De l’avenir de nos institutions éducatives (1872) - Œuvres complètes
By Friedrich Nietzsche
Début de l’année 1872
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Introduction
Le titre que j’ai donné à mes conférences devrait, ainsi que c’est le devoir de tout titre, être aussi précis, clair et pénétrant que possible, mais il se trouve être, je m’en avise à présent, trop court par suite d’un excès de précision, et redevient de ce fait confus, de sorte qu’il faut que je commence par expliquer ce titre, et par conséquent la tâche de ces conférences, à mes honorables lecteurs, et, le cas échéant, par le faire excuser. Si donc, j’ai promis de m’exprimer au sujet de l’avenir de nos institutions éducatives, je ne pense absolument pas en premier lieu à l’avenir spécifique et au développement futur de nos instituts bâlois de ce type. Même si nombre de mes affirmations générales semblent fréquemment être justement applicables à titre d’exemple à nos instituts d’éducation d’ici, ce n’est pas moi qui avance ces exemples et je ne voudrais pas porter la responsabilité de ce genre d’application : pour cette raison précise que je me considère comme bien trop étranger et dénué d’expérience, et me sens bien trop peu enraciné dans la situation propre à ce lieu pour pouvoir juger correctement une configuration si spécifique de conditions de formation ou pour pouvoir même esquisser son avenir avec quelque certitude. Je suis, d’autre part, d’autant plus conscient du lieu dans lequel je dois prononcer ces conférences, à savoir dans une ville qui avec une splendeur incomparable, et dans une proportion propre à faire honte aux États plus vastes, cherche à favoriser la formation intellectuelle et l’éducation de ses citoyens : de sorte que je ne me tromperai certes pas si je suppose que là où l’on fait tellement plus pour ces choses, on réfléchit d’autant plus à leur sujet. Mais tel est précisément ce que je souhaite, voire ce que je présuppose, entretenir une relation intellectuelle avec des auditeurs qui ont autant médité sur les questions d’éducation et de formation qu’ils sont disposés à favoriser, en agissant, ce qui a été reconnu pour juste : et c’est uniquement de tels auditeurs, en dépit de la grandeur de la tâche et de la brièveté du temps, que je me ferai comprendre — s’ils devinent immédiatement ce qui ne pouvait qu’être indiqué, suppléent à ce qui devait être passé sous silence, si de manière générale, ils ont besoin uniquement qu’on stimule leur mémoire, non pas qu’on les instruise.
Alors qu’il me faut, par conséquent, refuser totalement d’être considéré comme donneur de conseils à qui l’on n’a rien demandé s’agissant des questions scolaires et éducatives bâloises, je songe encore moins à faire des prophéties au sujet du proche avenir de la formation intellectuelle et de ses moyens en partant de l’horizon complet des peuples civilisés d’aujourd’hui : dans cet horizon d’une formidable ampleur, mon regard devient aveugle, de même qu’il se brouille dans une proximité excessive. Par nos institutions éducatives, je n’entends par conséquent ni celles qui sont propres à Bâle, ni les innombrables formes du présent le plus large, englobant tous les peuples, mais je vise les institutions allemandes de cette espèce, dont nous bénéficions ici également. C’est l’avenir de ces institutions allemandes qui nous occupera, c’est-à-dire l’avenir des écoles élémentaires allemandes, des écoles techniques allemandes, du lycée allemand, de l’université allemande : par là, nous nous abstiendrons complètement, pour l’heure, de toute comparaison et de toute appréciation de valeur et nous nous garderons en particulier de cette illusion flatteuse selon laquelle nos systèmes, par comparaison avec d’autres peuples civilisés, seraient précisément ceux qui valent comme modèle universel et n’ont jamais été dépassés. Bref, ce sont nos écoles, et il n’y a rien de fortuit dans la relation qui les relie à nous, elles ne recouvrent pas nos épaules comme un habit : au contraire, en monuments vivants des grands mouvements de la culture, et, pour certaines formations, même « ustensiles ancestraux », elles nous relient au passé du peuple et, par des traits essentiels, constituent un legs si sacré et vénérable que je ne saurais parler de l’avenir de nos institutions éducatives qu’au sens du rapprochement le plus poussé possible avec l’esprit idéal dont elles sont nées. Il est pour moi certain que les nombreuses modifications que le présent s’est autorisé dans ces institutions éducatives pour les rendre plus « actuelles » ne sont pour une bonne part que des ratages et des égarements les éloignant de la tendance originelle sublime de leur fondation : et ce que nous nous risquons à espérer de l’avenir à cet égard, c’est un renouvellement général, un rafraîchissement et une purification de l’esprit allemand de sorte qu’à partir de lui, ces établissements naissent en quelque sorte de nouveau, et qu’ensuite, après cette nouvelle naissance, ils apparaissent simultanément vieux et neufs : alors qu’actuellement, ils ne revendiquent la plupart du temps que d’être « modernes » et « actuels ».
C’est uniquement au sens de cet espoir que je parle d’un avenir de nos institutions éducatives : et ceci est le second point sur lequel je dois d’emblée m’expliquer afin de me faire excuser. C’est bien la plus grande des prétentions que de vouloir être prophète, de sorte qu’expliquer qu’on ne veut pas l’être a déjà quelque chose de ridicule. Nul ne saurait être autorisé à adopter le ton de la prédiction pour parler de l’avenir de notre formation intellectuelle et d’un avenir, qui lui est lié, de nos moyens et de nos méthodes d’éducation s’il ne peut démontrer que cette formation à venir est déjà dans une certaine mesure présente et n’a qu’à s’étendre dans une plus large proportion pour exercer une influence nécessaire sur l’école et les instituts d’enseignement. Que l’on m’accorde seulement de deviner, tel un haruspice romain, l’avenir dans les entrailles du présent : ce qui dans ce cas ne veut ni plus ni moins dire que promettre un jour la victoire à une tendance de la formation intellectuelle déjà existante, bien qu’elle ne soit actuellement ni aimée, ni honorée, ni répandue. Mais elle vaincra, je le présume avec la plus entière confiance, parce qu’elle a le plus grand et le plus puissant allié, la nature : nous ne devons certes pas passer sous silence à cette occasion que bien des présupposés de nos méthodes de formation modernes portent en eux le caractère du non-naturel, et que les plus fatales faiblesses de notre présent se rattachent précisément à ces méthodes de formation non naturelles. Qui se sent en totale harmonie avec ce présent et le tient pour quelque chose « qui va de soi », nous ne lui envions ni cette croyance, ni cette formule à la mode, de facture scandaleuse, « qui va de soi » : mais celui qui, parvenu au point de vue inverse, se désespère déjà, n’a plus besoin non plus de se battre et peut se contenter de s’abandonner à la solitude pour être bientôt seul. Mais entre ce « cela va de soi » et le solitaire se tiennent ceux qui combattent, c’est-à-dire ceux qui sont porteurs d’espoir, dont l’expression la plus noble et la plus sublime, notre grand Schiller, se tient sous nos yeux, tel que le dépeint Goethe dans son épilogue à La Cloche :
Alors venait se peindre en rougeur sur sa joue
Cette jeunesse qui jamais ne nous échappe,
Ce courage appelé à vaincre tôt ou tard
La résistance que lui fait le monde inerte,
Cette foi qui, toujours grandissante, tantôt
Va de l’avant, hardie, tantôt plie, patiente,
Pour que le bien agisse et croisse et serve à tous,
Pour que sur l’âme noble, enfin le jour paraisse.
Ce que j’ai dit jusqu’à présent pourrait être pris par mon honorable auditoire pour une préface dont la tâche ne pourrait être que d’illustrer le titre de mes conférences, et le protéger de possibles contresens et de demandes illégitimes. Pour passer maintenant, au seuil de mes considérations, du titre à la chose, afin de décrire le cercle général de mes pensées, à partir desquelles on doit rechercher un jugement sur nos institutions éducatives, il faut que, à cette porte d’entrée, une thèse clairement formulée, qui servira de blason, rappelle à toute personne qui s’approche dans quelle maison et quelle propriété elle est sur le point de pénétrer : au cas où il ne préfère pas, à la vue d’un tel blason, tourner les talons face à une maison et propriété portant cette caractéristique. Ma thèse est la suivante :
Deux courants en apparence opposés, identiquement fauteurs de corruption dans leur action, <et> convergeant finalement dans leurs résultats, régissent aujourd’hui nos institutions éducatives qui ont été établies sur de tout autres fondements : d’une part la pulsion de plus grand élargissement possible de la formation intellectuelle, d’autre part la pulsion poussant à sa diminution et à son affaiblissement. En conformité avec la première pulsion, il faut transporter la formation intellectuelle dans des cercles de plus en plus larges, selon le sens de l’autre tendance, on demande à la formation de renoncer à ses impérieuses prétentions suprêmes, et de se mettre au service d’une autre forme de vie, à savoir celle de l’État. Eu égard à cette tendance fatale à l’élargissement et à la diminution, il y aurait lieu de céder au désespoir avec résignation, s’il n’est pas possible à un moment ou un autre de contribuer à faire que deux tendances opposées, vraiment allemandes et de manière générale porteuses d’avenir l’emportent, à savoir la pulsion de resserrement et de concentration de la formation intellectuelle, pendant d’un élargissement aussi vaste que possible, et la pulsion de renforcement et d’autosuffisance de la formation intellectuelle, pendant de sa diminution. Mais que nous croyions à la possibilité d’une victoire, c’est ce qu’autorise la connaissance du fait que ces deux tendances, à l’élargissement et à la diminution, vont à l’encontre des intentions éternellement identiques de la nature, la concentration de la formation intellectuelle sur un petit nombre étant une loi nécessaire de cette même nature, et de manière générale une vérité, alors que ces deux tendances ne peuvent parvenir qu’à fonder une culture mensongère.
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Préface, à lire avant les conférences, bien qu’elle ne s’y rapporte pas véritablement
1
Le lecteur dont j’attends quelque chose doit posséder trois qualités : il doit être calme et lire sans précipitation, il ne doit pas faire intervenir sans cesse, lui-même et sa « formation intellectuelle », enfin, il n’attendra pas, en conclusion, en guise de résultat, des organigrammes. Je ne promets pas d’organigrammes et de nouveaux plans d’étude pour les lycées et les écoles techniques, j’admire bien plutôt la nature survigoureuse de ceux qui sont en état de parcourir dans son intégralité toute la voie qui va du fond de l’expérience jusqu’au sommet des véritables problèmes de la culture, et de redescendre de là jusque dans les basses terres des règlements les plus secs et de l’élaboration d’organigrammes la plus délicate ; satisfait, tout au contraire, lorsque, ahanant, j’ai gravi une montagne assez imposante, et peux jouir de la vue largement dégagée, je ne pourrais jamais, dans ce livre, donner satisfaction aux amateurs d’organigrammes.
Je vois à coup sûr venir un temps où des hommes sérieux, au service d’une formation intellectuelle complètement rénovée et épurée et travaillant en commun, redeviendront aussi des législateurs de l’éducation quotidienne — de l’éducation à cette formation intellectuelle — ; vraisemblablement feront-ils alors de nouveau des organigrammes — mais ce temps est si loin ! Et que se sera-t-il donc produit entre-temps ! Peut-être y a-t-il entre lui et le présent la destruction du lycée, peut-être même l’anéantissement de l’université, ou à tout le moins une reconfiguration si totale des institutions éducatives qui viennent d’être mentionnées que leurs vieux organigrammes pourraient offrir à des yeux plus tardifs l’aspect de vestiges de l’époque des constructions sur pilotis.
Ce livre est destiné aux lecteurs calmes, à des hommes qui n’ont pas encore été projetés dans la précipitation, qui donne le vertige, de notre époque vrombissante, et qui n’éprouvent pas encore le plaisir propre aux adorateurs d’idoles de se faire broyer sous ses roues — c’est-à-dire à peu d’hommes ! Mais ceux-ci ne peuvent s’habituer à estimer la valeur de toute chose en fonction de l’économie de temps ou du gaspillage de temps, ceux-ci « ont encore le temps » ; ils peuvent encore, sans s’adresser de reproches, choisir et recueillir les heures favorables de la journée, et leurs moments fructueux et forts pour méditer sur l’avenir de notre formation intellectuelle, ils peuvent même croire avoir vécu leur journée d’une manière vraiment profitable et digne, à savoir dans la meditatio generis futuri[1]. Un tel homme n’a pas encore désappris de penser tandis qu’il lit, il comprend encore le secret de lire entre les lignes, il est même de nature si prodigue qu’il continue à coup sûr à méditer ce qu’il a lu, peut-être longtemps après qu’il a reposé son livre. Et non pas pour écrire un compte rendu ou un autre livre, mais uniquement pour méditer ! Prodigue méritant le châtiment ! Lui, qui est assez calme et insouciant pour entreprendre avec l’auteur une longue route dont seule une génération bien plus tardive verra les buts de manière parfaitement claire ! Si au contraire le lecteur, en proie à une violente excitation, se précipite immédiatement d’un bond dans l’action, s’il veut cueillir les fruits dès cet instant que des générations entières peuvent à peine acquérir de haute lutte, nous devons craindre qu’il n’ait pas compris l’auteur.
Enfin la troisième exigence, la plus importante, est qu’en aucun cas il ne fasse intervenir à tout bout de champ, à la manière de l’homme moderne, lui-même et sa formation intellectuelle, comme s’il détenait là un étalon et un critère assurés pour toute chose. Nous souhaitons au contraire qu’il possède assez de formation intellectuelle pour faire assez peu de cas de sa formation intellectuelle, voire la dédaigner ; il pourrait alors parfaitement s’abandonner avec une totale confiance à la conduite de l’auteur, qui justement, ne pouvait se risquer à s’adresser à lui ainsi qu’à partir du non-savoir et du savoir du non-savoir. Il ne veut justement rien revendiquer d’autre pour lui qu’un sentiment fortement attisé de la spécificité de notre barbarie allemande actuelle, de ce qui nous distingue si curieusement nous, comme barbares du XIXe siècle, des barbares d’autres époques.
Il cherche désormais, ce livre à la main, des êtres ballottés par un semblable sentiment. Laissez-vous trouver, êtres isolés à l’existence desquels je crois ! Vous, désintéressés, qui éprouvez en vous les souffrances et les dépravations de l’esprit allemand, vous, contemplatifs dont l’œil, pour ainsi dire, ne tâte pas l’extérieur des choses en glissant un regard précipité, mais sait trouver la voie donnant accès au cœur de leur essence, vous, esprits élevés dont Aristote prétend avec éloge que vous traversez la vie hésitants et inactifs, excepté là où un grand honneur et une grande œuvre aspirent à vous ! C’est vous que j’appelle ! Ne vous terrez pas, cette fois, dans les cavernes de votre retraite et de votre défiance. Soyez à tout le moins lecteurs de ce livre, pour pouvoir ensuite l’anéantir et le faire oublier par votre action ! Songez qu’il est destiné à être votre héraut : lorsque vous paraîtrez, revêtu de votre propre armure, sur le champ de bataille, qui pourrait encore avoir envie de tourner le regard en arrière pour voir le héraut qui vous appela ?
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§ Conférence 1
Honorable auditoire,
Le thème sur lequel vous êtes disposés à méditer avec moi est si sérieux et si important, et en un certain sens si préoccupant que moi aussi, tout comme vous, j’irais à la rencontre de quiconque promettrait d’enseigner quelque chose à ce sujet, si jeune qu’il soit, si invraisemblable, même, qu’il semble qu’il ait pu par lui-même, sur la base de ses propres forces, réussir quelque chose de suffisant pour répondre à une telle tâche. Il se pourrait pourtant qu’il ait entendu quelque chose de juste au sujet de la préoccupante question de l’avenir de nos institutions éducatives, et veuille simplement vous en faire part, il se pourrait pourtant qu’il ait eu des professeurs éminents auxquels il conviendrait davantage de prophétiser l’avenir, et ce, de manière semblable aux haruspices romains, à partir des entrailles du présent. De fait, il faut vous attendre à quelque chose de cet ordre. Des circonstances étranges, au fond parfaitement innocentes, m’ont fait témoin auditif d’un dialogue qu’ont eu des hommes extraordinaires au sujet de ce thème, et j’ai gravé bien trop fermement dans ma mémoire des points essentiels de leurs considérations, et de toute la manière dont ils abordaient ces questions, pour ne pas, lorsque je réfléchis moi-même à des choses semblables, emprunter la même voie : à ceci près que je n’ai parfois pas le courage pétri de confiance dont j’entendis alors, à mon étonnement, ces hommes faire preuve, que ce soit en formulant avec audace des vérités interdites, ou en échafaudant avec plus d’audace encore leurs propres espérances. Il m’a semblé d’autant plus utile de fixer une bonne fois par écrit un tel dialogue pour inciter d’autres personnes encore à juger d’opinions et de sentences aussi frappantes : — et des raisons particulières m’ont laissé croire que je pouvais précisément utiliser l’occasion fournie par ces conférences publiques à cet effet.
J’ai pleinement conscience du lieu où je recommande de manière générale que l’on médite ce dialogue et que l’on y réfléchisse, à savoir dans une ville qui avec une splendeur sans comparaison cherche à favoriser la formation et l’éducation de ses citoyens, dans une proportion qui nécessairement fera quelque peu honte aux États plus vastes : de sorte que je ne me tromperai certes pas en faisant cette supposition que là où l’on fait tellement plus pour ces choses, on réfléchit d’autant plus à leur sujet. C’est uniquement de tels auditeurs, précisément, que je pourrai me faire pleinement comprendre en restituant ce dialogue — d’auditeurs qui devinent immédiatement ce qui ne pouvait qu’être indiqué, suppléent à ce qui devait être passé sous silence, qui de manière générale ont besoin uniquement qu’on stimule leur mémoire, non pas qu’on les instruise.
À présent entendez, honorable auditoire, mon expérience innocente, et le dialogue, qui l’est un peu moins, de ces hommes que je n’ai pas nommés jusqu’à présent.
Nous nous transportons au cœur de l’état d’un jeune étudiant, c’est-à-dire dans un état qui est proprement quelque chose d’incroyable, dans le mouvement incessant et emporté du présent, et qu’il faut avoir vécu pour croire possible en général un tel balancement insouciant, un tel contentement comme hors du temps, arraché à l’instant. C’est dans cet état que je passais, en même temps qu’un ami de mon âge, une année dans la ville universitaire de Bonn, sur le Rhin : une année qui, par l’absence de tous plans et de tous buts, détachée de tout dessein quant à l’avenir, comporte presque, pour ma perception d’aujourd’hui, quelque chose d’un songe, encadrée qu’elle est, des deux côtés, avant et après, par des espaces de veille. Nous demeurions tous les deux en paix, bien que nous vivions en côtoyant une compagnie nombreuse, mais animée de sentiments et d’aspirations fondamentalement différents ; il nous arrivait d’avoir quelque peine à satisfaire ou à repousser les prétentions un peu trop trépidantes des camarades de notre âge. Mais même ce jeu avec un élément opposant une résistance conserve encore aujourd’hui, quand je me le représente, un caractère semblable, comme bien des freins en tout genre que tout un chacun vit en rêve, un peu comme lorsque l’on croit pouvoir voler, mais que l’on se sent retenu par des entraves inexplicables.
Je partageais avec cet ami d’abondants souvenirs de l’époque de veille antérieure, de nos années de lycée, et je dois décrire de plus près l’un d’eux parce qu’il constitue la transition vers mon innocente expérience. À l’occasion d’un voyage antérieur sur le Rhin, entrepris à la fin de l’été, j’avais imaginé de concert avec cet ami un plan presque au même moment et au même endroit — et pourtant chacun à part — de sorte que nous nous sentions contraints de l’accomplir précisément du fait de cette rencontre inaccoutumée. Nous décidâmes alors de fonder une petite association regroupant quelques camarades dans le but de trouver une organisation ferme et contraignante pour nos inclinations à produire dans l’art et la littérature : c’est-à-dire, pour l’exprimer plus simplement : chacun de nous devait s’engager à envoyer, mois après mois, une production personnelle, qu’il s’agisse d’un poème, d’un traité, ou d’un projet architectural, ou d’une réalisation musicale, production que chacun des autres devait, avec une franchise que rien ne limitait, critiquer amicalement. Nous pensions tout autant stimuler ainsi nos pulsions de formation intellectuelle que les tenir en bride par un contrôle mutuel : et de fait, le succès fut tel que nous devions toujours conserver un sentiment de reconnaissance, voire même de solennité, à l’égard de ce moment et de ce lieu qui nous avaient inspiré cette idée.
Ce sentiment trouva vite sa forme juste en ce que nous nous engageâmes mutuellement, si cela était possible, à rendre visite ce jour, chaque année, à ce lieu solitaire près de Rolandseck où autrefois, à la fin de l’été, assis en songeant l’un à côté de l’autre, nous nous sentîmes soudain portés avec enthousiasme à prendre la même décision. Pour être exact, cet engagement n’a pas été tenu avec suffisamment de rigueur ; mais c’est précisément parce que nous avions bien des péchés d’omission sur la conscience qu’il fut décidé par nous deux, avec la plus grande fermeté, durant cette année d’études à Bonn, alors que finalement, nous vivions de nouveau pour une longue période sur les bords du Rhin, de satisfaire cette fois non seulement à notre loi, mais aussi à notre sentiment, à notre ébullition reconnaissante, et le jour adéquat, de visiter avec solennité le lieu situé à proximité de Rolandseck.
Les circonstances ne nous facilitèrent pas les choses : car ce jour-là précisément, la compagnie d’étudiants nombreuse et enjouée qui nous empêchait de voler nous donna bien du fil à retordre, et tira de toutes ses forces sur tous les fils qui nous maintenaient au sol. Notre compagnie avait décidé pour ce moment-là une grande promenade festive à Rolandseck, pour s’assurer encore une fois, au terme du semestre d’été, de la totalité de ses membres et de les renvoyer ensuite chez eux avec les meilleurs souvenirs de ces adieux.
C’était l’un de ces jours parfaits tels que, sous notre climat du moins, seule cette fin d’été peut en produire : ciel et terre en harmonie, s’écoulent calmement côte à côte, enchantés par le mélange de chaleur du soleil, de fraîcheur automnale et d’infinité bleue. Dans l’accoutrement invraisemblable, multicolore en diable, dont seul l’étudiant, face à la tristesse de tous les autres costumes, peut encore se faire une joie, nous montâmes dans un navire à vapeur, décoré de fanions en notre honneur, et installâmes sur le pont le drapeau de l’association. Des deux rives du Rhin retentissait de temps en temps un coup de feu en guise de signal qui, selon notre arrangement, avertissait tant les habitants que, avant tout, notre aubergiste à Rolandseck, de notre arrivée. Je ne raconterai pas la bruyante irruption qui, depuis le quai où nous accostâmes, nous vit traverser ce lieu excité de curiosité, ni les éclats de joie et les plaisanteries, non accessibles à tous, que nous nous permettions entre nous ; je passe sur un repas de fête qui s’anima progressivement jusqu’à devenir presque sauvage, et sur une réalisation musicale incroyable à laquelle l’ensemble de la société réunie à table devait participer, tantôt par des exécutions en soliste, tantôt par des performances collectives, et que, en tant que conseiller musical de notre association, j’avais dû étudier auparavant et devais à présent diriger. Durant le finale quelque peu désarticulé et gagnant sans cesse en rapidité, j’avais déjà adressé un signe à mon ami, et immédiatement après l’accord final aux allures de hurlement, nous disparûmes tous deux derrière la porte : derrière nous se referma en quelque sorte un abîme de rugissements.
Soudain, le calme de la nature, rafraîchissant, sans un souffle. Les ombres commençaient déjà à s’étendre, le soleil était incandescent, immobile, mais déjà en train de décliner, et depuis les vagues scintillantes aux reflets verdâtres du Rhin, un souffle léger passait sur nos visages embrasés. Notre commémoration ne nous retenait pas avant les dernières heures du jour, et nous avions donc pensé remplir les derniers moments de lumière de cette journée en nous livrant à une de nos marottes, que nous possédions en nombre à l’époque, pour les moments où nous étions seuls.
Nous avions alors l’habitude de pratiquer le tir au pistolet avec passion, et cette technique a été d’une grande utilité à chacun d’entre nous dans une carrière militaire ultérieure. Le domestique de notre compagnie connaissait le lieu, un peu éloigné et en hauteur, qui constituait notre champ de tir, et y avait apporté nos pistolets à l’avance. Cet endroit se trouvait à la lisière située en haut de la forêt qui recouvre les montagnes plus basses se dressant derrière Rolandseck, sur un petit plateau accidenté, et à proximité immédiate du lieu de la fondation et de la commémoration. Sur le versant boisé jouxtant notre champ de tir se trouvait un petit endroit sans arbres, invitation à s’asseoir, qui offrait une vue jusqu’au Rhin au-dessus des arbres et des broussailles, de sorte que les lignes à la beauté sinueuse du Siebengebirge et surtout le Drachenfels délimitaient l’horizon face aux groupes d’arbres, tandis que le Rhin scintillant lui-même, enserrant l’île de Nonnenwörth, constituait le centre de cet arrondi. C’était notre lieu consacré par des rêves et des plans communs, le lieu auquel nous voulions, voire même devions, revenir plus tard dans la soirée, si nous voulions achever cette journée dans l’esprit de notre loi.
À côté, sur ce petit plateau accidenté, se tenait à proximité une base de tronc de chêne, qui se démarquait, solitaire, de la surface sinon plate, dénuée d’arbres grands ou petits, et des petites buttes évoquant des vagues. Sur ce tronc, nous avions naguère, en unissant nos forces, gravé un pentagramme bien marqué qui s’était encore plus creusé sous l’effet du temps et de la tempête des dernières années, et offrait une cible opportune pour nos exercices de tir au pistolet. Nous étions déjà à une heure assez avancée de l’après-midi lorsque nous atteignîmes notre terrain de tir, et notre tronc de chêne étendait une ombre large et intense sur la lande désolée. Tout était très calme : les grands arbres à nos pieds nous empêchaient de voir vers le bas dans la direction du Rhin. La détonation de nos coups de pistolets, qui retentit avec vivacité, ébranla bientôt d’autant plus fortement cette solitude — et je venais à peine de tirer ma seconde balle sur le pentagramme que je me sentis violemment saisi par le bras, et vis simultanément mon ami interrompu de manière semblable alors qu’il rechargeait.
En me retournant prestement, je vis le visage en fureur d’un vieil homme, tout en sentant un chien vigoureux sauter sur mon dos. Avant que nous — c’est-à-dire moi et mon camarade, qui venait d’être dérangé par un second homme, un peu plus jeune — ayons pu rassembler nos esprits et prononcer un mot de stupeur, éclata, sur un ton menaçant et virulent, le discours du vieillard.
« Non ! Non !, cria-t-il à notre adresse, on ne se bat pas en duel ici ! Et encore moins vous, jeunes gens qui faites des études ! Rangez ces pistolets ! Calmez-vous, réconciliez-vous, tendez-vous la main ! Comment ? Ce serait là le sel de la terre, l’intelligence de l’avenir, la semence de tous les espoirs — et cela ne peut même pas s’affranchir de ce démentiel catéchisme de l’honneur et de ses réglementations au service du droit du plus fort ? Je ne prétendrai pas m’approcher trop de votre cœur, mais à votre tête, cela ne fait guère honneur. Vous dont la jeunesse a reçu pour protectrice la langue et la sagesse de l’Hellade et du Latium, et sur le jeune esprit de qui on a pris soin, ce qui n’a pas de prix, de faire tomber précocement les rayons lumineux des êtres sages et nobles de la belle Antiquité — vous voulez commencer par faire du code d’honneur de la chevalerie, c’est-à-dire du code de l’inintelligence et de la brutalité, la ligne directrice de votre cheminement ? — Mais considérez-le donc bien, faites-vous-en une idée claire, dévoilez sa pitoyable limitation et faites-en la pierre de touche non de votre cœur, mais de votre entendement. Si celui-ci ne le rejette pas immédiatement, alors votre tête n’est pas apte à travailler dans le champ où les exigences nécessaires sont une capacité de jugement énergique qui brise aisément les liens du préjugé, un entendement qui se comporte avec justesse, et est capable de distinguer avec netteté le vrai et le faux même là où la différence est cachée dans les profondeurs, et non pas, comme ici, absolument évidente : par conséquent, mes bons amis, cherchez une autre manière honnête de se faire sa place dans le monde, faites-vous soldats ou apprenez un métier, et ce sera bien assez pour gagner votre vie. »
Nous répliquâmes avec énervement à ce discours grossier, quoique vrai, en nous coupant mutuellement la parole sans cesse : « En premier lieu, vous faites erreur au sujet du point principal ; car nous ne sommes nullement là pour nous battre en duel, mais pour nous entraîner à tirer au pistolet. En second lieu, vous ne semblez pas avoir la moindre idée de la façon dont se déroule un duel : pensez-vous que, tels deux bandits de grand chemin, nous nous affronterions dans ce lieu isolé sans seconds, sans médecins, etc. ? Troisièmement enfin, nous avons — chacun de son côté — notre propre point de vue sur la question du duel et ne nous laisserons ni attaquer par surprise, ni effrayer par des leçons comme vous en donnez. »
Cette réplique à coup sûr guère civile avait fait mauvaise impression sur le vieil homme ; alors qu’il avait commencé, en remarquant qu’il ne s’agissait pas d’un duel, à nous regarder d’un air plus amical, notre formule finale le contraria, si bien qu’il grommela ; et comme nous osions parler de nos points de vue personnels, il saisit énergiquement son compagnon, se retourna prestement et nous lança : « Il ne faut pas seulement avoir des points de vue, mais aussi des idées ! » Et, cria sur ce celui qui l’accompagnait : « Un peu de respect, même s’il arrive à un tel homme de se tromper ! »
Mais pendant ce temps, mon ami avait déjà rechargé, et fit feu de nouveau sur le pentagramme en criant Attention ! Cette brusque détonation dans son dos provoqua la fureur du vieil homme : il se retourna encore une fois, jeta un regard de haine à mon ami, puis dit d’une voix adoucie, à son compagnon plus jeune : « Qu’y faire ? Ces jeunes gens me détruiront, avec leurs explosions. »
« Vous devez savoir, commença le plus jeune, tourné vers nous, que dans le cas présent, vos divertissements explosifs constituent un véritable attentat contre la philosophie. Considérez cet homme vénérable, — il est en mesure de vous prier de ne pas tirer de coups de feu ici. Et lorsqu’un tel homme vous prie — »
« On le fait quand même », dit le vieillard en l’interrompant, et en nous lançant un regard sévère. —
Dans le fond, nous ne savions pas trop quoi penser de ces événements ; nous ne comprenions pas clairement ce que nos divertissements un peu bruyants avaient à voir avec la philosophie, nous ne saisissions pas davantage pourquoi, sur la base d’incompréhensibles considérations de politesse, il nous fallait renoncer à notre terrain de tir, et nous devions avoir, à cet instant, un air parfaitement indécis et renfrogné. Le compagnon vit notre confusion à cet instant, et nous expliqua ce qui se passait. « Nous sommes contraints, dit-il, d’attendre quelques heures à proximité immédiate de vous, nous avons un accord en vertu duquel un ami important de cet homme important doit arriver ici ce soir ; et nous avons choisi un endroit calme, avec quelques bancs, ici près du petit bois, pour cette rencontre. Il n’aura rien d’agréable si nous devons être constamment effrayés par le voisinage de vos exercices de tir ; c’est votre propre sentiment, nous le supposons, qui rendra pour vous impossible de continuer à tirer, lorsque vous aurez entendu que c’est l’un de nos premiers philosophes qui a choisi cet endroit solitaire, calme et à l’écart pour retrouver son ami. » —
Cette explication fit s’accroître notre inquiétude : nous vîmes s’approcher un danger plus grand encore que la simple perte de notre terrain de tir, et nous empressâmes de demander : « Où est ce lieu paisible ? Tout de même pas ici, à gauche du petit bois ? »
— C’est précisément celui-là. —
« Mais cet endroit est à nous deux pour la soirée », cria alors mon ami. « Il faut que nous ayons cet endroit », criâmes-nous tous les deux.
Notre célébration de fête décidée depuis longtemps était à cet instant plus importante que tous les philosophes au monde, et nous exprimâmes notre sentiment avec tant de vivacité et d’excitation que nous eûmes peut-être, avec notre désir en soi incompréhensible, mais exprimé de manière si pressante, l’air quelque peu ridicules. Nous vîmes du moins nos trouble-fête philosophiques nous regarder en souriant et en s’interrogeant, comme si nous devions prendre la parole pour nous excuser. Mais nous restâmes muets ; car nous ne voulions surtout pas nous trahir.
Les deux groupes se faisaient donc face, muets, tandis qu’un crépuscule ruisselant au loin recouvrait la cime des arbres. Le philosophe regarda en direction du soleil, le compagnon en direction du philosophe, et nous deux en direction de notre cachette dans le bois sur laquelle, précisément aujourd’hui, pesait pour nous un tel danger. Nous fûmes envahis par une sorte de sentiment furibond. Qu’est-ce que toute la philosophie, pensions-nous, si elle empêche d’être à part et de se réjouir avec ses amis, si elle nous empêche de devenir nous-mêmes philosophes. Car nous croyions que notre fête commémorative était très exactement de nature philosophique : à cette occasion, nous souhaitions arrêter des résolutions et des plans sérieux pour notre existence à venir ; nous espérions, dans la réflexion solitaire, trouver quelque chose qui formerait et satisferait à l’avenir notre âme la plus intime de manière semblable à cette activité productive de l’époque de nos années de jeunesse récentes. C’est en cela, précisément, que devait consister cet acte de véritable consécration ; rien n’était décidé sinon cela, précisément — être seuls, rester assis en méditant, comme alors, cinq ans auparavant, lorsque nous étions parvenus ensemble à cette décision. Ce devait être une cérémonie silencieuse, toute souvenir, toute avenir — le présent, rien, sinon un trait d’union entre les deux. Et voici qu’un destin hostile pénétrait dans notre cercle magique — et nous ne savions comment parvenir à l’éloigner ; nous sentions même, dans l’étrangeté de toute cette coïncidence, quelque chose de secrètement stimulant.
Tandis que nous nous tenions ainsi côte à côte, partagés en groupes hostiles, depuis assez longtemps, que les nuages du soir se faisaient de plus en plus rouges au-dessus de nous, et que le soir devenait de plus en plus calme, et de plus en plus doux, tandis qu’en quelque sorte nous épiions la respiration régulière de la nature, qui, satisfaite de son chef-d’œuvre, ce jour parfait, achevait son travail quotidien, éclata, au milieu du silence qui commençait à s’établir, un cri d’allégresse violent et confus, montant depuis le Rhin ; un grand nombre de voix se firent entendre au loin — il devait s’agir de nos compagnons d’étude qui désiraient à présent faire un tour en barque sur le Rhin. Nous pensâmes qu’ils regrettaient notre absence, et nous-mêmes regrettions aussi l’absence de quelque chose : je levai mon pistolet, presque en même temps que mon ami : l’écho renvoya nos coups de feu : et un cri parfaitement familier l’accompagna, montant des profondeurs, en signe de reconnaissance. Car dans notre compagnie nous étions aussi connus pour être passionnés de tir que nantis pour cela d’une mauvaise réputation.
Mais au même moment, notre comportement nous parut de la suprême impolitesse à l’égard de nos muets et philosophes nouveaux venus en ces lieux, qui étaient restés à nous regarder en silence jusqu’alors et, au double coup de feu, avaient fait un bond, effrayés. Nous nous dépêchâmes d’aller vers eux et leur lançâmes tour à tour : « Pardonnez-nous. Ces coups de feu étaient les derniers, et c’était à l’attention de nos camarades sur le Rhin. Ils l’ont compris également. Entendez-vous ? — Si vous souhaitez absolument bénéficier de cet endroit tranquille, à gauche, dans les buissons, accordez-nous à tout le moins de nous y installer également. Il y a là plusieurs bancs : nous ne vous dérangerons pas : nous resterons assis calmement et garderons le silence : mais il est presque plus de sept heures, et c’est le moment où nous devons nous y rendre. »
« Cela semble plus mystérieux que ça ne l’est, ajoutai-je après une interruption ; nous sommes liés par le sérieux d’une promesse nous engageant à passer là l’heure qui vient ; il y a des raisons à cela. Ce lieu est pour nous sanctifié par un bon souvenir, il doit également inaugurer pour nous un bon avenir. C’est pourquoi nous nous efforcerons également de ne pas vous laisser de mauvais souvenir — après que nous vous avons cependant dérangés et effrayés à plusieurs reprises. »
Le philosophe garda le silence : mais son compagnon plus jeune dit : « Malheureusement, nos engagements et nos accords nous lient semblablement, tant pour cette même heure que pour ce même lieu. Il nous reste à choisir s’il faut imputer la responsabilité de cette coïncidence à un destin ou à un kobold. »
« Pour le reste, mon ami, dit le philosophe apaisé, je suis plus satisfait de nos jeunes tireurs que tout à l’heure. As-tu remarqué comme ils étaient calmes auparavant, quand nous regardions le soleil ? Ils ne parlaient pas, ne fumaient pas, ils étaient tranquilles — je croirais presque qu’ils ont médité. »
Et en se tournant prestement vers vous : « Avez-vous médité ? Vous me le direz tandis que nous marcherons vers notre commun lieu de quiétude. » Nous fîmes alors quelques pas ensemble et descendîmes dans la chaude atmosphère humide de la forêt, où il faisait déjà plus sombre. Chemin faisant, mon ami exposa ses pensées au philosophe sans dissimuler : il avait eu peur qu’aujourd’hui, pour la première fois, le philosophe ne l’empêche de philosopher.
Le vieillard rit. « Comment ? Vous craignez que le philosophe ne vous empêche de philosopher ? Une telle chose peut bien survenir : et vous n’en avez pas encore fait l’expérience ? N’avez-vous donc rien connu dans votre université ? Ne suivez-vous pas des cours de philosophie ? » —
Cette question nous mettait dans l’embarras ; car cela n’avait absolument pas été le cas. À cette époque, nous croyions encore, dans notre innocence, que quiconque possède la fonction et la dignité de philosophe dans une université est aussi philosophe : nous n’avions rien connu, et étions mal instruits. Nous dîmes honnêtement que nous n’avions pas encore suivi d’enseignements de philosophie, mais qu’à coup sûr nous ne manquerions pas de rattraper ce que nous avions manqué.
— Mais qu’appelez-vous, dans votre cas, philosopher ? demanda-t-il. —
« Nous sommes embarrassés pour donner une définition, dis-je. Mais nous voulons dire pour l’essentiel que nous voulons nous efforcer avec sérieux de réfléchir à la manière de devenir au mieux des hommes cultivés. »
« C’est beaucoup et c’est peu, grommela le philosophe : méditez bien cela ! Voici nos bancs : installons-nous bien à l’écart les uns des autres : je ne voudrais certes pas vous troubler dans votre méditation sur la manière de devenir des hommes cultivés. Je vous souhaite bonne chance — et des points de vue, comme pour votre question du duel, d’authentiques points de vue cultivés personnels, tout neufs. Le philosophe ne veut pas vous empêcher de philosopher : simplement, ne l’effrayez pas avec vos pistolets. Imitez aujourd’hui les jeunes pythagoriciens : ces derniers devaient garder le silence durant cinq ans, à titre de serviteurs d’une véritable philosophie — peut-être y parviendrez-vous aussi pour cinq quarts d’heures au service de votre véritable formation intellectuelle à venir, dont vous vous occupez avec tant de zèle. »
Nous avions atteint notre but : notre célébration commémorative [fête commémorative ?] commença. Comme alors, cinq ans auparavant, le Rhin baignait dans une brume délicate, comme alors le ciel brillait, la forêt exhalait un parfum agréable. Le coin le plus excentré d’un banc éloigné nous accueillit ; nous nous assîmes quasiment cachés, de telle manière que ni le philosophe, ni son compagnon ne puissent nous voir de face. Nous étions seuls ; lorsque la voix du philosophe nous parvenait, assourdie, elle s’était presque transformée, parmi le mouvement bruissant légèrement du feuillage, parmi le bourdonnement, au sommet de la forêt, produit par le grouillement de milliers d’êtres, en une musique naturelle ; elle produisait l’effet d’un son, comme une plainte lointaine, monotone. Véritablement, rien ne nous troublait.
C’est ainsi qu’il s’écoula un certain temps, durant lequel le crépuscule se fit de plus en plus pâle, et le souvenir de l’entreprise de formation intellectuelle menée pendant notre jeunesse se levait face à nous avec une netteté croissante. Il nous semblait que nous devions les remerciements les plus hauts à cette singulière association : elle n’avait pas été comme un simple supplément à nos études au lycée, mais au contraire la véritable société fertile dans le cadre de laquelle nous avions aussi incorporé notre lycée, comme un moyen particulier au service de notre aspiration générale à nous former intellectuellement.
Nous avions conscience qu’au total, nous n’avions alors jamais pensé à ce qu’on appelle un métier, grâce à notre association. L’exploitation, qui n’est que trop courante, de ces années par l’État, qui veut attirer à lui le plus vite possible des fonctionnaires utilisables et s’assurer de leur docilité inconditionnelle au moyen d’examens démesurément pénibles, était demeurée totalement aux antipodes de notre formation ; et le fait, qui est même réconfortant aujourd’hui, que nous deux aussi ne savions absolument pas ce que nous deviendrions, voire même que nous ne nous souciions pas le moins du monde de cette question, indiquait à quel point nous avions peu été déterminés par un quelconque sens de l’utilité, une quelconque visée de prompt avancement et de carrière rapide. Cette heureuse insouciance avait été alimentée en nous par notre association : c’est précisément pour elle que nous étions reconnaissants de tout cœur à l’occasion de notre fête commémorative. J’ai déjà dit qu’un tel abandon sans but au plaisir du moment, un tel balancement sur le fauteuil à bascule de l’instant, doit paraître presque incroyable, du moins critiquable, à notre présent hostile à toute inutilité. Que nous étions inutiles ! Et que nous étions fiers d’être inutiles de la sorte ! Nous aurions pu nous disputer pour la gloire d’être le plus inutile des deux. Nous ne voulions rien signifier, rien représenter, rien viser, nous voulions être sans avenir, rien d’autre que des bons à rien confortablement étendus sur le seuil du présent — et nous l’étions, pour notre bonheur !
— Voilà comment de fait les choses nous apparaissaient à l’époque, honorable auditoire ! —
— Abandonné à ces considérations solennelles à mon sujet, j’étais presque sur le point de répondre aussi pour ma part à la question de l’avenir de notre institution de formation sur le même ton autosatisfait lorsqu’il m’apparut progressivement que la musique naturelle qui se faisait entendre depuis le banc éloigné du philosophe perdait le caractère qu’elle avait jusqu’alors et nous parvenait de façon bien plus pressante et bien plus articulée. Je pris brusquement conscience que j’écoutais, que j’épiais, que j’épiais avec passion, que j’écoutais l’oreille tendue. Je donnai un coup à mon ami peut-être quelque peu exténué et lui dis à voix basse : « Ne dors pas ! Il y a là-bas pour nous quelque chose à apprendre. Cela s’accorde avec nous, même si cela ne s’adresse pas à nous. »
J’entendis en effet le jeune compagnon se défendre avec un certain emportement, et le philosophe l’attaquer avec un ton de voix de plus en plus fort. « Tu n’as pas changé, lui cria-t-il, malheureusement pas changé, j’ai peine à y croire, que tu sois toujours le même, comme il y a sept ans, quand je t’ai vu pour la dernière fois, quand je t’ai quitté avec des espérances mêlées de doute. Il me faut malheureusement, comme la dernière fois, te retirer ce revêtement de formation moderne que tu as endossée, ce qui n’est pas pour me plaire — et qu’est-ce que je trouve en dessous ? Exactement le même caractère “intelligible” immuable, tel que le comprend Kant, mais malheureusement aussi le même caractère intellectuel inchangé — ce qui est vraisemblablement aussi une nécessité, mais une nécessité qui n’est guère réconfortante. Je me demande pourquoi j’ai vécu en philosophe si ces années entières que tu as passées dans ma compagnie n’ont pas laissé d’impression plus nette, en dépit d’un esprit qui n’est pas obtus et d’un réel désir d’apprendre ! Tu te comportes à présent comme si, s’agissant de toute formation intellectuelle, tu n’avais pas encore entendu le principe cardinal auquel je suis pourtant si souvent revenu, au début de nos relations. Quel était ce principe ? » —
— « Je me souviens, répondit l’élève réprimandé ; vous aviez coutume de dire que nul homme ne s’efforcerait d’atteindre la formation intellectuelle s’il savait combien le nombre des hommes véritablement cultivés en fin de compte est, et, de manière générale peut être, incroyablement restreint. Et cependant, même ce nombre restreint d’hommes véritablement cultivés n’est pas possible si une grande masse, au fond contre sa nature, et déterminée uniquement par une illusion séduisante, ne s’implique pas dans la formation intellectuelle. Raison pour laquelle on ne devrait rien trahir publiquement de cette risible disproportion entre le nombre des hommes véritablement cultivés et l’ampleur formidable de la machinerie au service de la formation intellectuelle ; c’est en cela que réside le véritable secret de cette formation : à savoir que d’innombrables hommes luttent pour la formation intellectuelle, travaillent pour la formation intellectuelle, en apparence pour eux, au fond uniquement pour rendre possible cette poignée d’hommes. »
« C’est là le principe, dit le philosophe — et tu as pu cependant en oublier le sens véritable au point de croire faire toi-même partie de ce petit nombre ? Tu as pensé à cela — je le vois bien. Mais cela fait partie de l’indigne caractéristique de notre présent cultivé. On démocratise les droits du génie pour être dégagé de son propre travail de formation intellectuelle et de la misère de sa formation. Tout un chacun veut si possible s’installer à l’ombre de l’arbre que le génie a planté. On aimerait se soustraire à cette dure nécessité de devoir travailler pour le génie, afin de rendre possible sa production. Quoi ? Tu es trop orgueilleux pour vouloir être professeur ? Tu méprises la foule de ceux qui se pressent pour apprendre ? Tu parles avec dédain de la tâche du professeur ? Et tu voudrais, en te démarquant avec hostilité de cette foule, mener une vie solitaire, me copier, et copier ma manière de vivre ? Tu crois pouvoir d’emblée atteindre d’un bond ce que j’ai dû obtenir finalement au terme d’un long combat opiniâtre pour pouvoir simplement vivre en philosophe ? Et tu ne crains pas que la solitude ne se venge sur toi ? Essaie simplement d’être un ermite de la formation intellectuelle — il faut posséder une richesse débordante pour pouvoir, à partir de soi-même, vivre pour tous !! — — Singuliers disciples ! Ils croient toujours devoir imiter justement le plus difficile et le plus ambitieux, ce qui n’est justement devenu possible que pour le maître : alors qu’ils devraient précisément savoir à quel point cela est difficile et dangereux, et combien de talents remarquables pourraient en périr ! »
— « Je ne vous cacherai rien, à vous qui êtes mon professeur, dit ici le compagnon. J’ai entendu de vous trop de choses et j’ai été trop longtemps dans votre entourage pour m’abandonner corps et âme à notre système de formation et d’éducation d’aujourd’hui. Je perçois trop clairement ces irrémédiables erreurs et abus que vous aviez coutume de signaler — et toutefois, je note en moi peu de cette force avec laquelle, dans un combat audacieux, je remporterais des succès. Un découragement général s’est emparé de moi ; la fuite dans la solitude n’était pas de l’arrogance, pas de la présomption. Je vous décrirai volontiers quelle caractéristique j’ai trouvée dans les questions de formation et d’éducation qui évoluent aujourd’hui de manière si vive et si fâcheuse. Il m’a semblé que je devais distinguer deux directions principales, — deux courants en apparence opposés, identiquement fauteurs de corruption dans leur action, convergeant finalement dans leurs résultats régissent le présent de nos institutions éducatives : d’une part la pulsion de plus grand élargissement et de plus grande extension possibles de la formation intellectuelle, ensuite la pulsion d’amenuisement et d’affaiblissement de la formation intellectuelle elle-même. Pour diverses raisons, la formation intellectuelle doit être transportée dans les cercles les plus larges possibles — c’est ce qu’exige la première tendance. L’autre demande au contraire à la formation intellectuelle de renoncer à ses prétentions les plus nobles et les plus sublimes et de s’accommoder du service d’une autre forme de vie, par exemple de l’État.
Je pense avoir noté de quel côté l’appel au plus grand élargissement et à la plus grande extension possibles de la formation intellectuelle se fait entendre le plus clairement. Cet élargissement fait partie des dogmes en vogue de l’économie politique d’aujourd’hui. Le plus de connaissance et de formation possible — de là, le plus de production et de besoin possible — de là, le plus de bonheur possible : — ainsi s’énonce en quelque sorte la formule. Nous trouvons ici l’utilité comme but et visée de la formation intellectuelle, plus précisément encore l’acquisition, le plus grand gain financier possible. Selon cette perspective, la formation se définirait comme le discernement avec lequel on est “au sommet de son temps”, avec lequel on connaît tous les chemins sur lesquels on gagne le plus facilement de l’argent, avec lequel on contrôle tous les moyens par lesquels passe le commerce entre les hommes et les peuples. La véritable tâche de la formation intellectuelle serait, conformément à cela, de former les hommes les plus “courants*” possibles, au sens où l’on parle d’une monnaie “courante*”. Un peuple sera d’autant plus heureux qu’il possédera de tels humains courants* : et c’est précisément cela qui devrait nécessairement constituer l’intention des instituts de formation modernes, favoriser chacun autant qu’il est dans sa nature de devenir “courant*”, former chacun de manière à ce qu’il puisse tirer de sa propre mesure de connaissance et de savoir la plus grande mesure de bonheur et de gain. Tout un chacun doit pouvoir précisément se taxer lui-même, il doit savoir combien il a à exiger de la vie. L’alliance entre “l’intelligence et la possession”, qui est affirmée selon ces conceptions, est vraiment tenue pour une exigence morale. Ici, on déteste toute formation qui rend solitaire, qui pose des buts au-delà de l’argent et de l’acquisition, qui prend beaucoup de temps : on a coutume de rejeter ces tendances de formation en les traitant d’« égoïsme supérieur » et d’“épicurisme éducatif amoral”. Selon la moralité qui vaut ici, naturellement, c’est quelque chose d’inverse qui est exigé, à savoir une formation rapide, afin de pouvoir devenir vite un être qui gagne de l’argent, mais assez rigoureuse pour pouvoir devenir un être qui gagne vraiment beaucoup d’argent. On n’accorde à l’être humain qu’autant de culture qu’il le faut dans l’intérêt de l’acquisition, mais il lui en est aussi demandé autant. Bref : l’être humain revendique nécessairement le bonheur terrestre — pour cela, la formation intellectuelle est nécessaire — mais seulement pour cela ! »
« Je veux ici intercaler quelque chose, dit le philosophe. À l’occasion de cette vision caractérisée non sans clarté, apparaît le grand, voire le formidable danger que la grande masse saute à un moment ou un autre l’étape intermédiaire et se rue directement sur ce bonheur terrestre. On appelle cela aujourd’hui la « question sociale ». Il se pourrait en effet que cette masse ait l’impression que d’après cela, la formation pour la plus grande partie des hommes ne soit qu’un moyen du bonheur terrestre du plus petit nombre : la « formation la plus générale possible » affaiblit la formation de sorte qu’elle ne peut absolument plus conférer aucun privilège ni aucun respect. La formation la plus totalement universelle est justement la barbarie. Mais je ne veux pas interrompre ton exposé. »
Le compagnon poursuivit : « Il y a encore, en-dehors de ce dogme en vogue dans l’économie politique, d’autres motifs à l’élargissement et à l’extension de la formation à laquelle on aspire partout avec tant de vaillance. Dans certains pays, la peur d’une oppression religieuse est si générale, et la crainte des conséquences de cette oppression si marquée que dans toutes les classes sociales, on va au-devant de la formation assoiffé de désir, et que l’on engloutit les éléments de celle-ci qui ont coutume de dissoudre les instincts religieux. D’autre part, en revanche, un État s’efforce parfois d’atteindre, pour défendre sa propre existence, une extension aussi poussée que possible de la formation intellectuelle, parce qu’il se sent encore assez fort pour mettre sous le joug le déchaînement le plus fort de cette formation, et qu’il s’est avéré que la formation extrêmement étendue de ses fonctionnaires ou de ses armées avait toujours fini par tourner à son avantage exclusif à lui — l’État —, dans sa rivalité avec d’autres États. Dans ce cas, le fondement d’un État doit être aussi large et ferme, pour pouvoir encore soutenir la voûte compliquée de la formation intellectuelle, de même que dans le premier cas, les traces d’une oppression religieuse antérieure doivent être encore assez sensibles pour pousser à avoir recours à un antidote aussi désespéré. — Donc, là où le cri de guerre de la masse exige une formation du peuple aussi large que possible, j’ai l’habitude de faire une différence selon que la stimulation qui suscite ce cri de guerre a été une tendance luxuriante à l’acquisition et à la possession, les stigmates d’une oppression religieuse antérieure, ou le sentiment de fierté intelligent d’un État.
En revanche, il m’a semblé entendre s’élever, moins forte certes, mais au moins aussi insistante, une voix différente émanant de diverses provenances, une voix défendant la réduction de la formation intellectuelle. On entend couramment chuchoter quelque chose de ce genre dans tous les cercles savants : le fait général qu’avec l’aspiration à l’exploitation du savant au service de sa science, la formation intellectuelle du savant devient de plus en plus contingente et de plus en plus invraisemblable. Car l’étude des sciences couvre aujourd’hui une étendue si large que celui qui, nanti de dispositions favorables même si elles ne sont pas totalement hors du commun, veut y obtenir encore quelque succès, s’intéressera à un champ tout à fait spécialisé, mais restera totalement indifférent à tous les autres. Si dans son champ, il sera supérieur au vulgus[1], il relèvera de ce dernier dans tous les autres champs, c’est-à-dire dans toutes les choses essentielles. Un spécialiste exclusif est ainsi semblable à l’ouvrier d’usine, qui, toute sa vie durant, ne fait rien d’autre qu’une certaine vis ou qu’une certaine manette destinée à un outil bien précis ou à une machine, activité dans laquelle il est vrai qu’il acquiert une incroyable virtuosité. En Allemagne, où l’on excelle à draper même ces faits pénibles d’un glorieux manteau intellectuel, on admire sans réserve cette étroite aptitude spécialisée de nos savants et la dérive qui les emporte toujours plus loin de la véritable formation intellectuelle, comme un phénomène moral : la “fidélité aux détails”, la “fidélité du charretier” devient un thème au faste resplendissant, l’absence de formation intellectuelle en dehors de sa spécialité est exhibée en signe de modestie chargée de noblesse.
Il s’est écoulé des siècles durant lesquels il allait de soi que l’on entendait par homme cultivé le savant et rien que le savant ; sur la base de ce que nous fait éprouver notre époque, on aura quelque peine à se sentir porté à une identification aussi naïve. Car à présent, l’exploitation d’un homme au profit des sciences est la présupposition acceptée partout sans scrupules : qui se demande encore quelle valeur peut avoir une science qui consomme ses créatures à la manière d’un véritable vampire ? La division du travail dans la science s’efforce d’atteindre pratiquement le même but que celui que les religions cherchent parfois à atteindre en pleine conscience : un amenuisement de la formation intellectuelle, voire son anéantissement. Mais ce qui pour certaines religions, en conformité avec leur naissance et leur histoire, constitue une aspiration parfaitement justifiée, pourrait, pour la science, conduire à s’immoler par le feu. Nous en sommes déjà au point où, dans toutes les questions générales de nature importante, et surtout dans les problèmes philosophiques suprêmes, le scientifique en tant que tel n’a même plus voix au chapitre : alors que cette pellicule collante et coagulante qui s’est aujourd’hui insérée entre les sciences, le journalisme, croit remplir ici sa tâche, et cela conformément à son essence, c’est-à-dire, comme son nom l’indique, sous forme d’un labeur de journalier.
Dans le journalisme en effet, les deux orientations convergent : élargissement et réduction de la formation intellectuelle se tendent ici la main ; le journal a tout bonnement pris la place de la formation intellectuelle, et celui qui, y compris en tant que savant, a encore des prétentions à la formation intellectuelle, a coutume de s’appuyer sur cette couche médiatrice collante qui réalise des joints au mastic entre toutes les formes de vie, toutes les classes, tous les arts, toutes les sciences, et qui est aussi solide et fiable que c’est habituellement le cas du papier journal. Dans le journal culmine la visée de formation propre au présent : de même que le journaliste, le valet de l’instant, a pris la place du grand génie, du guide pour tous les temps, de celui qui libère de l’instant. À présent, dites-moi, mon excellent maître, quelles espérances je devrais avoir, dans le combat contre un retournement partout atteint des efforts véritables de la formation intellectuelle, avec quel courage je pourrais moi, professeur qui ne suis qu’un individu, entrer en scène, quand je sais bien que sur chaque germe de vraie formation répandu passerait aussitôt, impitoyable, le rouleau compresseur broyant tout de cette pseudo-formation ? Imaginez à quel point de nos jours sera nécessairement inutile le travail le plus assidu du professeur qui, par exemple, voudrait ramener un élève dans le monde infiniment éloigné et difficile à saisir de l’hellénité, qui est la véritable patrie de la formation intellectuelle : si le même élève prend une heure plus tard un journal ou un roman en vogue aujourd’hui ou l’un de ces livres savants dont la stylistique porte déjà en elle les armoiries repoussantes de la barbarie propre à la formation intellectuelle d’aujourd’hui. » — —
— « Calme-toi un peu, lança le philosophe d’une voix forte et empreinte de pitié, je te comprends mieux à présent, et n’aurais pas dû avoir auparavant des paroles si blessantes à ton égard. Tu as raison sur tous les points, excepté pour ce qui est de ton découragement. Je vais à présent te dire quelque chose pour te consoler. »
* * *
§ Conférence 2
Honorable auditoire ! Ceux d’entre vous que je ne puis saluer du nom d’auditeurs qu’à partir de maintenant, et qui n’ont peut-être entendu mentionner ma conférence d’il y a trois semaines que par des bruits doivent à présent se laisser conduire sans plus de préparation au beau milieu d’un dialogue sérieux que j’ai commencé à restituer alors, et dont je ne ferai que rappeler aujourd’hui les derniers échanges. Le compagnon du philosophe, plus jeune que lui, venait juste de devoir s’excuser, avec honnêteté et proximité, auprès de son éminent maître pour avoir quitté découragé le poste d’enseignant qu’il occupait jusqu’alors et passer ses journées, inconsolable, dans une solitude volontairement choisie. La cause d’une telle décision n’était pas le moins du monde une présomption arrogante.
« J’ai entendu de vous trop de choses, vous mon professeur, dit le loyal disciple, j’ai été trop longtemps dans votre entourage pour m’abandonner avec confiance à notre système de formation et d’éducation en vigueur jusqu’à présent. Je perçois trop clairement ces irrémédiables erreurs et abus que vous aviez coutume de signaler : et toutefois, je note en moi peu de cette force avec laquelle, dans un combat audacieux, je remporterais des succès, avec laquelle je pourrais abattre les remparts de cette soi-disant formation intellectuelle. Un découragement général s’est emparé de moi : la fuite dans la solitude n’était pas de l’arrogance, pas de la présomption. » Puis, pour s’excuser, il avait décrit les caractéristiques générales de ce système de formation de telle sorte que le philosophe ne put s’empêcher, d’une voix empreinte de pitié, de lui couper la parole et de l’apaiser. « Calme-toi un peu, mon pauvre ami », dit-il ; je te comprends mieux à présent, et n’aurais pas dû avoir auparavant des paroles si dures à ton égard. Tu as raison sur tous les points, excepté pour ce qui est de ton découragement. Je vais à présent te dire quelque chose pour te consoler. Combien de temps penses-tu que durera encore, dans l’école d’aujourd’hui, cette attitude au sujet de la formation intellectuelle qui te pèse tant ? Je ne te cacherai pas ce que je crois à ce sujet : son temps est révolu, ses jours sont comptés. Au premier qui osera être d’une totale honnêteté sur ce terrain, il sera donné d’entendre l’écho de son honnêteté répercuté par mille âmes courageuses. Car dans le fond, entre les hommes aux talents nobles et aux sentiments intenses de ce temps présent existe un accord tacite : chacun d’eux sait ce qu’il a dû subir du fait de la situation de la formation intellectuelle à l’école, chacun aimerait à tout le moins sauver ses descendants de cette même pression, même s’il doit lui-même s’y soumettre. Mais que, malgré tout, nulle part n’apparaisse la complète honnêteté, la triste cause en est la pauvreté d’esprit de la pédagogie de notre époque, il y a précisément ici pénurie de talents véritablement inventifs, pénurie d’hommes véritablement pratiques, c’est-à-dire de ceux qui ont de bonnes idées, neuves, et qui savent que la génialité véritable et la pratique véritable doivent nécessairement se rencontrer dans le même individu : alors que justement les idées, et de ce fait encore la véritable pratique, font défaut aux pratiques prosaïques. Que l’on se familiarise seulement avec la littérature pédagogique d’aujourd’hui ; celui qui, à cette étude, ne s’effraie pas de la superlative pauvreté d’esprit et de cette manière empotée de tourner en rond est déjà au comble de la corruption. Notre philosophie, ici, ne doit pas commencer par l’étonnement, mais pas l’effroi : qui n’est pas en mesure d’en ressentir doit être prié de s’abstenir de toucher aux questions pédagogiques. Certes, c’est le contraire qui jusqu’à présent a été la règle ; ceux qui se sont effrayés se sont enfuis effarouchés, comme toi, mon pauvre ami, et les prosaïques étrangers à l’effroi ont posé bien grossièrement leurs grosses mains sur la plus suprêmement délicate des techniques qui puisse se trouver dans un art, la technique de la formation intellectuelle. Mais cela ne pourra pas continuer longtemps ; il se pourrait même que vienne l’homme honnête porteur d’idées bonnes et neuves, et qui se risquera, pour les réaliser, à rompre avec ce tout qui existe, il pourrait montrer sur un exemple grandiose ce que ces grosses mains, qui seules ont agi jusqu’à présent, ne peuvent pas imiter — alors à tout le moins on commencera partout à faire des distinctions, alors à tout le moins, on ressentira l’opposition et pourra méditer sur les causes de cette opposition, alors qu’aujourd’hui encore, tant de gens croient avec une totale bonhomie que les grosses mains sont requises pour le métier de pédagogue.
— J’aimerais, honorable professeur, dit ici le compagnon, que vous m’aidiez par un seul exemple à nourrir cette espérance qui, à travers vous, me parle avec tant de courage. Nous connaissons tous deux le lycée ; croyez-vous par exemple, s’agissant de cette institution, que les vieilles habitudes tenaces puissent être dissoutes par l’honnêteté et de bonnes idées neuves ? Il me semble en effet qu’ici, ce n’est pas un mur solide qui offre une protection contre les coups de bélier, mais bien la ténacité et l’insaisissabilité extrêmement fâcheuse de tous les principes. L’assaillant ne doit pas abattre un adversaire visible et fixe : cet adversaire est bien plutôt masqué, a la capacité de se métamorphoser sous cent formes, et, sous l’une d’elles, d’échapper en glissant à la prise qui l’agrippe, pour recommencer sans cesse à plonger l’assaillant dans la confusion par un lâche affaissement et un rebond résistant. C’est justement le lycée qui m’a poussé à une fuite découragée dans la solitude, précisément parce que je sens que si le combat mène ici à la victoire, toutes les autres institutions de formation intellectuelle devront s’incliner, et que celui qui doit se laisser abattre ici, doit se laisser abattre de manière générale dans les questions pédagogiques les plus sérieuses. Par conséquent, maître, instruisez-moi au sujet du lycée : que sommes-nous en droit d’espérer s’agissant d’un anéantissement du lycée, s’agissant de sa renaissance ? —
— Moi aussi, dit le philosophe, je partage au même degré que toi ce que tu penses de l’importance du lycée : toutes les autres institutions doivent s’apprécier à l’aune de cet objectif de formation intellectuelle que l’on cherche à atteindre à travers le lycée, elles pâtissent des errements de sa tendance, c’est en le purifiant et en le rénovant qu’elles se purifieront et se rénoveront également. Une telle importance de centre moteur, aujourd’hui, même l’université ne peut plus la revendiquer pour elle, elle qui, dans sa configuration présente, au moins dans une de ses dimensions importantes, ne peut être tenue que pour l’extension d’une tendance du lycée ; c’est ce que je t’exposerai plus clairement par la suite. Pour l’heure, considérons ensemble ce qui suscite en moi cette opposition porteuse d’espérance, à savoir que soit l’esprit du lycée, tel qu’il a eu coutume d’exister jusqu’alors, si bariolé et difficile à saisir, s’évaporera intégralement dans les airs, soit il faudra le purifier et le rénover radicalement : et pour ne pas t’effrayer avec des principes généraux, commençons par penser à l’une de ces expériences de lycée que nous avons tous faites, et dont nous souffrons tous. Qu’est-ce aujourd’hui, si on le considère d’un œil rigoureux que l’enseignement de l’allemand au lycée ?
Je te dirai d’abord ce qu’il devrait être. Par nature, chacun aujourd’hui parle et écrit sa langue allemande aussi mal et de manière aussi vulgaire qu’il est justement possible à un âge d’allemand journalistique : c’est pourquoi on devrait placer de force l’adolescent aux nobles talents sous la cloche de verre du bon goût et de la rigoureuse discipline linguistique : si cela n’est pas possible, je préfère encore me remettre bientôt à parler latin, ayant honte d’une langue aussi estropiée et profanée.
Quelle serait, sur ce point, la tâche d’une institution éducative supérieure, sinon justement celle de mettre sur le droit chemin, avec autorité et avec une rigueur empreinte de dignité, les jeunes gens retournés à l’état sauvage sur le plan linguistique, et de leur lancer : « Prenez votre langue au sérieux ! Qui ne parvient pas ici à ressentir un devoir sacré ne possède pas même le germe d’une formation intellectuelle supérieure. On peut voir ici combien vous appréciez ou méprisez l’art, et jusqu’à quel point vous êtes apparentés à l’art, ici, dans la manière dont vous manipulez votre langue maternelle. Si vous n’arrivez pas au point d’éprouver un dégoût physique pour certains mots et certaines tournures de notre usage journalistique, alors renoncez simplement à vous efforcer d’atteindre la formation intellectuelle : car ici, dans la suprême proximité, à chaque moment où vous parlez et écrivez, vous détenez une pierre de touche de la difficulté, du caractère formidable, aujourd’hui, de la tâche de l’homme cultivé, et de la nécessaire invraisemblance qu’un grand nombre d’entre vous parvienne à la formation intellectuelle véritable. » —
En conformité avec cette adresse, le professeur d’allemand au lycée aurait l’obligation d’attirer l’attention de ses élèves sur des milliers de détails, et de leur interdire purement et simplement, avec la totale sûreté d’un goût de qualité, l’usage de termes tels que par exemple « revendiquer[1] », « monopoliser[2] », « prendre une chose en compte[3] », « saisir l’initiative[4] », « qui va de soi[5] » — et ainsi de suite cum taedio in infinitum[6]. Le même professeur devrait encore montrer sur nos auteurs classiques, ligne après ligne, avec quel soin et quelle rigueur il faut prendre chaque tournure lorsque l’on a au cœur le véritable sens artistique et que l’on a pour objectif la totale compréhensibilité de tout ce que l’on écrit. Il ne cessera jamais de contraindre ses élèves à exprimer la même pensée une nouvelle fois et mieux, et ne trouvera aucune frontière qui arrête son activité avant que les moins doués n’acquièrent une terreur sacrée face à la langue, les plus doués un noble enthousiasme à son endroit.
Voilà donc une tâche pour ce que l’on appelle la formation intellectuelle formelle, et une de celles qui possèdent une valeur suprême : et que trouvons-nous aujourd’hui au lycée, au lieu de la prétendue formation intellectuelle formelle ? — Qui s’entend à ramener ce qu’il a trouvé ici aux justes rubriques saura ce qu’il doit penser du lycée entendu comme prétendue institution éducative : il trouvera en effet que le lycée, selon sa configuration originaire, n’éduque pas pour la formation intellectuelle, mais pour l’érudition, et qu’il s’oriente depuis peu vers la volonté de ne même plus vouloir éduquer pour l’érudition, mais pour le journalisme. La manière dont est prodigué l’enseignement de l’allemand fournira un exemple parfaitement fiable pour le montrer.
Au lieu de cette instruction purement pratique au moyen de laquelle le professeur devrait habituer ses élèves à une auto-éducation linguistique rigoureuse, nous trouvons partout les débuts d’un traitement historique érudit de la langue maternelle : c’est-à-dire que l’on en use avec elle comme si elle était une langue morte et comme si l’on n’avait nulle obligation à l’égard du présent et de l’avenir de cette langue. Le style historique, à notre époque, est devenu courant au point que même le corps vivant de la langue est sacrifié aux études anatomiques qui sont propres à celui-là : mais ce qui marque le commencement de la formation intellectuelle, c’est le fait que l’on s’entend à traiter le vivant en vivant, ce qui marque justement le commencement de la tâche de professeur soucieux de former, c’est de repousser ici l’« intérêt historique » qui se presse, en se dressant de toute part, là où il faut avant tout agir correctement, et non connaître. Mais notre langue maternelle est un domaine dans lequel l’élève doit apprendre à agir correctement : et c’est uniquement en vue de cette dimension pratique que l’enseignement de l’allemand est nécessaire dans nos institutions éducatives. Certes, le style historique semble considérablement plus facile et plus confortable pour le professeur, il semble de même correspondre à une disposition bien plus mince, et de manière générale à un envol plus bas de l’ensemble de son vouloir et de son aspiration. Mais nous serons contraints de percevoir la même chose dans tous les champs de la réalité pédagogique : le plus facile et le plus confortable se drape dans le manteau de prétentions pleines de pompe et de titres orgueilleux : ce qui est authentiquement pratique, l’action qui relève de la formation intellectuelle, en tant qu’elle est fondamentalement le plus difficile, récolte les regards de malveillance et de mépris : raison pour laquelle l’homme honnête doit clarifier ce quiproquo, pour lui et pour autrui.
Qu’est-ce que le professeur d’allemand, en dehors de ces incitations érudites à une étude de la langue, a encore coutume d’offrir ? Comment relie-t-il l’esprit de son institution éducative à l’esprit des rares hommes véritablement cultivés qu’ait le peuple allemand, à l’esprit de ses poètes et artistes classiques ? C’est un domaine obscur et inquiétant, dans lequel l’on ne peut apporter de la lumière sans terreur : mais nous ne nous dissimulerons rien non plus ici, parce qu’un jour, il faudra ici tout renouveler. Au lycée, on imprime la repoussante caractéristique de notre journalisme esthétique sur l’esprit, qui n’est pas encore formé, des jeunes gens : le professeur sème ici lui-même les semences de la grossière volonté de comprendre de travers nos classiques, qui se pose ensuite en critique esthétique, et qui n’est que barbarie se mêlant de ce qui ne la concerne pas. Les élèves apprennent ici à parler de notre Schiller sans égal avec cette supériorité de gamin, on les habitue ici à ricaner des canevas les plus nobles et les plus allemands, sur le marquis de Posa, sur Max et Thekla — un ricanement qui suscite le courroux du génie allemand, et dont rougira une postérité meilleure.
L’ultime domaine où le professeur d’allemand du lycée a coutume d’être actif, et il n’est pas rare qu’il le tienne pour le sommet de son activité, parfois même pour le sommet de la formation dispensée par le lycée, est ce que l’on appelle la dissertation allemande. On reconnaîtra à quel point la tâche posée ici peut être dangereusement excitante au fait que ce sont presque toujours les élèves les plus doués qui, dans ce domaine, se précipitent en y prenant un plaisir tout particulier. La dissertation allemande est un appel à l’individu : et plus un élève est vivement conscient des qualités qui le distinguent, et plus sa dissertation allemande prendra une allure personnelle. Cette « allure personnelle » est en outre exigée, dans la plupart des lycées par le choix des thèmes : la preuve la plus forte en étant toujours à mes yeux que dès les plus petites classes, on donne ce thème en soi et pour soi anti-pédagogique qui invite l’élève à décrire sa vie personnelle, son développement personnel. Or il suffit de parcourir les relevés de ces thèmes d’un grand nombre de lycées pour en venir à la conviction que la plupart des élèves auront vraisemblablement à souffrir dans leur vie, sans y être pour rien, de ce travail touchant à leur personnalité exigé trop tôt, de cette production de pensées encore vertes : et qu’il est fréquent que toute l’activité littéraire ultérieure d’un homme s’avère être la triste conséquence de ce péché originel contre l’esprit de la pédagogie !
Il n’est que de penser à ce qui se produit, à cet âge, à l’occasion de la production d’un tel travail. Il s’agit de la première production personnelle ; les forces qui ne sont pas encore développées concourent pour la première fois à former une cristallisation ; le sentiment chancelant de l’autonomie exigée revêt ces réalisations, pour la toute première fois, d’une magie fascinante qui ne se répètera jamais. Toutes les audaces de la nature sont suscitées depuis les profondeurs, toutes les vanités, que ne retient aucune barrière plus forte, sont autorisées pour la première fois à prendre une forme littéraire : à partir de là, le jeune homme se sent prêt, se sent un être apte, voire invité à parler, à dialoguer. Ces thèmes l’obligent en effet à donner son suffrage en matière de poésie, ou à condenser des personnages historiques sous la forme d’un portrait de caractère, ou à présenter de manière autonome des problèmes éthiques exigeants, ou même, en retournant la lampe, d’éclairer son propre devenir et de remettre un rapport critique sur soi-même : bref, tout un monde de tâches impliquant au plus haut point de la réflexion s’étend devant le jeune homme pris à l’improviste, jusqu’alors presque inconscient, et est abandonné à sa décision.
Représentons-nous à présent l’activité habituelle du professeur à l’égard de ces premières réalisations originales qui auront tant d’influence. Qu’est-ce qui, dans ces travaux lui paraît critiquable ? Sur quoi attire-t-il l’attention de ses élèves ? Sur tous les excès dans la forme et dans la pensée, c’est-à-dire sur tout ce qui à cet âge, de manière générale, est caractéristique et individuel. Ce qui est véritablement autonome dans cette excitation trop précoce, et qui ne peut s’exprimer que sous la seule et unique forme de maladresses, de sorties caustiques et de traits grotesques, donc justement l’individu, se voit réprimandé par le professeur, et rejeté au profit d’une convenance conforme à la moyenne, dénuée d’originalité. Au contraire, la médiocrité uniformisée s’attire la louange décernée à contrecœur : car c’est justement là, à bon droit, que le professeur a coutume de s’ennuyer.
Peut-être y a-t-il encore des hommes qui, dans toute cette comédie de la dissertation allemande du lycée, ne voient pas simplement le sommet de l’absurdité, mais également l’élément suprêmement dangereux du lycée d’aujourd’hui. On y exige l’originalité, mais on condamne la seule qui soit possible à cet âge : on présuppose ici une formation intellectuelle formelle, que n’acquièrent aujourd’hui, de façon générale, que les rares élus dans leur âge mûr. On considère ici tout un chacun, sans autre forme de procès, comme un être doué d’aptitudes littéraires qui a le droit d’avoir ses propres opinions sur les affaires et les personnes les plus sérieuses, tandis qu’une véritable éducation mettra tout son zèle uniquement à réprimer la prétention ridicule à l’autonomie de jugement, et à habituer le jeune homme à une rigoureuse obéissance sous le sceptre du génie. On y présuppose une forme de présentation dans un cadre très vaste, à un âge où toute phrase prononcée ou écrite est barbarie. Ajoutons encore à cette pensée le danger résidant dans la fatuité facilement éveillée de ces années, pensons au sentiment de vanité avec lequel l’adolescent voit pour la première fois son reflet littéraire dans le miroir — qui pourrait douter, saisissant tous ces effets d’un seul coup d’œil, que tous les travers de notre opinion publique artistique et littéraire ne soient sans cesse imprimés de nouveau à la génération qui grandit, la production réalisée à la hâte, vaniteuse, l’ignominieuse obsession de faire des livres, la complète absence de style, l’expression inaboutie et dénuée de caractère ou lamentablement affectée, la perte de tout canon esthétique, la volupté de l’anarchie et du chaos, bref, les traits littéraires tant de notre journalisme que de notre monde savant.
Les rares élus soupçonnent à présent qu’un seul, peut-être, sur plusieurs milliers, peut légitimement se présenter comme écrivain et que tous les autres qui s’y essaient à leurs risques et périls, au milieu d’hommes véritablement aptes à juger, méritent pour salaire, pour chaque phrase imprimée, un éclat de rire homérique — car c’est véritablement un spectacle digne des dieux que de voir s’avancer en boitant un Héphaïstos littéraire qui veut nous offrir quelque chose à boire. Éduquer, dans ce domaine, à des habitudes et à des conceptions sérieuses et inflexibles, c’est une des tâches les plus hautes de la formation intellectuelle formelle, tandis que la concession de toute part à la « libre personnalité » pourrait bien ne rien être d’autre que le signe de la barbarie. Ce que l’on a rapporté jusqu’à présent devrait établir de manière parfaitement claire à tout le moins que dans l’enseignement de l’allemand, on ne pense pas à la formation intellectuelle, mais à quelque chose d’autre, à savoir à la « libre personnalité » que l’on a évoquée. Et tant que les lycées allemands, en défendant la dissertation allemande, prépareront à l’abominable productivisme littéraire dénué de conscience, tant qu’ils ne prendront pas pour devoir sacré la discipline pratique la plus rapide dans le mot et l’écrit, tant qu’ils traiteront la langue maternelle comme si elle n’était qu’un mal nécessaire ou un corps mort, je ne mettrai pas ces établissements au nombre des institutions se chargeant de la véritable formation intellectuelle.
C’est eu égard à la langue que l’on note le moins quelque influence que ce soit du modèle classique : raison pour laquelle, à partir de cette seule considération, la soi-disant « formation classique » qui doit émaner de nos lycées me paraît déjà une chose extrêmement douteuse et un malentendu. Car qui pourrait, en jetant un coup d’œil sur ce modèle, ne pas voir le formidable sérieux avec lequel, dès son adolescence, le Grec et le Romain traite et manipule sa langue — comment pourrait-on se méprendre sur son modèle sur un tel point si réellement si l’on avait vraiment devant les yeux, comme modèle suprême d’instruction pour le plan éducatif de nos lycées, le monde grec classique et le monde romain : ce sur quoi j’ai quelque doute. Pour ce qui est de la prétention du lycée à implanter la « formation classique », il semble plutôt qu’il ne s’agisse que d’une excuse embarrassée que l’on applique lorsque, d’un côté ou d’un autre, on refuse au lycée la capacité de former. Formation classique ! Quelle majesté dans ce terme ! Cela fait honte à l’assaillant, il reporte l’assaut — car qui pourrait d’emblée voir jusqu’aux tréfonds de cette formule déconcertante ! Et c’est là depuis longtemps la technique habituelle du lycée : du côté où, à chaque fois, se fait entendre l’appel au combat, il inscrit sur son bouclier, qui n’est pas proprement orné de distinctions honorifiques, l’un de ces slogans déconcertants « formation classique », « formation formelle », « formation à la science » : trois choses glorieuses, mais qui malheureusement se contredisent, pour une part en elles-mêmes, pour une part les unes les autres, et qui, quand on les associe de force, ne donnent nécessairement lieu qu’à une formation de bouc-cerf Car une véritable « formation classique » est une chose d’une difficulté et d’une rareté tellement inouïes, et exige un talent si complexe, que c’est le privilège exclusif de la seule naïveté ou de l’effronterie de promettre que c’est le but que le lycée peut atteindre. La dénomination de « formation intellectuelle formelle » fait partie de la grossière phraséologie anti-philosophique dont on doit autant que possible se débarrasser : car il n’existe pas de « formation intellectuelle matérielle ». Et qui fixe pour but au lycée la « formation à la science », abandonne par là la « formation classique » et la soi-disant formation intellectuelle formelle, de manière générale l’ensemble de l’objectif de formation du lycée : car le scientifique et l’homme cultivé appartiennent à deux sphères qui parfois se touchent chez un individu singulier, mais ne coïncident jamais.
Si nous comparons ces trois prétendus buts du lycée à la réalité que nous observons s’agissant de l’enseignement de l’allemand, nous reconnaîtrons ce que sont la plupart du temps ces buts dans leur usage courant, des dérobades dictées par l’embarras, imaginées pour le combat et la guerre, mais qui en réalité ne sont souvent propres qu’à étourdir l’adversaire. Car nous ne pouvons rien discerner, dans l’enseignement de l’allemand, qui rappelle en quoi que ce soit le modèle de l’Antiquité classique, ni la grandeur antique de l’éducation linguistique : mais la formation intellectuelle formelle que l’on atteint au moyen de l’enseignement de l’allemand mentionné se révèle l’absolue complaisance de la « libre personnalité », c’est-à-dire la barbarie et l’anarchie ; et pour ce qui est de la formation à la science qui constituerait la conséquence de cet enseignement, nos germanistes pourront apprécier avec équité dans quelle faible mesure ces débuts érudits du lycée ont contribué à l’épanouissement de leur science, et dans quelle mesure considérable y a contribué la personnalité de certains professeurs d’université. — In summa[7] : le lycée rate jusqu’à présent l’objet absolument premier et immédiat par lequel commence la véritable formation intellectuelle, la langue maternelle : mais de ce fait, il lui manque le sol naturel fertile propre à tous les efforts ultérieurs de formation. Car c’est seulement sur la base d’une discipline et d’un usage linguistique rigoureux, artistique et soigneux que se renforce le juste sentiment de la grandeur de nos classiques, dont la reconnaissance par le lycée repose jusqu’à présent presque uniquement sur les marottes esthétisantes douteuses de certains professeurs, ou sur l’effet purement matériel de certaines tragédies et de certains romans : mais l’on doit savoir d’expérience à quel point la langue est difficile, on doit accéder après une longue recherche et une longue lutte au chemin qu’ont foulé nos grands poètes pour sentir avec quelle aisance et quelle beauté ils le foulent, et avec quelle maladresse et quelle affectation les autres l’empruntent à leur suite.
C’est seulement au moyen d’une telle discipline qu’échoit au jeune homme ce dégoût physique pour l’« élégance » stylistique si appréciée et prisée de nos ouvriers d’usine des journaux et de nos scribouillards auteurs de romans, pour la « diction choisie » de nos gens de Lettres, et qu’il s’élève d’un coup, définitivement, au-dessus de toute une série de questions et de scrupules parfaitement comiques, par exemple savoir si Auerbach ou Gutzkow sont vraiment des poètes : le dégoût empêche simplement de les lire, ce qui règle la question. Que nul ne croie qu’il est simple de façonner son sentiment jusqu’à l’amener à ce dégoût physique : mais que nul n’espère non plus parvenir au jugement esthétique par une autre voie que le chemin hérissé d’épines de la langue, c’est-à-dire certes pas par la recherche linguistique, mais par la discipline imposée à soi-même en matière de langue.
Il doit en aller ici de toute personne sérieusement appliquée comme de celui qui, adulte, par exemple comme soldat, est contraint d’apprendre à marcher, après avoir été un dilettante et un empirique pour ce qui est de la marche. Ce sont des mois de labeur : on craint de s’arracher les tendons, on perd tout espoir, de pouvoir jamais exécuter confortablement et aisément les mouvements et les positions des pieds inculqués artificiellement et consciemment : on voit avec effroi avec quelle maladresse et quelle grossièreté on pose un pied devant l’autre, et l’on craint d’oublier cette façon de marcher et de ne jamais apprendre la bonne. Et soudain, on remarque que les mouvements travaillés artificiellement sont déjà devenus une nouvelle habitude et une seconde nature et que l’ancienne assurance et force du pas revient intensifiée et même accompagnée d’une certaine grâce : on sait aussi à présent combien il est dur de marcher, et l’on peut se moquer de l’empirique grossier ou du dilettante de la marche qui se donne des airs élégants. Nos écrivains qualifiés d’« élégants » n’ont, leur style le démontre, jamais appris à marcher : et dans nos lycées, nos écrivains le démontrent, on n’apprend pas à marcher. Mais c’est avec l’allure correcte de la langue que commence la formation intellectuelle : laquelle, si elle a commencé de manière correcte, produit aussi ensuite, face à ces écrivains « élégants », une réaction physique que l’on appelle du « dégoût ».
Nous discernons ici les conséquences funestes de notre lycée actuel : comme il n’est pas en mesure d’implanter la formation intellectuelle correcte et rigoureuse, qui est avant tout obéissance et habitude, comme il ne parvient à atteindre un but, dans le meilleur des cas, qu’en excitant et en fécondant les pulsions scientifiques, ce lien entre l’érudition et la barbarie de goût, entre la science et le journalisme, que l’on rencontre si souvent, trouve son explication. On peut observer aujourd’hui, dans des proportions formidables, que nos savants sont tombés, pour sombrer complètement, du sommet de formation intellectuelle que la germanité avait atteint à la faveur des efforts de Goethe, de Schiller, de Lessing et de Winckelmann : déchéance qui se donne à voir précisément dans la grossièreté des mécompréhensions auxquelles ces hommes, parmi nous, sont exposés, tant chez les historiens de la littérature — quand bien même ils s’appellent Gervinius ou Julian Schmidt —, que dans toute société, voire presque dans la moindre conversation entre hommes et femmes. Mais c’est dans la littérature pédagogique qui se rapporte au lycée, que cette déchéance se donne à voir le plus fortement et le plus douloureusement. On peut porter témoignage que la valeur unique que possèdent ces hommes pour une véritable institution de formation, n’a même pas été formulée, inutile d’ajouter pas reconnue, pendant un demi-siècle et même plus, la valeur de ces hommes qui, en guides et en mystagogues préparent à la formation classique, dont la main seule permet de trouver le chemin conduisant à l’Antiquité. Toute prétendue formation classique n’a qu’un unique point de départ sain et naturel, l’habitude de manier sa langue maternelle de façon artistique, sérieuse et rigoureuse : mais il est rare que pour l’acquérir, ainsi que le secret de la forme, quelqu’un soit guidé de l’intérieur, par ses seules forces, sur le bon sentier, alors que tous les autres ont besoin de ces grands guides et maîtres et doivent s’en remettre à leur garde. Mais il n’y a absolument aucune formation classique qui puisse croître sans que soit exploité ce sens de la forme. Là où s’éveille progressivement ce sentiment qui distingue la forme de la barbarie bat pour la première fois l’aile qui emportera jusqu’à la véritable et unique patrie de la formation intellectuelle, l’Antiquité grecque. Il est certain qu’en essayant de nous approcher, avec cette aile pour toute aide, de cette forteresse infiniment éloignée et ceinte de murailles de diamant de l’hellénité, nous n’irions pas bien loin : de nouveau, nous avons besoin de ces mêmes guides, de ces mêmes maîtres, nos classiques allemands, pour nous transporter, grâce au coup d’aile de leurs efforts antiquisants — vers le pays de la nostalgie, vers la Grèce.
Certes, c’est à peine si un écho de cet unique rapport possible entre nos classiques et la formation classique a traversé les antiques murs du lycée. Les philologues s’efforcent bien davantage, inlassablement, en ne comptant que sur eux-mêmes, d’apporter leur Homère et leur Sophocle aux jeunes âmes, et qualifient le résultat, sans autre forme de procès, d’un euphémisme qui ne souffre pas la contestation, de « formation classique ». Chacun peut faire l’épreuve, à partir de son expérience de ce qu’il a reçu d’Homère et de Sophocle grâce à ces maîtres inlassables. Voilà un domaine d’illusions tout ce qu’il y a de plus fréquentes et suprêmement fortes, et de mécompréhensions involontairement propagées. Je n’ai encore jamais trouvé dans le lycée allemand fût-ce un atome de ce que l’on est en droit de qualifier réellement de « formation classique » : et il n’y a pas lieu de s’en étonner si l’on songe à la façon dont le lycée s’est émancipé des classiques allemands et de la discipline linguistique allemande. Nul n’atteint l’Antiquité en sautant dans le sans queue ni tête : et toute la manière dont, dans nos écoles, on se comporte à l’égard des auteurs antiques, l’honnête commentaire et paraphrase de nos maîtres en philologie, est un tel saut dans le sans queue ni tête.
Le sens de l’hellénité classique est en effet un résultat si rare du combat le plus intense pour la formation intellectuelle et du talent artistique que c’est uniquement du fait d’une mécompréhension que le lycée peut revendiquer d’éveiller ce sens. À quel âge ? À un âge qui est encore ballotté aveuglément par les inclinations les plus bariolées du moment, qui ne pressent encore nullement que ce sens de l’hellénité, une fois éveillé, devient instantanément agressif et s’exprime nécessairement par un combat ininterrompu contre la prétendue culture contemporaine. Pour le lycéen d’aujourd’hui, les Hellènes en tant qu’Hellènes sont morts : certes, lire Homère lui procure de la joie, mais il est bien plus fortement captivé par un roman de Spielhagen : certes, il avale avec une certaine satisfaction la tragédie et la comédie grecques, mais un drame bien moderne, comme Les Journalistes de Freitag, l’émeut bien autrement. Il est en fait, à l’égard de tous les auteurs antiques, incliné à parler en termes semblables à ceux du spécialiste de l’esthétique Hermann Grimm, qui dans un article alambiqué sur la Vénus de Milo finissait tout de même par se demander : « Que représente pour moi cette figure de déesse ? Que m’importent les pensées qu’elle éveille en moi ? Oreste et Œdipe, Iphigénie et Antigone, qu’ont-ils de commun avec mon cœur ? » — Non, mes chers lycéens, la Vénus de Milo ne vous importe en rien : mais à vos professeurs, pas davantage — et tel est le malheur, tel est le secret du lycée d’aujourd’hui. Qui vous conduira à la patrie de la formation intellectuelle si vos guides sont aveugles, mais se font passer pour des hommes qui voient ! Qui d’entre vous atteindra un véritable sens du sérieux sacré de l’art si l’on vous gâte méthodiquement en vous faisant bégayer de façon autonome là où l’on devrait vous apprendre à être recueillis face à l’œuvre d’art, à philosopher de façon autonome là où l’on devrait vous contraindre à écouter de grands penseurs : avec ce résultat que vous resterez éternellement éloignés de l’Antiquité, et vous ferez valets du présent.
Ce que l’institution actuelle du lycée contient de plus salutaire, réside en tout cas dans le sérieux avec lequel la langue latine et la langue grecque sont traitées durant toute une série d’années : ici, on apprend le respect à l’égard d’une langue fixée conformément à des règles, devant la grammaire et le lexique, ici, on sait encore ce qu’est une faute, et l’on n’est pas incommodé à chaque instant par la prétention que même les lubies et les inconvenances grammaticales et orthographiques se sentent justifiées, comme dans le style allemand d’aujourd’hui. Si seulement ce respect pour la langue ne restait pas capricieux, en quelque sorte comme un fardeau théorique dont on se décharge immédiatement dès que l’on en revient à sa langue maternelle ! Usuellement, le professeur de latin ou de grec lui-même a coutume de ne pas faire grand cas de cette langue maternelle, il la traite d’emblée comme un domaine dans lequel on est en droit de se délasser de la sévère discipline du latin et du grec, où est de nouveau permise la décontraction nonchalante avec laquelle l’Allemand a coutume de traiter tout ce qui vient de chez lui. Ces splendides exercices de traduction d’une langue dans l’autre qui peuvent féconder de la façon la plus saine le sens artistique de votre propre langue aussi, n’ont jamais été appliqués de la part de l’Allemand avec la rigueur et la dignité catégorique qui convient et qui ici, avec une langue indisciplinée, est la première chose nécessaire. Récemment, ces exercices aussi n’ont cessé de disparaître davantage : on se contente de connaître les langues étrangères classiques, mais on dédaigne de savoir les parler.
Ici se révèle de nouveau la tendance érudite dans la conception du lycée : phénomène qui jette une lumière révélatrice sur la formation humaniste, que l’on prenait autrefois au sérieux, comme but du lycée. Ce fut l’époque de nos grands poètes, c’est-à-dire du petit nombre d’Allemands véritablement cultivés, lorsque le nouvel esprit classique qui s’épanchait depuis la Grèce et Rome grâce à ces hommes fut conduit vers le lycée par l’éminent Friedrich August Wolf ; son commencement audacieux réussit à fixer une nouvelle image du lycée, qui, à partir de ce moment, ne devait plus être une pépinière pour la science, mais le véritable lieu de consécration de toute formation intellectuelle supérieure et véritablement noble.
Des mesures qui apparurent extérieurement nécessaires pour ce faire, certaines, tout à fait essentielles, sont passées avec un succès durable dans la configuration moderne du lycée : si ce n’est que ce à quoi l’on n’est pas parvenu est précisément le plus important, consacrer les professeurs eux-mêmes avec ce nouvel esprit, de sorte que depuis, le but du lycée s’est de nouveau largement éloigné de cette formation humaniste à laquelle aspirait Wolf. Au contraire, c’est la vieille valorisation absolue de l’érudition et de la formation intellectuelle érudite, que Wolf lui-même avait surmontée, qui, au terme d’un terne combat, a progressivement pris la place du principe de formation qui avait été introduit, et qui affirme aujourd’hui de nouveau sa légitimité exclusive, non pas certes ouvertement, comme auparavant, mais derrière un masque, et le visage dissimulé. Et qu’il n’ait pas été possible de porter le lycée vers le cortège grandiose de la formation intellectuelle classique, cela tint au caractère non allemand, quasiment étranger ou cosmopolite de ces efforts en vue de la formation intellectuelle, à la croyance qu’il est possible de tirer de sous ses pieds le sol de chez soi tout en pouvant encore rester fermement debout, à l’illusion délirante que l’on puisse en quelque sorte, d’un saut, directement et sans emprunter de pont, atteindre le monde hellénique devenu étranger au moyen de la négation de l’esprit allemand, et de manière générale de l’esprit national.
On doit certes savoir, pour commencer, comment rechercher cet esprit allemand dans ses cachettes, sous des accoutrements à la mode, ou sous des amoncellements de ruines, on doit l’aimer de manière à ne pas avoir honte de sa forme étiolée, on doit avant tout se garder de le confondre avec ce qui se qualifie à présent, en un geste plein d’orgueil, de « culture allemande d’aujourd’hui ». Cet esprit est bien plutôt animé intérieurement de sentiments hostiles à l’égard de cette dernière : et c’est précisément dans les sphères dont cet « aujourd’hui » a coutume de déplorer le manque de culture, que s’est souvent conservé cet esprit allemand authentique, quand bien même c’est sous une forme qui n’est guère gracieuse et sous des dehors grossiers. Ce qui au contraire se qualifie à présent de « culture allemande » avec une particulière outrecuidance, est un agrégat cosmopolite qui a le même rapport avec l’esprit allemand que le journaliste avec Schiller, que Meyerbeer avec Beethoven : ce qui exerce ici l’influence la plus forte, c’est la civilisation des Français, non germanique dans son fondement le plus profond, que l’on imite sans talent et avec le goût le plus douteux, et qui, à travers cette imitation, confère à la société et à la presse, à l’art et au style allemands une forme hypocrite. Certes, cette copie ne parvient nulle part à un effet aussi artistiquement achevé que ce que produit en France, presque jusqu’à notre époque, cette civilisation originale issue de l’essence de la romanité. Pour bien saisir cette opposition, que l’on compare nos romanciers allemands les plus réputés à chacun des romanciers français ou italiens, même moins renommés : des deux côtés, les mêmes tendances et les mêmes buts douteux, les mêmes moyens plus douteux encore, mais là-bas unis au sérieux artistique, à tout le moins à la correction, et souvent à la beauté de la langue, partout l’écho d’une culture sociale en accord avec elle, ici, tout manquant d’originalité, flageolant, de la pensée et de l’expression en robe de chambre, ou d’une affectation déplaisante, en outre dénué de tout arrière-plan d’une véritable forme sociale, rappelant tout au plus, par des manières et des connaissances d’érudit qu’en Allemagne, c’est le savant dévoyé, dans les pays latins, l’homme doté d’une formation artistique, qui devient journaliste. Avec cette culture prétendument allemande, mais au fond dénuée d’originalité, l’Allemand ne peut nulle part promettre de victoire : le Français et l’Italien lui en font honte, et, pour ce qui est d’imiter avec habileté une culture étrangère, ce sera avant tout le Russe.
Tenons-nous d’autant plus fermement à l’esprit allemand qui s’est manifesté dans la Réforme allemande et dans la musique allemande et qui, dans la formidable bravoure et fermeté de la philosophie allemande, et dans la loyauté, mise à l’épreuve récemment, du soldat allemand, a démontré cette force apte à durer, ayant en aversion toute apparence, dont nous pouvons aussi attendre une victoire sur cette pseudo-culture à la mode de l’« aujourd’hui ». Entraîner dans ce combat la véritable école assurant une formation intellectuelle, et en particulier, au lycée, enflammer la nouvelle génération d’adolescents pour ce qui est véritablement allemand, c’est là l’activité future que nous espérons de la part de l’école : dans laquelle aussi ce que l’on appelle la formation intellectuelle classique finira par posséder de nouveau son sol naturel et son seul point de départ. Une véritable rénovation et purification du lycée ne sortira que d’une profonde et puissante rénovation et purification de l’esprit allemand. Le lien qui se noue véritablement entre la nature allemande la plus intime et le génie grec est très mystérieux et difficile à saisir. Mais avant que le besoin le plus noble de l’esprit allemand authentique ne cherche à attraper la main de ce génie grec, qui est comme un ferme appui dans le fleuve de la barbarie, avant que ne sorte de cet esprit allemand une nostalgie dévorante des Grecs, avant que la perspective lointaine, laborieusement conquise, faisant voir la patrie grecque dont Schiller et Goethe firent leurs délices, ne soit devenue le lieu de pèlerinage des meilleurs et des plus talentueux des hommes, l’objectif de formation classique qui est celui du lycée flottera, inconsistant à tous les vents : et il n’y aura du moins pas lieu de réprimander ceux qui veulent, au lycée, mettre à contribution une scientificité et une érudition qui restent si limitées pour garder en vue un but réel, ferme et néanmoins idéal, et sauver leurs élèves des séductions de ce fantôme scintillant qui se fait appeler à présent « culture » et « formation intellectuelle ». Telle est la triste situation du lycée d’aujourd’hui : les points de vue les plus restreints sont en partie légitimes, parce que nul n’est en mesure d’atteindre ou du moins de désigner le lieu où tous ces points de vue deviendront illégitimes. —
— Nul ? demanda l’élève au philosophe avec une certaine émotion dans la voix : et ils se turent tous deux.
* * *
§ Conférence 3
Honorable auditoire, ce dialogue, dont j’ai été autrefois auditeur, et dont je cherche ici à restituer face à vous les traits essentiels en m’appuyant sur mon vif souvenir, fut interrompu par une grave et longue pause au point où j’ai clos mon récit la dernière fois. Le philosophe ainsi que son compagnon étaient assis, plongés dans un morne silence ; sur l’âme de chacun d’eux pesait l’état singulièrement misérable, dont ils venaient de discuter, de la plus importante des institutions éducatives, du lycée, fardeau que l’individu bien intentionné est trop faible pour écarter, et la masse pas suffisamment bien intentionnée. —
Deux choses affligeaient particulièrement nos penseurs solitaires : d’une part, la compréhension limpide du fait que ce que l’on devrait appeler « formation classique » n’est actuellement qu’un idéal de formation flottant aux quatre vents, absolument incapable de pousser sur le terrain de nos dispositifs de formation, du fait que ce que l’on désigne à présent, au contraire, en vertu d’un euphémisme répandu, inaccessible à la critique, du nom de « formation classique » n’a d’autre valeur que celle d’une illusion prétentieuse : dont le meilleur effet tient à ce que le terme même de « formation classique » continue à vivre, et que sa résonance solennelle n’est pas encore perdue. Ces hommes honorables avaient communément mis en évidence sur le cas de l’enseignement de l’allemand qu’en premier lieu, on n’a jusqu’à présent pas trouvé le point de départ correct d’une formation supérieure, qu’il s’agit d’élever sur les piliers de l’Antiquité : le retour à l’état primitif de l’instruction portant sur la langue, l’invasion de directions historiques érudites prenant la place d’une discipline et d’une habitude pratiques, la mise en relation de certains exercices exigés au lycée et de l’esprit préoccupant de notre public journalistique d’aujourd’hui — tous ces phénomènes que l’on perçoit dans l’enseignement de l’allemand apportaient la triste certitude que l’on n’a même pas commencé, dans les lycées allemands, à pressentir les plus saines des forces issues de l’Antiquité classique, ces forces qui préparent au combat contre la barbarie du présent et qui, peut-être, transformeront de nouveau les lycées en arsenaux et en ateliers de ce combat.
Il semblait au contraire, durant cette période, qu’il faille chasser radicalement l’esprit de l’Antiquité, dès le seuil du lycée, et qu’ici aussi, et que l’on veuille ouvrir toutes grandes les portes à cet être corrompu par les flatteries, notre prétendue « culture allemande » d’aujourd’hui. Et s’il semblait y avoir un espoir pour nos interlocuteurs solitaires, c’était l’espoir que les choses doivent nécessairement empirer, que ce qu’un petit nombre avait deviné jusqu’à présent devienne bientôt pour beaucoup d’une clarté insolente, et qu’alors le temps des gens honnêtes et déterminés y compris dans le domaine sérieux de l’éducation du peuple, ne soit plus très loin.
Tenons-nous d’autant plus fermement à l’esprit allemand qui s’est manifesté dans la Réforme allemande et dans la musique allemande et qui, dans la formidable bravoure et fermeté de la philosophie allemande, et dans la loyauté, mise à l’épreuve récemment, du soldat allemand, a démontré cette force apte à durer, ayant en aversion toute apparence, dont nous pouvons aussi attendre une victoire sur cette pseudo-culture à la mode de l’« aujourd’hui ». Entraîner dans ce combat la véritable école assurant une formation intellectuelle, et en particulier, au lycée, enflammer la nouvelle génération d’adolescents pour ce qui est véritablement allemand, c’est là l’activité future que nous espérons de la part de l’école : dans laquelle aussi ce que l’on appelle la formation intellectuelle classique finira par posséder de nouveau son sol naturel et son seul point de départ. Une véritable rénovation et purification du lycée ne sortira que d’une profonde et puissante rénovation et purification de l’esprit allemand. Le lien qui se noue véritablement entre la nature allemande la plus intime et le génie grec est très mystérieux et difficile à saisir. Mais avant que le besoin le plus noble de l’esprit allemand authentique ne cherche à attraper la main de ce génie grec, qui est comme un ferme appui dans le fleuve de la barbarie, avant que ne sorte de cet esprit allemand une nostalgie dévorante des Grecs, avant que la perspective lointaine, laborieusement conquise, faisant voir la patrie grecque dont Schiller et Goethe firent leurs délices, ne soit devenue le lieu de pèlerinage des meilleurs et des plus talentueux des hommes, l’objectif de formation classique qui est celui du lycée flottera, inconsistant à tous les vents ; et il n’y aura du moins pas lieu de réprimander ceux qui veulent, au lycée, mettre à contribution une scientificité et une érudition qui restent si limitées pour garder en vue un but réel, ferme et néanmoins idéal, et sauver leurs élèves des séductions de ce fantôme scintillant qui se fait appeler à présent « culture » et « formation intellectuelle ».
Après quelque temps de réflexion silencieuse, le compagnon se tourna vers le philosophe et lui dit : « Vous vouliez me rendre espoir, mon cher professeur ; mais vous avez accru ma compréhension, et par là ma force et mon courage : à présent, je regarde véritablement le champ de bataille avec plus de hardiesse, je réprouve déjà réellement ma fuite trop rapide. Nous ne voulons absolument rien pour nous ; et nous ne saurions être préoccupés par le nombre d’individus qui périront dans ce combat et la possibilité que nous-mêmes tombions parmi les premiers. C’est justement parce que nous prenons la chose au sérieux que nous ne devrions pas prendre tant au sérieux les pauvres individus que nous sommes ; au moment où nous nous écroulons, un autre se saisira du drapeau dans les marques d’honneur duquel nous avons foi. Je ne veux même pas méditer pour savoir si je suis assez vigoureux pour un tel combat, si je résisterai longtemps ; ce pourrait bien être une mort pleine d’honneur que de tomber sous les rires moqueurs de tels ennemis, dont la gravité nous est si souvent apparue comme quelque chose de ridicule. Si je pense à la manière dont les gens de mon âge se préparaient au même métier que moi, au métier le plus élevé, celui de professeur, qu’il était fréquent que nous nous moquions de choses opposées, que nous soyons sérieux au sujet des choses les plus différentes — »
« Bon, mon ami, l’interrompit le philosophe en riant, tu parles comme quelqu’un qui veut se jeter à l’eau sans savoir nager, et craint plus que de se noyer, de ne pas se noyer et de s’attirer les moqueries. Mais être l’objet de moqueries est la dernière chose que nous devions craindre ; car nous sommes sur un terrain où il y a tant de vérités à dire, tant de vérités effrayantes, déplaisantes, impardonnables que nous n’échapperons pas à la haine la plus franche et que seule la fureur peut parfois susciter un rire gêné. Songe donc à l’incalculable contingent de professeurs qui, avec une parfaite bonne foi, ont assimilé le système éducatif en vigueur jusqu’alors pour le propager avec courage et sans concevoir de réserves significatives. — Que penses-tu qu’il adviendra d’eux lorsqu’ils entendront parler de plans dont ils sont exclus, et ce beneficio naturae[1], d’exigences qui dépassent très largement leurs médiocres aptitudes, d’espoirs qui demeurent en eux dénués d’écho, de combat dont ils ne comprennent même pas le cri de guerre, et dans lesquels ils n’entrent en ligne de compte qu’en tant que masse confuse, réticente, lourde comme du plomb. Et sans exagérer, telle sera nécessairement la position inévitable de la plupart des professeurs exerçant dans des institutions éducatives supérieures : qui examine comment apparaît la plupart du temps, de nos jours, un tel professeur, comme il devient ce professeur dispensant une formation supérieure, ne s’étonnera même plus d’une telle position. Il existe à présent presque partout un nombre si démesurément grand d’institutions éducatives supérieures que l’on a continuellement besoin, pour celles-ci, d’infiniment plus de professeurs que la nature d’un peuple, même pourvu de riches dispositions, n’est en mesure d’en produire ; et il entre dans ces institutions une surabondance de gens qui ne sont pas à leur place, qui progressivement, toutefois, par la prépondérance de leur nombre et l’instinct du « similis simili gaudet[2] », déterminent l’esprit de ces institutions. Puissent ceux qui présument que l’on pourrait, moyennant je ne sais quelles lois et directives, sans en diminuer le nombre, transformer la manifeste abondance, quantitative, de nos lycées et de nos professeurs en une véritable abondance, en une ubertas ingenii[3], se tenir à l’écart des questions pédagogiques en renonçant à toute espérance. Nous devons au contraire nous accorder sur ceci que la nature elle-même n’envoie que de très très rares hommes sur la voie d’une véritable formation intellectuelle, et que, pour qu’ils se développent heureusement, il suffit d’un nombre largement plus modeste d’institutions éducatives supérieures, mais que dans les institutions éducatives actuelles, organisées pour des masses considérables, ce sont précisément ceux pour qui seuls il fait sens de fonder quelque chose de ce genre qui se sentiront nécessairement le moins encouragés.
La même chose vaut pour les professeurs. Les meilleurs, ceux qui de manière générale, sur la base d’un critère supérieur, sont dignes de cette désignation honorifique, sont peut-être précisément, dans l’état actuel du lycée, les moins aptes à enseigner à cette jeunesse non sélectionnée et rassemblée au petit bonheur, et d’une certaine manière doivent au contraire lui dissimuler ce qu’ils pourraient donner de meilleur ; et l’immense majorité des professeurs se sentent quant à eux légitimes à l’égard de ces institutions, parce que leurs talents sont dans une certaine mesure harmonieusement proportionnés au vol au ras des pâquerettes et à la médiocrité de leurs élèves. C’est de cette majorité qu’émane l’appel à la fondation d’un nombre toujours plus grand de lycées et d’institutions éducatives supérieures : nous vivons à une époque où cet appel qui résonne continuellement, en une variation assourdissante, éveille le sentiment qu’un formidable besoin de formation intellectuelle cherche par là à trouver à se satisfaire. Mais c’est précisément ici qu’il faut savoir bien entendre, qu’il faut, sans se laisser égarer par l’effet retentissant des termes évoquant la formation intellectuelle, regarder en face ceux qui parlent si inlassablement des besoins de formation de leur époque. On vivra alors une singulière déception, celle-là même, mon bon ami, que nous avons si souvent vécue : ces hérauts du besoin de formation à la voix forte se métamorphosent tout d’un coup, considérés de près, en adversaires zélés, voire fanatiques, de la véritable formation intellectuelle, c’est-à-dire de celle qui est fidèle à la nature aristocratique de l’esprit : car dans le fond, le but qu’ils visent est l’émancipation des masses face à la domination des grands individus, dans le fond, ils s’efforcent de parvenir à renverser l’ordre le plus sacré au royaume de l’intellect, le statut de domesticité de la masse, son obéissance soumise, son instinct de loyauté sous le sceptre du génie.
Il y a longtemps que je me suis habitué à considérer avec prudence tous ceux qui défendent avec zèle la soi-disant “formation intellectuelle populaire”, au sens où on l’entend communément : car ils veulent la plupart du temps, consciemment ou inconsciemment, à l’occasion des saturnales générales de la barbarie, bénéficier eux-mêmes de la liberté sans entraves que cet ordre sacré de la nature ne leur a jamais accordée ; ils sont nés pour servir, pour obéir, et chaque instant durant lequel leurs pensées rampantes, montées sur jambe de bois, ou battant de l’aile sont en activité, confirme de quelle argile la nature les a formés, et quelle marque de fabrique elle a gravée au fer sur cette argile. Ce n’est donc pas la formation intellectuelle des masses qui peut être notre but : c’est au contraire la formation intellectuelle des individus choisis, équipés pour de grandes et durables entreprises : nous savons même qu’une juste postérité jugera l’état global de la formation d’un peuple exclusivement en fonction de ces grands héros à la marche solitaire, et accordera à chaque fois son suffrage en fonction de la manière dont ceux-ci ont été reconnus, encouragés, honorés, ou mis à l’écart, maltraités, détruits. Ce que l’on nomme formation du peuple, on ne peut, par une voie directe, par exemple par un enseignement élémentaire imposé partout, y parvenir qu’extérieurement et sous une forme grossière : les véritables zones, très profondes, où de manière générale la grande masse entre en contact avec la formation intellectuelle, là où le peuple protège ses instincts religieux, là où il continue de développer sa poésie à partir de ses images mythiques, là où il maintient sa loyauté à l’égard de ses mœurs, de son droit, du sol de sa patrie, toutes ces zones ne peuvent guère être atteintes de manière directe, et de toute façon, uniquement au prix de violences destructrices : et favoriser véritablement la formation du peuple dans ces matières graves, cela ne veut pas dire autre chose que repousser ces violences destructrices, entretenir ce sommeil gage de santé du peuple sans le rôle d’antidote et de remède sans lequel nulle culture ne peut subsister face à la tension et à l’excitation dévorantes de ses effets.
Mais nous savons ce que s’efforcent d’atteindre ceux qui veulent interrompre ce sommeil du peuple apportant la guérison, facteur de santé, et qui lui lancent continuellement : “Reste éveillé, sois conscient ! Sois intelligent !” ; nous savons quel but visent ceux qui allèguent de satisfaire un violent besoin de formation intellectuelle en augmentant dans des proportions extraordinaires toutes les institutions éducatives, et en suscitant de la sorte une classe de professeurs conscients de leur position. Ce sont justement eux, et justement avec ces moyens, qui combattent l’ordre naturel du royaume de l’intellect, qui détruisent les racines de ces forces suprêmes les plus hautes et les plus nobles, portant à la formation intellectuelle, qui émanent de l’inconscient d’un peuple, qui trouvent leur destination maternelle dans la mise bas du génie, puis dans l’éducation juste, et les soins qui lui sont prodigués. Seule l’image de la mère nous fera saisir le sens et l’obligation que revêt la véritable formation intellectuelle d’un peuple eu égard au génie : ce n’est pas en son sein qu’il naît, il n’a, en quelque sorte, qu’une origine métaphysique, qu’une patrie métaphysique. Mais qu’il apparaisse, qu’il surgisse au beau milieu d’un peuple, qu’il présente en quelque sorte l’image reflétée, le jeu de coloris saturé de toutes les forces propres de ce peuple, qu’il fasse connaître la destination suprême d’un peuple dans l’essence analogique d’un individu et dans une œuvre éternelle, reliant par là son peuple même à l’éternel et le délivrant de la sphère changeante du momentané — cela, le génie seul en est capable, s’il a mûri et a été nourri sans le sein maternel de la formation intellectuelle d’un peuple — alors que, sans cette patrie qui protège et réchauffe, il ne déploiera pas les ailes nécessaires à son vol éternel, s’éclipsera de cette terre inhospitalière, tel un étranger perdu dans une contrée désertique et hivernale. »
« Mon cher professeur, dit ici le compagnon, vous me plongez dans l’étonnement avec cette métaphysique du génie, et je ne pressens que de très loin la justesse de ces images. Je comprends pleinement, en revanche, ce que vous disiez sur le nombre excessif de lycées et le nombre excessif de professeurs supérieurs que cela occasionne ; et c’est justement sur ce terrain que j’ai rassemblé des expériences qui témoignent pour moi du fait que la tendance de la formation intellectuelle ne peut que se régler sur cette immense majorité de professeurs qui, dans le fond, n’ont rien à voir avec la formation intellectuelle, et que seule cette nécessité a mis sur cette voie et orienté vers ces exigences. Tous les hommes qui, dans un instant étincelant d’illumination, se sont convaincus de la singularité et de l’inaccessibilité de l’Antiquité grecque, et qui, au prix d’un laborieux combat, ont défendu cette conviction face à eux-mêmes, tous savent qu’accéder à ces illuminations ne sera jamais loisible à un grand nombre, et tiennent pour une manière de faire absurde, voire indigne, que tout un chacun fréquente les Grecs, comme on le ferait d’un instrument que l’on manipule quotidiennement, pour des motifs professionnels, dans le but de gagner son pain, et, sans crainte, tâtent ces sanctuaires de leurs mains de manœuvres. Mais c’est précisément dans la classe dont est tirée la plus grande part des professeurs de lycée, dans la classe des philologues que cette façon de sentir grossière et irrespectueuse est la règle générale : raison pour laquelle on ne sera pas surpris que l’on implante et propage une telle manière de penser dans les lycées.
Que l’on considère seulement une jeune génération de philologues ; qu’il est rare d’y remarquer ce sentiment de pudeur suggérant que, face à un monde tel que le monde hellénique, nous n’avons aucun droit à l’existence, avec quelle froideur et quelle effronterie au contraire cette jeune couvée va bâtir ses misérables nids au beau milieu des temples les plus grandioses ! De chaque recoin, une puissante voix devrait véritablement entonner à l’adresse de la plupart de ceux qui, depuis leurs années d’université, déambulent si suffisants et dénués de crainte à travers les ruines stupéfiantes de ce monde : “Dehors, profanes, qu’il ne faudra jamais initier, fuyez ce sanctuaire, en silence et dans la honte !” Ah, cette voix résonne en vain : car il faut déjà être quelque chose du genre des Grecs pour simplement comprendre une malédiction et un anathème grecs ! Mais ces gens sont si barbares qu’ils s’installent bien confortablement, conformément à leur usage, parmi ces ruines : ils apportent avec eux toutes leurs commodités et leurs marottes modernes, et les cachent derrière les colonnes et les tombeaux antiques : ce qui donne l’occasion d’élever ensuite de grands cris d’allégresse lorsque l’on retrouve dans l’environnement antique ce que l’on y a soi-même préalablement introduit par la ruse. L’un fait des vers et sait consulter le lexique d’Hésychios : le voilà aussitôt convaincu qu’il est appelé à être le continuateur d’Eschyle, et il trouve également des fidèles pour affirmer qu’il est “apparenté par le génie” à Eschyle, lui, l’auteur de larcins poétiques ! Un autre suit à la trace, avec l’œil soupçonneux d’un policier, toutes les contradictions, toutes les ombres de contradiction dont Homère s’est rendu coupable : il gaspille sa vie à arracher et à recoudre ensemble des lambeaux d’Homère qu’il a lui-même volés sur le somptueux habit. Tous les aspects mystériques et orgiastiques de l’Antiquité mettent mal à l’aise un troisième : il décide une bonne fois de ne reconnaître que l’Apollon éclairé, et de ne voir dans l’Athénien qu’un apollinien serein et rationnel, quoiqu’un soupçon immoral. Qu’il respire lorsqu’il a, par exemple, découvert en Pythagore un brave compère en matière de politique éclairée. Un autre se tourmente à force de réflexion pour comprendre pourquoi Œdipe a été condamné par le destin à des choses aussi abominables que devoir tuer son père, épouser sa mère. Où donc est la faute ! Où est la justice poétique ! D’un seul coup, il le sait : Œdipe aurait été à proprement parler un gaillard passionné, dénué de la moindre douceur chrétienne : il s’enflamme même de manière tout à fait inconvenante — lorsque Tirésias le traite de monstre et de malédiction de tout le pays. Soyez gentils ! C’est peut-être cela que Sophocle a voulu enseigner : sans quoi, vous devrez tuer votre père et épouser votre mère ! D’autres encore passent leur vie entière à effectuer des calculs sur les vers des poètes grecs et romains, et se réjouissent de la proportion 7 : 13 = 14 : 26. L’un, enfin, promet de résoudre une question comme la question homérique à partir des prépositions et pense, avec ἀνά et κατά[4], faire sortir la vérité du puits. Mais tous, en dépit des tendances les plus diverses, creusent et fouillent dans le sol grec avec un zèle infatigable, une gaucherie lourdaude, au point qu’un ami sérieux de l’Antiquité ne pourra que nourrir des craintes : j’aimerais donc prendre par la main tout homme, doué ou non, qui laisse pressentir une certaine inclination professionnelle pour l’antiquité et lui tenir ce discours : Sais-tu aussi, jeune homme, quels dangers te menacent, toi qui pars en voyage avec un modeste savoir scolaire ? As-tu entendu dire que selon Aristote, c’est une mort non tragique que d’être écrasé par une statue ? Et c’est précisément cette mort qui te menace. Tu t’étonnes ? Sache donc que les philologues essaient depuis des siècles de remettre debout la statue renversée et enfouie dans la terre de l’Antiquité grecque, sans avoir jusqu’à présent de forces suffisantes : car c’est un colosse que les individus escaladent comme des nains. On y applique de formidables efforts conjoints et toutes les forces des leviers de la culture moderne : à peine soulevée de terre, elle ne cesse de retomber, et dans sa chute, détruit les hommes qui se trouvent au-dessous d’elle. Passe encore : car tout être doit mourir de quelque chose : mais qui garantit qu’avec ces tentatives, la statue elle-même ne se brisera pas en morceaux ! Les philologues meurent des Grecs — on pourrait s’en consoler — mais l’Antiquité se brise en morceaux par la faute des philologues ! Réfléchis à cela, jeune inconscient, fais demi-tour, si tu n’es pas un destructeur d’images ! »
« En fait, dit le philosophe en riant, il y a aujourd’hui bien des philologues qui ont fait demi-tour, comme tu l’exiges : et je perçois un grand contraste par rapport aux expériences de ma jeunesse. Une immense foule d’entre eux en vient, consciemment ou inconsciemment, à la conviction que le contact direct avec l’Antiquité classique est pour eux inutile et qu’il n’y a rien à en attendre : c’est aussi pourquoi aujourd’hui ces études sont tenues pour stériles, ayant fait leur temps, bonnes pour les épigones, par la majorité des philologues eux-mêmes. C’est avec d’autant plus de plaisir que cette troupe s’est précipitée sur la linguistique : là, sur une étendue infinie de terre labourable fraîchement retournée, où actuellement encore, le don le plus médiocre peut être utilement employé, et où un certain prosaïsme est même déjà considéré comme un talent positif, étant donné la nouveauté et l’incertitude des méthodes et du danger continuel d’égarements délirants — là où un travail aligné au cordeau est ce qu’il y a de plus souhaitable — là, cette voix majestueuse qui repousse, émanant du monde en ruines de l’Antiquité, ne surprend pas celui qui s’approche : là, on accueille encore tout le monde à bras ouverts, et même celui qui n’est jamais parvenu à concevoir un sentiment insolite, une pensée estimable face à Sophocle et Aristophane est placé avec succès face à un métier à tisser étymologique, ou sommé de rassembler des vestiges de dialectes éloignés — et sa journée se passe à associer et séparer, rassembler et disperser, courir en tous sens et consulter des livres. Mais un linguiste employé si utilement doit encore être avant tout professeur ! Et il doit, conformément à ses obligations, avoir, pour le profit de la jeunesse fréquentant le lycée, quelque chose à enseigner au sujet d’auteurs anciens, sur lesquels il n’est jamais parvenu lui-même à éprouver aucun sentiment, encore moins à penser quoi que ce soit ! Quel embarras ! L’Antiquité ne lui parle pas, et par conséquent, il n’a rien à dire sur l’Antiquité. D’un seul coup, tout s’illumine et s’arrange : à quelle fin est-il un linguiste érudit ? Pourquoi ces auteurs ont-ils écrit en grec et en latin ? Et il commence immédiatement, joyeux, à étymologiser sur Homère, en s’aidant du lituanien ou du vieux slavon, mais avant tout du saint sanscrit, comme si les cours de grec n’étaient que le prétexte à une introduction générale à la linguistique, et comme si Homère ne souffrait que d’un défaut fondamental, à savoir de ne pas être écrit en proto-indo-européen. Celui qui connaît les lycées actuels sait à quel point ses professeurs sont étrangers à la tendance classique, et combien, à partir de ce sentiment de manque, ces occupations érudites de linguistique comparée ont proliféré. »
« Je pense toutefois, dit le compagnon, qu’il serait précisément important qu’un professeur assurant une formation classique ne confonde justement pas ses Grecs et ses Romains avec les autres, avec les peuples barbares, et que le grec et le latin ne puissent jamais être pour lui une langue parmi d’autres : il est justement indifférent pour sa tendance classique que l’ossature de ces langues coïncide avec celle d’autres langues et lui soit apparentée : ce n’est pas ce qui coïncide qui importe pour lui : c’est précisément à ce qui n’est pas commun, à ce qui place ces peuples, en tant que peuples non barbares, au-dessus de tous les autres peuples que s’attache son implication véritable, dans la mesure où il est justement un professeur assurant la formation intellectuelle, et veut se former lui-même sur le modèle sublime du classicisme. »
— « Et si je ne m’abuse, dit le philosophe, je soupçonne que du fait de la manière dont on enseigne le latin et le grec au lycée, ce qui se perd, c’est justement le fait de savoir parler, la maîtrise aisée de la langue s’exprimant dans le discours et dans l’écriture : une chose par laquelle se distingue ma génération, laquelle n’est certes plus de la première jeunesse et est largement clairsemée : tandis que les professeurs d’aujourd’hui me semblent procéder avec leurs élèves sur un mode si génétique et historique qu’il finit par en sortir, dans le meilleur des cas, de petits sanscritistes ou des diablotins cracheurs d’étymologie, ou des libertins amateurs de conjectures, mais que nul d’entre eux ne peut lire son Platon ou son Tacite par plaisir, comme nous, qui sommes vieux. Les lycées peuvent bien être encore des pépinières d’érudition, mais non pas de l’érudition qui n’est en quelque sorte que l’effet collatéral naturel et non intentionnel d’une formation intellectuelle visant les plus nobles des buts, bien plutôt de celle que l’on devrait comparer au gonflement hypertrophique d’un corps en mauvaise santé. C’est de cet embonpoint que les lycéens sont la pépinière : si encore ils ne dégénèrent pas jusqu’à devenir le centre de formation à la lutte de cette barbarie élégante qui a coutume à présent de se targuer d’être la “culture allemande d’aujourd’hui”. »
— « Mais où, répondit le compagnon, s’enfuiront ces pauvres et nombreux professeurs auxquels la nature n’a accordé aucune dot propice à la vraie formation intellectuelle, et qui n’en sont venus à la prétention de représenter les professeurs assurant la formation intellectuelle que du fait de la nécessité, parce que la surabondance d’écoles a besoin d’une surabondance de professeurs, et pour se nourrir ! Où s’enfuiront-ils, si l’Antiquité les rejette impérieusement ! Ne vont-ils pas nécessairement être des victimes immolées à ces puissances du présent qui, jour après jour, leur lancent depuis l’organe de la presse, qui se fait entendre inlassablement : “Nous sommes la culture ! Nous sommes la formation intellectuelle ! Nous sommes tout en haut ! Nous sommes le sommet de la pyramide ! Nous sommes le but de l’histoire universelle !” — quand ils entendent ces promesses pleines de séduction, quand on leur vante les signes les plus ignominieux de la non-culture, le public plébéien des soi-disant “intérêts culturels” dans les revues et les journaux, comme étant le fondement d’une toute nouvelle configuration de formation intellectuelle, suprêmement élevée, totalement mûrie ! Où s’enfuiront-ils, les malheureux, s’ils ont conservé fût-ce un vestige de ce pressentiment que ces promesses sont parfaitement mensongères — où, sinon dans la scientificité la plus obtuse, la plus micrologiquement décharnée, pour ne plus rien entendre du cri invoquant inlassablement la formation intellectuelle ? Ne devront-ils pas finir, persécutés de cette manière, par plonger leur tête dans un tas de sable, telle l’autruche ! N’est-ce pas un véritable bonheur pour eux, ensevelis sous leurs dialectes, leurs étymologies et leurs conjectures, de mener une vie de fourmi, quand bien même c’est à une distance astronomique de la véritable formation intellectuelle, en ayant à tout le moins les oreilles bouchées, sourdes et totalement closes face à la voix de la culture élégante de l’époque ? »
— « Tu as raison, mon ami, dit le philosophe : mais où est cette nécessité d’airain qui fait qu’il doit y avoir une surabondance d’institutions éducatives, et que, de ce fait, une surabondance de professeurs devienne nécessaire ? — Si nous discernons si clairement que cette exigence de surabondance se fait entendre depuis une sphère hostile à la formation intellectuelle et que les conséquences de cette surabondance ne profitent aussi qu’à la non-formation ? En fait, on ne peut parler d’une telle nécessité d’airain que dans la mesure où l’État moderne est habitué à avoir voix au chapitre sur ces choses, et a coutume d’accompagner ses exigences en frappant un coup sur son armure : phénomène qui, chez la plupart des gens, produit certes la même impression que si la nécessité d’airain éternelle, la loi originaire des choses leur parlait. En outre, un « État culturel », comme on le dit à présent, formulant de telles exigences est quelque chose de jeune et n’a commencé à “aller de soi” que dans le dernier demi-siècle, c’est-à-dire à une époque où se produisent, selon son terme favori, bien des genres de choses “qui vont de soi”, lesquelles ne sont absolument pas compréhensibles par elles-mêmes. C’est le plus fort des États modernes, la Prusse, qui a pris tellement au sérieux ce droit de diriger de tout en haut la formation et l’école, que du fait de la hardiesse qui est propre à cet État, ce principe inquiétant dont il s’est saisi prend un sens universellement menaçant et dangereux pour le véritable esprit allemand. Car de ce côté, nous trouvons l’effort visant à élever le lycée à la soi-disant “hauteur de l’époque” systématisé formellement : ici prospèrent tous les dispositifs au moyen desquels inciter le plus grand nombre possible d’élèves à suivre l’éducation dispensée au lycée : c’est même ici que l’État a appliqué, avec succès, son moyen le plus souverainement puissant, l’attribution de certains privilèges relatifs au service militaire, et que, selon le témoignage impartial des fonctionnaires responsables des statistiques, c’est cela, et rien que cela, qui permet d’expliquer la saturation générale de tous les lycées prussiens et le besoin extrêmement urgent et continuel de créations. Qu’est-ce que l’État peut faire de plus, pour favoriser la surabondance d’institutions éducatives, qu’établir un lien nécessaire entre tous les postes supérieurs de fonctionnaires, et la plus grande partie des postes subalternes, la fréquentation de l’université, voire les avantages militaires exerçant le plus d’influence, et le lycée, et ce dans un pays où tant le service militaire universel, jouissant d’une entière approbation populaire, que l’ambition politique la plus débridée des fonctionnaires attirent consciemment toutes les natures talentueuses dans ces directions. Le lycée est vu ici avant tout comme un certain échelon honorifique : et tout ce qui ressent une pulsion poussant vers la sphère du gouvernement se rencontrera sur la voie du lycée. C’est un phénomène nouveau, et en tout cas original : l’État se montre ici sous la forme d’un mystagogue de la culture, et tout en promouvant ses buts, il contraint chacun de ses serviteurs à ne paraître devant lui qu’en portant à la main le flambeau de la formation générale dispensée par l’État : dans la lumière instable de laquelle ils le reconnaîtront lui pour le but suprême, pour la récompense de tous leurs efforts de formation. Ce dernier phénomène devrait leur donner des soupçons : il devrait par exemple rappeler cette tendance apparentée, que l’on comprend peu à peu, d’une philosophie encouragée autrefois par les canaux de l’État, et lorgnant sur les buts de l’État, la tendance habitant la philosophie hégélienne : il ne serait peut-être même pas exagéré d’affirmer que, en subordonnant tous les efforts de la formation intellectuelle à des buts de l’État, la Prusse s’est approprié avec succès l’héritage exploitable pratiquement de la philosophie hégélienne : l’apothéose de l’État propre à cette philosophie atteint son sommet dans cette subordination. »
— « Mais, demanda le compagnon, quel genre d’objectifs un État peut-il bien poursuivre avec une tendance si surprenante ? Qu’il poursuive en effet des objectifs politiques, cela ressort de l’admiration des autres États pour cette organisation scolaire prussienne, qu’ils examinent mûrement, et parfois imitent. Ces autres États supposent manifestement quelque chose qui profite à la durée et à la force de l’État, d’une manière semblable à ce service militaire universel fameux et bénéficiant d’un total soutien populaire. Là où tout un chacun porte périodiquement et fièrement l’uniforme militaire, où presque tout le monde a adopté, grâce aux lycées, la culture étatique uniformisée, des esprits emphatiques parleraient presque d’une organisation antique, d’une toute-puissance de l’État qui n’a jamais été atteinte que dans l’Antiquité, que presque chaque jeune homme est exhorté par ses instincts et son éducation à éprouver comme l’apogée et le but suprême de l’existence humaine. » —
— « Cette comparaison, dit le philosophe, serait certes emphatique et serait totalement boiteuse. Car l’État antique est justement resté aussi éloigné que possible de ces égards utilitaires consistant à n’admettre la formation intellectuelle que dans la mesure où elle lui sert directement, et à anéantir sans hésiter les pulsions qui ne se sont pas avérées immédiatement applicables pour ses objectifs. Le Grec plein de profondeur éprouvait précisément pour cette raison ce sentiment, qui répugne presque violemment aux modernes, d’admiration et de reconnaissance parce qu’il percevait que, sans une telle institution pourvoyant à ses besoins et assurant sa protection, absolument aucun germe de culture ne pouvait se développer, et que toute son inimitable culture, unique à tout jamais, s’était élevée avec une telle luxuriance sous la protection de ses institutions pourvoyant à ses besoins et assurant sa protection. L’État n’était pas pour sa culture un garde-frontière, un régulateur, surveillant, mais le camarade et le compagnon cheminant à nos côtés, à la musculature solide, armé pour le combat, qui escortait son ami admiré, de grande noblesse et pour ainsi dire supraterrestre, à travers les âpres réalités, et recueillait de ce fait sa reconnaissance. Lorsqu’en revanche l’État moderne revendique une telle reconnaissance follement enthousiaste, cela ne se produit pas parce qu’il serait conscient d’être, de façon chevaleresque, au service de la formation intellectuelle et de l’art allemands à leur degré suprême : car de ce côté-là, son passé est aussi lamentable que son présent : il n’est que de penser à la manière dont sont célébrés nos grands poètes et nos grands artistes dans les capitales allemandes, et dont les suprêmes projets artistiques de ces maîtres allemands ont toujours été soutenus par cet État.
Il doit donc y avoir quelque chose de bien particulier tant dans cette tendance de l’État qui encourage de toutes les manières ce que l’on appelle ici “formation intellectuelle”, qu’avec la culture encouragée de la sorte, qui se soumet à cette tendance de l’État. Cette tendance de l’État est en conflit, ouvert ou dissimulé, avec le véritable esprit allemand et avec une formation intellectuelle qui doit en dériver, telle que j’en ai brossé le portrait pour toi, cher ami, en quelques coups de pinceau hésitants : l’esprit de la formation intellectuelle que conforte cette tendance de l’État et qu’elle porte avec un intérêt si intense, et pour lequel il fait admirer à l’étranger son système éducatif, doit donc émaner d’une sphère qui n’a pas de contact avec cet esprit allemand qui nous parle en termes si merveilleux depuis le cœur le plus intime de la Réforme allemande, de la musique allemande, de la philosophie allemande, et qui, tel un exilé plein de noblesse, est considéré avec tant d’indifférence, tant de mépris, par cette formation intellectuelle que les voies de l’État font proliférer. C’est un étranger : il s’éloigne dans une tristesse solitaire : et l’on agite là l’encensoir de cette pseudo-culture qui, sous l’acclamation des professeurs et des rédacteurs de journaux “cultivés”, a usurpé son nom à lui, ses dignités, et se livre à un jeu honteux sur le terme “allemand”. Dans quel but l’État a-t-il besoin de cette surabondance d’institutions éducatives et de professeurs assurant la formation intellectuelle ? Pourquoi cette formation intellectuelle du peuple et ces Lumières pour le peuple aux fondations considérables ? Parce que l’on hait le véritable esprit allemand, parce que l’on craint la nature aristocratique de la véritable formation intellectuelle, parce que l’on veut ainsi pousser les grandes individualités à prendre elles-mêmes le chemin de l’exil en implantant en en alimentant dans le grand nombre la prétention en matière de formation intellectuelle, parce que l’on cherche à échapper à la rigoureuse et dure discipline des grands guides en disant à la masse qu’elle trouvera bien le chemin par elle-même — en suivant l’étoile du berger de l’État ! Phénomène nouveau ! L’État comme étoile du berger de la formation intellectuelle ! En attendant, une chose me console : cet esprit allemand que l’on combat tellement, auquel on a substitué un remplaçant aux ornements bariolés, cet esprit est vaillant : il se sauvera en combattant pour entrer dans une époque plus pure, il conservera lui-même, noble comme il l’est et victorieux comme il le sera, un certain sentiment de pitié envers l’État, si celui-ci, dans sa détresse et soumis à la pression la plus extrême s’est emparé d’une telle pseudo-culture pour en faire son alliée. Car que sait-on en fin de compte de la difficulté de la tâche de gouverner les hommes, c’est-à-dire de maintenir loi, ordre, calme et paix parmi des millions de représentants d’une espèce qui est dans son immense majorité d’un égoïsme, d’une injustice, d’un manque d’équité, d’un manque de probité, d’une envie, d’une méchanceté sans bornes, et en outre très limitée et butée, et en outre de protéger constamment contre des voisins pleins de convoitise et des voleurs insidieux le peu que l’État a acquis à titre de possession ? Un État aussi soumis à la pression cherche à saisir tous les alliés : et si l’un de ceux-là se propose en usant de formules pompeuses, s’il le qualifie par exemple, lui, l’État, ainsi que l’a fait Hegel, d’“organisme éthique absolument parfait” et fixe comme tâche à la formation intellectuelle de dénicher pour chacun le lieu et la situation dans lesquels il pourra servir le plus utilement l’État, — qui s’émerveillera que l’État, sans autre forme de procès, saute au cou de cet allié qui se propose et lui lance désormais, de sa voix barbare profonde, et avec une conviction entière : “Oui ! Tu es la formation intellectuelle ! Tu es la culture !” — —
* * *
§ Conférence 4
Honorable auditoire ! Après que vous avez suivi fidèlement mon récit jusqu’ici, et que nous sommes, en commun, parvenus au bout de ce dialogue solitaire, insolite, et parfois choquant, du philosophe et de son compagnon, je dois espérer que vous aurez aussi envie, tels de robustes nageurs, de surmonter la seconde moitié de notre trajet, d’autant que je peux vous promettre que, sur ce petit théâtre de marionnettes de mes expériences vécues, vont à présent faire leur entrée quelques autres figurines, et que de manière générale, si vous avez résisté jusqu’ici, les vagues du récit vous porteront désormais plus aisément et plus rapidement jusqu’au terme. Nous serons en effet bientôt parvenus à un tournant : et il pourrait être d’autant plus recommandable de nous assurer au moyen d’un bref regard rétrospectif, de ce que nous pensons avoir acquis à la faveur de ce dialogue si varié.
« Reste à ton poste, semblait lancer le philosophe à son compagnon : car tu es en droit de caresser des espérances. Il apparaît en effet de plus en plus clairement que nous n’avons pas d’institutions éducatives assurant la formation intellectuelle, mais que nous devrions en avoir. Nos lycées, établis, selon leur conception, dans ce but sublime, sont devenus soit des endroits où l’on entretient une culture préoccupante, qui repousse avec une haine profonde une véritable formation intellectuelle, c’est-à-dire une formation aristocratique, appuyée sur une sage sélection des esprits : ou bien ils organisent une érudition micrologique, décharnée, ou qui en tout cas est très éloignée de la formation intellectuelle, et dont la valeur tient peut-être à ce qu’à tout le moins, elle rend l’œil et l’oreille insensibles aux séductions de cette culture problématique. » Le philosophe avait surtout attiré l’attention de son compagnon sur la singulière dégénérescence qui a nécessairement pénétré au cœur d’une culture lorsque l’État est en droit de croire qu’il la régit s’il atteint à travers elle ses buts politiques, si, lié à elle, il lutte tout autant contre les autres puissances hostiles que contre l’esprit que le philosophe se risque à qualifier de « véritablement allemand ». Cet esprit, enchaîné aux Grecs par le besoin le plus noble, ayant fait la preuve, dans un dur passé, de son endurance et de son courage, pur et sublime dans ses buts, rendu apte par son art à la plus haute des tâches, celle de délivrer l’homme moderne de la malédiction de la modernité — cet esprit est condamné à vivre à l’écart, dépossédé de son héritage : mais lorsque ses plaintes retentiront lentement à travers le désert du présent, alors la caravane surchargée, aux décorations multicolores, de la formation intellectuelle de notre présent, se mettra à éprouver de la peur. Ce n’est pas seulement l’étonnement que nous devons apporter, mais aussi la peur, telle était l’opinion du philosophe, il ne conseillait pas de fuir timidement, mais d’attaquer : mais il exhortait particulièrement son compagnon à ne pas avoir trop de craintes et à ne pas trop se mettre martel en tête au sujet de l’individu à partir de qui, moyennant un instinct supérieur, se répandra cette aversion pour la barbarie d’aujourd’hui. « Il peut bien périr : le dieu pythique n’a jamais été en peine pour trouver un nouveau trépied, une seconde pythie tant que la vapeur mystique jaillissait des profondeurs. »
Le philosophe éleva de nouveau la voix : « Faites bien attention, mes amis, dit-il, à ne pas confondre deux choses. L’homme doit beaucoup apprendre pour vivre, pour mener son combat pour l’existence : mais tout ce qu’il apprend et fait en tant qu’individu dans ce but, n’a encore rien à voir avec la formation intellectuelle. Celle-ci ne commence au contraire que dans une strate atmosphérique située bien au-dessus de ce monde de misère, de lutte pour l’existence, d’indigence. La question qui se pose à présent est de savoir jusqu’à quel point un homme estime son sujet par comparaison à d’autres sujets, quelle proportion de sa force il utilise pour son combat individuel pour l’existence. Beaucoup, par une restriction de leurs besoins d’une étroitesse stoïcienne, s’élèveront rapidement et aisément à cette sphère dans laquelle ils peuvent oublier leur sujet et en quelque sorte s’en débarrasser pour jouir d’une éternelle jeunesse dans un système solaire d’affaires intemporelles et impersonnelles. Un autre étend l’effet et les besoins de son sujet aussi largement, et édifie le mausolée de son propre sujet dans des proportions aussi étonnantes que s’il était en mesure de vaincre, dans la lutte, ce formidable adversaire, le temps. Dans une telle pulsion se montre également une aspiration à l’immortalité ; richesse et puissance, intelligence, présence d’esprit, éloquence, une apparence prospère, un nom important — tout est seulement devenu moyen par lesquels l’insatiable volonté de vie personnelle aspire à une nouvelle vie, par lesquels elle aspire ardemment à une éternité finalement illusoire.
Mais même sous cette forme suprême du sujet, même dans le besoin le plus intensifié d’un tel individu étendu et en quelque sorte collectif, on n’est pas encore en contact avec la véritable formation intellectuelle : et si de ce côté on exige par exemple de l’art, on ne tient compte que de ceux de ses effets qui sont divertissants, ou stimulants, donc de ceux que l’art pur et sublime sait le moins susciter et l’art avili et contaminé, le mieux. Car dans l’ensemble de son activité, si grandiose qu’elle puisse éventuellement paraître à l’observateur, il ne s’est cependant jamais affranchi de son sujet désirant et constamment agité : cet éther illuminé de la contemplation libérée du sujet reflue devant lui — et c’est pourquoi, qu’il apprenne, voyage, collectionne, il devra vivre éternellement éloigné et banni de la véritable formation intellectuelle. Car la véritable formation dédaigne de se souiller avec l’individu indigent animé par le désir : elle sait échapper avec sagesse à celui qui aimerait s’assurer d’elle comme d’un moyen pour atteindre ses buts égoïstes : et si quelqu’un s’imagine la détenir pour en retirer un gain, et apaiser les nécessités de la vie en l’exploitant, elle s’enfuit d’un seul coup, sans qu’on l’entende, l’air moqueur.
Donc, mes amis, ne confondez pas cette formation intellectuelle, cette déesse aux pieds délicats, difficile, éthérée, avec cette domestique, qui se dénomme parfois aussi “la formation intellectuelle” mais n’est que la servante et la conseillère intellectuelle des nécessités de la vie, du gain, du besoin. Mais toute éducation qui fixe comme perspective à la fin de son déroulement un poste ou un gagne-pain n’est pas une éducation à la formation intellectuelle au sens où nous la comprenons, mais simplement une indication de la voie sur laquelle on sauve et protège son sujet dans la lutte pour l’existence. Une telle indication est certes pour la plupart des hommes d’importance première et immédiate : et plus le combat est dur, plus le jeune homme doit apprendre à exercer ses forces avec d’autant plus de tension.
Que nul ne croie que les institutions qui le stimulent pour mener ce combat et l’y rendent aptes puissent à quelque titre que ce soit être sérieusement considérés comme des institutions éducatives assurant la formation intellectuelle. Ce sont des institutions qui se proposent de surmonter les nécessités de la vie, qu’elles promettent de former des fonctionnaires, ou des commerçants, ou des officiers, ou des grossistes, ou des agriculteurs, ou des médecins, ou des techniciens. Mais à de telles institutions s’appliquent des lois et des normes différentes de celles qui valent pour l’instauration d’un établissement dispensant la formation intellectuelle : et ce qui est ici autorisé, voire aussi imposé que possible, pourrait, là, être un méfait sacrilège.
Je vous donnerai un exemple, mes amis. Si vous voulez orienter un jeune homme sur le juste sentier de la formation intellectuelle, gardez-vous de déranger le rapport naïf, confiant, en quelque sorte immédiatement personnel de celui-ci avec la nature : la forêt et le rocher, la tempête, le vautour, la fleur solitaire, le papillon, la prairie, le versant de la montagne doivent lui parler dans leur propre langue, en eux, il doit en quelque sorte se reconnaître comme en d’innombrables reflets et réverbérations dissociés, dans un tourbillon multicolore de phénomènes changeants ; il ressentira ainsi inconsciemment l’unité métaphysique de toutes les choses dans la grande image de la nature, et s’apaisera simultanément dans leur éternelle persévérance et nécessité. Mais à combien de jeunes gens peut-il être accordé de grandir dans une position si proche et presque personnelle à l’égard de la nature ? Les autres doivent apprendre très tôt une autre leçon : comment on asservit la nature à son profit. Ici, c’en est fait de cette métaphysique naïve : et la physiologie des plantes et des animaux, la géologie, la chimie inorganique contraint ses disciples à une contemplation de la nature totalement bouleversée. Ce qui se perd dans cette nouvelle manière contrainte de contempler, ce n’est pas une sorte de fantasmagorie poétique, mais la compréhension instinctive, véritable, et unique, de la nature : un calcul intelligent et une tromperie de la nature intelligente ont à présent pris sa place. Et ainsi est alloué au véritable homme cultivé ce bien inappréciable de pouvoir rester fidèle, sans rupture, aux instincts contemplatifs de son enfance, et, de ce fait, d’accéder à un calme, une unité, à une relation et une harmonie que ne pressentent même pas ceux qui ont été élevés en vue de la lutte pour l’existence.
N’allez donc surtout pas croire, mes amis, que je veuille marchander les louanges que vous décernez à nos écoles techniques et à nos écoles publiques supérieures : j’honore les lieux où l’on apprend à compter comme il faut, où l’on s’approprie les langues vivantes, où l’on prend la géographie au sérieux, et où l’on s’arme des étonnantes connaissances des sciences naturelles. Je suis également tout à fait prêt à convenir que ceux que l’on prépare de nos jours dans nos meilleures écoles techniques ont pleine légitimité pour revendiquer ce que les lycéens ont coutume de faire au terme de leur cursus, et il n’y aura plus à attendre très longtemps d’ici que les universités et la fonction publique ouvrent leurs portes tout aussi grandes à ce genre d’élèves qu’elles l’ont fait jusqu’à présent uniquement pour les élèves des lycées — pour les élèves des lycées d’aujourd’hui, naturellement ! Mais je ne puis réprimer ce douloureux appendice : s’il est vrai que l’école technique et le lycée s’accordent tellement, dans l’ensemble, sur leurs buts présents, et ne divergent que sur des points ténus, afin de pouvoir compter sur une égalité de droits face au forum de l’État — il nous manque donc complètement une espèce d’institution d’enseignement : l’espèce des institutions assurant la formation intellectuelle ! Cela n’est pas le moins du monde un reproche adressé aux écoles techniques, qui ont toujours poursuivi jusqu’à présent, avec autant de bonheur que d’honnêteté, des tendances bien plus humbles, mais suprêmement nécessaires ; mais les choses se passent avec bien moins d’honnêteté dans la sphère du lycée, avec moins de bonheur également : car il y vit une sorte de sentiment instinctif de honte, de connaissance inconsciente du délabrement scandaleux de toute l’institution, et du fait que les paroles claironnées au sujet de la formation par l’apologétique d’intelligents professeurs sont contredites par la réalité stérile et d’une désolation barbare. Donc il n’y a pas d’institutions assurant la formation intellectuelle ! Et là où l’on affecte du moins l’allure, on est encore plus désespéré, étique et insatisfait que dans les troupeaux du soi-disant “réalisme” ! Remarquez en outre, mes amis, à quel point, dans les cercles professoraux, il faut être grossier et manquer d’instruction pour pouvoir comprendre de travers le terme philosophique rigoureux de “réel” et “réalisme” au point d’y subodorer l’opposition de la matière et de l’esprit, et pour pouvoir interpréter le “réalisme” comme “l’orientation vers la connaissance, l’organisation et la domination de ce qui est effectif”. —
Je ne connais pour ma part qu’une véritable opposition, institutions de formation intellectuelle, institutions répondant aux nécessités de la vie : c’est à la seconde espèce qu’appartiennent tous ceux qui existent, mais c’est de la première que je parle. » —
Il avait pu s’écouler deux heures pendant que les deux camarades philosophes s’entretenaient de choses aussi surprenantes. La nuit était tombée sur ces entrefaites : et si au crépuscule, la voix du philosophe avait retenti dans l’enceinte du bois comme une musique naturelle, à présent, dans le noir complet de la nuit, lorsqu’il parlait avec énervement ou avec passion, elle résonnait comme de multiples coups de tonnerre, fracas et sifflements sur les troncs d’arbre et les blocs de rochers qui se perdaient en descendant dans la vallée. Soudain, il se tut ; il venait juste de répéter, presque avec un accent de pitié « Nous n’avons pas d’institutions de formation intellectuelle, nous n’avons pas d’institutions de formation intellectuelle ! » — quelque chose tomba alors, peut-être une pomme de pin, juste devant lui, le chien du philosophe se précipita en aboyant vers ce quelque chose : — interrompu, le philosophe leva la tête et sentit brusquement la nuit, la fraîcheur, la solitude. « Que faisons-nous donc ! dit-il à son compagnon : il fait complètement noir. Tu sais qui nous attendions ici : mais il ne viendra plus. Nous sommes restés tout ce temps ici pour rien : allons-nous-en. »
Je dois maintenant, mon cher auditoire, vous présenter les sentiments avec lesquels nous avions, moi et mon ami, depuis notre cachette, suivi ce dialogue que nous percevions clairement et écoutions avidement. Je vous ai déjà raconté que nous avions l’intention de célébrer, en ce lieu et à cette heure du soir, une fête commémorative : ce souvenir ne se rapportait à rien d’autre que des affaires touchant à la formation intellectuelle et à l’éducation, dont nous avions rapporté de notre vie jusqu’alors, comme le suggérait notre croyance juvénile, une riche et heureuse moisson. Nous étions donc particulièrement enclins à évoquer avec reconnaissance le souvenir de l’institution que, comme je l’ai indiqué précédemment, nous avions conçue, pour stimuler et surveiller mutuellement, au sein d’un petit cercle de compagnons, nos vives velléités de formation intellectuelle. Mais tout d’un coup, une lumière totalement inattendue tomba sur tout ce passé, alors que nous restions muets et nous abandonnions à écouter le discours vigoureux du philosophe. Nous avions le sentiment d’être comme ces promeneurs qui, dans leur marche insouciante, voient d’un seul coup leur pied au bord d’un abîme : nous pressentions que nous n’avions pas tant fui les plus grands des dangers que couru vers eux. Ici, en ce lieu pour nous si mémorable, nous entendions cette exhortation : « En arrière ! Pas un pas de plus ! Savez-vous où vous porte votre pied, où vous attire ce chemin resplendissant ? » —
Il nous semblait le savoir à présent, et le sentiment d’une reconnaissance débordante nous poussa si irrésistiblement vers le sérieux auteur de la mise en garde et le fidèle Eckart que nous nous levâmes ensemble d’un bond pour serrer le philosophe dans nos bras. Ce dernier était justement sur le point de s’en aller, et s’était déjà tourné vers le côté ; lorsque, d’un pas bruyant, nous bondîmes vers lui à l’improviste et que son chien se jeta vers nous en aboyant vivement, lui et son compagnon durent plutôt penser à une attaque de brigands qu’à une accolade enthousiaste. Il nous avait manifestement oubliés. Bref, il s’enfuit. Notre accolade fut un échec complet lorsque nous le rattrapâmes. À cet instant, mon ami poussa un cri, le chien l’ayant mordu, et le compagnon se jeta sur moi avec une telle violence que nous tombâmes tous deux. Une inquiétante échauffourée mêlant au sol chien et homme se déclencha, et dura quelques instants — jusqu’à ce que mon ami réussisse à crier d’une voix forte, en parodiant les paroles du philosophe : « Au nom de toute la culture et pseudo-culture ! Que nous veut cet idiot de chien ! Va-t’en, maudit chien, va-t’en, profane, qu’il ne faudra jamais initier, va-t’en loin de nous et de nos entrailles, retire-toi en silence, en silence et dans la honte ! »
Cette adresse clarifia quelque peu la scène : pour autant qu’elle pût se clarifier dans la complète obscurité de la forêt. « Ce sont eux ! cria le philosophe. Nos tireurs au pistolet ! Quelle peur ils nous ont faite ! Qu’est-ce qui vous prend, de vous jeter ainsi sur moi en pleine nuit ? »
— « Ce qui nous prend, c’est la joie, la reconnaissance, la vénération, dîmes-nous, en serrant les mains du vieillard, tandis que le chien lança un aboiement chargé de pressentiment. Nous ne voulions pas vous laisser partir sans vous avoir dit cela. Et afin que nous puissions tout vous expliquer, vous ne devez pas non plus vous en aller. Nous voulons vous interroger sur tant et tant de choses ! de choses que nous avons à présent sur le cœur. Restez donc : chaque pas de ce chemin nous est familier, nous vous accompagnerons ensuite pour descendre. Peut-être aussi l’invité que vous attendez viendra-t-il encore. Regardez donc le Rhin, en bas : qu’est-ce qui flotte là-bas dans une telle clarté, comme sous l’éclat de mille flambeaux ? Je cherche votre ami au milieu, et même, je pressens déjà qu’il montera vers vous accompagné de tous ces flambeaux. »
Et ainsi, nous assaillîmes le vieillard étonné de nos prières, de nos promesses, des perspectives fantastiques que nous faisions miroiter, jusqu’à ce que le compagnon finisse aussi par exhorter le philosophe à continuer un peu à déambuler ici, au sommet de la montagne, dans la douceur de l’air nocturne, « déchargé de tout le brouillard du savoir », ainsi qu’il l’ajouta
« Ah, honte à vous, dit le philosophe, vous ne pouvez rien citer d’autre, quand vous voulez citer quelque chose, que Faust. Mais je céderai, avec ou sans citation, pourvu que nos jeunes gens tiennent bon et ne s’enfuient pas aussi brusquement qu’ils sont arrivés : car ils sont semblables à des feux follets, on s’étonne lorsqu’ils sont là, et de nouveau lorsqu’ils ne sont plus là. »
Ici, mon ami déclama d’emblée :
« J’espère pouvoir, par honnêteté, parvenir à contraindre mon naturel léger, car notre course va habituellement en zigzag. »
Le philosophe fut étonné et demeura immobile. « Vous me surprenez, messieurs les feux follets, dit-il : ceci n’est pourtant pas un marais ! Que pensez-vous de ce lieu ? Que signifie pour vous la proximité d’un philosophe ? L’air y est rigoureux et clair, le sol y est sec et dur. Vous devrez rechercher une région plus fantastique pour vos penchants aux zigzags. »
« Je pense, glissa le compagnon, que ces messieurs nous ont déjà dit qu’une promesse les lie à ce lieu pour cette heure : mais il me semble qu’ils ont écouté notre comédie sur la formation intellectuelle en jouant le rôle du chœur, et ce, en véritable “spectateur idéal” — car ils ne nous ont pas dérangés, nous pensions être seuls tous les deux. »
« Oui, dit le philosophe, c’est vrai : on ne saurait leur refuser cet éloge, mais il m’a semblé qu’ils en méritaient un plus grand encore — »
Je saisis ici la main du philosophe et dis « Il faut être hébété comme un reptile, le ventre sur le sol, la tête dans la boue pour pouvoir entendre des propos tels que les vôtres sans devenir sérieux et méditatif, voire excité et survolté. Peut-être tel ou tel s’en irriterait-il, par dépit ou en s’accusant lui-même ; mais nous avons ressenti une impression différente, si ce n’est que je ne sais comment il faudrait la décrire. Ce moment précis était pour nous tellement exceptionnel, notre état d’esprit se tenait tellement prêt, nous étions assis là comme des vases ouverts — il semble à présent que nous nous soyons remplis à ras bord de cette nouvelle sagesse, car je ne sais plus où j’en suis, et si quelqu’un me demandait ce que je veux faire au petit matin ou quelle tâche je me propose de manière générale à partir de maintenant, je ne saurais absolument pas quoi répondre. Car à l’évidence, nous avons vécu jusqu’à présent tout à fait différemment, nous nous sommes formés jusqu’à présent tout à fait différemment de ce qui convient — mais comment parviendrons-nous à surmonter ce clivage entre aujourd’hui et demain ? »
« Oui, confirma mon ami, il en va de même pour moi également, je m’interroge de la même manière : mais ensuite, j’ai l’impression que des vues aussi hautes et idéales au sujet de la tâche de la formation intellectuelle allemande me chassent loin de celle-ci, voire que je ne suis pas digne de participer à son œuvre. Je ne vois qu’une brillante procession constituée des natures les plus suprêmement riches se mettre en route vers ce but, je pressens les abîmes par-dessus lesquels passera ce cortège, les séductions près desquelles il circulera. Qui sera assez hardi pour se joindre à ce cortège ? »
Ici, le compagnon se tourna de nouveau vers le philosophe et lui dit : « Ne m’en veuillez pas si j’éprouve quelque chose de semblable et si je le formule à présent devant vous. Dans notre entretien, j’ai souvent l’impression de me sentir soulevé au-dessus de moi-même, et de me réchauffer à votre courage, à vos espérances, jusqu’à m’oublier moi-même. Vient ensuite un moment de rafraîchissement, un vent de réalité rigoureux me fait reprendre mes esprits — et je ne vois plus alors que le ravin qui s’ouvre entre nous, au-delà duquel, comme en rêve, vous m’avez transporté. Ce que vous appelez formation intellectuelle flotte tout autour de moi, ou fait peser un poids énorme sur ma poitrine, c’est une cuirasse qui me fera ployer, une épée que je ne pourrai brandir. »
Nous étions soudain tous trois unanimes face au philosophe, et, en nous stimulant et en nous encourageant mutuellement, nous avançâmes en commun approximativement ce qui suit, tout en allant et venant lentement en compagnie du philosophe, sur ce terrain sans arbres qui nous avait servi de champ de tir dans la journée, dans la nuit totalement silencieuse, sous une voûte étoilée calmement étendue. « Vous avez tant parlé du génie, dîmes-nous approximativement, de son pénible cheminement solitaire à travers le monde comme si la nature ne produisait jamais que les oppositions les plus tranchées, d’une part la masse hébétée, endormie, proliférant sous l’action de ses instincts, et d’autre part, à une distance formidable, les grands individus contemplatifs, armés pour des créations éternelles. Mais vous qualifiez vous-même ceux-ci de sommet de la pyramide intellectuelle : il semble cependant que d’innombrables degrés intermédiaires soient nécessaires entre cette large base supportant une charge considérable et la cime s’élevant librement, et que le principe : natura non facit saltus[1] doive justement s’appliquer ici. Mais où commence ce que vous appelez formation intellectuelle, quels sont les blocs de pierre qui séparent la sphère gouvernée à partir d’en bas, et l’autre, qui est gouvernée par le haut ? Et si l’on ne peut vraiment parler de “formation intellectuelle” que chez ces natures extrêmement éloignées, comment fondera-t-on des institutions sur l’existence imprévisible de telles natures, comment peut-on réfléchir à des institutions éducatives qui ne profiteraient justement qu’à ces élus ? Il nous semble bien plutôt que ce sont précisément elles qui doivent trouver leur voie, et que leur force se montre à leur capacité à marcher sans ces béquilles soutenant la formation intellectuelle dont ont besoin tous les autres, et ainsi à traverser les heurts et les chocs de l’histoire universelle sans se laisser troubler, un peu comme un fantôme traversant une vaste assemblée compacte. »
Voilà ce que nous avançâmes tous ensemble, sans guère d’habileté ni d’ordre, mais le compagnon du philosophe alla même plus loin et dit à son professeur : « Songez vous-même à tous les grands génies dont nous avions justement coutume d’être fiers en les tenant pour d’authentiques et fidèles guides montrant la voie de ce véritable esprit allemand dont nous honorons la mémoire par des célébrations et des statues, dont nous brandissons les œuvres face à l’étranger en ayant conscience de notre valeur : de quelle manière leur est venue une formation intellectuelle telle que vous y aspirez, dans quelle mesure se montre-t-il qu’ils ont été nourris et ont mûri sous le soleil de la formation intellectuelle de leur pays ? Et malgré cela, ils ont été possibles, et malgré cela, ils sont devenus ce que nous devons tant vénérer aujourd’hui, et leurs œuvres justifient peut-être même la forme de développement qu’ont prise ces nobles natures, voire ce manque de formation intellectuelle que nous devons concéder en ce qui concerne leur époque et leur peuple ? Qu’est-ce que Lessing, qu’est-ce que Winckelmann aurait à emprunter à une présente formation intellectuelle allemande ? Rien, ou du moins aussi peu que Beethoven, que Schiller, que Goethe, que tous nos grands artistes et nos grands poètes. C’est peut-être une loi de la nature que seules les générations ultérieures doivent toujours être conscientes des dons du ciel grâce auxquels une plus ancienne s’est distinguée. »
Ici, le vieillard entra dans une colère terrible et cria à l’adresse de son compagnon : « Espèce d’agneau de la simplicité de la connaissance ! Ô vous qui méritez tous d’être qualifiés de petits qui tètent encore leur mère ! Quelles argumentations boiteuses, gauches, étroites, bossues, estropiées ! Oui, je viens tout juste d’entendre la formation intellectuelle de notre époque, et mes oreilles tintent encore de pures réalités historiques “qui vont de soi”, de pures certitudes rationnelles d’historiens, cuistres et dénuées de pitié ! Fais bien attention, nature non profanée : tu as vieilli, et depuis des millénaires, cette voûte étoilée repose au-dessus de toi — mais tu n’as jamais encore entendu un bavardage cultivé, et dans son fond méchant, tel que l’aime ce présent ! Donc, vous êtes fiers, mes bons Germains, de vos poètes et de vos artistes ? Vous les désignez du doigt, et vous en tirez gloire face à l’étranger ? Et comme cela ne vous a coûté nulle peine de les avoir parmi vous, vous fabriquez à partir de là une théorie absolument charmante selon laquelle vous n’aurez pas non plus à vous donner de peine à leur sujet à l’avenir ? N’est-ce pas, mes novices enfants, ils viennent tout seuls : c’est la cigogne qui vous les apporte ! Quelle idée de parler de sage-femme ! Bien, mes chers amis, vous avez besoin d’une bonne leçon : quoi, vous auriez le droit de vous enorgueillir de ce que tous les esprits brillants et nobles que l’on a nommés ont été étouffés, exploités, envoyés au trépas prématurément par vous, par votre barbarie ? Quoi, vous pourriez penser sans honte à Lessing, qui périt de votre hébétude, en se battant contre vos lourdauds et vos idoles ridicules, en subissant les abus de vos théâtres, de vos savants, de vos théologiens, sans avoir pu risquer une seule fois cet envol éternel pour lequel il était venu au monde ? Et que ressentez-vous en évoquant le souvenir de Winckelmann, qui, pour libérer sa vue de vos grotesques niaiseries, alla mendier de l’aide auprès des jésuites, et dont la conversion ignominieuse retombera sur vous, et restera attachée à vous comme une tache indélébile ? Pourriez-vous prononcer le nom de Schiller sans rougir ? Regardez son portrait ! Cet œil lançant des éclairs enflammés qui passe au-dessus de vous avec mépris, cette joue empourprée mortellement — cela ne vous parle pas ? Vous aviez là un jouet si magnifique et si divin, que vous avez fracassé. Et ôtez encore, de cette vie qui a couru à la mort avec une précipitation mélancolique, l’amitié de Goethe — il n’aurait tenu qu’à vous de la faire s’éteindre plus vite encore. Vous n’avez prêté assistance à nul de nos grands génies — et vous voulez à présent en tirer ce dogme de ne plus prêter assistance à aucun ? Mais pour chacun d’eux, vous fûtes, jusqu’à cet instant, cette “résistance que lui fait le monde inerte” que Goethe nomme expressément dans l’épilogue de La Cloche, pour chacun d’eux, vous fûtes les grincheux inertes, ou les envieux au cœur étroit, ou les égoïstes pleins de méchanceté. C’est malgré vous qu’ils créèrent leurs œuvres, c’est contre vous qu’ils dirigèrent leurs attaques, et c’est grâce à vous qu’ils sont morts si tôt, avant d’avoir achevé leur travail quotidien, brisés ou étourdis à force de combats. Qui peut imaginer ce que ces hommes héroïques étaient voués à atteindre si ce véritable esprit allemand avait étendu au-dessus d’eux son toit protecteur, dans une institution solide, cet esprit qui, sans une telle institution, isolé, effrité, dégénéré, continue de traîner son existence. Tous ces hommes vont à leur perte : et il faut une croyance absolument démente dans la rationalité de tout ce qui arrive pour vouloir faire excuser votre faute grâce à elle. Et pas seulement ces hommes ! De tous les champs de l’excellence intellectuelle se lèvent des hommes qui vous accusent : si je tourne le regard vers les talents poétiques, ou philosophiques, ou picturaux, ou plastiques, et pas uniquement vers les talents de suprême degré, je remarque partout ce qui n’est pas venu à maturité, ce qui a connu un excès d’agitation ou s’est relâché trop tôt, ce qui a grillé, ou a gelé, avant la floraison, partout, je flaire cette “résistance que lui fait le monde inerte”, c’est-à-dire votre culpabilité. Voilà ce que veut dire le fait que j’aspire à des institutions dispensant la formation intellectuelle et trouve pitoyable l’état de celles qui se nomment ainsi. Celui à qui il plaît de qualifier cela d’“aspiration idéale”, ou d’“idéal” en général et s’imagine me dédommager au moyen de cet éloge, celui-là mérite qu’on lui réponde que ce qui existe est simplement une abjection et une honte, et que celui qui, par un gel polaire aspire à la chaleur entrera en fureur si l’on qualifie cela d’“aspiration idéale”. Il s’agit ici de pures réalités flagrantes, présentes, qui crèvent les yeux : qui en perçoit quelque chose sait qu’il y a ici une situation de misère, comme le gel et la faim. Mais qui n’en perçoit rien — celui-là a à tout le moins un étalon pour mesurer où s’arrête ce que j’appelle “formation intellectuelle” et quels blocs de pierre de la pyramide séparent la sphère gouvernée à partir d’en bas, et l’autre, qui est gouvernée par le haut. »
Le philosophe semblait s’être violemment exalté : nous l’invitâmes à faire de nouveau quelques pas, alors qu’il avait prononcé ses dernières déclarations debout, à proximité de la base de tronc qui nous servait de cible pour nos exercices au pistolet. Un profond silence s’établit entre nous quelque temps. Nous allions et venions lentement, en réfléchissant. Nous ressentions beaucoup moins de honte pour avoir avancé des arguments aussi sots, qu’une certaine restitution de notre personnalité : à la suite de ces adresses enflammées, et pour nous guère flatteuses, nous nous sentions plus proches du philosophe, voire même plus liés personnellement.
Car l’homme est si misérable qu’il ne se rapproche jamais aussi vite d’un inconnu que lorsque celui-ci laisse remarquer une faiblesse, un défaut. Que notre philosophe se soit exalté et ait usé d’insultes jetait un pont au-dessus de la vénération craintive, seule éprouvée jusqu’alors : ajoutons, pour celui qui trouve une telle observation révoltante, que ce pont mène souvent de la vénération distante à l’amour personnel et à la pitié. Et cette pitié, à la suite de ce sentiment de restitution de nos personnalités, se montrait peu à peu avec de plus en plus de force. Dans quel but menions-nous ce vieil homme ici, de nuit, parmi les arbres et les rocs ? Et puisqu’il nous avait donné son accord, pourquoi ne trouvions-nous pas une manière plus calme et plus modeste de recevoir cette leçon, pourquoi devions-nous, tous trois, exprimer notre opposition sous une forme aussi maladroite ?
Car nous remarquions déjà, à présent, à quel point nos objections étaient irréfléchies, mal préparées et inexpérimentées, à quel point y résonnait l’écho de ce présent dont le vieil homme ne pouvait entendre la voix dans le domaine de la formation intellectuelle. En outre, nos objections, à proprement parler, ne provenaient pas purement de l’intellect : le fond que les discours du philosophe excitaient et incitaient à la résistance semblait se trouver ailleurs. Peut-être ne s’exprimait en nous que la peur instinctive de savoir si c’étaient bien nos individus qui se trouvaient avantagés, avec des vues comme celles que défendait le philosophe, peut-être toutes les pensées que nous avions imaginées auparavant au sujet de notre propre formation intellectuelle se regroupaient-elles face à la nécessité de trouver désormais à tout prix des raisons combattant une telle vision des choses qui balaierait de fond en comble notre présumée prétention à la formation intellectuelle. Mais avec des adversaires qui ressentent de manière si personnelle la vigueur d’une argumentation, il ne faut pas lutter ; ou, selon ce que devrait énoncer la morale dans notre cas : de tels adversaires ne doivent pas lutter, ne doivent pas contredire.
Nous marchions donc aux côtés du philosophe, honteux, en proie à la pitié, insatisfaits de nous-mêmes, et plus convaincus que jamais que le vieillard devait avoir raison, et que nous lui avions causé du tort. Qu’il était loin derrière nous, à présent, le rêve de jeunesse de notre institution de formation, avec quelle clarté nous reconnaissions le danger auquel nous n’avions échappé jusqu’à présent que du fait du hasard, celui de nous vendre des pieds à la tête au système scolaire qui dès ces années d’enfance, dans notre lycée déjà, nous avait tenu des discours séducteurs. Comment se faisait-il que nous ne fassions pas encore partie du chœur public de ses admirateurs ? Peut-être était-ce seulement que nous étions encore de véritables étudiants, que nous pouvions encore fuir les essais de captation et la pression avides, le ressac du public qui se précipitait sans relâche, et nous retirer sur cette île qui serait bientôt emportée elle aussi !
Terrassés par ces pensées, nous étions sur le point de nous adresser au philosophe, lorsqu’il se tourna soudain vers nous et commença d’une voix plus douce : « Je ne dois pas m’étonner si vous vous comportez de façon juvénile, imprudente et précipitée. Car vous n’avez guère eu l’occasion auparavant de réfléchir sérieusement à ce que vous m’avez entendu dire. Donnez-vous du temps, emportez ces paroles partout avec vous, mais pensez-y jour et nuit. Maintenant, vous êtes à la croisée des chemins, maintenant vous savez où mènent les deux chemins ; sur l’un des chemins, vous êtes bien reçu par votre temps : il ne manquera ni de couronnes, ni de marques de victoire, de formidables partis vous soutiendront, des gens de mêmes opinions seront autant derrière vous que devant vous. Et lorsque l’un lancera le mot d’ordre, cela résonnera dans tous les rangs. Ici, le premier devoir se nomme combattre alignés au cordeau, et le second, anéantir tous ceux qui ne veulent pas être alignés au cordeau. L’autre chemin vous réunit avec de rares compagnons de voyage, il est plus difficile, plus sinueux, et plus escarpé : ceux qui vont sur le premier chemin se moqueront de vous, car vous avancez ici plus péniblement, ils tenteront de vous attirer à eux. Mais lorsque parfois les deux chemins se croisent, vous serez maltraité, poussé à l’écart ou on vous évitera craintivement et on vous isolera.
Que signifierait donc une institution de formation pour les voyageurs si différents qui vont sur ces deux chemins ? Ce formidable essaim qui se presse vers son but sur le premier chemin comprend, par là une institution par laquelle il est lui-même tenu aligné au cordeau, et dont est séparé et exclu tout ce qui s’efforce d’atteindre des buts supérieurs et plus éloignés. Ils s’entendent à coup sûr à lancer des termes pompeux pour désigner leurs tendances : ils parleront par exemple de “développement intégral de la libre personnalité dans le cadre de convictions fermes, communes, nationales et conformes à la moralité humaine”, ou désigneront leur but comme “la fondation l’État populaire s’appuyant sur la raison, la formation intellectuelle, la justice”.
Pour l’autre groupe, plus petit, une institution de formation est quelque chose de totalement différent. Il veut, grâce à la défense que procure une solide organisation, éviter que le courant de cet essaim ne l’emporte et ne l’écarte, et que ses individus, en proie à un épuisement prématuré, ou détournés, dégénérés, détruits, ne perdent de vue leur noble et sublime tâche. Ces individus doivent achever leur œuvre, tel est le sens de leur institution commune — tâche qui en quelque sorte purifie des traces du sujet et doit être portée au-delà du jeu changeant des époques, en pur reflet de l’essence éternelle et immuable des choses. Et tous ceux qui participent à cette institution doivent aussi s’efforcer de préparer, par cette purification à l’égard du sujet, la naissance du génie et la production de son œuvre. Il n’y en a pas qu’un peu qui sont appelés à une telle collaboration, aussi parmi les talents de deuxième et de troisième rangs, et ce n’est que par le service d’une telle véritable institution de formation intellectuelle qu’ils parviennent au sentiment de vivre pour leur devoir. Mais aujourd’hui, ce sont précisément ces talents qui sont détournés de leur voie et aliénés de leurs instincts par les artifices séducteurs ininterrompus de cette “culture” à la mode. Cette tentation s’adresse à leurs émotions égoïstes, à leurs faiblesses et à leurs vanités, cet esprit du temps leur chuchote : “Suivez-moi ! Là, vous serez serviteurs, aides et outils, éclipsés par des natures supérieures, jamais heureux de votre particularité, tirés par des fils, attachés à des chaînes comme des esclaves, des automates, même ; ici, auprès de moi, vous jouissez en maîtres de votre libre personnalité, vos talents peuvent briller d’eux-mêmes, grâce à eux, vous serez vous-mêmes au premier rang, un formidable cortège vous accompagnera et l’acclamation de l’opinion publique apportera plus de satisfaction qu’un éloge noblement dispensé depuis la cime du génie.” Les tout meilleurs ressentent aujourd’hui de tels attraits : et au fond, ce qui est décisif, ici, pour savoir si l’on est accessible à ce genre de voix ou non, n’est pas tant le degré de talent que la hauteur et le degré d’une certaine sublimité morale, l’instinct d’héroïsme, de sacrifice de soi — et enfin un besoin sûr de formation intellectuelle, devenu coutume, introduit par une juste éducation : formation intellectuelle qui, comme je l’ai déjà dit, est avant tout obéissance et habitude de la discipline du génie. Mais c’est précisément d’une telle discipline, d’une telle habitude que les instituts que l’on nomme actuellement “institutions de formation” ignorent à peu près tout : bien qu’il ne soit pas douteux à mes yeux qu’à l’origine, le lycée a été conçu comme une véritable institution de formation intellectuelle de ce genre, ou du moins comme structure y préparant, et, aux temps prodigieux de profonde ébullition de la Réforme, a réellement fait avec audace les premiers pas sur ce chemin, de même que de nouveau, à l’époque de notre Schiller, de notre Goethe on nota un peu de ce besoin, ignominieusement détourné ou mis à l’écart, en un germe des ailes dont parle Platon dans le Phèdre, et qui, à chaque contact avec le beau fait pousser ces ailes à l’âme et l’emporte vers les hauteurs — au royaume des archétypes immuables et purs des choses. »
— « Ah, maître vénéré et remarquable, commença à présent le compagnon, après que vous avez cité le divin Platon et le monde des Idées, je ne crois plus que vous soyez en fureur contre moi, même si j’ai bien mérité votre réprobation et votre colère par mes propos de tout à l’heure. Dès que vous parlez s’agite en moi cette aile platonicienne ; et c’est seulement dans les plages intermédiaires que, en aurige de mon âme, je dois vraiment lutter avec ce cheval rétif, sauvage et rebelle que Platon a également décrit, et dont il dit qu’il est de travers et grossier, la nuque raide, l’encolure courte et le nez épaté, noir de robe, l’œil gris injecté de sang, le poil hérissé sur les oreilles et entendant mal, constamment prêt à commettre des méfaits et à mal agir, et tout juste susceptible d’être mené par le fouet et l’aiguillon. Et puis songez à tout le temps où j’ai vécu loin de vous, et à quel point tous ces artifices séducteurs dont vous parliez ont pu s’essayer sur moi, peut-être pas sans quelque succès, bien que ce fût pratiquement sans que je m’en avise. Je saisis à présent plus vivement que jamais la nécessité d’une institution qui permette de vivre en commun avec les rares hommes possédant la véritable formation intellectuelle afin d’avoir en eux guides et étoile du berger. Comme je ressens fortement le danger encouru par le voyageur solitaire ! Et lorsque, comme je vous l’ai dit, j’ai imaginé de façon délirante me sauver en fuyant la foule et le contact direct avec l’esprit de l’époque, cette fuite était elle-même une illusion. Continuellement, par d’innombrables canaux, à chaque souffle, cette atmosphère pénètre en nous, et nulle solitude n’est assez solitaire et assez éloignée pour que cette atmosphère, avec ses brumes et ses nuages, ne sache nous atteindre. Déguisées en doute, en gain, en espérance, en vertu, masquées dans le folklore vestimentaire le plus changeant, les images de cette culture se glissent jusqu’à nous : et même ici, à proximité de vous, c’est-à-dire en quelque sorte à portée de main d’un véritable ermite de la formation intellectuelle, ce tour de passe-passe est parvenu encore à nous séduire. Avec quelle constance et quelle fidélité cette petite troupe d’une formation intellectuelle que l’on peut presque qualifier de secte doit monter la garde ! Comme elle doit se renforcer collectivement ! Avec quelle rigueur chaque faux pas doit être réprimandé, avec quelle compassion il doit être pardonné ! Par conséquent pardonnez-moi aussi, cher professeur, après m’avoir sérieusement blâmé ! »
« Tu tiens un langage, mon bon ami, que je n’aime pas et qui rappelle les conventicules religieux. Je n’ai rien à voir avec cela. Mais ton cheval platonicien m’a plu, et pour lui, je te pardonnerai aussi. Je troque l’animal qui tète encore sa mère contre ce cheval. En outre, je ne trouve guère plaisant de continuer à déambuler ici dans la fraîcheur. L’ami que j’attendais est assez dément pour monter ici même encore à minuit s’il en fait la promesse. Mais j’attends en vain le signe convenu entre nous : ce qui a bien pu le retenir jusqu’à présent me demeure incompréhensible. Car il est ponctuel et exact, comme nous avons coutume de l’être, nous vieillards, ce que la jeunesse tient aujourd’hui pour passé de mode. Cette fois, il me laisse en plan : c’est contrariant ! Bon, suivez-moi ! Il est temps d’y aller ! »
— À cet instant se montra quelque chose de nouveau. —
* * *
§ Conférence 5
Cinquième conférence prononcée le 23 mars.
Honorable auditoire !
Si ce que je vous ai raconté des propos tenus par notre philosophe dans le calme de la nuit, et provoqués par des motivations multiples, a suscité en vous un peu de sympathie, la décision découragée de celui-ci, que j’ai racontée en dernier lieu a dû vous toucher de la même manière qu’elle nous toucha jadis. Il nous annonça brusquement, en effet, qu’il voulait s’en aller : laissé en plan par son ami, et guère réconforté par ce que son compagnon et nous avions su lui opposer dans cet endroit si perdu, il semblait désormais pressé de mettre un terme à ce séjour sur la montagne prolongé inutilement. Il devait considérer cette journée comme perdue : et, en s’en débarrassant, il aurait volontiers rejeté aussi derrière lui le souvenir d’avoir fait notre connaissance, lorsqu’un phénomène nouveau le fit s’immobiliser, et que son pied déjà levé s’abaissa de nouveau dans une hésitation.
Une lueur colorée et un grondement venant de la zone du Rhin qui claqua pour se perdre rapidement envoûta notre attention ; et juste après, une phrase mélodique lente, à l’unisson et cependant renforcée par de nombreuses voix juvéniles monta vers nous depuis le lointain. « C’est son signal, cria le philosophe, mon ami vient donc, finalement, et je n’ai pas attendu pour rien. Ce seront des retrouvailles de minuit — mais comment lui annoncer que je suis encore là ? Allons ! Tireurs au pistolet, montrez-nous donc vos talents à présent ! Entendez-vous le rythme rigoureux de cette mélodie qui nous salue ? Notez ce rythme, et répétez-le par la série de vos explosions ! »
C’était une tâche à notre goût, et dans nos compétences ; nous chargeâmes aussi vite que possible et après nous être entendus rapidement, nous levâmes nos pistolets vers le firmament illuminé d’étoiles tandis que dans les profondeurs, après une brève répétition, cet air pénétrant s’éteignit. Le premier, le deuxième et le troisième coup de feu partirent avec panache à travers la nuit — à présent, le philosophe criait « erreur de rythme ! » ; car nous venions de trahir notre mission rythmique : immédiatement après le troisième coup de feu, une étoile filante tomba comme une flèche, et presque à notre insu, le quatrième et le cinquième coup de feu retentirent dans la direction de sa chute.
« Erreur de rythme ! criait le philosophe, qui vous a demandé de viser des étoiles filantes ! Elles explosent déjà toutes seules, sans vous ; il faut savoir ce que l’on veut quand on manie des armes. »
À cet instant se répéta, montant depuis le Rhin, cette mélodie désormais entonnée, plus fort, par un plus grand nombre de voix. « On nous a bien compris, lança mon ami en riant, et qui peut résister, lorsqu’un spectre si étincelant passe à portée de tir ? » —
« Silence ! interrompit le compagnon, qu’est-ce que c’est que cet essaim qui nous renvoie ce signal ? Je devine de vingt à quarante voix, des voix d’hommes, fortes — et d’où cet essaim nous salue-t-il ? Il ne semble cependant pas avoir quitté la rive opposée du Rhin — mais nous devons pouvoir voir cela depuis notre rive. Venez vite ! »
En effet, à l’endroit où nous avions déambulé jusqu’à présent, à proximité de cette puissante base de tronc, le petit bois dense, sombre et élevé coupait la perspective sur le Rhin. En revanche, comme je l’ai raconté, depuis la halte située un peu plus bas que la surface plate du sommet de la montagne, on voyait à travers la cime des arbres et c’était justement le Rhin, dans le coude duquel se trouvait l’île de Nonnenwörth, qui remplissait le centre de ce panorama arrondi qu’aperçoit le spectateur. Nous courûmes à toute vitesse vers cette halte, tout en restant prudents pour le vieux philosophe : il faisait nuit noire dans la forêt, et, escortant le philosophe à sa droite et à sa gauche, nous devinions plus que nous ne le percevions le chemin qui s’ouvrait.
À peine avions-nous atteint les bancs qu’une illumination de feu trouble, large et agitée nous frappa, venant à l’évidence de l’autre rive du Rhin. « Ce sont des flambeaux, lançai-je ; il est sûr et certain que mes camarades de Bonn sont là, de l’autre côté, et que votre ami doit être au beau milieu d’eux. Ils ont chanté, ils vont l’escorter. Voyez ! Écoutez ! Maintenant, on monte dans les barques, : dans à peine plus d’une demi-heure, la procession de flambeaux sera montée jusqu’ici. »
Le philosophe fit un bond en arrière. « Que dites-vous ? décocha-t-il, vos camarades de Bonn, donc des étudiants, mon ami est venu avec des étudiants ? » —
Cette question lancée presque rageusement nous mit en émoi. Qu’avez-vous contre les étudiants ?, rétorquâmes-nous, sans obtenir de réponse. C’est seulement au bout d’un moment que le philosophe commença, lentement, sur un ton plaintif, et comme s’il s’adressait à celui qui était encore au loin : « Donc même à minuit, mon ami, même sur cette montagne solitaire, nous ne serons pas seuls, et c’est toi-même qui apportes jusqu’à moi une troupe d’étudiants trouble-fête, toi qui sais pourtant que j’évite soigneusement, de préférence, ce genus omne[1]. Je ne te comprends pas, mon lointain ami : cela veut pourtant dire quelque chose qu’après une longue séparation, nous nous retrouvions pour nous revoir, et que nous choisissions pour cela un tel coin retiré, et des heures si inaccoutumées. Pourquoi avions-nous donc besoin d’un tel chœur de témoins, et de témoins de ce genre ! Ce qui nous réunit aujourd’hui, ce n’est pas le moins du monde un besoin dicté par le sentimentalisme et la sensiblerie : car nous avons tous deux appris de bonne heure à savoir vivre seuls et dans un digne isolement. Ce n’est pas pour nous, pour nous adonner à de tendres sentiments, ou pour jouer avec solennité une scène d’amitié que nous avons décidé de nous voir ici ; mais ici, à l’endroit où je t’ai rencontré autrefois, à une heure mémorable, dans une solitude solennelle, nous voulions ensemble tenir le plus sérieux des conseils, un peu comme des chevaliers d’une nouvelle Vehme. Nous écoute qui peut nous comprendre, mais pourquoi viens-tu accompagné d’une troupe qui ne nous comprendra certainement pas ! Je ne te reconnais pas là, mon lointain ami ! »
Il ne nous parut pas convenable d’interrompre celui qui se plaignait de manière si aigre : et alors qu’il s’arrêtait mélancoliquement, nous ne nous risquâmes pas à lui dire à quel point ce rejet méfiant des étudiants ne pouvait que nous contrarier.
Le compagnon finit par se tourner vers le philosophe et lui dire : « Vous me rappelez, cher professeur, que vous aussi, plus tôt, avant que je ne fasse votre connaissance, avez exercé dans plusieurs universités, et que circulent encore des bruits datant de cette période au sujet de votre rapport avec les étudiants, de la méthode de votre enseignement. Aux accents résignés avec lesquels vous venez de parler des étudiants, bien des gens devineraient des expériences personnelles déplaisantes ; mais je crois moi bien plutôt que vous avez expérimenté et vu ce que tout un chacun expérimente et voit, mais que vous avez jugé tout cela avec plus de rigueur et de sévérité que tout autre. Car votre fréquentation m’a appris que les plus prodigieuses, instructives et décisives des expériences et les choses vécues sont celles de tous les jours, mais que ce sont précisément les formidables énigmes que tout le monde a sous les yeux qui ne sont comprises comme énigmes que par le plus petit nombre et que ces problèmes gisent intacts, au milieu de la chaussée et pour ainsi dire sous les pieds de la foule, pour les rares véritables philosophes, pour qu’ils les ramassent ensuite avec soin, et, qu’à partir de ce moment, ils brillent en pierres précieuses de la connaissance. Peut-être nous direz-vous, pendant le bref intermède qui nous reste avant l’arrivée de votre ami, quelque chose encore sur vos connaissances et vos expériences dans la sphère de l’université, et parachèverez-vous ainsi le cercle de considérations auquel nous avons été contraints involontairement, au sujet de nos institutions éducatives. Permettez-nous en outre de vous rappeler qu’à un stade antérieur de vos entretiens, vous m’avez même fait une telle promesse. Partant du lycée, vous avez affirmé l’importance extraordinaire qu’il revêt : c’est à l’aune de son objectif de formation, une fois qu’il est fixé, que devraient s’apprécier toutes les autres institutions, c’est des errements de sa tendance que celles-ci auraient à pâtir. Une telle importance de centre moteur, disiez-vous, aujourd’hui, même l’université ne peut plus la revendiquer pour elle, elle qui, dans sa configuration présente, au moins dans une de ses dimensions importantes, ne peut être tenue que pour l’extension d’une tendance du lycée. Vous m’avez promis ici de développer ce point par la suite : chose que peuvent peut-être attester nos amis étudiants qui ont pu entendre notre discussion à ce moment. »
« Nous l’attestons », lançai-je. Le philosophe se tourna vers nous et lança : « Si vous avez réellement écouté, vous pourrez me décrire, en fonction de tout ce qui a été dit, ce que vous comprenez par cette tendance actuelle du lycée. Vous êtes en outre encore suffisamment proches de cette sphère pour pouvoir jauger mes pensées en les rapportant à vos expériences et à vos sentiments. »
Mon ami répliqua, rapidement et lestement, à sa manière, à peu près ce qui suit : « Jusqu’à présent nous avions toujours cru que la seule visée du lycée était de préparer à l’université. Mais cette préparation doit nous rendre assez autonomes pour la situation, d’une liberté extraordinaire, qui est celle d’un étudiant d’université. Car il me semble que dans nul domaine de la vie actuelle n’est laissé à l’individu autant à décider et à arrêter que dans le domaine de la vie d’étudiant. Il doit être son propre guide, sur une vaste étendue qui lui est totalement abandonnée, durant plusieurs années : le lycée doit donc essayer de le rendre autonome. »
Je poursuivis le discours de mon camarade. « Il me semble, dis-je, que tout ce que vous avez, certes à juste titre, à réprouver dans le lycée, ne représente que des moyens nécessaires pour susciter, à un si jeune âge, une forme d’autonomie ou du moins de croyance à l’autonomie. Le cours d’allemand doit servir à cette autonomie : l’individu doit de bonne heure être heureux de ses opinions et de ses visées pour pouvoir aller seul son chemin sans béquilles. C’est pour cette raison qu’on l’engage tôt à produire, et plus tôt encore à juger et faire œuvre de critique avec acuité. Quand bien même les études latines et grecques ne sont pas en mesure d’enflammer l’élève pour la lointaine Antiquité, à la faveur de la méthode avec laquelle elles sont pratiquées s’éveille néanmoins l’esprit scientifique, le plaisir pris à la rigoureuse causalité de la connaissance, le désir de trouver et de repérer : combien ont pu être séduits durablement et conduits jusqu’aux attraits de la science grâce à une nouvelle leçon trouvée au lycée, saisie à la faveur de tâtonnements juvéniles ! Le lycéen doit apprendre et emmagasiner énormément de choses : de la sorte, vraisemblablement, sera progressivement engendrée une pulsion sous la conduite de laquelle ensuite, à l’université, il apprendra et emmagasinera avec autonomie de façon semblable. Bref, nous pensons que cela pourrait être la tendance du lycée de préparer et d’habituer l’élève de telle manière qu’il continue ensuite, de façon autonome, à vivre et apprendre comme il a dû vivre et apprendre sous la contrainte de l’organisation du lycée. »
Le philosophe éclata de rire à ces mots, mais pas exactement de manière bienveillante, et rétorqua : « Vous m’avez donné à l’instant une belle preuve de cette autonomie. Et c’est précisément cette autonomie qui m’effraie tant, et me rend toujours si pénible la proximité des étudiants d’aujourd’hui. Oui, mes bons amis, vous êtes prêts, vous êtes prêts, vous êtes devenus grands, la nature a brisé votre moule, et vos professeurs peuvent se délecter de vous. Quelle liberté, quelle fermeté, quelle insouciance dans le jugement, quelle nouveauté, quelle fraîcheur dans la compréhension ! Vous siégez au tribunal — et toutes les cultures de tous les temps prennent leurs jambes à leur cou. Le sens de la scientificité est allumé et s’exhale de vous sous forme de flamme — que chacun se garde de se brûler à votre contact ! Si j’ajoute à cela vos professeurs, voilà que je trouve encore une fois la même autonomie, à un degré accru de force et de grâce : jamais époque n’a été plus riche en personnalités autonomes les plus belles, jamais on n’a haï si fort tout esclavage, et également, bien entendu, l’esclavage de l’éducation et de la formation intellectuelle.
Mais permettez-moi de mesurer cette autonomie qui est la vôtre à l’aune de cette formation intellectuelle, justement, et de ne considérer votre université que comme institution éducative prodiguant cette formation. Lorsqu’un étranger veut connaître l’organisation de notre université, la première question qu’il pose, avec insistance, est celle-ci : par quel lien l’étudiant est-il, chez vous, relié à l’université ? Nous répondons : Par l’oreille, en tant qu’auditeur. — L’étranger s’étonne. “Seulement par l’oreille ?” demande-t-il de nouveau. “Seulement par l’oreille”, répondons-nous de nouveau. L’étudiant écoute. Quand il parle, lorsqu’il voit, lorsqu’il se déplace, lorsqu’il est sociable, lorsqu’il pratique les arts, bref lorsqu’il vit, il est autonome, c’est-à-dire indépendant de l’institution de formation. Très fréquemment, l’étudiant écrit tout en écoutant. Ce sont les moments durant lesquels il est rattaché au cordon ombilical de l’université. Il peut choisir ce qu’il veut écouter, il n’a nul besoin de croire ce qu’il entend, il peut fermer l’oreille s’il ne veut pas entendre. C’est la méthode d’enseignement “acroamatique”.
Mais le professeur parle à ces étudiants qui écoutent. Ce que par ailleurs il pense et fait est séparé par une formidable faille de la perception de l’étudiant. Fréquemment, le professeur lit tout en parlant. En général, il veut le plus grand nombre possible de tels auditeurs, dans l’adversité, il se contente de peu, presque jamais d’un seul. Une bouche qui parle, et beaucoup d’oreilles, avec la moitié de leur nombre en mains qui écrivent — voilà l’appareil extérieur de l’université, voici la machine à formation de l’université mise en route. Pour le reste, le propriétaire de cette bouche est séparé et indépendant des possesseurs des nombreuses oreilles : et l’on vante dans l’euphorie cette double autonomie comme étant la “liberté universitaire”. Du reste, l’un peut — pour accroître encore cette liberté — parler de ce qu’il veut, l’autre écouter, à peu près, ce qu’il veut : si ce n’est que derrière ces deux groupes, à peu de distance, se tient l’État, avec un air vigilant de garde-chiourme, pour rappeler de temps en temps qu’il est le but, la visée, et la quintessence de cette singulière procédure de parler-écouter.
Nous, à qui il doit être permis de ne prendre en considération ce surprenant phénomène qu’en tant qu’institution assurant la formation intellectuelle, rapportons donc à l’étranger qui mène son enquête que tout ce qui, dans nos universités, est formation intellectuelle va de la bouche à l’oreille, que toute éducation en vue de la formation intellectuelle n’est, ainsi qu’on l’a dit, qu’“acroamatique”. Mais puisque même l’écoute et le choix de ce qu’il faut écouter est abandonné à la décision autonome de l’étudiant jouissant de la liberté universitaire, puisque d’autre part il peut dénier crédibilité et autorité à tout ce qui est entendu, toute éducation en vue de la formation intellectuelle lui incombe, au sens strict, à lui-même, et l’autonomie que l’on s’efforce d’atteindre au moyen du lycée se révèle à présent, au comble de la fierté, “auto-éducation universitaire à la formation intellectuelle”, et fait étalage de son plumage le plus resplendissant.
Heureuse époque, dans laquelle les jeunes gens sont assez sages et cultivés pour pouvoir se tenir eux-mêmes en lisière ! Lycées insurpassables, qui parviennent à implanter l’autonomie là où d’autres époques croyaient devoir implanter la dépendance, la discipline, la soumission, l’obéissance, et repousser toutes les présomptions à l’autonomie ! Vous apparaît-il clairement ici, mes bons amis, pourquoi il me plaît, dans la perspective de la formation intellectuelle, de considérer l’université d’aujourd’hui comme extension de la tendance du lycée ? La formation intellectuelle inculquée grâce au lycée se rend avec de hautes prétentions, comme quelque chose de complet et de fin prêt, aux portes de l’université : elle exige, elle promulgue des lois, elle siège au tribunal. Par conséquent, ne vous faites pas illusion sur l’étudiant cultivé : celui-ci, pour autant qu’il croie avoir tout juste reçu la consécration de la formation intellectuelle, n’est toujours que le lycéen formé entre les mains de ses professeurs : lequel, depuis son isolement universitaire, et après avoir quitté le lycée, est de ce fait totalement soustrait à tout façonnage et tout guidage ultérieur en vue de la formation intellectuelle, pour, à partir de maintenant, vivre par lui-même et être libre.
Libre ! Examinez cette liberté, connaisseurs d’hommes ! Bâtie sur la base d’argile de la culture de lycée d’aujourd’hui, sur un fondement fissuré, son bâtiment est construit de travers et n’est pas sûr quand souffle le vent tourbillonnant. Regardez l’étudiant libre, le héraut de la formation à l’autonomie, devinez son instinct, interprétez-le à ses besoins ! Que vous semble de sa formation intellectuelle, si vous savez la mesurer à ces trois étalons, d’abord à son besoin de philosophie, puis à son instinct artistique, et enfin, à l’aune de l’Antiquité grecque et romaine, qui est l’impératif catégorique incarné de toute culture.
L’homme est tellement assiégé par les problèmes les plus sérieux et les plus difficiles que, conduit à eux de manière légitime, il entre de bonne heure dans cet étonnement philosophique durable sur lequel seul, en ce qu’il offre un sous-sol fertile, peut croître une formation intellectuelle très profonde et très noble. Le plus souvent, ce sont ses propres expériences qui le conduisent à ces problèmes, et particulièrement dans cette période orageuse de la jeunesse, presque tout événement personnel se reflète en une double lueur, comme exemplification d’une quotidienneté, et en même temps d’un problème éternel étonnant qui mérite une explication. À cet âge, qui entoure en quelque sorte ses expériences d’un arc-en-ciel métaphysique, l’homme a suprêmement besoin d’une main qui le guide, car il s’est brusquement et presque instinctivement convaincu de l’ambiguïté de l’existence, et perd le sol ferme des opinions conventionnelles qu’il avait jusqu’alors choyées.
Cet état naturel de suprême indigence doit bien évidemment être tenu pour l’ennemi le plus implacable de cette autonomie chérie à laquelle il faut que le jeune homme cultivé d’aujourd’hui soit conduit par l’éducation. De ce fait, tous les disciples de l’“aujourd’hui” ayant déjà pris leurs quartiers au sein du “cela va de soi” mettent tout leur zèle à le soumettre et le paralyser, l’évacuer ou l’étioler : et leur moyen favori est de paralyser cette pulsion philosophique naturelle au moyen de la soi-disant “formation historique”. Un système qui récemment encore jouissait d’une scandaleuse renommée mondiale a découvert la formule désignant cet auto-anéantissement de la philosophie : et l’on voit déjà partout, aujourd’hui, à la faveur de la considération historique des choses, une telle innocence naïve à ramener le plus irrationnel à la “raison”, et à faire passer le plus noir pour du blanc que l’on pourrait assez souvent demander, en appliquant de manière parodique ce principe hégélien : “Cette absence de raison est-elle effective ?” Ah, c’est justement l’absence de raison seule qui semble aujourd’hui “effective”, c’est-à-dire productrice d’effets, et tenir prête cette espèce de réalité effective pour expliquer que l’histoire passe pour la véritable “formation intellectuelle historique”. C’est en cela que s’est métamorphosée la pulsion philosophique de notre jeunesse : et les singuliers philosophes des universités semblent à présent s’être conjurés pour conforter en elle le jeune étudiant.
Ainsi, un examen et un questionnement historiques, voire même philologiques, ont lentement pris la place d’une profonde interprétation des problèmes éternellement identiques : qu’a pensé, ou non, tel ou tel philosophe, ou bien tel ou tel texte peut-il lui être légitimement attribué, ou bien telle ou telle leçon mérite-t-elle la préférence ? C’est à ce genre de traitement neutre de la philosophie que l’on incite aujourd’hui nos étudiants dans les séminaires philosophiques de nos universités : c’est pourquoi je me suis habitué de longue date à considérer une telle science comme une ramification de la philologie, et à apprécier ses représentants en fonction de la question de savoir s’ils sont bons philologues ou non. En conséquence, c’est bien la philosophie elle-même qui est bannie de l’université : ce qui répond à notre première question, qui portait sur la valeur des universités pour la formation intellectuelle.
Quel rapport entretient cette même université avec l’art, voilà ce que l’on ne peut avouer sans honte : elle n’entretient aucun rapport du tout. On ne trouvera même pas ici une esquisse de pensée, d’apprentissage, d’aspiration, de comparaison artistique, et absolument personne ne pourra parler sérieusement d’un vote de l’université pour encourager les plans artistiques nationaux les plus importants. Il n’entre pas en considération ici que le professeur, à titre individuel, se sente par hasard avoir une inclination personnelle pour l’art, ou que l’on fonde une chaire pour historiens de la littérature ayant une compétence en esthétique : en revanche, que l’université, dans son ensemble, ne soit pas en mesure de maintenir le jeune étudiant dans une discipline artistique rigoureuse, et qu’elle laisse se produire, dans une totale aboulie, ce qui se produit, voilà qui constitue une critique extrêmement virulente de sa présomptueuse prétention à vouloir représenter la suprême institution assurant la formation intellectuelle.
Nos étudiants “autonomes” vivent sans philosophie, sans art : quel besoin peuvent-ils avoir, par conséquent, de se commettre avec les Grecs et les Romains, pour lesquels nul n’a plus de raison de simuler une inclination, et qui siègent en outre dans une solitude quasiment inaccessible et un éloignement plein de majesté. C’est aussi pour cette raison que, de manière cohérente, les universités de notre époque ne tiennent aucun compte de ces inclinations à la formation intellectuelle totalement éteintes et construisent leurs chaires de philologie pour éduquer de nouvelles générations de philologues exclusifs auxquels incombe la tâche de dégrossir philologiquement les lycéens : un cycle de vie qui ne profite ni aux philologues ni aux lycéens, mais qui surtout accuse l’université, pour la troisième fois, de ne pas être ce pour quoi elle aime se faire passer avec faste — une institution assurant la formation intellectuelle. Car si vous éliminez les Grecs, avec la philosophie et l’art : sur quelle échelle voulez-vous encore vous hisser jusqu’à la formation intellectuelle ? Car si vous essayez d’escalader cette échelle sans cette aide, toute votre érudition pourrait bien — c’est une chose que l’on doit vous dire — peser sur votre nuque comme un fardeau incommode plutôt que vous donner des ailes et vous enlever dans les hauteurs.
Si vous êtes restés honnêtement, mes chers honnêtes, sur ces trois stades de la compréhension, et que vous avez reconnu l’étudiant d’aujourd’hui, comparé aux Grecs, impropre et impréparé à la philosophie, dénué d’instinct pour l’art véritable, et l’avez reconnu pour un barbare qui se croit libre, face à lui, vous ne vous vous enfuirez toutefois pas offensés, même si vous aimeriez peut-être vous abstenir de contacts trop rapprochés. Car tel qu’il est, il est innocent : tel que vous l’avez reconnu, il accuse, muet mais terrible, les coupables.
Il faudrait que vous compreniez la langue secrète que cet innocent sous le coup d’une accusation se parle à lui-même : vous apprendriez à comprendre également l’essence intime de cette autonomie dont on fait volontiers étalage pour l’extérieur. À aucun des jeunes gens aux nobles talents n’a échappé ce besoin de formation intellectuelle incessant, fatigant, troublant, irritant : pour cette époque où il est en apparence le seul être libre dans une réalité de fonctionnaires et de domestiques, il expie cette grandiose illusion de liberté par des tortures et des doutes qui ne cessent de se renouveler. Il sent qu’il ne peut pas se guider lui-même, qu’il ne peut rien pour lui-même : alors, ayant perdu tout espoir, il se jette dans le monde du quotidien et du labeur quotidien : l’affairement le plus trivial le recouvre, ses membres s’avachissent. Brusquement, il se secoue de nouveau : il sent que la force qui parvenait à le maintenir à flot n’est pas encore relâchée. De nobles et fières décisions se constituent et croissent en lui. Sombrer si tôt dans une médiocrité étroite et mesquine de spécialiste l’épouvante ; et il cherche à présent des appuis et des piliers pour ne pas être entraîné sur ce chemin. En vain ! ces appuis cèdent ; car il avait fait une erreur, et s’était tenu à de fragiles roseaux. L’humeur vide et morne, il voit ses plans partir en fumée : son état est abominable et indigne : il oscille entre une activité exaltée et une atonie mélancolique. Puis il est fatigué, paresseux, craintif face au travail, épouvanté devant tout ce qui est grand, et se haïssant lui-même. Il dissèque ses capacités, et croit voir des espaces vides, ou remplis de manière chaotique. Puis il se précipite de nouveau, du sommet de la connaissance de soi dont il rêve, dans un scepticisme ironique. Il dépouille ses combats de leur importance, et se sent disposé à toute tâche véritablement utile, même basse. Il cherche à présent à se consoler dans une continuelle action précipitée, afin de s’y cacher à ses propres yeux. Et son désarroi, ainsi que le manque de guide le conduisant à la formation intellectuelle, le pousse d’une forme d’existence à l’autre : doute, élan, détresse vitale, espoir, découragement, tout le ballotte de çà, de là, signe que toutes les étoiles au-dessus de lui, d’après lesquelles il pourrait piloter son bateau, sont éteintes.
Telle est l’image de cette autonomie que l’on glorifie, de cette liberté d’étudiant réfléchie dans les meilleures des âmes, qui ont véritablement besoin de formation intellectuelle : face auxquelles ces natures plus grossières, ne se souciant de rien, qui se réjouissent de leur liberté au sens barbare du terme n’entrent pas en ligne de compte. Car elles montrent dans leur contentement de bas étage et leur limitation précoce à une spécialisation que pour elles, cet élément est le bon : ce à quoi il n’y a rien à objecter. Mais leur contentement ne compense pas la souffrance d’un individu porté vers la culture et ayant besoin d’être guidé, qui finit, maussade, par laisser tomber les rênes et commence à se mépriser lui-même. Tel est l’innocent dénué de culpabilité : car qui lui a imposé le fardeau intolérable de la solitude ? Qui l’a incité à l’autonomie à un âge où s’abandonner à de grands guides et suivre dans l’enthousiasme la voie du maître ont coutume d’être en quelque sorte les besoins naturels et immédiats.
Il y a quelque chose d’inquiétant quand on réfléchit aux effets où conduit nécessairement la répression violente de besoins si nobles. Qui inspecte de près et d’un œil pénétrant les plus dangereux soutiens et amis de cette pseudo-culture d’aujourd’hui que je déteste tant, ne trouvera que trop fréquemment parmi eux de tels hommes formés intellectuellement, dégénérés et sortis de leur voie, poussés, par un désespoir interne, à une fureur hostile envers la culture, à laquelle nul n’a voulu leur montrer l’accès. Ce ne sont pas les pires ni les plus minuscules que nous retrouvons alors dans le rôle de journalistes et de rédacteurs de journaux, dans la métamorphose du désespoir ; l’esprit de certains genres de littérature très pratiqués aujourd’hui pourrait être caractérisé comme un esprit étudiant désespéré. Comment comprendre autrement, par exemple, cette « jeune Allemagne » autrefois bien connue, avec sa prolifération d’épigones jusqu’à aujourd’hui ! Nous découvrons ici comme un besoin de formation intellectuelle devenu sauvage, qui s’échauffe jusqu’à finir par crier : je suis la formation intellectuelle. Là, devant les portes des lycées et des universités traîne la culture issue de ces établissements qui s’est échappée de ce besoin et se donne à présent des airs souverains ; sans leur érudition, il est vrai : de sorte que Gutzkow, par exemple, l’auteur de romans offrirait le meilleur portrait du lycée, moderne, déjà littérateur.
Un homme formé intellectuellement qui a dégénéré est une affaire sérieuse : et nous sommes terriblement affectés d’observer que l’ensemble de notre monde public savant et journalistique porte en lui le signe de cette dégénérescence. Comment jugera-t-on correctement nos savants si on les voit, inlassablement, regarder l’œuvre de séduction du peuple par le journalisme, ou même y contribuer, comment sinon en supposant que leur érudition est pour eux quelque chose de semblable à ce qu’est pour ceux-là la production de romans de scribouillards, à savoir une fuite devant soi-même, une mise à mort de leur pulsion de formation intellectuelle, un anéantissement désespéré de l’individu. Le même soupir ressort tout autant de notre art littéraire en dégénérescence que de cette manie de la publication de livres enflant jusqu’à l’absurde : ah, si nous pouvions nous oublier nous-mêmes ! On n’y parvient pas : le souvenir, que les montagnes entières de papier imprimé qui le submergent n’étouffent pas, continue à dire de temps en temps : “Un homme formé intellectuellement dégénéré ! Né pour la formation intellectuelle et éduqué pour la non-formation ! Barbare en pleine détresse, esclave du jour, attaché à la chaîne de l’instant et mourant de faim — mourant de faim à jamais !”
Oh, les misérables innocents responsables par leur propre faute ! Car il leur manqua quelque chose que chacun d’eux aurait dû rencontrer, une véritable institution de formation qui puisse leur donner buts, maîtres, méthodes, modèles, compagnons, et du cœur de laquelle le souffle vigoureux et exaltant du véritable esprit allemand se répande sur eux. Et ainsi, ils s’étiolent dans le désert, ils dégénèrent pour devenir ennemis de cet esprit qui leur est au fond intimement apparenté ; ils accumulent ainsi faute après faute, des fautes bien plus lourdes que n’en a accumulé toute autre génération, salissant ce qui est pur, profanant ce qui est sacré, préconisant ce qui est faux et contrefait. C’est en vous référant à eux que vous pouvez prendre conscience de la capacité de formation intellectuelle de nos universités et vous poser, avec le plus grand sérieux, la question : qu’encouragez-vous en elles ? l’érudition allemande, l’inventivité allemande, la brave pulsion de connaissance allemande, l’ardeur au travail allemande et son aptitude au sacrifice — belles et splendides choses que d’autres nations vous envient, voire même les plus belles et les plus splendides choses au monde si au-dessus d’elles toutes s’étendait, en sombre nuée porteuse de bénédiction, d’éclairs et de fécondité, ce véritable esprit allemand. Mais vous avez peur de cet esprit, et c’est donc une autre couche de vapeur, étouffante et lourde, qui s’est concentrée au-dessus de vos universités, et sous laquelle vos très nobles jeunes gens respirent avec peine, accablés, les meilleurs d’entre eux en périssant.
Il y a eu en ce siècle une tentative tragiquement sérieuse et exceptionnellement instructive de détruire cette couche de vapeur, et d’ouvrir au loin la perspective vers le parcours de l’esprit allemand au sommet des nuées. L’histoire de l’université ne contient nulle autre tentative semblable, et celui qui veut démontrer de manière pénétrante ce qui est ici nécessaire ne pourra jamais trouver un exemple plus clair. C’est le phénomène de l’ancienne “association d’étudiants”, à ses origines.
De la guerre, le jeune homme avait rapporté chez lui, de manière imprévue, le plus digne prix conquis au combat, la liberté de sa patrie : orné de cette couronne, il méditait quelque chose de plus noble. De retour à l’université, il perçut, la respiration difficile, ce souffle étouffant et vicié recouvrant les sites de la formation universitaire. D’un seul coup, l’œil grand ouvert et rempli d’effroi, il vit la barbarie non allemande artificiellement cachée sous l’érudition en tout genre, d’un seul coup, il découvrit que ses propres camarades avaient été abandonnés, sans guide au vertige écœurant de la jeunesse. Et il fut saisi de fureur. Il se leva avec la même expression d’indignation empreinte d’une suprême fierté que celle que put avoir autrefois son Schiller donnant lecture des Brigands devant ses compagnons : et si celui-ci avait apposé sur sa pièce l’image d’un lion et l’épigraphe “in tyrannos[2]”, son disciple était lui-même ce lion s’apprêtant à bondir : et tous les “tyrans” se mirent à trembler pour de bon. Oui, pour l’œil craintif et superficiel, ces disciples indignés ne différaient guère des brigands de Schiller : pour l’auditeur anxieux, leurs discours semblaient ramener, en comparaison, Sparte et Rome aux dimensions de couvents pour nonnes. L’effroi suscité par ces jeunes indignés était général, à un point que n’avaient jamais suscité, dans la sphère des cours, ces “Brigands” : à propos desquels, selon ce que rapporte Goethe, un prince allemand aurait un jour déclaré que “s’il était Dieu et qu’il ait prévu l’apparition des Brigands, il n’aurait pas créé le monde”.
D’où vient la vigueur inconcevable de cet effroi ? Car ces jeunes indignés étaient les plus hardis, les plus talentueux et les plus purs parmi leurs compagnons : une insouciance magnanime, une noble simplicité de mœurs se dessinait chez eux dans le geste et le costume : les préceptes les plus magnifiques se lient mutuellement pour donner une aptitude rigoureuse et pieuse ; que pouvait-elle faire craindre ? On ne saura jamais clairement à quel point, s’agissant de cette peur, on se faisait illusion, ou jouait la comédie, ou l’on reconnaissait effectivement ce qui était exact : mais un instinct ferme s’exprimait à partir de cette peur et de la persécution honteuse et absurde. Cet instinct haïssait deux choses dans l’association d’étudiants, d’une haine opiniâtre : d’une part son organisation, représentant la première tentative de véritable institution de formation intellectuelle, et d’autre part, l’esprit de cette institution de formation intellectuelle, cet esprit allemand au sérieux viril, mélancolique, dur et hardi de ce fils de mineur, Luther.
Songez au destin de l’association d’étudiants lorsque je pose cette question : l’université allemande a-t-elle alors compris cet esprit, lorsque même les princes allemands, dans leur haine, semblent l’avoir compris ? A-t-elle, avec hardiesse et détermination, pris dans ses bras ses plus nobles fils en déclarant “vous devrez me tuer moi avant de les tuer eux” ? — J’entends votre réponse : c’est à l’aune de celle-ci que vous devez juger si l’université allemande est un établissement allemand de formation intellectuelle.
L’étudiant a pressenti à l’époque dans quelles profondeurs doit s’enraciner une véritable institution de formation intellectuelle : à savoir dans un renouvellement et stimulation intimes des forces morales les plus pures. Et il faudra continuer à raconter ceci à jamais au sujet de cet étudiant, à sa gloire. Il a pu apprendre sur les champs de bataille ce qu’il lui était le moins possible d’apprendre dans la sphère de la “liberté étudiante” : que l’on a besoin de grands guides, et que toute formation intellectuelle commence avec l’obéissance. Et au milieu de cette exultation victorieuse, en songeant à sa patrie libérée, il s’était fait la promesse de rester allemand. Allemand ! Désormais, il apprenait à comprendre Tacite, désormais il comprenait l’impératif catégorique de Kant, désormais les airs de Lyre et épée de Carl Maria von Weber l’enchantaient. Les portes de la philosophie, de l’art, voire de l’Antiquité, s’ouvraient toutes grandes devant lui — et dans l’un des crimes de sang les plus mémorables, dans l’assassinat de Kotzebue, il vengeait, avec un profond instinct et un manque de perspicacité exalté, son exceptionnel Schiller, consumé trop tôt par la résistance du monde obtus, celui qui aurait pu être pour lui guide, maître, organisateur, et dont il ressentait à présent le manque avec une si cordiale fureur.
Car tel fut le funeste destin de ces étudiants nourris de pressentiments : ils ne trouvèrent pas le guide dont ils avaient besoin. Peu à peu, ils perdirent leur assurance commune, entrèrent en désaccord, éprouvèrent de l’insatisfaction ; il ne fallut pas longtemps pour que d’infortunées maladresses trahissent le manque, parmi eux, d’un génie dont l’ombre embrasserait tout : et ce crime de sang mystérieux trahit, outre une force terrifiante, le danger terrifiant entraîné par ce manque. Ils étaient sans guide — et c’est pourquoi ils périrent.
Car je le répète, mes amis ! — toute formation intellectuelle commence par le contraire de tout ce que l’on vante aujourd’hui comme étant la liberté étudiante, avec l’obéissance, avec la soumission, avec la discipline, avec la servitude. Et de même que les grands guides ont besoin de ceux qui sont guidés, ceux qui doivent être guidés ont besoin de guides : ici règne une sorte de prédisposition mutuelle, voire une sorte d’harmonie préétablie, dans l’ordre des esprits. À cet ordre éternel auquel les choses reviennent toujours sous l’action de leur poids naturel veut justement s’opposer cette culture, en le troublant et en l’anéantissant, cette culture qui siège aujourd’hui sur le trône du présent. Elle veut ravaler les guides jusqu’à les soumettre à sa corvée, ou les réduire à dépérir : elle guette ceux qui doivent être guidés lorsqu’ils recherchent leur guide prédestiné, et, à coups de moyens grisants, assomme leur instinct en cours de recherche. Mais si malgré tout, ceux qui sont destinés les uns aux autres, se trouvent en combattant, couverts de blessures, alors survient un sentiment de ravissement qui ébranle profondément, comme si se faisait entendre une lyre éternelle, un sentiment que je ne pourrais aujourd’hui vous faire deviner qu’à partir d’une image.
Avez-vous, lors d’une répétition, eu l’occasion de considérer avec intérêt la singulière espèce du genre humain, décrépite et débonnaire, dont est usuellement constitué l’orchestre allemand ? Quel jeu de variations de la capricieuse déesse “forme” ! Quels nez et quelles oreilles, quels mouvements gauches, ou produisant un cliquetis de squelettes ! Imaginez que vous soyez sourds, et que vous n’ayez pas la moindre idée de l’existence du son et de la musique, et que vous deviez profiter du spectacle d’une prestation orchestrale exclusivement en artistes plastiques : à l’abri du trouble provoqué par l’effet idéalisant du son, vous ne pourriez vous rassasier de ce comique au style grossier de gravure sur bois médiévale, de cette inoffensive parodie d’homo sapiens.
Imaginez de nouveau que votre sens de la musique revienne, que vos oreilles s’ouvrent, et qu’à la tête de l’orchestre, un honnête indicateur de cadence accomplisse convenablement sa besogne : le comique de ces figurations n’existe désormais plus pour vous, vous entendez — mais l’esprit de l’ennui vous semble s’étendre de l’honnête indicateur de cadence à ses compagnons. Vous ne voyez plus que le flasque et le mou, vous n’entendez plus que l’incertitude rythmique, la vulgarité mélodique et la trivialité de sentiment. L’orchestre devient pour vous une masse renfrognée suscitant votre indifférence, ou bien simplement repoussante.
Mais pour finir, introduisez sur les ailes de votre imagination un génie, un véritable génie, au milieu de cette masse — et vous remarquerez tout de suite quelque chose d’incroyable. Tout se passe comme si, par une transmigration éclair, ce génie s’était introduit dans tous ces corps à demi animaux, et qu’à partir d’eux, ce soit le seul et unique œil démonique qui regarde vers l’extérieur. Écoutez et voyez à présent — vous ne pourrez jamais assez entendre ! Si vous contemplez de nouveau cet orchestre aux accents de sublimes tempêtes ou de plaintes intimes, si vous pressentez la vive tension dans chaque muscle et la nécessité rythmique dans chaque geste, alors vous partagerez le sentiment d’une harmonie préétablie entre le guide et ceux qui sont guidés, et comment, dans l’ordre des esprits, tout pousse à la nécessité d’édifier une telle organisation. Mais interprétez donc à partir de mon image ce que j’ai pu réellement entendre par une véritable institution de formation intellectuelle, et également pourquoi je ne reconnais pas le moins du monde quoi que ce soit de tel dans l’université. »