui est creux ou vermoulu : avalanche destructrice qui roule en grondant et châtie les sépulcres blanchis ; éclair interrogateur posé auprès des réponses prématurées.
Passion de dominer : sous son regard, l’homme rampe et plie l’échine et devient plus humble et plus servile et plus vil que le serpent ou le porc — jusqu’à l’heure où s’éveille en lui le cri de son grand Mépris. —
Passion de dominer : maîtresse redoutable du grand Mépris, qui prêche ouvertement aux villes et aux royaumes : « Disparaissez ! » — jusqu’à ce qu’une voix s’éveille en eux, qui s’écrie : « Disparaissons ! »
Passion de dominer : toi qui viens aussi trouver, avec tous tes charmes, les purs et les solitaires, toi qui montes à des hauteurs présomptueuses, ardente comme l’amour qui vient peindre sur les horizons terrestres des perspectives séduisantes et des félicités empourprées.
Passion de dominer : mais comment appeler passion cette grandeur qui condescend à la puissance ? En vérité, il n’y a rien de morbide, rien de maniaque dans de pareils désirs, dans de pareilles condescendances.
Que la grandeur solitaire ne veuille pas rester éternellement solitaire à se repaître d’elle-même, que la montagne s’incline vers la vallée et que les vents des hauteurs descendent vers les dépressions, —
Oh ! qui pourrait dire le vrai nom, le nom de vertu qui convient à une aspiration pareille ? La vertu qui donne, — tel est le nom que Zarathoustra a donné un jour à ce sentiment indicible.
Et il arriva alors aussi — et en vérité ce fut pour la première fois — qu’il célébra l’égoïsme, l’égoïsme intact et sain qui a sa source dans une âme puissante, —
— dans l’âme puissante à laquelle appartient un corps accompli, victorieux, plaisant aux yeux, dont toutes choses souhaitent devenir le miroir,
— un corps souple et séduisant, un danseur qui a pour symbole et pour somme l’âme qui se complaît en elle-même.
Le plaisir spontané que de tels corps et de telles âmes prennent à eux-mêmes se décerne à soi-même le nom de vertu.
Cet amour de soi se protège au moyen des formules du Bien et du Mal comme on s’entoure d’un bosquet sacré ; les noms qu’il donne à son bonheur écartent de lui comme un charme tout ce qui est méprisable.
Il bannit loin de soi toute lâcheté. Il dit : « Le mal, — c’est d’être lâche. » Il méprise les cœurs soucieux, gémissants, piteux, et ceux qui ramassent jusqu’au plus humble profit.
Il méprise la sagesse geignarde — car, en vérité, il y a aussi une sagesse qui fleurit dans l’ombre, une sagesse de l’ombre nocturne qui ne cesse de gémir : « Tout est vain ! »
Il n’estime guère la méfiance craintive, ni ceux qui exigent des serments au lieu de regards et de poignées de mains, ni la sagesse trop circonspecte — qui est celle des âmes lâches.
Il estime moins encore la servilité empressée, les chiens rampants qui tout de suite se couchent humblement sur le dos ; car il existe aussi une sagesse humble et servile, docile et empressée.
Ce qu’il hait par-dessus tout, ce qui lui répugne même, c’est l’homme qui ne se défend jamais, celui qui avale le venin des mauvaises paroles et des mauvais regards, l’homme passif et patient qui endure tout, qui s’accommode de tout ; car ce sont là façons serviles.
Que la servilité s’adresse aux dieux et à leurs divines bourrades, ou aux hommes et à leurs stupides opinions humaines, cet égoïsme bienheureux crache avec mépris sur toute servilité, quelle qu’elle soit.
Il appelle mauvais tout ce qui est courbé, servile, avare, les yeux clignotants et soumis, les cœurs contrits, et cette façon hypocrite et complaisante de prodiguer les baisers de grosses lèvres molles.
Et toutes les ratiocinations des esclaves, des vieillards, des épuisés, il n’y voit que sénilité ; notamment ces folles absurdités, superstitieuses et tarabiscotées, que débitent les prêtres.
Mais tous ces sages séniles, tous ces prêtres, tous ces êtres las de la vie, toutes ces âmes de femmes et d’esclaves, — oh ! comme ils ont toujours contrecarré le jeu de l’égoïsme !
Et ce serait là la vertu, et l’on appellerait vertu tout ce qui contrecarre le jeu de l’égoïsme. Et tous ces lâches dégoûtés de la vie, toutes ces araignées porte-croix — se souhaiteraient à bon droit de vivre sans égoïsme ?
Mais pour eux tous viendra le jour, la métamorphose, le glaive de justice, le grand Midi où tant de choses seront révélées.
Et celui qui proclame que le Moi est sain et sacré, et que bienheureux est l’égoïsme, celui qui est le prophète du grand Midi, dit aussi parce qu’il le sait :
« Voici, il vient, il est proche, le grand Midi ! »
Ainsi parlait Zarathoustra.
* * *
De l’esprit de pesanteur
1
Mon parler — c’est celui du peuple ; langage trop fort et trop franc pour les délicats. Et ma parole semble plus insolite encore aux écrivassiers et griffonneurs de toute espèce.
Ma main — c’est celle d’un fou. Malheur à toutes les tables, à tous les murs, à tout ce qui offre encore un champ libre à de folles arabesques, à des gribouillages de fou.
Mon pied — c’est un pied de cheval. Il trotte et galope en dépit des obstacles, à tort et à travers, et ses courses rapides me donnent un plaisir du diable.
Mon estomac — n’est-ce point un estomac d’aigle ? Ce qu’il préfère, c’est la chair des agneaux. C’est en tout cas un estomac d’oiseau.
Nourri d’une chère innocente, rassasié de peu, toujours prêt à l’envol, impatient de m’envoler, de prendre l’essor, voilà comme je suis. Comment ne tiendrais-je pas de l’oiseau ?
Et c’est surtout parce que je hais l’esprit de Pesanteur que je tiens de l’oiseau ; en vérité, j’en suis l’ennemi mortel, fieffé, juré. Où donc ma haine ne s’est-elle pas déjà envolée, égarée ?
J’en pourrais faire une chanson — — et je la chanterai, bien que, tout seul dans la salle vide, je ne puisse chanter que pour mes propres oreilles.
D’autres chanteurs ont besoin d’une salle pleine pour se sentir le gosier harmonieux, la main éloquente, le cœur alerte, le regard expressif — je ne leur ressemble pas. —
2
Celui qui un jour apprendra aux hommes à voler déplacera toutes les bornes-frontières ; il fera sauter toutes les bornes-frontières, il donnera à la terre un nom nouveau, — il l’appellera la Légère.
L’autruche dépasse à la course le cheval le plus rapide, mais elle enfonce lourdement sa tête dans la terre lourde ; tel l’homme qui n’a pas encore appris à voler.
La terre et la vie lui pèsent, c’est là ce que veut l’esprit de Pesanteur. Mais celui qui veut devenir léger comme l’oiseau doit s’aimer soi-même ; — c’est là ce que j’enseigne ;
non pas de l’amour des malades et des fiévreux : chez ceux-là l’amour-propre même est empuanti.
Il faut apprendre à s’aimer soi-même, — c’est ma doctrine, — d’un amour entier et sain, afin de demeurer fixé en soi au lieu de vagabonder en tous sens.
Ce vagabondage s’intitule amour du prochain ; pas de mot qui ait servi à couvrir plus de mensonges et d’hypocrisie, surtout chez ceux qui se rendaient intolérables à tout le monde.
Et en vérité, apprendre à s’aimer, ce n’est pas une maxime applicable dès aujourd’hui ou dès demain. C’est, au contraire, de tous les arts le plus subtil, le plus retors, l’art suprême, et celui qui requiert le plus de patience.
Ce que nous possédons nous est toujours caché ; et de tous les trésors c’est le sien propre que chacun déterrera en dernier lieu. Ainsi l’a voulu l’esprit de Pesanteur.
C’est presque dès le berceau qu’on nous dote de paroles pesantes, de valeurs pesantes appelées bien et mal, — car tel est le nom de ce patrimoine. Au prix de ces valeurs-là, on nous pardonne de vivre.
Et si on laisse venir à soi les petits enfants, c’est pour leur défendre à temps de s’aimer eux-mêmes ; telle est l’œuvre de l’esprit de Pesanteur.
Quant à nous, — nous traînons consciencieusement ce dont on nous a chargés, sur nos rudes épaules, par-delà de rudes montagnes. Et quand nous ruisselons de sueur, on nous dit : « Oui, la vie est lourde à porter ! »
Mais c’est l’homme seulement qui a peine à se porter lui-même. Parce qu’il traîne sur ses épaules trop de choses étrangères. Pareil au chameau il s’agenouille pour se faire bien charger.
Surtout l’homme vigoureux, endurant, pénétré de respect ; il charge sur ses épaules trop de lourdes paroles, de lourdes valeurs qui lui sont étrangères — et la vie lui semble alors un désert.
Et en vérité nos propres biens sont souvent déjà lourds à porter. Et l’homme, au-dedans de lui, n’est que trop semblable à l’huître, répugnante, visqueuse et difficile à saisir —,
— de telle sorte qu’il lui faut une belle coquille ornée de beaux dessins pour parler en sa faveur. Mais cet art même doit être appris, je veux dire l’art de se faire une coquille, de beaux dehors, et un sage aveuglement.
Et par surcroît ce qui bien souvent donne le change, c’est que cette coquille est fréquemment humble et triste et n’a que trop l’air d’une coquille. Nul ne devine la profusion de bonté et de force qu’elle dissimule ; les morceaux les plus exquis ne trouvent pas d’amateurs.
Les femmes savent cela, du moins les plus exquises : — un soupçon de graisse de plus ou de moins, oh ! que de fatalité s’attache à si peu de chose !
L’homme est difficile à découvrir, surtout quand il s’agit de se découvrir lui-même. Souvent l’esprit ment au sujet de l’âme. Voilà l’œuvre de l’esprit de Pesanteur.
Mais celui qui a su se découvrir lui-même proclame : « Voici mon bien, voici mon mal. » Du coup il a fermé la bouche à cette taupe, à ce nain qui dit : « Un seul bien pour tous, un seul mal pour tous. »
En vérité, je n’aime pas non plus ceux qui déclarent que toutes choses sont bonnes et ce monde le meilleur des mondes. Je dis qu’ils ont la satisfaction facile.
La satisfaction facile, qui s’accommode de toute chose, n’est pas le meilleur des goûts. Honneur aux langues et aux estomacs récalcitrants et difficiles qui savent dire « moi » et « oui » et « non ».
Mais tout mâcher, tout digérer — c’est bon pour les porcs, en vérité. Braire à tout propos oui et amen, — c’est ce qu’apprennent les ânes et ceux qui leur ressemblent. —
Un jaune profond, un rouge ardent : voilà mon goût, — qui mêle du sang à toutes les teintes. Mais celui qui passe sa maison au lait de chaux me trahit une âme blanchie à la chaux.
Les uns sont épris de momies, les autres de fantômes, tous pareillement ennemis de la chair et du sang : — oh ! combien ils me répugnent tous ! Car j’aime le sang.
Et je refuse d’habiter ou de séjourner en des lieux où chacun crache et bave tout son saoul ; tel est mon goût. — Je préférerais de beaucoup vivre parmi les voleurs et les parjures. Nul ne porte son or en bouche.
Mais ceux qui me dégoûtent le plus, ce sont les lécheurs de crachats, et la bête humaine la plus répugnante que je connaisse, je l’ai baptisée le parasite, celui qui ne veut pas aimer, mais vivre de l’amour qu’on a pour lui.
Malheureux, à mon sens, tous ceux qui n’ont d’autre alternative que de devenir des bêtes féroces ou de féroces dompteurs. Je ne bâtirai point chez eux ma demeure.
Malheureux aussi ceux dont le destin est d’attendre ; — ils me répugnent, tous ces gabelous, boutiquiers, rois et autres factionnaires ou laissés-pour-compte.
En vérité, moi aussi j’ai appris à attendre, — mais à m’attendre moi-même. Et surtout j’ai appris à me tenir d’aplomb, à marcher, à courir, à sauter, à grimper, à danser. Car telle est ma doctrine : si l’on veut apprendre à voler un jour, il faut commencer à apprendre à se tenir d’aplomb, à marcher, à courir, à sauter, à grimper, à danser. — Pour apprendre à voler, il ne suffit pas d’un seul coup d’aile.
J’ai appris à escalader mainte fenêtre par l’échelle de corde ; j’ai grimpé à des mâts élevés avec mes jarrets agiles ; perché sur les mâts élevés de la Connaissance, j’ai goûté un très appréciable bonheur. —
— Les flammes errantes qui s’allument au haut des mâts ne sont qu’une petite lueur, mais quel grand réconfort pour tous les navigateurs égarés ou naufragés ! —
J’ai pris bien des routes et bien des moyens pour arriver à ma vérité, j’ai usé de plus d’une échelle pour parvenir à la hauteur d’où mon regard parcourt mes lointains espaces.
C’est toujours à contrecœur que j’ai demandé mon chemin, — j’y ai toujours répugné. Je préfère interroger les chemins eux-mêmes, et les essayer.
Essayer et interroger, c’est ma façon d’avancer, — et en vérité il faut aussi apprendre à répondre à de pareilles questions. C’est là — mon goût.
— Ce goût n’est ni bon ni mauvais, c’est mon goût ; je n’en ai pas honte et n’en fais pas mystère.
Voilà — mon chemin ; — et vous, où est le vôtre ? C’est ce que je réponds à ceux qui me demandent le chemin. Le chemin, en effet, — n’existe pas.
Ainsi parlait Zarathoustra.
* * *
Des tables anciennes et nouvelles
1
Me voici entouré de tables brisées et d’autres à demi gravées seulement. Je suis là, dans l’attente. Quand viendra mon heure,
— l’heure de redescendre et de périr, car une fois encore je redescendrai chez les hommes.
Voilà ce que j’attends ; car il faut que se montrent d’abord les signes annonciateurs de mon heure : — le lion rieur environné d’un vol de colombes.
En attendant, je m’entretiens avec moi-même, comme étant de loisir. Personne ne me raconte plus rien de nouveau, je vais donc me raconter à moi-même. —
2
Quand je suis venu chez les hommes, je les ai trouvés bien assis sur une antique présomption. Ils croyaient tous savoir depuis longtemps ce qui pour l’homme est bien ou mal.
Toute discussion au sujet de la vertu leur paraissait usée et périmée ; et si l’on voulait bien dormir, avant d’aller au lit on parlait un peu du bien et du mal.
J’ai secoué cette somnolence, lorsque j’ai enseigné : Nul ne sait encore ce que sont le bien et le mal, — nul, si ce n’est le créateur.
Mais le créateur, c’est celui qui crée une fin pour les hommes et qui fixe à la terre son sens et son avenir. De lui seul dépend qu’une chose soit bonne ou mauvaise.
Et je leur ai prescrit de renverser toutes leurs anciennes chaires et tous les sièges qu’avait occupés cette antique présomption, et je leur ai ordonné de rire de tous leurs grands maîtres de vertu, leurs saints, leurs poètes et leurs rédempteurs.
Je leur ai prescrit de rire de leurs sages austères et de tous les noirs épouvantails qui sont jamais venus percher leur menace sur l’arbre de la vie.
Je suis venu m’asseoir au bord de leur grande avenue funéraire, avec les charognes et les vautours, — et je riais de leur passé à la splendeur vermoulue et croulante.
Pareil aux prédicateurs de carême et aux fous, j’ai jeté l’anathème sur tous leurs biens grands et petits. Et je riais : — Faut-il que ce qu’ils ont de meilleur soit si petit ! Faut-il que ce qu’ils ont de pire soit si petit !
Ma sagesse embrasée de désir s’exhalait dans ces cris et ces rires, un désir né sur les monts, une sagesse sauvage en vérité, — mon grand désir aux ailes bruissantes.
Et souvent ce désir m’emportait bien loin, bien haut, et m’enlevait en plein rire ; et je prenais l’essor, vibrant comme une flèche, dans une extase enivrée de soleil,
— vers de lointains avenirs que nul rêve n’a jamais vus, vers des midis plus embrasés que jamais sculpteur n’en a rêvé, vers les pays où les dieux dans leur danse auraient honte du moindre vêtement,
— et voilà que je parle en paraboles, et que je balbutie comme font les poètes, et en vérité j’ai honte d’avoir encore à parler en poète ! —
Rêve où tout le devenir me semblait danse divine et caprice divin, où le monde affranchi et impétueux revenait se réfugier en lui-même ; —
— et l’on aurait dit des dieux innombrables qui se fuient et se cherchent, et trouvent leur plaisir à se contredire, puis à s’entendre et à s’appartenir de nouveau —
Rêve où le temps même me paraissait une ironie divine à l’égard de l’instant, où la nécessité était la liberté même, qui se plaisait à jouer avec l’aiguillon de la liberté,
Rêve où je retrouvais aussi mon vieux démon, mon ennemi juré, l’esprit de Pesanteur et tout ce qui a été créé par lui : contrainte, loi, nécessité, effet et fin et volonté, et bien et mal. —
Ne faut-il pas, en effet, qu’il y ait des choses au-delà desquelles on danse et que l’on franchit en dansant ? Pour l’amour même des êtres légers, plus légers qu’un souffle, ne faut-il pas qu’il y ait aussi des taupes et des nains pesants ? — —
3
C’est là aussi que je ramassai sur la route ce mot : le Surhumain, et cette pensée : l’homme est une chose qui doit être dépassée.
— C’est-à-dire que l’homme est un pont et non un terme, et qu’il doit bénir les heures de midi et du soir, qui sont le chemin d’aurores nouvelles.
— C’est là que je trouvai le verbe zarathoustrien du grand Midi et tout ce que j’ai fait luire au-dessus de la tête des hommes, comme la pourpre de couchants nouveaux.
En vérité, je leur ai fait voir aussi des étoiles nouvelles, et des nuits nouvelles, et par-delà les nuages, les jours et les nuits, j’ai déployé mon rire comme un dais aux mille couleurs.
Je leur ai enseigné à faire tout ce que moi je veux et je désire ; à fondre et à réunir en un tout ce qui chez l’homme est fragment, énigme et horrible hasard. —
— Poète, déchiffreur d’énigmes et rédempteur du hasard, je leur ai enseigné à travailler à l’avenir — et à délivrer par leur activité créatrice tout ce qui a été.
Affranchir le passé dans l’homme et transmuer tout ce qui a été, jusqu’à ce que le vouloir déclare : « Mais je l’ai voulu ! Et c’est ce que je voudrai désormais ! — »
— Voilà ce que j’ai appelé pour eux la rédemption, voilà ce que je leur ai enseigné à appeler la rédemption. — —
Maintenant j’attends ma propre rédemption, — afin de pouvoir redescendre une dernière fois vers eux.
Car une dernière fois je retournerai chez les Hommes, c’est au milieu d’eux que je sombrerai ; je veux en mourant leur faire mon présent le plus fastueux.
Je veux imiter en cela le soleil à son couchant, l’astre à la richesse débordante qui déverse dans la mer l’or de sa richesse inépuisable, —
— en sorte que le plus pauvre d’entre les pêcheurs rame alors avec une rame d’or. Je l’ai vu de mes yeux, une fois, et n’ai pu retenir mes pleurs. — —
C’est pareil au soleil que Zarathoustra périra ; à présent il est encore dans l’attente, de vieilles tables brisées autour de lui, et d’autres aussi, des tables neuves, — à demi couvertes de signes.
4
Regardez : voici une table nouvelle. Mais où sont mes frères qui m’aideront à la porter aux vallées et à la graver dans des cœurs de chair ? —
Voici ce que mon grand amour exigera des hommes lointains : Ne ménage pas ton prochain. L’homme est ce qui doit être dépassé.
Il y a des chemins et des moyens en foule pour se surpasser. À toi d’y songer. Mais seul un bouffon pense : « L’homme, on n’a qu’à sauter par-dessus. »
Triomphe de toi-même jusqu’en la personne de ton prochain ; et n’accepte pas qu’on t’accorde un droit que tu es en mesure d’enlever de force.
Ce que tu fais, personne ne pourra te le rendre. Voici, il n’y a pas de rétribution.
Celui qui ne sait pas se commander à soi-même n’a qu’à obéir. Et plus d’un est capable de se commander, mais il s’en faut qu’il sache s’obéir.
5
Telle est la nature des âmes nobles : elles ne veulent avoir rien pour rien, et la vie moins que toute autre chose.
L’homme vulgaire veut vivre sans rien donner en retour, mais nous à qui la vie s’est donnée, nous songeons sans cesse à ce que nous pourrions lui offrir en retour.
Et en vérité, voici une noble parole : « Les promesses que la vie nous a faites, c’est à nous — de les lui tenir. »
Il ne faut pas rechercher le plaisir si l’on n’a pas de plaisir à offrir en retour. Et — il ne faut pas, en règle générale, rechercher le plaisir.
Le plaisir et l’innocence sont tout ce qu’il y a de pudique au monde, et il faut se garder de les rechercher. Il faut les avoir. — Mieux vaut encore rechercher la faute et la douleur. —
6
Ô mes frères, tout premier-né est destiné à être sacrifié. Et nous sommes des premiers-nés.
Nous saignons tous sur des autels secrets, nous brûlons et nous nous consumons tous en l’honneur de vieilles idoles.
Ce que nous avons de meilleur est jeune encore ; cela excite les palais des vieillards. Nous avons la chair tendre, notre pelage est une toison d’agneau — comment n’exciterions-nous pas la convoitise des vieux prêtres d’idoles ?
C’est en nous que nous le portons encore, ce vieux prêtre des faux dieux qui rôtit pour s’en régaler le meilleur de notre chair. Hélas ! mes frères, comment les premiers-nés ne seraient-ils point sacrifiés ?
Mais telle est notre nature ; et j’aime ceux qui ne veulent point se préserver. J’aime de toute ma tendresse ceux qui périssent ; car ils franchissent le pont. —
7
Véridiques — peu de gens savent l’être. Et ceux qui le savent sont encore loin de le vouloir. Moins que tous les autres, les bons.
Oh ! ces bons ! — Les bons ne disent jamais la vérité. Être bon de cette manière, c’est une maladie de l’esprit.
Ils sont toujours prêts à céder, ces bons, à se rendre ; leur cœur approuve, ils obéissent de toute leur âme ; mais celui qui écoute tout le monde ne s’entend plus lui-même.
Il faut réunir tout ce que les bons appellent le mal pour produire une seule vérité ; ô mes frères, êtes-vous assez méchants pour produire une telle vérité ?
Audace téméraire, longue méfiance, refus cruel, dégoût, fer qui tranche dans le vif — qu’il est rare de trouver tout cela réuni ! Mais c’est de cette semence que naît la vérité.
C’est au voisinage de la mauvaise conscience que toute science a pris naissance et s’est développée jusqu’à ce jour. Brisez, disciples de la Connaissance, oh ! brisez les tables anciennes !
8
Tant que l’eau peut porter, tant que des passerelles et des parapets franchissent la rivière, en vérité on n’ajoute pas foi à qui prétend que « tout s’écoule ».
Les imbéciles eux-mêmes le contestent. « Quoi ? disent ces imbéciles, tout s’écoulerait ? Poutres et garde-fous tiennent cependant ferme au-dessus de la rivière. »
Tout ce qui est au-dessus de la rivière est solide, toutes les valeurs des choses, les ponts, les notions, le bien et le mal, tout cela tient. —
Vient le rude hiver, le dompteur du fleuve, et les plus malins apprennent à se méfier ; et en vérité il n’est pas que les imbéciles maintenant pour dire : « Ne serait-il pas vrai que tout est — figé ? »
Au fond, tout est figé — ; voilà une vraie croyance d’hiver, une bonne chose pour les temps de stérilité, un réconfort pour les hibernants et les sédentaires.
« Au fond, tout est figé » ; mais c’est contre ce fait que prêche le vent du dégel,
le dégel, taureau qui n’a rien du bœuf de labour, — taureau furieux et destructeur, qui brise la glace à coups de cornes. Or la glace, à son tour, — — brise les ponts.
Ô mes frères, n’est-il pas vrai qu’à présent tout s’écoule ? Tous les garde-fous, tous les ponts ne sont-ils pas tombés à l’eau ? Qui pourrait encore se raccrocher au bien et au mal ?
« Ô malheur ! Ô bonheur ! Voici le vent du dégel ! » — Allez prêcher cette vérité dans toutes les rues, ô mes frères.
9
Il y a une vieille chimère dont le nom est bien et mal. C’est autour des devins et des astrologues qu’a tourné jusqu’à présent la roue de cette folie.
Autrefois on croyait effectivement aux devins et aux astrologues, et c’est pourquoi l’on croyait que tout est fatal : « C’est ton devoir parce qu’il le faut bien. »
Plus tard on s’est moqué de tous les devins et astrologues, et c’est pourquoi l’on a cru que tout est liberté : « Tu peux ce que tu veux. »
Ô mes frères, tout ce que l’on a cru au sujet des astres et de l’avenir n’a jamais été qu’illusion, et non savoir ; c’est pourquoi tout ce que l’on a cru au sujet du bien et du mal n’a jamais été qu’illusion, et non savoir.
10
« Tu ne déroberas point. Tu ne tueras point. » — Ces paroles passaient jadis pour sacrées ; devant elles on pliait le genou, on courbait la tête et l’on ôtait ses sandales.
Mais je vous le demande, où y a-t-il jamais eu pires brigands, pires meurtriers que ces paroles sacrées ?
Toute vie n’implique-t-elle pas — le vol et le meurtre ? Et si des paroles pareilles ont été déclarées sacrées n’est-ce pas la vérité qui s’est trouvée soudain — assassinée ?
Ou n’était-ce pas prêcher la mort que de déclarer sacré tout ce qui contredit et déconseille la vie ? — Ô mes frères, brisez, je vous en conjure, brisez les tables anciennes !
11
Ce qui me fait pitié dans le passé, c’est que je le vois livré sans défense —
— au bon plaisir, à l’esprit et à la folie de toutes les générations à venir, qui interpréteront tout ce qui a été comme un pont menant jusqu’à elles.
Un grand despote pourrait survenir, un démon plein d’astuce qui bon gré mal gré dompterait le passé, et le forcerait à lui servir de pont, de présage, de héraut, de chant du coq.
Mais je connais un autre danger et un autre motif de pitié : — la mémoire de l’homme du commun remonte jusqu’à son grand-père, — mais au-delà de ce grand-père le temps cesse.
Tout le passé est donc livré sans défense, car il pourrait se faire un jour que la populace l’emportât et noyât le temps dans ses basses eaux.
C’est pourquoi, ô mes frères, il nous faut une nouvelle noblesse, ennemie de toute populace et de tout despotisme, et qui grave à nouveau sur des tables nouvelles le mot « noble ».
Car il faut beaucoup de nobles, et d’essence diverse, pour composer une noblesse. En d’autres termes, ainsi que je l’ai dit en parabole : « Ce qui est divin, c’est qu’il y ait des dieux, mais pas de Dieu. »
1 2
Ô mes frères, je consacre et j’édifie en vous une noblesse nouvelle. Vous serez, je le veux, les pères, les éducateurs et les semeurs de l’avenir. —
— En vérité, ce ne sera pas une noblesse que vous puissiez acquérir comme les boutiquiers avec de l’or mercantile ; car ce qui a un prix n’a guère de valeur.
Vous mettrez dorénavant votre honneur non dans vos origines mais dans le terme qui est devant vous. Que votre vouloir, votre décision d’aller au-delà de vous-mêmes — constituent votre honneur nouveau.
En vérité, votre honneur ne sera pas d’avoir servi un prince — qu’importent les princes ? — ni d’avoir servi de rempart à ce qui est, afin de le rendre plus solide.
Ce ne sera pas parce que votre lignée aura pris dans les cours des façons courtoises, et que vous aurez appris, bariolés comme des flamants, à vous tenir debout pendant des heures dans des étangs sans profondeur,
— car c’est un mérite chez les courtisans que de savoir rester longtemps debout, et tous les courtisans pensent qu’après la mort la béatitude comportera — la permission de s’asseoir. —
Ce n’est pas qu’un esprit, appelé Saint-Esprit, ait conduit vos aïeux dans cette Terre Promise qui ne me promet rien de bon ; le pays où a crû le pire de tous les arbres, l’arbre de la Croix, — n’a rien de bon à me promettre. —
— Et en vérité, où que le Saint-Esprit ait conduit ses paladins, on voyait marcher — au premier rang de ces armées des chèvres, des oies, ou des écervelés. —
Ô mes frères que votre noblesse regarde non en arrière mais loin devant vous ! Vous serez proscrits de tous les pays de vos pères et arrière-grands-pères.
C’est le pays de vos enfants qu’il vous faut aimer, et cet amour sera votre noblesse nouvelle — pays encore à découvrir, sur la mer la plus lointaine.
C’est lui que j’ordonne à vos voiles de chercher sans trêve.
Il vous faudra racheter dans la personne de vos enfants le fait que vous êtes les fils de vos pères ; c’est ainsi que vous délivrerez tout le passé. Telle est la table nouvelle que je dresse au-dessus de vos têtes.
13
« À quoi bon vivre ? Tout est vain ! Vivre, — c’est battre de la paille. Vivre, — c’est se consumer sans se réchauffer. » —
Ce verbiage usé passe encore pour sagesse ; plus il est vieux et plus il sent le renfermé, plus il est honoré. La moisissure elle aussi est un titre de noblesse. —
Bon pour des enfants de parler ainsi ! Ils craignent le feu parce qu’ils s’y sont brûlés. Il y a beaucoup d’enfantillage dans les vieux livres de la sagesse.
Et celui qui bat éternellement de la paille, de quel droit se moque-t-il de tous ceux qui manient le fléau ? Il faudrait bâillonner de pareils fous,
— ceux qui se mettent à table sans rien apporter, pas même un bon appétit, — et qui blasphèment ensuite : « Tout est vain. »
Mais bien manger et bien boire, ô mes frères, c’est un art qui n’a rien de vain. Brisez, je vous en conjure, brisez les tables de ces éternels mécontents !
14
« Tout est pur aux purs » — c’est un dicton populaire, mais moi je vous dis : « Tout est porc aux porcs. »
C’est pourquoi les esprits exaltés et chagrins, ceux qui ont le cœur toujours pantois, prêchent : « Le monde n’est qu’un monstre fangeux. »
Car ce sont tous des esprits souillés, surtout ceux qui n’ont trêve ni cesse qu’ils n’aient vu le monde par-derrière — les ultramondains.
À ceux-là je dirai en face, bien que ce ne soit pas plaisant à entendre : Le monde ressemble à l’homme en ceci, qu’il a un postérieur — c’est vrai.
Il y a beaucoup de fange de par le monde — c’est vrai. Mais le monde n’est pas pour autant un monstre fangeux.
C’est par une sage dispensation que beaucoup de choses en ce monde sentent mauvais ; le dégoût même donne des ailes et des forces pour pressentir partout des sources.
Le meilleur de tous porte encore en lui de quoi inspirer le dégoût, et le meilleur de tout est ce qu’il faut dépasser. —
Ô mes frères, c’est la sagesse même qu’il y ait tant de fange en ce monde ! —
15
J’ai entendu de pieux visionnaires de l’au-delà enseigner à leur conscience les maximes que voici, sans y mettre intention de mensonge ou de malice, — bien qu’il n’y ait rien au monde de plus faux ni de plus pernicieux :
« Laisse le monde aller comme il va. N’y touche pas même du bout du doigt.
Laisse faire en paix ceux qui veulent étrangler, poignarder, égorger et écorcher les autres ; ne lève pas le petit doit pour les en empêcher. Cela leur apprendra à renoncer au monde.
Et quant à ta propre raison, — prends-la à la gorge, étrangle-la toi-même, car c’est une raison d’ici-bas. — Cela t’apprendra à renoncer au monde d’ici-bas. » —
— Brisez, je vous en conjure, ô mes frères, brisez les tables anciennes de ces dévots. Brouillez les maximes de ces calomniateurs de la vie.
1 6
« Qui apprend beaucoup désapprend tout désir violent » — voilà ce qu’on se chuchote aujourd’hui dans l’obscurité des ruelles.
« La sagesse fatigue — rien ne vaut un effort — tu ne convoiteras point » — j’ai trouvé cette table nouvelle exposée jusque sur la place publique.
Brisez, je vous en conjure, ô mes frères, brisez aussi cette table nouvelle ! Ceux qui l’ont érigée sont des gens qui ont assez de la vie, des prédicateurs de mort, ou même des argousins. Car c’est une prédication de servitude. —
Ils n’ont pas su apprendre, ils n’ont pas bien appris, ils ont appris trop tôt et trop vite et se sont gâté l’estomac ; ne sachant pas manger, ils se sont gâté l’estomac —
— leur esprit n’est qu’un estomac malade, c’est lui qui leur conseille de mourir. Car en vérité, mes frères, l’esprit n’est en effet qu’un estomac.
La vie est une source de joie ; mais pour l’homme qui laisse parler en lui un estomac malade, père de toute affliction, toutes les sources semblent empoisonnées.
Connaître est une joie pour les vouloirs léonins. Mais quand on est las, on n’est plus que « voulu », on est le jouet de toutes les vagues.
Et c’est ainsi que font tous les débiles, ils se perdent en chemin. Et pour finir leur lassitude demande encore : « Pourquoi nous sommes-nous jamais mis en chemin ? Tout est vain. »
Ceux-là aiment qu’on leur prêche : « Rien ne vaut la peine. Il ne faut rien vouloir. » Mais c’est une prédication de servitude.
Ô mes frères, Zarathoustra survient comme un coup de vent frais pour tous ceux qui sont las de la route ; il fera éternuer bien des nez.
Ma libre haleine souffle même à travers les murailles et pénètre jusqu’à l’intérieur des prisons et des esprits prisonniers.
Vouloir délivre, car vouloir, c’est créer ; telle est ma doctrine. Et c’est pour apprendre à créer qu’il faut vous faire instruire.
Et c’est de moi que vous apprendrez d’abord à apprendre, à apprendre bien. — Que celui qui a des oreilles entende !
17
Voici la barque — elle conduit peut-être en plein néant. — Mais qui veut s’embarquer vers un tel Peut-être ?
Nul de vous ne monte volontiers dans l’esquif de la mort. Et vous vous prétendez las de ce monde ?
Las de ce monde ! Et vous ne vous êtes même pas arrachés à la terre ! Je vous ai toujours trouvés avides de terre, amoureux de votre propre lassitude terrestre.
Ce n’est pas en vain que vous faites la moue ; — vous avez gardé sur la lèvre un petit reste de désir terrestre. Et dans vos yeux, — n’est-il pas resté un petit nuage de plaisir terrestre non encore oublié ?
Il y a sur terre beaucoup d’excellentes inventions, les unes utiles, les autres agréables ; c’est à cause d’elles qu’on aime la terre.
Et il y a des inventions si ingénieuses qu’elles sont semblables au sein des femmes : utiles et agréables à la fois.
Mais vous qui êtes las de ce monde et trop paresseux pour la terre, on devrait vous battre de verges. À coups de verges on vous apprendrait à vous servir de vos jambes.
Car à moins que vous ne soyez des malades, de ces êtres usés dont la terre se lasse, vous n’êtes que des loirs pleins d’astuce ou des chats friands et voluptueux, blottis dans les coins. Et si vous ne voulez pas vous remettre à courir allégrement, alors — allez au diable !
Il ne faut pas se faire le médecin des incurables, c’est ce qu’enseigne Zarathoustra ; par conséquent, — allez au diable !
Mais il faut plus de courage pour conclure que pour ajouter une strophe, un poème ; tous les médecins le savent, et tous les poètes. —
18
Ô mes frères, certaines tables ont été créées par la lassitude, d’autres par la paresse, cette pourriture ; bien qu’elles s’expriment de même, il ne faut pas les écouter de même. —
Regardez cet homme mourant de soif. Il n’est plus qu’à un empan du but, mais il s’est couché dépité dans la poussière, ce brave !
Il bâille de fatigue, il bâille au chemin, à la terre, à son but et à lui-même ; il ne fera pas un pas de plus, ce brave.
Et le soleil le brûle, et les chiens viennent lécher sa sueur ; mais il gît là obstinément et préfère se laisser mourir, —
— mourir à un empan du but ! En vérité, il vous faudra le tirer par les cheveux pour l’élever jusqu’à son ciel, — ce héros !
Mieux vaut encore le laisser là où il s’est couché, et que le sommeil vienne le réconforter, avec un bruissement de pluie rafraîchissante.
Laissez-le gisant jusqu’à ce qu’il s’éveille de lui-même, — et de lui-même renie toute lassitude et tout ce qui, par lui, enseignait la lassitude.
Ayez soin seulement, mes frères, d’écarter de lui les chiens sournois et rampants et toute cette vermine grouillante, —
— cette vermine grouillante des gens « cultivés » qui se régale — de la sueur des héros.
1 9
Je trace autour de moi des cercles et des enclos sacrés ; de plus en plus rares se font ceux qui gravissent avec moi des monts de plus en plus hauts. — Je construis un massif composé de cimes de plus en plus saintes. —
Mais où que vous montiez avec moi, mes frères, veillez à ne pas emmener le parasite avec vous.
Le parasite, c’est une vermine rampante, insinuante, qui veut s’engraisser aux dépens de vos membres malades et meurtris.
Son art consiste à deviner quelles sont parmi les âmes qui ont entrepris l’ascension celles qui sont lasses ; c’est dans votre tristesse et votre rancœur, dans votre pudeur délicate qu’il bâtit son nid répugnant.
Au point précis où le fort est faible, où le noble est trop conciliant, — c’est là qu’il bâtit son nid répugnant ; le parasite se loge dans les moindres meurtrissures des grands.
Quelle est parmi les êtres vivants l’espèce supérieure et l’espèce inférieure ? Le parasite est l’espèce inférieure, mais l’être supérieur est celui qui nourrit le plus de parasites.
L’âme qui est munie de l’échelle la plus longue et qui peut descendre le plus bas, comment ne serait-elle pas aussi habitée par le plus grand nombre de parasites ? —
— L’âme la plus spacieuse, celle qui porte en elle-même le plus d’espace où courir, s’égarer et vagabonder, l’âme qui porte en elle le plus de nécessité, et prend plaisir à se précipiter dans le hasard, —
— l’âme gorgée d’être et qui plonge dans le devenir, l’âme qui possède tout et cependant se lance volontairement dans le vouloir et le désir, —
— l’âme qui se fuit elle-même afin de se retrouver dans le cercle le plus vaste, l’âme la plus sage et qui a le plus de plaisir à écouter la folie, —
— l’âme qui s’aime le mieux et en qui toutes choses mêlent leurs courants et leurs contre-courants, leur flux et leur reflux, — oh ! comment cette âme supérieure n’aurait-elle pas les parasites les plus pernicieux ?
20
Ô mes frères, suis-je donc cruel ? Mais je vous le dis : Ce qui tombe, il faut encore le pousser.
Tout ce qui est d’aujourd’hui tombe et succombe ; qui voudrait le retenir ? — Mais moi, je veux encore le pousser.
Connaissez-vous le plaisir de faire rouler des pierres dans des précipices abrupts ? — Ces gens d’aujourd’hui, voyez-les rouler dans mes précipices.
Je suis le prologue qui annonce l’entrée de meilleurs acteurs, ô mes frères. Je suis un exemple. Suivez mon exemple.
Et ceux à qui vous n’apprendrez pas à voler, apprenez-leur — à tomber plus vite. —
21
J’aime les braves ; mais il ne suffit pas de frapper à tort et à travers ; — il faut encore savoir sur qui l’on frappe.
Et souvent il y a plus de courage à se contenir et à passer, afin de se réserver pour un plus digne adversaire.
N’ayez que des ennemis haïssables, et non des ennemis méprisables ; il faut que vous puissiez être fiers de vos ennemis ; je vous ai déjà enseigné cela.
Il faut vous réserver à un plus digne adversaire, mes amis ; il vous faudra donc passer sur bien des offenses, —
— passer sur beaucoup de canailles qui vous rebattront les oreilles des mots de peuple et de nation.
Gardez votre regard de se mêler à leurs contestations. C’est un fourré de droits et de torts. À les considérer on s’irrite.
Y jeter les yeux — se jeter dans la mêlée — c’est tout un ; allez-vous-en dans les bois et laissez dormir votre épée.
Suivez les chemins qui sont vôtres. Et laissez peuples et nations suivre les leurs — de sombres chemins, en vérité, sur lesquels ne brille plus une seule espérance.
— Laissez régner les boutiquiers là où rien ne brille plus que l’or des boutiquiers. Les temps des rois sont passés ; ce qui de nos jours porte le nom de peuple ne mérite pas de rois.
Voyez ces peuples, comme ils imitent les boutiquiers ; ils fouillent jusqu’aux ordures pour en retirer le plus sordide profit.
Ils sont à l’affût les uns des autres, ils s’évertuent à se voler les uns les autres — c’est ce qu’ils appellent des relations de bon voisinage. O temps heureux et lointains où un peuple se disait : « Je veux régner sur les nations. »
Car, mes frères, ce qu’il y a de meilleur doit régner, ce qu’il y a de meilleur veut régner. Et lorsqu’on enseigne autre chose — c’est que ce meilleur manque.
22
Ceux-là, — si le pain leur était donné gratuitement, malheur ! que réclameraient-ils encore ? Leur entretien, — voilà de quoi ils s’entretiennent ; il faudra leur faire la vie dure.
Ce sont des bêtes de proie ; dans leur travail — il y a du rapt, dans leur métier — il y a de la ruse. C’est pourquoi il faudra leur faire la vie dure.
Il faut qu’ils deviennent des bêtes de proie plus perfectionnées, plus subtiles, plus rusées, plus humaines en un mot. Car l’homme est le premier des carnassiers.
L’homme a déjà pris aux animaux toutes leurs vertus ; c’est parce que l’homme est de tous les animaux celui à qui la vie a été le plus dure.
Seuls les oiseaux lui sont supérieurs. Et si l’homme apprenait encore à voler, malheur ! — jusqu’où ne monterait pas sa rapacité !
23
L’homme et la femme, voici comment je les veux : lui propre à la guerre, elle à la maternité, mais tous deux propres à la danse, tant par la tête que par les jambes.
Et que l’on estime perdue toute journée où l’on n’aura pas au moins une fois dansé ; et que l’on estime fausse toute vérité qui ne s’est pas accompagnée de rires !
24
Les mariages que vous concluez, prenez garde que ce ne soient de fausses conclusions. Vous vous êtes liés trop vite ; il en résulte — une prompte rupture.
Et mieux vaut encore rompre ouvertement que de ployer, de mentir. — Une femme m’a dit une fois : « Sans doute, j’ai rompu la foi conjugale, mais mon mariage — m’avait rompue auparavant. »
J’ai toujours trouvé dans les époux mal assortis les plus venimeux, les plus rancuniers des êtres. Ils font payer au monde entier le fait qu’ils ne sont plus libres d’aller chacun de son côté.
Je veux donc qu’on se dise en toute loyauté : Nous nous aimons ; voyons si nous continuerons à nous aimer, plutôt que de fonder une promesse sur une méprise.
— Accordez-nous un délai, un petit mariage qui nous dira si nous sommes aptes au grand. C’est une chose grave que de se trouver toujours en tête à tête.
Voilà ce que je conseille aux âmes droites ; et que serait mon amour du Surhumain et de tout ce qui doit venir, si je vous donnais d’autres conseils ou d’autres paroles ?
L’important n’est pas seulement de propager votre espèce ; il faut aussi la porter plus haut. — Puisse, ô mes frères, le jardin du mariage vous aider dans cet effort !
25
Celui qui est pleinement instruit des antiques origines finira par s’enquérir aussi des sources de l’avenir et des nouvelles origines. —
Ô mes frères, encore un peu de temps et l’on verra naître des peuples nouveaux, et des sources nouvelles s’élanceront bruissantes vers des profondeurs nouvelles.
Le tremblement de terre — engloutit beaucoup de sources, cause beaucoup de morts ; mais il tire aussi à la lumière des énergies intimes, des mystères cachés.
Le tremblement de terre révèle des sources nouvelles. Le séisme qui ébranle les peuples anciens met au jour des sources nouvelles.
Et quand un homme clame : « Regardez, voici une fontaine qui désaltérera beaucoup d’altérés, un cœur qui battra pour beaucoup de cœurs nostalgiques, un vouloir qui se trouvera beaucoup d’instruments », on voit autour de lui s’assembler un peuple, c’est-à-dire une multitude qui tente une expérience.
Cette expérience dira — qui peut commander, qui doit obéir. Hélas ! au prix de combien de longues recherches, de délibérations, d’échecs, d’apprentissages et de recommencements !
La société humaine est une expérience, voilà ma doctrine ; — c’est une longue recherche, mais ce que l’on cherche, c’est celui qui commandera. —
— C’est une expérience, ô mes frères, et non un contrat. Brisez, je vous en conjure, cette formule des cœurs amollis et des vouloirs partagés !
26
Ô mes frères, en qui réside le pire danger pour tout l’avenir humain ? N’est-ce pas chez les bons et les justes, —
— chez ceux qui disent et sentent en leur cœur : « Nous savons dès maintenant ce qui est bon et juste, et nous le possédons aussi ; malheur à ceux qui cherchent encore ! »
Et quel que soit le mal que puissent faire les méchants, le mal fait par les bons est le pire des maux.
Et quel que soit le mal que puissent faire des détracteurs de la vie, le mal fait par les bons est le pire des maux.
Ô mes frères, l’homme qui a sondé jusqu’au fond les cœurs des bons et des justes est celui qui a dit : « Ce sont des pharisiens. » Mais il n’a pas été compris.
Les bons et les justes eux-mêmes ne pouvaient le comprendre ; leur intelligence est captive de leur bonne conscience. La bêtise des bons est d’une insondable sagesse.
Mais à la vérité les bons sont nécessairement des pharisiens — ils n’ont pas le choix.
Les bons crucifient nécessairement celui qui invente à son propre usage sa propre vertu. Voilà la vérité.
Mais le second qui explora ce pays — le pays, le cœur et le terroir des bons et des justes, — c’est celui qui a dit : « Quel est celui qu’ils haïssent le plus ? »
Celui qu’ils haïssent le plus, c’est le créateur, celui qui brise les tables et les valeurs anciennes ; ce destructeur, — ils l’appellent un criminel.
Les bons, en effet, sont incapables de créer ; ils sont toujours le commencement de la fin. —
— Ils crucifient celui qui vient graver des valeurs nouvelles sur des tables nouvelles, ils sacrifient à eux-mêmes l’avenir, — ils mettent en croix tout avenir humain.
Les bons — ont toujours été le commencement de la fin. —
27
Ô mes frères, avez-vous compris cette autre parole, ce que j’ai dit naguère au sujet du Dernier Homme ? — —
En qui réside le pire danger pour tout l’avenir humain ? N’est-ce point chez les bons et les justes ?
Brisez, je vous en conjure, brisez les bons et les justes ! — O mes frères, avez-vous compris cette parole ?
28
Vous me fuyez ? Vous avez peur ? Vous tremblez à cette parole ?
Ô mes frères, le jour où je vous ai dit de briser les bons et les tables des bons, c’est ce jour-là que j’ai lancé l’humanité en pleine mer.
C’est alors seulement qu’elle a connu la grande terreur, la grande circonspection, la grande maladie, la grande nausée, le grand mal de mer.
Les bons vous ont indiqué de faux rivages et de fausses sécurités ; vous êtes nés, vous avez été enveloppés dans les mensonges des bons. Tout a été falsifié et distordu par les bons.
Mais celui qui découvrit ce pays qui s’appelle l’homme a découvert aussi le pays de l’avenir humain. Je veux que vous soyez désormais des navigateurs hardis et patients.
Redressez-vous à temps, ô mes frères, apprenez à marcher droit. La mer est en furie, plus d’un tente de se raccrocher à vous.
La mer est en furie, tout est à la mer. Allons, courage, vieux loups de mer !
Il s’agit bien du pays de nos pères ! C’est sur le pays de nos enfants que nous avons mis le cap. C’est vers lui que s’élance notre impétueux désir, notre désir immense, plus orageux que la mer. —
29
« Pourquoi si dur ? — dit un jour la houille au diamant. Ne sommes-nous pas proches parents ? » —
Pourquoi si mous ? Ô mes frères, voilà ce que je vous demande. N’êtes-vous pas — mes frères ?
Pourquoi si mous, si amollis, si indolents ? Pourquoi y a-t-il tant de reniement, de renoncement dans vos cœurs ? Si peu de fatalité dans vos regards ?
Et si vous ne voulez pas être fatalité et destin inexorable, comment pourriez-vous être un jour avec moi — vainqueurs ?
Et si votre dureté refuse d’étinceler, de couper, de trancher, comment pourriez-vous être un jour avec moi — créateurs ?
Car les créateurs sont durs, et il faut que vous sentiez la félicité d’imprimer votre main sur les millénaires comme sur une cire, —
— la félicité de graver votre empreinte dans le vouloir des millénaires comme dans un métal pareil à l’airain — plus dur que l’airain, plus noble que l’airain. Le métal le plus noble est aussi le plus dur.
Voilà la table nouvelle que je dresse à présent au-dessus de vos têtes, ô mes frères : devenez durs. —
30
Ô mon vouloir, tournant de toute nécessité, nécessité toute mienne, préserve-moi des victoires mesquines !
Ô vocation de mon âme, toi que j’appelle mon Destin, toi qui es en moi, au-dessus de moi, préserve-moi, réserve-moi pour une grande destinée !
Et ta grandeur suprême, mon vouloir, réserve-le pour ta prouesse suprême, — te montrer inexorable dans la victoire. Hélas ! qui n’a succombé à sa victoire ?
Hélas ! quels yeux ne se sont obscurcis dans cette trouble ivresse ! Hélas ! quel pied n’a trébuché et désappris de — rester ferme, — dans la victoire ?
Fais que je sois un jour prêt et mûr pour le grand Midi ; prêt et mûr comme l’airain en fusion, comme la nuée qui porte l’éclair, comme le pis gonflé de lait,
— prêt à moi-même et à mon vouloir le plus secret, arc qui aspire à la flèche, flèche qui aspire à l’étoile, —
— étoile prête et mûre en son midi, ardente et percée d’une flèche, pâmée sous les flèches destructrices du soleil, —
— soleil elle-même et vouloir solaire inexorable, prêt à tout détruire dans sa victoire,
Ô vouloir, tournant de toute nécessité, ô nécessité toute mienne, réserve-moi pour une grande et unique victoire ! — —
Ainsi parlait Zarathoustra.
* * *
Le convalescent
1
Un matin, peu après son retour à sa caverne, Zarathoustra sauta du lit comme un fou, criant d’une voix épouvantable et gesticulant comme s’il y avait sur sa couche un autre homme qui ne voulait pas se lever ; à ses éclats de voix ses animaux accoururent effrayés, et de tous les creux et de toutes les cachettes avoisinantes s’échappa un fourmillement de bestioles volant, voltigeant, rampant ou sautant, chacune à sa guise, selon qu’elles avaient patte ou aile. Mais Zarathoustra prononça ces paroles :
Debout, pensée d’abîme, surgis du fond de moi-même ! je suis ton chant du coq, ton frisson matinal, monstre endormi ! Debout, debout ! Ma voix finira bien par t’éveiller.
Ôte les tampons de tes oreilles, écoute ! Car je veux t’entendre. Debout, debout ! Il y a ici assez de tonnerre pour que les tombeaux même entendent.
Frotte tes yeux pour en chasser le sommeil et tout vestige de stupidité et d’aveuglement.
Que tes yeux m’écoutent aussi ! Ma voix guérit les aveugles-nés.
Et une fois éveillée, j’entends que tu demeures éveillée pour toujours. Je n’ai pas l’habitude de tirer de leur sommeil des aïeules pour leur ordonner ensuite — de se rendormir.
Tu bouges ? Tu t’étires ? Tu soupires ? Debout, debout ! Ce n’est pas un grognement, c’est une parole que je veux. C’est Zarathoustra qui t’appelle, Zarathoustra le sans-Dieu.
Moi Zarathoustra, l’avocat de la vie, l’avocat de la douleur, l’avocat du Cycle éternel — c’est moi qui t’appelle, ma pensée d’abîme.
Ô bonheur ! tu approches, j’entends ta voix. Mon abîme a parlé, j’ai amené au jour mon ultime profondeur.
Ô bonheur ! Approche ! Donne-moi ta main — — ha ! lâche-moi ! Haha ! — — Dégoût, dégoût, dégoût ! — — — Malheur à moi !
2
Mais à peine Zarathoustra avait-il dit ces paroles qu’il s’effondra comme mort et resta longtemps pareil à un mort. Et quand il revint à lui il était pâle et tremblant, et il demeura couché sans rien vouloir manger ni boire de longtemps. Il resta sept jours dans cet état, mais ses animaux ne le quittaient ni nuit ni jour, si ce n’est que l’aigle s’envolait parfois en quête de nourriture. Et ce qu’il trouvait à enlever, il le déposait sur la couche de Zarathoustra ; de telle sorte que Zarathoustra finit par se trouver couché sur un lit de baies jaunes et rouges, de raisins, de pommes de rose, d’herbes odoriférantes et de pommes de pin. Mais à ses pieds étaient étalés deux agneaux que l’aigle avait à grand-peine arrachés à leurs bergers.
Enfin, au bout de sept jours, Zarathoustra se redressa sur sa couche, prit en main une pomme de rose, la flaira et en aima le parfum. Et ses animaux crurent le moment venu de lui parler.
« Ô Zarathoustra, dirent-ils, voilà sept jours que tu gis là, les yeux appesantis ; ne veux-tu pas enfin te remettre sur tes pieds ?
Sors de ta caverne. Le monde t’attend, pareil à un jardin. Le vent joue avec de lourds arômes qui veulent monter vers toi. Et tous les ruisseaux aspirent à te suivre à la course.
Tout languit après toi, depuis sept jours que tu t’es tenu à l’écart. — Sors de ta caverne. Toutes choses veulent te servir de médecins.
Est-ce une nouvelle certitude qui t’est venue, aigre et lourde ? Tu gisais pareil à la pâte qui lève et ton âme se gonflait et débordait de toute part. — »
— Ô mes animaux, répondit Zarathoustra, continuez ce babil et laissez-moi l’écouter. Votre babil m’est un tel réconfort ! Dès que j’entends ce babil, le monde me semble un jardin.
Quelles douces choses que les sons et les mots ! Les sons et les mots ne sont-ils pas les arcs-en-ciel et les ponts illusoires qui relient ce qui est éternellement séparé ?
Toute âme a un monde à elle ; pour chacune, l’âme d’autrui est un monde transcendant.
C’est entre ceux qui sont le plus proches que l’illusion fait chatoyer ses plus beaux mirages ; car l’abîme le plus étroit est le plus difficile à franchir.
Comment y aurait-il — pour moi un non-moi ? Il n’y a pas de monde extérieur. Mais nous l’oublions dès que vibrent les sons ; qu’il est doux de l’oublier !
Les noms et les sons n’ont-ils pas été donnés aux hommes afin qu’ils prennent plaisir aux choses ? C’est une douce folie que le langage ; l’homme en parlant s’évade et danse par-delà des choses.
Qu’ils sont doux, le langage et les mensonges des choses ! Notre amour danse avec les sons sur des arcs-en-ciel diaprés.
— Ô Zarathoustra, répliquèrent les animaux, pour ceux qui pensent comme nous, les choses dansent d’elles-mêmes ; elles approchent, se tendent la main, rient et s’enfuient, et puis reviennent.
Tout passe et tout revient, éternellement tourne la roue de l’être. Tout meurt, tout refleurit ; éternellement se déroule le cycle de l’être.
Tout se brise, tout se rajuste ; éternellement s’édifie la même demeure de l’être. Tout se disjoint, tout se retrouve ; le cycle de l’existence demeure éternellement fidèle à lui-même.
L’existence commence à chaque instant ; autour de chaque « ici » gravite la sphère de « là-bas ». Le centre est partout. La route de l’éternité revient sur elle-même. —
— Espiègles que vous êtes, radoteurs, répondit Zarathoustra en souriant de nouveau, que vous savez bien ce qui s’est accompli dans ces sept jours, —
— et comment ce monstre s’est glissé dans ma gorge pour m’étouffer ! Mais je lui ai tranché la tête d’un coup de dents et l’ai recrachée loin de moi.
Et vous, — vous en avez déjà fait une ritournelle ? Mais à présent me voilà gisant, las encore de l’effort que j’ai fait pour mordre et cracher ainsi, malade encore de ma délivrance.
Et vous avez été témoins de tout cela ! O mes animaux, seriez-vous cruels ? Avez-vous choisi de vous offrir en spectacle ma douleur immense, comme le font les hommes ? Car l’homme est de tous les animaux le plus cruel.
Rien au monde ne lui a jamais donné autant de plaisir que les tragédies, les courses de taureaux et les mises en croix ; et du jour où il eut inventé l’enfer, il eut son paradis sur terre.
Dès qu’un grand homme pousse un cri, — un petit homme arrive aussitôt, et il tire la langue, de convoitise. C’est ce qu’il appelle sa pitié.
L’homme mesquin, surtout s’il est poète, — avec quelle ardeur il vitupère la vie ! Écoutez-le, mais sentez aussi le plaisir qu’il y a dans toute accusation.
De tels accusateurs, la vie en triomphe en un clin d’œil. « Tu m’aimes ? dit-elle avec insolence. Attends un peu, que j’aie le temps de m’occuper de toi ! »
L’homme est envers lui-même l’animal le plus cruel qui soit ; et chez tous ceux qui se désignent comme des pécheurs et des pénitents, n’oubliez pas de discerner la volupté mêlée aux lamentations et aux invectives.
Et moi-même ? — Est-ce une accusation que je porte là contre l’homme ? Ah ! mes animaux, je ne sais qu’une chose au monde : c’est que l’homme a besoin de ce qu’il a de pire en lui s’il veut parvenir à ce qu’il a de meilleur ; —
— c’est que le pire est le meilleur de sa force, et la pierre la plus dure qui s’offre au bâtisseur suprême, c’est qu’il faut que l’homme devienne à la fois meilleur et pire. —
La croix à laquelle je suis attaché, ce n’est pas de savoir que l’homme est méchant, — mais voici ce que j’ai proclamé comme personne encore ne l’avait proclamé :
Hélas ! faut-il que ce qu’il y a de pire dans l’homme soit encore si piètre ! Hélas ! faut-il que ce qu’il a de meilleur soit encore si piètre !
Le dégoût que j’ai de l’homme — voilà la bête qui m’étouffait après s’être glissée dans ma gorge ; et cette parole du Prophète : « Tout se vaut, rien ne vaut la peine, le savoir nous étouffe. »
Un long crépuscule se traînait péniblement devant moi, une tristesse lasse à mourir, ivre de mort, et qui parlait en bâillant.
« Il reviendra toujours, celui dont tu es las, l’homme mesquin » — ainsi disait ma tristesse, tout en bâillant, traînant les pieds sans pouvoir s’endormir.
Je vis la terre des hommes devenir caverneuse, sa poitrine s’affaissa, tout ce qui vit m’apparut comme une pourriture humaine, faite d’ossements et d’un passé vermoulu.
Mes soupirs s’attardaient sur tous les sépulcres des hommes et ne pouvaient plus les quitter. Mes gémissements et mes interrogations ne cessaient de coasser, de m’étouffer et de me ronger et de se lamenter jour et nuit :
— « Hélas ! l’homme reviendra éternellement ! l’homme mesquin reviendra éternellement ! » —
Je les ai vus tous deux nus, naguère, le plus grand des hommes et le plus petit, trop semblables entre eux, — le plus grand par trop humain encore,
le plus grand trop petit encore ! Voilà ce qui m’a dégoûté des hommes, et du retour éternel du plus petit d’entre eux. — Voilà ce qui m’a dégoûté de toute existence.
Ah ! dégoût, dégoût, dégoût ! — — Ainsi parlait Zarathoustra soupirant et frissonnant ; car il lui souvenait de sa maladie. Mais ses animaux alors l’interrompirent :
« Cesse de parler ainsi, convalescent, — lui répondirent ses animaux. Sors plutôt, va voir le monde qui t’attend, pareil à un jardin.
Sors ! va voir les roses, les abeilles, les vols de colombes ! Mais surtout les oiseaux chanteurs, afin qu’ils t’apprennent à chanter.
Car chanter convient au convalescent ; à l’homme en santé il sied de parler. Même l’homme bien portant souhaite des chants, mais il en veut d’autres que le convalescent. »
— Ô plaisantins, faiseurs de ritournelles, taisez-vous donc, — répondit Zarathoustra, souriant de ce que ses animaux lui disaient. Que vous connaissez bien le réconfort que j’ai inventé à mon usage au cours de ces sept jours !
Il faut me remettre à chanter — voilà le réconfort et le remède que j’ai inventé à mon usage ; allez-vous en faire tout de suite une autre rengaine ?
— Pas un mot de plus ! lui répondirent de nouveau ses animaux, construis-toi plutôt une lyre, ô convalescent, une nouvelle lyre.
Car voici, ô Zarathoustra, il faut à tes chants nouveaux des lyres nouvelles.
Chante, bouillonne et épanche-toi, ô Zarathoustra, guéris ton âme par ces chants nouveaux, afin de pouvoir supporter ton grand destin, celui qui ne fut encore le destin d’aucun homme.
Car tes animaux savent bien, ô Zarathoustra, qui tu es et qui tu dois devenir : tu es le prophète du Retour éternel. — C’est là ta destinée.
Il faut que tu sois le premier à enseigner cette doctrine — comment ce grand destin ne serait-il pas aussi ton pire danger, ta pire maladie ?
Vois-tu, nous connaissons ce que tu vas enseigner : que toutes choses reviennent éternellement et nous avec elles, et que nous avons déjà existé un nombre infini de fois, et toutes choses avec nous.
Tu enseigneras qu’il y a une grande Année du devenir, une Année démesurée qui doit comme le sablier se retourner toujours à nouveau, afin que tout recommence à couler et s’écoule de nouveau, —
— en sorte que toutes ces années sont identiques entre elles dans ce qu’elles ont de plus grand et de plus infime, en sorte que nous-mêmes au cours de ces grandes Années nous demeurons semblables à nous-mêmes dans ce que nous avons de plus grand et de plus infime.
Et si tu voulais mourir à présent, ô Zarathoustra, voici, nous savons aussi ce que tu te dirais ; — mais tes animaux te prient de ne pas mourir encore.
Tu parlerais sans trembler, la poitrine dilatée de béatitude, car un grand poids et un lourd accablement te seraient ôtés, ô modèle de toute patience ! —
« À présent je vais mourir et disparaître, dirais-tu, et dans un instant je ne serais plus que néant. Les âmes sont mortelles comme les corps.
Mais ce réseau de causes dans lesquelles je suis engagé reviendra, il me créera à nouveau. Je fais moi-même partie des causes de l’éternel Retour.
Je reviendrai avec ce soleil, avec cette terre, avec cet aigle, avec ce serpent — non pas dans une vie nouvelle, dans une vie meilleure, ni dans une vie semblable :
— je reviendrai éternellement pour cette même et identique vie, avec toutes ses grandeurs et toutes ses misères, pour enseigner de nouveau le Retour éternel de toute chose, —
— pour annoncer de nouveau le grand Midi de la terre et des humains, pour annoncer de nouveau aux hommes le Surhumain.
Je me suis acquitté de mon message, mon message me brise, tel est mon lot éternel, — je meurs en le proclamant.
L’heure est venue maintenant, où celui qui va mourir se donne à lui-même sa propre bénédiction. Ainsi — finira le déclin de Zarathoustra. » — —
Quand les animaux eurent ainsi parlé, ils se turent et attendirent que Zarathoustra leur répondît ; mais Zarathoustra n’entendait plus leur silence. Il gisait les yeux clos, comme endormi, bien qu’il ne dormît point, car il s’entretenait avec son âme. Et l’aigle et le serpent, le voyant ainsi taciturne, respectèrent le grand silence qui l’entourait et se retirèrent sans bruit.
* * *
De la grande nostalgie
Ô mon âme, je t’ai appris à dire « aujourd’hui » comme on dit « jadis » ou « naguère », et à danser ta ronde au-delà de tout ce qui s’est appelé « ici », « là-bas » ou « plus loin ».
Ô mon âme, j’ai nettoyé tous tes recoins, j’ai balayé loin de toi la poussière, les araignées et le faux jour.
Ô mon âme, je t’ai lavée de ta pudeur mièvre et de ta vertu casanière et je t’ai persuadée de t’offrir nue aux yeux du soleil.
J’ai fait souffler sur ta mer houleuse l’ouragan de l’esprit ; j’ai dissipé tous les nuages, j’ai étranglé jusqu’à cet étrangleur qu’on appelle le péché.
Ô mon âme, je t’ai donné le droit de dire non comme la tempête, de dire oui comme le ciel pur ; paisible comme la lumière, tu traverses les orages négateurs.
Ô mon âme, je t’ai rendu la liberté à l’égard des choses créées ou incréées, et qui donc connaît comme toi la volupté des choses futures ?
Ô mon âme, je t’ai enseigné le mépris qui ne ronge pas comme une moisissure, le grand mépris aimant qui n’aime rien tant que ce qu’il méprise le plus.
Ô mon âme, je t’ai enseigné l’art de convaincre jusqu’aux raisons elles-mêmes — ainsi le soleil persuade la mer de monter jusqu’à lui.
Ô mon âme, je t’ai affranchie de toute obéissance, je t’ai dispensée de fléchir le genou et de dire : « Mon maître » ; c’est à toi que j’ai donné les noms de « tournant de la nécessité » et de « destinée ».
Ô mon âme, je t’ai donné des noms nouveaux et des jouets bariolés ; je t’ai appelée « destinée » et « globe qui englobe tous les autres », « nombril du temps » et « cloche d’azur ».
Ô mon âme, j’ai fait boire à ton sol toute la sagesse, tous les vins nouveaux et tous les vins forts, les plus anciens crus de la sagesse.
Ô mon âme, j’ai versé sur toi tous les soleils et toutes les nuits, tous les silences et tous les désirs ; — et je t’ai vue croître comme un cep de vigne.
Ô mon âme, te voilà maintenant lourde et débordante de richesse, cep chargé de mamelles gonflées, de grains dorés et serrés, —
— serrée et oppressée par ton bonheur, débordante et dans l’attente et honteuse de cette attente elle-même.
Ô mon âme, on chercherait vainement une âme plus aimante, plus compréhensive et plus vaste. Où trouverait-on ainsi serrés l’un contre l’autre le passé et l’avenir ?
Ô mon âme, je t’ai tout donné, et toutes mes mains se sont vidées pour toi — et maintenant, maintenant tu me dis en souriant d’un air mélancolique : « Lequel de nous deux doit-il rendre grâces à l’autre ? —
— Le donateur n’a-t-il pas à remercier celui qui accepte ses dons ? Donner, n’est-ce pas un besoin ? Accepter, n’est-ce pas — avoir pitié ? » —
Ô mon âme, je comprends le sourire de ta mélancolie : c’est ta richesse surabondante qui tend à présent des mains avides.
C’est ta plénitude qui laisse errer son regard sur les mers mugissantes, en quête et dans l’attente ; dans le ciel souriant de tes yeux, je vois briller le désir qui naît de l’excessive profusion.
Et en vérité, ô mon âme, qui pourrait voir ton sourire sans fondre en larmes. Les anges eux-mêmes pleurent devant l’excès de bonté qui parle dans ton regard.
C’est ta bonté, ton excessive bonté qui refuse de gémir et de pleurer ; et pourtant ton sourire, ô mon âme, appelle les larmes, et tes lèvres tremblantes aspirent au sanglot.
Tout sanglot n’est-il pas une plainte ? Et toute plainte une accusation ? Voilà ce que tu t’es dit, et c’est pourquoi, ô mon âme, tu préfères sourire plutôt que de laisser s’épancher ta douleur,
— plutôt que d’épancher en un flot de pleurs toute la douleur née de ta plénitude excessive, douleur du cep qui désire le vigneron et la serpe du vigneron.
Mais si tu ne veux pas pleurer, épancher en larmes ta mélancolie empourprée, il te faudra chanter, ô mon âme. Vois, je souris en te prédisant ceci.
— Tu chanteras un chant tonitruant auquel toutes les mers finiront par prêter l’oreille, faisant silence pour écouter ton désir, —
— jusqu’à ce qu’approche, venant d’au-delà des mers calmes et languides, la nef, la merveille dorée autour de laquelle bondissent dans un sillage d’or toutes les choses merveilleuses, bonnes ou mauvaises ; —
— et beaucoup d’animaux grands et petits, et tous ceux dont les pattes légères aux formes étranges leur permettent de marcher sur les sentiers d’hyacinthe, —
— tous accourront vers la merveille dorée, la nef qui vient volontairement et son maître ; or celui-ci, c’est le vigneron qui t’attend, armé de sa serpe de diamant, —
— c’est ton grand libérateur, ô mon âme, l’Innommé à qui les hymnes futurs donneront enfin un nom. Et en vérité ton haleine exhale déjà le parfum des futurs. —
— Te voilà déjà brûlante et rêveuse, déjà tu bois avidement à toutes les sources profondes, à toutes les sources jaseuses du réconfort, déjà ta tristesse repose englobée dans la béatitude des hymnes futurs. — —
Ô mon âme, à présent je t’ai tout donné, jusqu’à mon dernier bien, et j’ai vidé pour toi toutes mes mains, — je t’ai ordonné de chanter, voilà mon dernier don.
Je t’ai ordonné de chanter, dis-moi à présent, dis-moi lequel de nous — doit rendre grâces à l’autre. — Mais chante plutôt, chante, ô mon âme. Et laisse-moi rendre grâces. —
Ainsi parlait Zarathoustra.
* * *
La seconde chanson à danser
1
« J’ai plongé récemment mon regard au fond de tes yeux, ô Vie ; j’ai vu scintiller l’or au fond de tes yeux ténébreux — et mon cœur ravi a cessé de battre.
— J’ai vu scintiller une barque d’or sur des eaux ténébreuses, une barque d’or mouvante qui plongeait, s’emplissait, puis reparaissait toujours.
Tu as abaissé ton regard sur mes pieds de danseur enragé, un regard mobile, rieur, interrogateur, caressant.
Deux fois seulement tes menottes ont agité les castagnettes, — déjà mon pied s’élançait, en proie à la fureur de la danse.
Mes talons se cabraient, mes orteils s’efforçaient de te comprendre — car le danseur porte ses oreilles — dans ses orteils.
Je m’élançai vers toi, mais tu te dérobas à mon élan, et les mèches de tes cheveux flottants, dans ta fuite, semblaient des langues dardées vers moi.
J’ai fait un bond pour m’écarter de toi et de tes serpents : déjà tu t’étais arrêtée et à demi détournée, le regard noyé de désir.
Ton regard oblique — m’enseigne les voies obliques ; sur ces voies obliques mon pied apprend — toutes sortes de ruses.
Je te crains, proche, je t’aime, lointaine, en fuyant tu m’attires, quand tu me cherches, tu me glaces — je souffre, mais que ne souffrirais-je volontiers pour toi ?
Toi dont la froideur enflamme, dont la haine conquiert, toi dont la fuite enchaîne, dont l’ironie — émeut,
qui ne te haïrait, grande lieuse, enlaceuse, tentatrice, chercheuse, inventrice ? Qui ne t’aimerait, pécheresse innocente, impatiente, rapide comme le vent, avec tes yeux d’enfant ?
Où m’entraînes-tu à présent, prodige, mutine ? Et voilà qu’à présent tu me fuis, délicieuse rebelle, ingrate !
Je te suis en dansant, je suis ta moindre trace : Où es-tu ? Tends-moi la main ! Ou rien qu’un doigt !
Il y a ici des cavernes et des fourrés, nous allons nous égarer. — Halte ! Arrête ! Ne vois-tu pas tourbillonner hiboux et chauves-souris ?
Hibou toi-même, chauve-souris ! Tu veux te moquer de moi ? Où sommes-nous ? Ce sont les chiens sans doute qui t’ont appris à hurler et à aboyer ainsi ?
Tu me regardes gracieusement en ricanant de toutes tes petites dents blanches, tes yeux méchants se dardent vers moi du fond de ta crinière bouclée.
C’est une danse par monts et par vaux ; je suis le chasseur, — veux-tu être mon chien ou le chamois pourchassé ?
Maintenant reste à mes côtés ! Et vite, méchante sauveteuse, monte à présent, et saute ! — Malheur ! Voilà qu’en sautant, je suis tombé !
Regarde-moi, ô capricieuse, regarde-moi gisant, implorant grâce ! J’aimerais bien suivre avec toi — de plus aimables sentiers.
— les sentiers de l’amour, sous de paisibles buissons de fleurs. Ou le long de ce lac où nagent et dansent les cyprins dorés.
Tu te sens lasse ? Il y a là-bas des moutons et des couchants rouges ; n’est-il pas doux de dormir au son des flûtes pastorales ?
Tu te sens lasse, très lasse ? Je vais te porter, laisse pendre tes bras. Et tu as soif ? — J’aurais bien quelque chose à te donner à boire, mais tes lèvres n’en voudront pas. —
— Oh ! maudit serpent agile et souple, sorcière qui m’échappes toujours ! Où es-tu passée ? mais je sens brûler sur mon visage, reçues de ta main, deux marques, deux taches rouges.
J’en ai assez d’être toujours ton stupide berger. Sorcière, si j’ai jusqu’à présent chanté pour toi, je vais maintenant te faire — crier.
Tu danseras et tu crieras au rythme de mon fouet. Je n’ai pas oublié le fouet ? — Non ! » —
2
Et la Vie me répondit en bouchant ses charmantes oreilles :
« Ô Zarathoustra, ne fais pas ce bruit horrible en faisant claquer ton fouet ! Tu le sais bien, le bruit tue les pensées. Et voilà qu’il me vient justement de si tendres pensées !
Nous sommes deux francs chenapans, deux propres-à-rien, ni en bien ni en mal. C’est par-delà le bien et le mal que nous avons découvert notre île, notre verte prairie — nous deux seuls ! C’est déjà une raison de bien nous entendre.
Et s’il est vrai que nous ne nous aimons pas de tout cœur, — faut-il se détester, parce qu’on ne s’aime pas de tout cœur ?
Que j’aie un faible pour toi, et souvent trop de faiblesse, tu le sais ; et la raison, c’est que je suis jalouse de ta sagesse. Ah ! cette vieille folle de sagesse !
Si jamais ta sagesse t’abandonnait, ah ! ma tendresse ne tarderait guère non plus à t’abandonner ! » —
Là-dessus la vie jeta derrière elle et autour d’elle un regard pensif et dit tout bas : « Ô Zarathoustra, tu ne m’es pas assez fidèle !
Tu es loin de m’aimer autant que tu le dis ; je le sais, tu songes à me quitter bientôt.
Il y a un vieux bourdon si lourd, si lourd, dont le grondement monte la nuit jusqu’à ta caverne ; —
— quand elle sonne minuit, cette cloche, c’est à cela que tu penses entre le premier et le douzième coup ;
— tu y penses, ô Zarathoustra, je le sais, tu penses que tu me quitteras bientôt. »
« Oui, répondis-je hésitant, mais tu sais aussi » — et je lui dis quelques mots à l’oreille, parmi ses folles mèches jaunes emmêlées.
« Tu sais cela, ô Zarathoustra ? Ce que personne ne sait… ? » — —
Et nous nous regardions, puis nous reportions nos regards sur la verte prairie où courait la fraîcheur du soir, pleurant tous deux. Mais en cet instant la Vie m’était plus chère que ma sagesse ne me le fut jamais. —
Ainsi parlait Zarathoustra.
3
Un !
Humain, écoute !
Deux !
Que dit Minuit de sa voix grave ?
Trois !
« J’étais plongé dans le sommeil —,
Quatre !
J’émergeai d’un rêve profond : —
Cinq !
L’univers est profond, profond,
Six !
Plus que le Jour ne l’imagine.
Sept !
Profonde, certes, est sa douleur —,
Huit !
Mais plus profonde encor — sa joie :
Neuf !
La douleur dit : Passe et péris !
Dix !
Mais la joie veut l’éternité —,
Onze !
— Veut la profonde éternité ! »
Douze !
* * *
Les sept sceaux (ou : oui et amen)
1
Si je suis prophète, et plein de cet esprit prophétique qui erre sur la haute crête d’entre deux mers, allant et venant, —
telle une lourde nuée, entre le passé et l’avenir, — ennemi des bas-fonds étouffants et de tous les êtres exténués qui ne savent plus ni mourir ni vivre,
nuée toujours prête à lâcher du fond de son cœur sombre l’éclair, la foudre libératrice, la foudre qui dit oui, dont le rire dit oui, l’éclair prophétique,
— (heureux toutefois quiconque porte de telles foudres en son sein, car il faut, en vérité, qu’il demeure longtemps suspendu comme une lourde nuée d’orage au flanc de la montagne, celui qui est destiné à allumer le flambeau de l’avenir) —
Oh ! comment ne brûlerais-je pas du désir de l’éternité, du désir de l’anneau des anneaux, — l’anneau nuptial du Retour !
Jamais encore je n’ai rencontré la femme de qui j’eusse voulu des enfants, si ce n’est cette femme que j’aime, car je t’aime, ô Éternité !
Car je t’aime, ô Éternité !
2
Si jamais ma colère a violé des tombes, déplacé des bornes-frontières et fait rouler, fracassées dans de profonds abîmes, des tables anciennes,
si jamais mon sarcasme a dispersé au vent des paroles vermoulues, si j’ai été le balai qui chasse les araignées porte-croix et le vent qui aère les anciens sépulcres emplis d’air confiné,
si jamais j’ai trôné en triomphe sur les tombeaux des dieux morts, bénissant ce monde, aimant ce monde, auprès des monuments des anciens détracteurs de ce monde, —
— car j’aime jusqu’aux églises et aux sépulcres des dieux, dès que le ciel plonge son pur regard à travers leurs voûtes brisées ; pareil à l’herbe et au rouge coquelicot, j’aime le séjour des églises en ruine —
Oh ! comment ne brûlerais-je pas du désir de l’éternité, du désir de l’anneau des anneaux, — l’anneau nuptial du Retour ?
Jamais encore je n’ai rencontré la femme de qui j’eusse voulu des enfants, si ce n’est cette femme que j’aime ; car je t’aime ô Éternité !
Car je t’aime, ô Éternité !
3
Si jamais j’ai senti le souffle de l’esprit créateur et de cette nécessité céleste qui oblige les hasards eux-mêmes à danser des rondes astrales,
si jamais j’ai ri comme rit l’éclair créateur que suit grondeur mais docile le long tonnerre de l’action,
si jamais j’ai joué aux dés avec les dieux, à la table divine de la terre, en sorte que la terre tremblait, se fendait et éructait des torrents de feu, —
— car la terre est la table des dieux et elle tremble quand retentissent des paroles novatrices et créatrices et que les dieux lancent les dés ; —
Oh ! comment ne brûlerais-je pas du désir de l’éternité, du désir de l’anneau des anneaux, — l’anneau nuptial du Retour !
Jamais encore je n’ai rencontré la femme de qui j’eusse voulu des enfants, si ce n’est cette femme que j’aime ; car je t’aime, ô Éternité !
Car je t’aime, ô Éternité !
4
Si jamais j’ai bu à longs traits au cratère écumeux où se marient tous les arômes et où sont malaxées toutes choses,
si jamais ma main a mêlé les choses les plus lointaines aux plus proches, le feu à l’esprit, et le plaisir à la douleur, et le pire mal au bien suprême,
si je suis moi-même un grain de ce solvant qui permet à toutes choses de se bien mêler à l’intérieur du cratère,
— car il y a un solvant qui intègre le bien au mal et le pire lui-même mérite de servir de condiment et de faire déborder le vase, —
Oh ! comment ne brûlerais-je pas du désir de l’éternité, du désir de l’anneau des anneaux, — l’anneau nuptial du Retour !
Jamais encore je n’ai rencontré la femme de qui j’eusse voulu des enfants, si ce n’est cette femme que j’aime ; car je t’aime, ô Éternité !
Car je t’aime, ô Éternité !
5
Si j’aime la mer et tout ce qui lui ressemble, si je l’aime surtout quand elle me contredit avec fureur,
si je porte en moi ce goût de la recherche qui pousse les voiles vers des terres inconnues, s’il y a dans mon plaisir quelque chose du plaisir de l’explorateur,
si jamais mon allégresse s’est écriée « La terre a disparu — ma dernière chaîne vient de tomber ! —
— l’infini m’entoure de son mugissement, le temps et l’espace m’environnent de leur immense chatoiement — allons, courage, vieux cœur ! » —
Oh ! comment ne brûlerais-je pas du désir de l’éternité, du désir de l’anneau des anneaux, — l’anneau nuptial du Retour !
Jamais encore je n’ai rencontré la femme de qui j’eusse voulu des enfants, si ce n’est cette femme que j’aime ; car je t’aime, ô Éternité !
Car je t’aime, ô Éternité !
6
Si ma vertu est une vertu de danseur et si je me suis souvent élancé à pieds joints au cœur d’une extase d’or et d’émeraude,
si ma malice est une malice rieuse qui hante les vallons pleins de roses et les haies de lis,
— car le rire enferme en lui toute la méchanceté du monde, mais sanctifiée et libérée par sa propre félicité —
et si l’alpha et l’oméga de ma sagesse, c’est que tout ce qui pèse doit s’alléger, tout corps devenir danseur, tout esprit oiseau : et c’est bien là en effet l’alpha et l’oméga de ma sagesse —
Oh ! comment ne brûlerais-je pas du désir de l’éternité, du désir de l’anneau des anneaux, — l’anneau nuptial du Retour !
Jamais encore je n’ai rencontré la femme de qui j’eusse voulu des enfants, si ce n’est cette femme que j’aime ; car je t’aime, ô Éternité !
Car je t’aime, ô Éternité !
7
Si jamais j’ai déployé au-dessus de ma tête des cieux paisibles, et si porté sur mes propres ailes j’ai pris mon vol vers mes propres cieux,
si j’ai nagé en me jouant dans des infinis de lumière et si ma liberté a conquis une sagesse d’oiseau, —
— mais la sagesse d’oiseau, c’est celle qui dit : « Voici, il n’y a ni haut ni bas ! Élance-toi en tous sens, en avant, en arrière, créature légère ! Chante, et ne parle pas !
— Toutes les paroles ne sont-elles pas faites pour ceux qui sont lourds ? Les paroles ne mentent-elles pas toutes à ceux qui sont légers ? Chante ! Ne parle plus ! » —
Oh ! comment ne brûlerais-je pas du désir de l’éternité, du désir de l’anneau des anneaux, — l’anneau nuptial du Retour !
Jamais encore je n’ai rencontré la femme de qui j’eusse voulu des enfants, si ce n’est cette femme que j’aime ; car je t’aime, ô Éternité !
Car je t’aime, ô Éternité !