Dithyrambes à Dionysos (1888) - Œuvres complètes
By Friedrich Nietzsche
* * *
Rien que fou ! Rien que poète !
Dans l’air de la lumière déclinante,
quand déjà de la rosée la consolation
vers la terre s’écoule,
invisible, inentendue aussi,
— car délicatement chaussé
est le consolateur rosée, comme tous les doux consolants —
te souviens-tu, te souviens-tu, cœur bouillant,
combien tu eus soif jadis,
de larmes célestes et de gouttes de rosée
grillé et harassé tu eus soif,
tandis que sur les chemins à l’herbe jaunie
maléfiques regards du soleil au soir
couraient tout autour de toi au milieu d’arbres noirs
aveuglants regards incandescents du soleil, jouissant de ton malheur.
« Le soupirant de la vérité — toi ? raillaient-ils
non ! Rien qu’un poète !
une bête, une rusée, prédatrice, insidieuse,
qui doit mentir,
qui doit mentir sciemment, de plein gré,
avide de proie,
au masque multicolore,
se prenant lui-même pour masque,
se prenant lui-même pour proie
cela — le soupirant de la vérité ?…
rien que fou ! rien que poète !
rien que parole multicolore
parlant multicolore depuis des masques de fou,
escaladant de mensongers ponts de mots,
des arcs-en-ciel de mensonge
entre de faux cieux
en errance, le pas furtif
rien que fou ! rien que poète !…
Cela — le soupirant de la vérité ?…
Non pas calme, fixe, lisse, froid,
fait image,
colonne de dieu,
non dressé devant des temples,
portier d’un dieu :
non ! hostile à ces statues de la vertu,
plus chez lui dans tout désert que dans les temples,
tout malice de chat
sautant par chaque fenêtre
hop ! dans chaque hasard
flairant vers toute forêt vierge
que dans des forêts vierges
au milieu de bêtes de proie au poil multicolore ébouriffé
tu courus éclatant de santé pécheresse, beau, et multicolore,
les babines avides,
railleur de félicité, effroyable de félicité, sanguinaire de félicité,
tu courus prédateur, insidieux, menteur…
Ou, tel l’aigle, qui longtemps,
longtemps regarde fixement dans des abîmes,
dans ses abîmes…
— oh, qu’ils tournoient ici, descendant,
s’abaissant, s’enfonçant,
dans des profondeurs toujours plus profondes ! —
Puis,
soudain,
volant droit,
partant net,
fondent sur des agneaux
piquant, affamés,
avides d’agneaux,
en ayant après toutes les âmes d’agneau,
en ayant furieusement après tout ce qui lance des regards
de vertu, de mouton, frisé,
stupide, avec la bienveillance du lait des agneaux…
Donc
de l’aigle, de la panthère
tiennent les désirs du poète,
tiennent tes désirs derrière mille masques,
fou ! poète !…
Toi qui as vu l’homme
tant dieu que mouton —,
mettre en pièces le dieu dans l’homme
comme le mouton dans l’homme
et rire en mettant en pièces —
cela, c’est ta félicité,
félicité de panthère et de tigre,
félicité de poète et de fou !…
Dans l’air de la lumière déclinante,
Quand déjà de la lune la faucille
verte parmi les rougeoiements pourpres
et envieuse se faufile
— ennemie du jour,
à chaque pas secrètement
des hamacs de roses
fauchant, jusqu’à ce qu’ils s’effondrent
sombrant dans la nuit, livides :
moi-même, j’ai sombré ainsi autrefois,
tombant de mon désir du jour,
du jour las, malade de la lumière,
— ai sombré à l’écart, dans le soir, dans l’ombre,
par une vérité
brûlé et assoiffé
— te souviens-tu, te souviens-tu, cœur bouillant,
combien, là, tu eus soif ? —
que je sois banni
de toute vérité !
Rien que fou ! rien que poète !…
* * *
Au milieu de filles du désert
1
« Ne pars pas ! dit alors le voyageur qui se nommait l’ombre de Zarathoustra, reste auprès de nous, — la vieille affliction sourde pourrait bien nous assaillir de nouveau.
Ce vieux magicien vient déjà de nous offrir en abondance ce qu’il a de pire, et regarde, le brave pape plein de piété qui est là a les larmes aux yeux et s’est déjà embarqué de nouveau pour la mer de la mélancolie.
Ces rois, là, peuvent bien faire encore bonne figure devant nous : mais s’ils étaient sans témoins, je parie que chez eux aussi, le jeu néfaste repartirait.
— le jeu néfaste des nuages qui s’en vont, de la mélancolie humide, des cieux couverts, des soleils dérobés, des vents d’automne hurlant,
— le jeu néfaste de nos hurlements et de nos cris de détresse : reste auprès de nous, Zarathoustra ! Il y a ici bien de la misère cachée qui veut parler, bien du soir, bien du nuage, bien de l’air lourd !
Tu nous as nourris d’une alimentation forte et virile, et de maximes vigoureuses : ne permets pas que pour le dessert, les esprits amollis et efféminés nous assaillent de nouveau !
Toi seul rends l’air fort et clair autour de toi ! Ai-je jamais trouvé sur terre un air aussi bon qu’auprès de toi, dans ta caverne ?
J’ai pourtant vu bien des genres de pays, mon nez a appris à essayer et à estimer bien des genres d’air : mais c’est auprès de toi que mes narines éprouvent leur plus grand plaisir !
À moins que —, à moins que —, oh, pardonne à un vieux souvenir ! Pardonne-moi un vieux chant de fin de repas que j’ai composé autrefois parmi des filles du désert.
Auprès d’elles régnait en effet un bon air clair et oriental ; là, j’étais aussi loin que possible de la vieille Europe nuageuse, humide et mélancolique !
À l’époque, j’aimais ces jeunes orientales, et les autres étendues de ciel bleu que ne couvrent nuls nuages et nulles pensées.
Vous ne sauriez croire comme elles restaient convenablement assises, quand elles ne dansaient pas, avec profondeur, mais sans pensées, comme de petits secrets, comme des énigmes attachées par un ruban, comme des noix pour le dessert —
multicolores et étrangères, certes ! mais sans nuages : des énigmes qui se laissent deviner : c’est pour ces jeunes filles que j’ai conçu alors un psaume de sortie de table. »
Ainsi parlait le voyageur qui se nommait l’ombre de Zarathoustra : et avant que quiconque lui réponde, il avait déjà saisi la harpe du vieux magicien, croisé les jambes, et il regardait autour de lui avec tranquillité et sagesse : — mais lentement, interrogatif, il aspira l’air de ses narines, comme quelqu’un qui savoure un air nouveau dans des pays nouveaux. Finalement, il entama son chant avec une sorte de rugissement.
2
Le désert grandit : malheur à qui renferme des déserts !
3
Ah !
Solennel !
digne commencement !
d’une solennité africaine !
digne d’un lion
ou d’un braillard moral…
— mais rien pour vous,
mes très chères amies,
aux pieds desquelles, sous les palmiers,
il m’est accordé, à moi,
un Européen d’être assis. Sela.
Merveilleux en vérité !
Je suis assis à présent
tout près du désert et déjà
si loin du désert à nouveau,
et nullement encore ravagé :
à savoir avalé
par cette petite oasis
— elle ouvrit toute grande, en bâillant,
sa gueule charmante,
la plus suave de toutes les petites gueules :
et j’y suis tombé, dedans,
au fond, à travers — parmi vous,
mes très chères amies ! Sela.
Salut, salut à cette baleine,
si elle a de la sorte, de son hôte,
pourvu au contentement ! — saisissez-vous
ma petite allusion érudite ?…
Salut à son ventre
s’il a été
un ventre-oasis aussi charmant,
comme celui-ci : ce dont je doute pourtant.
C’est pour cela que je viens d’Europe,
qui est plus portée au doute que toutes les petites épouses.
Puisse Dieu y remédier !
Amen !
Je suis assis à présent
dans cette oasis, la plus petite,
telle une datte,
bruni, gorgé de sucre, doré,
avide d’une petite gueule ronde de jeune fille,
mais plus encore de dents mordeuses de jeunes filles,
d’un froid de glace, d’un blanc de neige, tranchantes :
dont brûle en effet
le cœur de toutes les dattes bouillantes. Sela.
Aux fruits du sud que j’ai dit
semblable, trop semblable
je suis étendu ici, entouré
de petits insectes ailés
qui autour de moi dansent et jouent,
et de même de souhaits et d’idées
plus petits encore,
plus stupides plus méchants, —
assiégé par vous,
muettes, inquiètes
jeunes filles-chats
Doudou et Suleika
— sphinxencerclé, pour entasser en un mot
tant de sentiments
(— Dieu me passe
ce péché linguistique !)
— je suis assis ici, flairant le meilleur air,
air de paradis en vérité,
air clair, léger, rayé d’or,
jamais si bon air
de la lune ne tomba,
est-ce par hasard
ou cela se fit-il par exubérance ?
comme le narrent les poètes anciens.
Mais moi, le douteur, je le mets en doute,
c’est pour cela que je viens
d’Europe,
qui est plus portée au doute que toutes les petites épouses.
Puisse Dieu y remédier !
Amen !
Respirant cet air le plus beau,
les narines gonflées tels des verres,
sans avenir, sans souvenirs,
je suis assis ici,
mes très chères amies,
et regarde le palmier,
qui, telle une danseuse,
se courbe, et se blottit et se déhanche
— on l’accompagne, si on le regarde longuement…
telle une danseuse qui, me semble-t-il,
depuis trop longtemps, dangereusement longtemps,
ne se tint jamais, jamais que sur une seule jambe ?
— elle a pour cela oublié, me semble-t-il,
l’autre petite jambe ?
En vain du moins,
ai-je cherché le manquant
joyau jumeau
— à savoir l’autre petite jambe —
dans la proximité sainte
de sa très charmante, très gracieuse
petite jupe en éventail, en volants, en paillettes.
Oui, mes belles amies,
si vous m’en croyez tout à fait,
elle l’a perdue…
Hou ! Hou ! Hou ! Hou ! Hou !
Elle s’en est allée,
allée à tout jamais,
l’autre petite jambe !
Oh quel dommage pour cette autre petite jambe charmante !
Où — peut-elle bien se trouver et s’affliger, abandonnée,
cette petite jambe solitaire ?
Dans la peur, peut-être,
d’un monstre de lion, féroce, fauve,
aux boucles blondes ? Ou même déjà
rongée, grignotée —
cela fait pitié hélas hélas ! grignotée ! Sela.
Oh, ne pleurez pas,
tendres cœurs !
Ne pleurez pas,
cœurs de datte ! seins de lait !
Cœurs de réglisse
en sachets !
Sois un homme, Suleika ! Courage ! Courage !
Ne pleure plus,
blême Doudou !
— ou faudrait-il
plutôt ici
quelque remontant, un remontant fortifiant le cœur ?
Une onction de sentence,
une solennelle consolation ?…
Ah !
Debout, dignité !
Souffle, souffle encore,
soufflet de la vertu !
Ah !
Rugis encore une fois,
Rugis moralement,
Rugis en lion moral face aux filles du désert !
— car hurlement de vertu,
très chères jeunes filles,
est plus que tout
ardeur d’Européen, faim dévorante d’Européen !
Et me voilà déjà,
Européen que je suis,
je ne puis faire autrement, Dieu me vienne en aide !
Amen !
*
Le désert grandit : malheur à qui renferme des déserts !
La pierre crisse contre la pierre, le désert enserre et étrangle.
La mort formidable regarde incandescente d’un regard brun
et mastique, — sa vie, c’est sa mastication…
N’oublie pas, homme que la volupté a complètement tanné,
tu — es la pierre, le désert, tu es la mort…
*
* * *
Dernière volonté
Mourir
comme je vis autrefois mourir —,
l’ami qui, divinement, dans ma sombre jeunesse
lança éclairs et regards.
Volontaire et profond,
Dans la bataille un danseur —,
parmi les guerriers le plus gai
parmi les vainqueurs le plus grave,
sur son destin un destin se tenant,
dur, méditatif, précurseur — :
tremblant parce qu’il remportait la victoire,
jubilant de remporter la victoire en mourant —
donnant des ordres alors qu’il mourait
— et il donnait l’ordre d’anéantir…
Mourir
comme je vis autrefois mourir :
remportant la victoire, anéantissant…
* * *
Entre oiseaux de proie
Qui veut ici aller vers le bas,
la profondeur aura tôt fait
de l’engloutir !
— mais toi, Zarathoustra,
tu aimes encore l’abîme,
tu fais comme le sapin ? —
Il plonge ses racines là
où le rocher lui-même, en frissonnant,
regarde vers la profondeur —,
il hésite au bord des abîmes,
où tout ce qui l’entoure
veut chuter :
entre l’impatience
des sauvages éboulis, du ruisseau qui se précipite
patiemment endurant, dur, silencieux
solitaire…
Solitaire !
Qui osa donc
être ici invité,
être ton invité ?…
Un oiseau de proie, peut-être :
qui aime à se pendre,
toute joie mauvaise, aux cheveux
de l’endurant plein de fermeté,
avec un rire dément,
un rire d’oiseau de proie…
Pour quoi faire, une telle fermeté ?
raille-t-il, cruel :
il faut avoir des ailes, si on aime l’abîme…
il ne faut pas rester suspendu
comme toi, pendu ! —
Oh Zarathoustra,
le plus cruel des Nemrod,
récemment encore chasseur de Dieu,
le filet de toute vertu,
la flèche du mal !
À présent —
pris en chasse par toi-même,
ta propre proie,
chevillée en toi-même…
À présent —
seul avec toi,
deux dans ton propre savoir,
parmi cent miroirs
faux face à toi-même,
parmi cent souvenirs
incertain,
fatigué de toute blessure,
glacé par tout gel,
étranglé par ta propre corde,
connaisseur de toi-même !
bourreau de toi-même !
Pourquoi t’es-tu lié
avec la corde de ta sagesse ?
Pourquoi t’es-tu attiré
dans le paradis du vieux serpent ?
Pourquoi t’es-tu glissé
en toi — en toi ?…
Un malade désormais,
qui est malade du venin du serpent ;
un prisonnier à présent,
qui a tiré le lot le plus dur :
dans son propre puits
travaillant courbé,
enfermé dans une caverne en toi-même
t’ensevelissant toi-même
maladroit,
raide,
un cadavre —,
sous cent fardeaux empilés,
de toi surchargé,
un homme de savoir !
un connaisseur de soi-même !
le sage Zarathoustra !…
Tu cherchas le fardeau le plus lourd :
et tu te trouvas toi —,
tu ne te débarrasses pas de toi-même…
Guettant,
accroupi,
un homme qui ne se tient déjà plus droit !
tu me sembles encore te confondre avec ta tombe,
esprit confus !…
Et récemment encore si plein d’orgueil,
sur toutes les échasses de ton orgueil !
Récemment encore l’ermite sans dieu,
l’ermite à deux avec le diable,
le prince écarlate de toute exubérance !…
À présent —
entre deux rien
recroquevillé,
un point d’interrogation,
une énigme fatiguée —
une énigme pour oiseaux de proie…
ils vont te « résoudre »
ils sont déjà impatients de dévorer ta « solution »
ils tournent déjà autour de toi, leur énigme,
autour de toi, pendu !…
Oh Zarathoustra,
connaisseur de toi-même !…
bourreau de toi-même !…
* * *
Le signal de feu
Ici, où entre les mers l’île a surgi,
pierre de sacrifice s’élevant en tour abrupte,
ici, sous le ciel noir,
Zarathoustra allume ses feux des hauteurs,
signaux de feu pour marins égarés,
points d’interrogation pour ceux qui ont une réponse…
Cette flamme au ventre gris-blanc
— dans de froids lointains darde son désir ardent,
vers des hauteurs toujours plus pures, elle penche le cou —
un serpent redressé d’impatience :
j’ai placé ce signe face à moi.
Mon âme elle-même est cette flamme,
insatiable de lointains nouveaux
sa calme ardeur flamboie en s’élevant, en s’élevant.
Pourquoi Zarathoustra a-t-il fui bête et hommes ?
Pourquoi s’est-il abruptement enfui de toute terre ferme ?
Six solitudes sont déjà connues de lui —,
mais la mer même n’était pas pour lui assez solitaire,
l’île le laissa monter, sur la montagne il se fit flamme,
cherchant une septième solitude
il jette à présent sa ligne par-dessus sa tête.
Marins égarés ! Décombres d’antiques étoiles !
Mers de l’avenir ! Cieux jamais explorés !
c’est vers tout ce qui est solitaire que je lance à présent ma ligne :
répondez à l’impatience de la flamme,
attrapez, pour moi, le pêcheur des hautes montagnes,
ma septième, ultime, solitude ! — —
* * *
Le soleil sombre
1
Ta soif ne durera plus longtemps,
cœur brûlé !
l’air porte la promesse,
des bouches inconnues me le soufflent
— la grande fraîcheur vient…
Mon soleil était ardent au-dessus de moi à midi :
recevez mon salut pour votre venue,
vents soudains,
frais esprits de l’après-midi !
L’air se fait étranger et pur.
La nuit d’un oblique
regard séducteur
Ne louche-t-elle pas dans ma direction ?…
Reste fort, mon vaillant cœur !
Ne demande pas : pourquoi ? —
2
Jour de ma vie !
le soleil sombre.
Déjà le flot lisse
prend la couleur de l’or.
Le rocher a le souffle chaud :
Le bonheur ce midi
y dormit-il son sommeil du midi ?
En lumières vertes
l’abîme brun fait encore émerger le bonheur.
Jour de ma vie !
c’est bientôt le soir !
Déjà ton œil s’embrase
mi-clos,
déjà de ta rosée s’écoulent
les gouttes de larmes,
déjà recouvre calmement les mers blanches
la pourpre de ton amour,
ton ultime hésitante félicité…
3
Gaieté d’esprit, faite d’or, viens !
toi, de la mort
le plus secret, le plus doux plaisir avant-coureur !
— ai-je trop promptement couru mon chemin ?
À présent seulement, que le pied se fait las,
ton regard me rattrape,
ton bonheur me rattrape.
Alentour rien que vague et jeu.
Ce qui fut dur
a sombré dans l’oubli bleu,
oisive est désormais ma barque.
Tempête et trajet — comme il a oublié cela !
Souhait et espoir s’est noyé,
lisse est l’âme et la mer.
Septième solitude !
Jamais je ne ressentis
plus proche une douce certitude,
plus chaud le regard du soleil.
— La glace de ma cime est-elle toujours incandescente ?
Argenté, léger, un poisson
mon esquif à présent s’éloigne…
* * *
Plainte d’Ariane
Qui me réchauffera, qui m’aimera encore ?
Donnez des mains pleines de chaleur !
donnez des brasiers pour le cœur !
Allongée, frissonnante,
telle une demi-morte dont on réchauffe les pieds,
secouée, hélas, des fièvres inconnues,
tremblant sous les dards mordants, glacés, du gel,
prise en chasse par toi, pensée !
Innommable ! Voilé ! Effroyable !
Chasseur derrière les nuages !
À terre, foudroyée par toi,
œil railleur, qui me regardes depuis les ténèbres !
Et me voici gisante,
je me recourbe, je me tords, torturée,
par tous les éternels martyres,
touchée
par toi, chasseur le plus cruel,
toi — Dieu inconnu…
Frappe plus profond !
Frappe encore une fois !
Lacère, fracasse ce cœur !
Pourquoi ce martyre
avec des flèches émoussées ?
Pourquoi regardes-tu à nouveau
jamais fatigué du tourment de l’homme,
d’un œil lançant des éclairs de dieu qui jouit du malheur ?
ce n’est pas tuer que tu veux,
juste martyriser, martyriser ?
Pour quoi faire — me martyriser,
dieu inconnu jouissant du malheur ?
Ahah !
Tu te glisses furtivement vers moi
à ce minuit ?…
Que veux-tu ?
Parle !
Tu me presses, m’oppresses,
Ah ! Bien trop près !
Tu m’entends respirer,
tu épies mon cœur
jaloux !
— mais jaloux de quoi ?
Va-t’en ! Va-t’en !
pour quoi faire, cette échelle ?
veux-tu entrer,
montrer, dans mon cœur
dans mes plus secrètes
pensées monter ?
Impudent ! inconnu ! voleur !
Que veux-tu dérober ?
Que veux-tu obtenir en épiant ?
que veux-tu obtenir à force de torture ?
tortionnaire !
dieu-bourreau !
Ou me faut-il, tel le chien,
me rouler devant toi ?
Abandonnée, enthousiaste transportée
pour toi d’amour — frétiller ?
En vain !
Continue de piquer !
Dard le plus cruel !
Ce n’est pas un chien — c’est juste ton gibier que je suis,
chasseur le plus cruel !
Brigand derrière les nuages…
Parle enfin !
Toi, dissimulé dans l’éclair ! Inconnu ! parle !
Que veux-tu, bandit de grand chemin, que veux-tu — de moi ?…
Comment ?
Une rançon ?
Quelle rançon veux-tu ?
Exige beaucoup — c’est ce que conseille mon orgueil !
et parle bref — c’est ce que conseille mon autre orgueil !
Ahah !
Moi — c’est moi ? que tu veux ?
moi — toute ?…
Ahah !
Et tu me martyrises, fou que tu es,
martyrises mon orgueil ?
Donne-moi de l’amour — qui me réchauffera encore ?
qui m’aimera encore ?
donne des mains pleines de chaleur,
donne des brasiers pour le cœur,
donne-moi, moi la plus solitaire,
à qui la glace, ah ! septuple glace
d’ennemis même,
d’ennemis m’apprend à me languir,
donne, oui livre-moi,
ennemi le plus cruel,
— toi !…
Parti !
il s’est lui-même enfui,
mon unique compagnon,
mon grand ennemi,
mon inconnu,
mon dieu-bourreau !…
Non !
reviens !
Avec tous tes martyres !
Toutes mes larmes coulent
coulant vers toi coulant
et l’ultime flamme de mon cœur
elle s’embrase pour toi.
Oh reviens,
mon dieu inconnu ! ma douleur !
mon ultime bonheur !…
Un éclair. Dionysos se rend visible en une beauté smaragdine.
* * *
Dionysos :
Fais preuve d’intelligence, Ariane !…
Tu as de petites oreilles, tu as mes oreilles :
mets-y une parole pleine de sagesse ! —
Ne faut-il pas commencer par se haïr si l’on doit s’aimer ?…
Je suis ton labyrinthe…
* * *
Gloire et éternité
1
Combien de temps cela fait-il que tu es assis ici
sur ton infortune ?
Prends garde ! tu as encore couvé
un œuf
un œuf de basilic
éclos de ta longue misère.
Pourquoi Zarathoustra se glisse-t-il le long de la montagne ? —
Méfiant, ulcéré, sombre,
longtemps aux aguets —,
mais soudain un éclair,
clair, terrible, un coup
vers le ciel, de l’abîme :
— de la montagne, tressaillent
les entrailles…
Où haine et éclair
Se fondirent, une malédiction —,
sur les monts réside désormais la colère de Zarathoustra,
nuée d’orage, il glisse son chemin.
Que se terre qui a un ultime toit !
Au lit, les petits bouts de chou !
À présent les tonnerres roulent sur les voûtes,
à présent tremble ce qui est charpente et mur,
à présent vacillent éclairs et vérités jaune soufre —
Zarathoustra lance une malédiction…
2
Cette monnaie avec laquelle
tout le monde paie,
la gloire —,
je mets des gants pour saisir cette monnaie,
avec dégoût je la foule aux pieds.
Qui veut être payé ?
Ceux qui sont à vendre…
Qui est offert à la vente tend
ses mains grasses
vers cette gloire pour tout le monde, au son de pacotille !
— Veux-tu les acheter ?
tous sont à vendre.
Mais offre beaucoup !
fais sonner une pleine bourse !
— tu les renforces, sans cela,
tu renforces sans cela leur vertu…
Tous sont vertueux.
Gloire et vertu — cela rime.
Tant que vivra le monde,
il paiera le babillage de vertu
en cliquetis de gloire —,
le monde vit de ce bruit…
Face à tous les vertueux,
je veux être coupable,
être qualifié de coupable de toute grande faute !
Face à tous les porte-voix de la gloire
mon ambition deviendra ver —,
parmi ces gens j’ai grande envie
d’être le plus bas…
Cette monnaie avec laquelle
tout le monde paie,
la gloire —,
je mets des gants pour saisir cette monnaie,
avec dégoût je la foule aux pieds.
3
Silence !
De grandes choses — je vois du grand ! —
on doit les taire
ou en parler grandement :
parle grandement, ma sagesse ravie !
Je regarde vers le haut —
Là roulent des mers de lumière :
— oh nuit, oh silence, oh bruit au silence de mort !…
Je vois un signe —,
depuis les plus lointains lointains
une constellation sombre lentement vers moi en étincelant…
4
Suprême astre de l’être !
Table d’éternels tableaux !
Tu viens à moi ? —
Ce que nul n’a contemplé,
ta beauté muette, —
comment ? mes regards ne la font pas s’enfuir ?
Blason de la nécessité !
Table d’éternels tableaux !
— mais tu le sais déjà :
ce que tous haïssent,
ce que seul j’aime,
que tu sois éternel !
que tu sois nécessaire !
Mon amour ne s’enflamme
jamais qu’au contact de la nécessité.
Blason de la nécessité !
Suprême astre de l’être !
— que nul souhait n’atteint,
que nul non ne flétrit,
éternel oui de l’être,
éternellement je suis ton oui :
car je t’aime, ô, éternité ! — —
* * *
De la pauvreté du plus riche
Dix années passées —,
nulle goutte ne m’a atteint,
nul vent humide, nulle rosée d’amour
— un pays sans pluie…
À présent je prie ma sagesse
de ne pas se faire avare dans cette aridité :
déborde toute seule, verse toute seule la rosée goutte à goutte
sois toute seule la pluie du désert jauni !
Autrefois, je dis aux nuages
de s’en aller de mes montagnes, —
autrefois je dis « plus de lumière, vous ténèbres ! »
Aujourd’hui je les appâte pour les faire venir :
répandez les ténèbres autour de moi de vos pis !
— je veux vous traire,
vaches d’en-haut !
Sagesse à la chaleur de lait, suave rosée de l’amour
je répands débordantes sur ce pays.
Partez, partez, vérités
qui regardez mornes !
Sur mes montagnes, je ne veux
voir nulles vérités âpres et impatientes.
Dorée de sourire
qu’aujourd’hui s’approche de moi la vérité,
rendue douce par le soleil, brunie par l’amour, —
je ne romps de l’arbre qu’une vérité mûre.
Aujourd’hui, je tends la main
vers les boucles du hasard
assez intelligent pour guider,
pour tromper ce hasard, tel un enfant.
Aujourd’hui, je veux être hospitalier
pour ce qui n’est pas bienvenu,
pour le destin lui-même, je ne veux pas darder de piquants
— Zarathoustra n’est pas un hérisson.
Mon âme,
insatiable, avec sa langue,
a déjà léché toutes les bonnes et les mauvaises choses,
dans toute profondeur elle plongea.
Mais toujours semblable au liège,
toujours elle remonte à la surface,
elle voltige comme de l’huile sur des mers brunes :
c’est à cause de cette âme que l’on m’appelle le bienheureux.
Qui sont mes père et mère ?
Mon père n’est-il pas le prince Opulence
et ma mère le rire calme ?
N’est-ce pas leur union à eux deux qui engendra
moi, animal énigmatique,
moi, monstre de lumière,
moi gaspilleur de toute sagesse, Zarathoustra ?
Malade aujourd’hui de tendresse,
vent de dégel,
Zarathoustra attend, assis, attend sur ses montagnes, —
dans sa propre sève
adouci et cuit,
au-dessous de son sommet,
au-dessous de sa glace,
las et heureux,
un créateur à son septième jour.
— Silence !
Une vérité passe au-dessus de moi,
tel un nuage, —
d’éclairs invisibles elle me frappe.
Sur un large lent escalier
son bonheur monte vers moi :
viens, viens, vérité aimée !
— Silence !
C’est ma vérité !
Depuis ses yeux hésitants
depuis ses frissons de velours
son regard me rencontre,
charmant, méchant, un regard de jeune fille…
Elle a deviné le fond de mon bonheur,
elle m’a deviné — ah, que médite-t-elle ? —
Pourpre un dragon est aux aguets
dans l’abîme de son regard de jeune fille.
— Silence ! Ma vérité parle ! —
Malheur à toi, Zarathoustra !
Tu as l’air de quelqu’un
qui a avalé de l’or :
on va t’ouvrir le ventre !…
Tu es trop riche,
toi qui as corrompu tant de monde !
Tu rends trop de monde envieux,
tu rends trop de monde pauvre…
À moi-même ta lumière jette de l’ombre —,
je frissonne : va-t’en, toi qui es riche,
Zarathoustra, va-t’en de ton soleil !…
Tu devrais offrir ta surabondance, t’en débarrasser,
mais c’est toi-même le plus surabondant superflu !
Fais preuve d’intelligence, toi qui es riche !
Commence par t’offrir toi-même, ô Zarathoustra !
Dix années passées —,
nulle goutte ne t’a atteint ?
Nul vent humide ? nulle rosée d’amour ?
Mais aussi, qui t’aimerait,
toi qui es surabondamment riche ?
Ton bonheur porte la sécheresse alentour,
rend pauvre en amour
— un pays sans pluie…
Nul ne te rend plus grâce,
mais toi, tu rends grâce à quiconque
prend ce que tu donnes :
c’est à cela que je te reconnais,
toi qui es surabondamment riche,
toi, le plus pauvre de tous les riches !
Tu t’offres en sacrifice, ta richesse te torture —,
tu te donnes toi-même,
tu ne t’épargnes pas, tu ne t’aimes pas :
la grande torture te contraint de tout temps,
la torture des granges débordantes, du cœur débordant —
mais nul ne te rend plus grâce…
Il te faut t’appauvrir,
sage sans-sagesse !
si tu veux être aimé.
On n’aime que ceux qui souffrent,
on ne donne d’amour qu’à ceux qui ont faim :
commence par t’offrir toi-même, ô Zarathoustra !
— Je suis ta vérité…